28 avril.

Tout est dit : M. de Civreuse est parti depuis hier, et je ne me retrouve plus ici.

Pourtant j’ai déjà connu Erlange vide et silencieux, je sais comment mes pas résonnent dans les corridors et ma voix contre les boiseries, mais tout est changé maintenant.

Ce n’était que de l’ennui autrefois, aujourd’hui c’est de la tristesse, et les deux choses pèsent bien différemment.

De temps en temps, je fais la brave, je me joue la comédie à moi-même. Je range, je vais, je viens, je chantonne des petits airs tout gais, puis je m’assieds à côté de mon chien, je prends sa tête sur mes genoux et je me mets à lui parler comme jadis ; seulement, même avec lui, je me surprends en flagrant délit de mensonge.

— Six semaines pour raccommoder une fracture, vois-tu, Un, c’est énorme, lui disais-je tout à l’heure, et jamais nous n’aurions cru que cela pourrait durer autant, n’est-ce pas ?

Et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai du tout, car je comptais sur le double au moins pour à présent, et sur toujours pour plus tard.

Benoîte me suit d’un œil inquiet. Elle n’est pas sans deviner une petite émotion ou du moins sans la redouter, et volontiers elle m’aurait toujours auprès d’elle ; mais c’est ce que je ne veux pas, je prétends que le transport de mes affaires m’occupe, et je m’échappe.

En réalité, je ne fais rien du tout et je laisse chaque chose comme elles étaient hier, car je n’ose plus reprendre mon ancienne chambre. Il y a là tant de souvenirs embusqués un peu partout, et ils s’élancent si vite quand j’entre, que je n’y voudrais pas dormir à présent. J’aurais peur que tous ces revenants ne devinent mon secret et ne s’en aillent le conter à M. Pierre, qui en rirait peut-être, et je veux venir ici seulement pour rêver. Dans la bibliothèque, je pleure, je regrette, je me fâche, je fais ce que je veux ; puis, quand je me sens raisonnable, c’est l’heure de ma récréation, je reprends le chemin connu, je m’assieds à ma place habituelle, je regarde le lit vide, le fauteuil près de la fenêtre sans personne et je me souviens !…

Souvent aussi je me sens prise de colère. Après tout, qu’est-il venu faire ici, cet homme ? pourquoi m’est-il entré dans la tête et dans le cœur comme cela, puisqu’il ne voulait rien de moi, et quelle est la puissance qui vous envoie ainsi un commencement de bonheur, juste ce qu’il vous faut pour être heureux, qui vous le laisse bien apprécier, bien regarder, et qui, à l’instant où vous croyez fermer vos mains pour le saisir, vous l’enlève brusquement ?

Est-ce là ce qu’on appelle la Providence ?

Pourtant il faut être juste, M. de Civreuse n’a rien fait pour attirer mon attention, et c’est même je crois sa raideur qui m’a frappée et séduite.

Si sombre qu’il fût, il souriait cependant quelquefois, et il y a un charme spécial au sourire des gens froids. C’est comme le soleil en hiver ou comme cette fleur d’aloès dont me parlait M. Pierre, qui fleurit une fois seulement tous les cent ans, et dont la rareté fait le prix… Pourquoi est-ce d’une fleur si rare que je suis occupée ?…

Notre dernière journée s’est passée mieux qu’aucune, et je ne voudrais pas jurer que lui-même ne sentît une imperceptible émotion.

Le matin, en entrant à mon heure habituelle, j’avais trouvé près de son fauteuil une table chargée de papier, d’une boîte à couleurs et d’un faisceau de crayons et de pinceaux. Benoîte lui donnait un verre, et dès qu’elle fut sortie :

— Voudriez-vous, me dit-il très vite, me permettre de faire votre portrait sur cet album en deux coups de crayon ? Je viens d’esquisser ce côté du château, mais mes souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets si ma garde-malade n’était pas en première ligne.

Je répondis oui, bien entendu, et je m’approchai pour voir ce qu’il tenait, tout en lui demandant :

— Comment faut-il me poser ? debout, assise, de profil, de face ? — Et en même temps j’essayais toutes ces positions…

Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un instant :

— Si vous le voulez bien, me dit-il, vous vous assiérez dans ce grand fauteuil et vous vous installerez près de la cheminée, comme vous étiez le soir de mon premier réveil ici.

— Moins la robe, toutefois.

— Moins la robe, malheureusement !

— Malheureusement !… Voulez-vous que j’aille la mettre ?

— Oh ! je n’oserais pas…

— Mais c’est l’affaire d’une seconde !

Et j’étais loin avant qu’il eût fini sa phrase.

Comme je le lui avais dit, un instant après je rentrais. Seulement la jupe de cette aïeule que je ne connais pas est bien trop longue pour moi ; j’avais beau la relever à deux mains, mes pieds se prenaient dans l’ourlet, de sorte que j’avançais en trébuchant, et comme à la fin je la laissai aller pour faire à M. de Civreuse une belle révérence de cour, il se trouva qu’en m’approchant de la cheminée, je me pris dedans, je ne sais comment, et je tombai rudement sur les deux genoux.

M. Pierre jeta une exclamation, une espèce de cri, ma foi, qui me fit plaisir, et il fit le geste de se lever impétueusement.

— Et votre genou ! lui criai-je. Ne bougez pas !

Puis je me remis sur pied lestement et je m’assis dans mon fauteuil. Mais il était inquiet.

— Vous n’êtes pas blessée, vous en êtes bien sûre ? me disait-il… Mon Dieu ! quelle idée absurde j’ai eue de vous faire mettre cela !… Vraiment, vous n’avez rien ?…

Je répondais : non, le cœur un peu battant… pas de ma chute, mais de cette voix anxieuse qui m’interrogeait, et au bout d’un quart d’heure seulement, pour me laisser me reprendre, il se mit à sa tâche.

Il allait, il allait, relevant à chaque instant ses yeux sur moi, me regardant avec une persistance qui me gênait fort, et me faisant reposer, c’est-à-dire remuer, de quart d’heure en quart d’heure. Le déjeuner nous interrompit ; mais à deux heures c’était fini. Il m’appela alors près de lui, et je ne pus m’empêcher de m’écrier envoyant la feuille qu’il me présentait :

— C’est moi ! Ah ! mais que c’est donc joli !

Le fait est que cette petite dame rose qui me souriait dans ce fauteuil, cette grande cheminée sombre dont les chenets se détachaient nettement, les sculptures des boiseries : c’était un vrai tableau, et je tombais d’admiration…

— Qui, jolie ? me demanda M. de Civreuse assez railleusement : vous ou l’aquarelle ?

— Le portrait, bien entendu !…

Il me regarda un instant en souriant, puis avec une voix toute autre que celle que je lui connaissais :

— Le portrait, c’est vous, car par bonheur il est ressemblant. Ne changez rien à votre exclamation.

Je me tus ; c’est la seconde fois, peut-être, que j’entends un éloge sortir de sa bouche et cela m’émotionnait plus que je n’aurais voulu. Pourtant, je mourais d’envie d’avoir comme lui un souvenir de ce temps charmant que je sentais glisser entre mes doigts, et je cherchais nerveusement que dire et quel moyen employer.

— Et si, moi aussi, je faisais votre portrait ? commençai-je en plaisantant.

— Comment donc ! me répondit-il très sérieusement mais j’en serai charmé, et je vais me tenir tranquille comme une image.

— C’est que je ne dessine pas très bien, balbutiai-je, toute saisie de me voir prise au mot ;… je n’ai jamais fait que le portrait de Un.

— Eh bien, dit-il, je me trouverai en excellente compagnie.

Il me tendit un carton, une feuille de papier, du fusain, des crayons, et se posant de trois quarts :

— Suis-je bien ainsi ? me demanda-t-il.

Je répondis :

— Parfaitement.

J’étais tout à fait déconcertée, et il se fût mis sur la tête que j’aurais dit de même.

Machinalement, pourtant, je commençai, le regardant comme je l’avais vu faire pour moi, et le trouvant beau comme j’aurais voulu seulement qu’il m’eût trouvée aussi.

Mais, au bout d’un quart d’heure, j’étais lasse, énervée incapable de continuer. La figure qui était sur mon papier représentait tout ce qu’on voulait, une perruque de juge, un épouvantail à moineaux ou un roi nègre, et je me rappelai mes essais de l’hiver précédent, quand je m’amusais à dessiner mon chien, et qu’en dépit de tous mes efforts, je donnais à mon favori une tête de mouton, une fourrure d’ours et quatre pattes grêles qui n’auraient pas porté unking-charles.

En toute autre occasion, j’aurais ri ; mais les minutes que je comptais, toujours en songeant au départ, me mettaient l’esprit à l’envers, et je sentis que les larmes me montaient aux yeux. C’était ce que j’avais juré qui ne serait pas, et je courus à la cheminée prête à y lancer mon papier, en disant :

— C’est impossible, je n’y entends rien !

Mais M. de Givreuse m’arrêta :

— Mon portrait ! cria-t-il ; montrez-moi mon portrait, j’ai le droit de le voir !

Sans résister, je le lui apportai ; il le prit et le contempla gravement, puis, toujours avec le même sérieux :

— Me permettez-vous de le retoucher ? dit-il.

J’inclinai la tête, et d’un coup de mouchoir il effaça tout. Puis en quatre traits de crayon, il fit un profil qui était la caricature du sien, si burlesquement ressemblant qu’il était impossible de le voir sans rire.

Il écrivit en bas, de sa grande écriture : « Hommage respectueux du patient à l’auteur, » et me le tendit.

En même temps, le docteur entra. Mon cœur se serra ; je compris que c’était tout, et, pendant que je sortais de la chambre, j’entendis la voiture commandée pour M. de Civreuse qui roulait dans la cour. Je me sauvai dans mon refuge, mon dessin en main, et là, une fois seule, je me mis à le regarder. Seulement, au lieu de rire comme un instant avant, je sentis que mes larmes coulaient sur ce nez invraisemblable et sur ces moustaches hérissées que M. Pierre s’était faits, et c’était bien naturel, car il était symbolique, ce dessin, et il ressemblait à mon héros comme la réalité ressemblait à mon rêve.

Un instant après, le docteur me rappela. M. de Civreuse était debout au milieu de la pièce, soutenu par deux béquilles noires qui me firent un effet horrible. Il me parut que je l’avais rendu infirme pour le reste de ses jours ; je sentis que je pâlissais, et je me tournai involontairement vers le médecin en étendant les mains.

— Ce n’est que pour les premiers jours, dit-il en souriant, car il avait compris ma peur.

Par terre étaient les éclisses qui avaient remplacé le plâtre depuis deux semaines.

— Brûlons-les ensemble, me dit M. de Civreuse en me les montrant.

Je les ramassai comme il le voulait et je m’approchai du feu avec lui.

Il maniait bien ses béquilles, mais un bruit sourd sur le parquet me troublait au point que je ne savais plus ce que je faisais. Le docteur sortit pour avertir Benoîte, et je lançai sur les bûches le premier morceau, puis le second.

Au troisième, je repris courage, et, levant les yeux sur M. Pierre, je parvins à prononcer tout bas, mais sans trembler :

— Me pardonnez-vous ?

— Ah ! Mademoiselle, s’écria-t-il, j’espérais qu’il ne serait plus jamais question de choses de ce genre entre nous…

Je le remerciai d’un mouvement de tête, et je continuai ma besogne sans rien ajouter, à genoux près du foyer, presque à ses pieds tandis que lui, debout, appuyé contre le chambranle, me dominait de toute sa taille… Comme c’était différent de ce que j’avais imaginé un jour !

Cependant Benoîte entra. Elle venait dire adieu au voyageur et s’avança en faisant la révérence et en commençant un petit compliment où elle lui souhaitait meilleure chance et « que Dieu le bénisse » !

Il la laissa dire jusqu’au bout ; puis, déposant ses béquilles et appuyant son genou malade sur le siège d’un fauteuil :

— Ce n’est pas avec des paroles que je pourrais vous remercier de tout votre dévouement, dit-il gaiement ; il faut que vous me permettiez de vous embrasser.

Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite par les épaules, il l’embrassa sur les deux joues, tout droit et bien fort… Puis, comme le docteur criait en bas : « Allons, Monsieur, nous arriverons à la nuit close ! » il se tourna vers moi :

— Notre excellent docteur veut bien se charger de mes adieux à mademoiselle d’Épine, me dit-il ; je n’aurais pas voulu vous imposer cette peine !…

Il s’arrêta un peu ; puis, plus lentement, comme s’il cherchait ses mots, il ajouta :

— Permettez-moi, Mademoiselle, de vous exprimer toute ma reconnaissance, non seulement pour vos soins, mais aussi pour toute la grâce et tout l’esprit avec lesquels vous avez égayé la monotonie d’une chambre de malade. C’était être deux fois bonne que de l’être ainsi.

Je lui tendis la main, incapable de trouver un son dans ma gorge, qu’il me semblait qu’une personne invisible serrait de toute sa force. Il prit mes doigts, hésita un instant comme avant de parler, puis très rapidement il s’inclina et les effleura de ses lèvres… Je n’avais pas l’idée d’une impression semblable, et ce fut si étrange et si inattendu que mes yeux se voilèrent.

Quand je les rouvris, il était près de la porte, et Benoîte le suivait avec son sac. Il descendit tout l’escalier assez vite et très adroitement, monta en voiture sans prononcer un mot, et seulement, quand le cheval s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et très gravement il me dit :

— Adieu, Mademoiselle !

Il me sembla qu’on scellait une pierre sur mon cœur, comme on avait enfermé dans un cercueil les religieuses que j’avais vues prendre le voile au couvent, et je me ressouvins de lacombeoù un jour d’hiver j’avais failli m’endormir pour toujours. Que n’y étais-je restée ?…

Tant que la voiture fut en vue, je demeurai sur le seuil de la porte ; puis, quand elle eut disparu :

— Viens-tu te chauffer ? dit Benoîte, qui me regardait.

— Oui, lui répondis-je, j’y vais.

Et je me sauvai jusqu’au fond du parc, près de ce sapin où j’avais gravé un nom quelques jours avant.

La sève toute jeune qui montait s’échappait par les coupures, et chacune des lettres de ce nom pleurait. J’appuyai ma tête contre l’écorce froide : à droite et à gauche, tous les fourrés, encore blancs par places, étaient fermés ; j’étais seule ! Je me serrai contre ces amies, qui s’associaient ainsi à ma douleur, et silencieusement je fis comme elles.

PIERRE A JACQUES

« Je t’écris donc de l’auberge du village, et j’y suis depuis deux jours.

» Te dire que cela vaut mon nid d’Erlange, et que j’ai un lit à colonnes et une cheminée Louis XIII, non. Mes poutrelles sont sur champ de fumée et mes murs blanchis à la chaux, si bien que tous mes habits s’en ressentent, et que mes manches sont comme celles d’un farinier bien actionné à sa tâche quand il sort de son moulin.

» Mais quoi ! un voyageur doit s’attendre à cela, et on n’a pas à toute étape une hôtellerie seigneuriale.

» Ce qu’il y a de mieux, c’est que mon genou fonctionne très proprement. Je me sers de mes béquilles avec la dextérité d’un invalide de profession, et je sortirais plus souvent si une queue de gamins ne me faisait pas escorte dès que je mets le nez dehors.

» Heureux pays que ce village, où un éclopé peut être un sujet de telle curiosité et où on s’attroupe pour voir passer mes béquilles ! L’espèce est rare, il paraît.

» Pour me distraire, je crayonne au hasard. Un bout de clocher par-ci, un nuage par-là, et un mouton qui paît sur le nuage. C’est de la haute fantaisie, mais mes cartons ne sont pas pour l’exposition, et je ne lui offrirai même pas ce qui lui plairait mieux peut-être, c’est-à-dire le portrait de mademoiselle d’Erlange, une tête quart de nature qui n’est ma foi pas mal du tout ! T’ai-je dit que je lui avais demandé de poser, décidément, et qu’elle avait bien voulu reprendre pour la circonstance sa robe de grand’mère de ma première soirée chez elle ?… Mais non, évidemment, puisque tu en étais resté à trois jours de mon départ.

» Eh bien, le matin du lundi où je devais quitter Erlange, je me suis souvenu de mon intention d’essayer de saisir cette tête fantaisiste, et j’ai réussi au delà de tout ce que j’espérais. Très vivement menée, cette aquarelle n’est qu’une demi-ébauche ; mais je crois qu’elle perdrait en grâce tout ce qu’elle gagnerait en fini, et je la laisse telle quelle. On esquisse un sourire, on ne le fixe pas par A + B, surtout un sourire comme celui-là, et tout bien vu, en tenant compte du coloris, de la ressemblance, et modestie à part c’est un petit chef-d’œuvre !

» Tu le verras, il vaut bien la peine d’un voyage, et je te le conduirai pour en avoir ton sentiment.

» Moitié en riant, moitié sérieusement, mademoiselle d’Erlange a voulu me rendre la politesse, et elle a fait le plus affreux petit gâchis que tu puisses rêver, ce qui me laisse à croire qu’elle n’a jamais dû aimer beaucoup le dessin, puisqu’elle pratique de cette façon.

» Et c’est ainsi que ce sont passées nos dernières heures, causant et riant comme si les ferrailles de la carriole qui m’attendait n’avaient pas sonné dans la cour.

» Sur un bûcher « solennel et expiatoire », nous avons brûlé ensemble les éclisses qui m’emprisonnaient depuis tant de jours, et les adieux ont commencé.

» Sans contredit, la plus émue de nous trois était Benoîte, que j’ai embrassée carrément sur les deux joues, et qui y aurait bien été, je crois, de sa petite larme. Mais que veux-tu faire au milieu d’individus de notre trempe ! Notre sang-froid l’a glacée.

» Ensuite j’ai pris congé de mademoiselle Colette par un petit compliment très courtois, très gentil, qu’elle a accueilli pourtant sans y répondre un mot, puis elle m’a tendu la main, et fouette cocher !

» Regrettes-tu maintenant la déclaration que tu me conseillais pour le mot de la fin, et vois-tu le ridicule de cette situation : un homme parlant d’amour, s’échauffant, suppliant, mettant son âme à nu pour obtenir à l’heure des adieux un mot ou un regard, et accueilli par les éclats de rire d’une tête folle et d’un cœur sec ! Car elle aurait ri, je le gage !

» En vérité, jamais je ne fus plus satisfait d’avoir passé le temps et le goût de semblables protestations, et de sentir mon cœur bien calme, bien paisible, comme un honnête guerrier retiré de la gloire et qui a pris ses invalides. Cela me fait dormir sans rêver, même sur de la balle d’avoine, et c’est quelque chose qu’un bon somme assuré !

» Mes adieux à mademoiselle d’Épine seront faits par procuration. C’est le docteur qui se dévoue, et quant à Un, je ne t’en parle pas ; n’a-t-on pas dit depuis longtemps que « ce qu’il y a de mieux dans l’homme, c’est le chien » !

» Sur ce, je te quitte, c’est l’heure ou les troupeaux circulent dans le village pendant qu’on fait leur écurie ; c’est ma distraction de les voir passer, et j’y cueille des croquis superbes… »

PIERRE A JACQUES

« Tu ne me crois pas, n’est-ce pas, Jacques ? Tu as vu ce qu’il en était, et tu sais que depuis un mois je mens à toi, à ma tête, à mon cœur, à tout enfin, même à cet amour qui me possède tout entier et que je cache cependant comme si ce bonheur sans second d’aimer avec folie était une chose honteuse.

» Oui, je l’aime ! oui, je l’adore ! Et cette bravade que tu as reçue ce matin est la dernière. Es-tu content ?

» Ma lettre n’était pas partie tout à l’heure que j’ai rappelé l’enfant qui l’emportait ; je voulais l’arrêter, la reprendre, mon orgueil était à terre, et si bien fondu que j’en cherchais la trace, et que je demandais quel était ce sentiment imbécile qui me défendait d’avouer que j’aimais depuis des semaines, parce qu’auparavant j’avais voué une haine au genre humain tout entier, que j’avais fermé mon cœur en écrivant dessus :De profundis !et que cette défaite soudaine causée par une enfant révoltait ma fierté !

» Toujours la guirlande de fleurs des contes de fées sur laquelle se brise l’épée la mieux aiguisée ! Cette fois, c’est un sourire de dix-huit ans qui a eu raison de tous mes dégoûts et de toutes mes défiances.

» Et moi qui, comme un fou, au lieu de m’en réjouir, voulais continuer à douter, parce que ce piédestal du dédain et du scepticisme flattait ma vanité et me grandissait !

» Je te révolte !… Mais, tu vois bien, Jacques, que je suis prêt à toutes les expiations, et que, si j’ai le cœur dans les cieux, j’ai le front à terre… Que veux-tu de plus ?

» Oui, je crois à la jeunesse qui revient, car j’ai mes vingt ans ce soir, et que mes illusions sont là aussi. Je crois à tout, même au bien ! mais je crois surtout à l’amour, et il ne faut pas t’en plaindre, car il contient tout, sagesse et folie.

» De bonne foi, mon ami, est-ce que tu t’imagines que depuis deux jours je dessine des moutons sur des nuages et des paysannes en jupon ? La vérité est que j’ai déchiré tout à l’heure la vingtième lettre que je lui ai écrite depuis avant-hier, que je recommencerai bientôt, et que, si je n’arrive pas à lui dire les folies où mon cœur m’entraîne, dans la langue où je veux lui parler, je monterai ce soir à Erlange, je m’agenouillerai devant elle dans la grande chambre où je l’ai connue, et je lui dirai que je l’adore.

» Tu parles de mes béquilles ! Mes béquilles, Jacques, mais j’en ai fait un grand feu de joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et tous mes jours passés pour ne plus me souvenir que d’aujourd’hui et de demain ; et pour franchir cette montagne, crois-tu que je n’aie pas assez des ailes de l’amour ?…

» Que je voudrais te la faire connaître ! Te l’ai-je bien décrite dans ma morosité, et as-tu compris que ces folies et ces enfantillages dont je me plaignais sont peut-être ce que j’aime le mieux en elle ? Il ne fallait rien moins que cette originalité et cette fraîcheur pour réveiller ma jeunesse et ma vie engourdies, comme ces parfums nouveaux qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent jusqu’aux sens les plus émoussés.

» C’est une fleur sauvage et charmante qui a poussé là entre terre et ciel pour moi, et pour moi seul, qui n’a aimé encore que des étoiles et des rêveries, que la brise de la montagne seule a effleurée, et qui réunit en elle toutes les grâces de la femme avec toute la verdeur de la nature même.

» Avec sa main dans une de mes mains et la tienne dans l’autre, le monde est rempli pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il n’y a qu’une chose que je puisse lui comparer, c’est l’infini !…

....................

» Pense à moi ce soir, Jacques ; je monte là-haut, je ne puis plus demeurer ici, j’ai soif de l’air d’Erlange ! S’il me faut écrire au lieu de parler, eh bien ! je trouverai dans ces ruines quelque coin où m’abriter, et pour tracer des paroles d’amour, faut-il plus que ce clair de lune ?…

» Je t’envoie son portrait, je veux que tu la voies : demain, l’original sera à moi, ou tu pourras alors garder ceci à jamais, car ce serait mon legs suprême… »


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