Ce matin, une diversion s’est produite, et j’en ris encore toute seule. La provision des salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante, qui est très friande de ces choses, avait fait dire au village qu’on en apportât d’autres, de sorte que, vers neuf heures, une voiture couverte d’une toile, avec de la neige jusqu’aux cerceaux et tous ses grelots en branle, entrait dans la cour ; c’était Bidouillet et ses provisions qui arrivaient.
Un nouveau visage, une nouvelle voix, du bruit sous la porte ; il me semblait qu’on tirait un rideau devant moi, et je suis descendue jusqu’en bas comme une folle.
— Ah ! monsieur Bidouillet, c’est vous ! et vous apportez des saucisses ?
— Mais pour vous servir, Mademoiselle !
Et le bonhomme se tournait vers moi, ahuri et stupéfait, avec sa bouche et ses yeux en plein ébahissement, ses comestibles dans les bras et son bonnet fourré qui lui caressait les sourcils, pendant que son fils, occupé à réveiller les jambes du cheval avec un bouchon de paille, s’arrêtait tout court, comme un jouet dont le ressort vient de se casser…
Évidemment ils me trouvaient aussi singulière l’un que l’autre ; la chaleur de ma réception les surprenait, et je suis certaine qu’ils me croient à l’heure actuelle une passion de jambonneaux que je n’ai jamais connue ; mais on n’a pas attendu trois mois son interlocuteur pour se rebuter quand on le tient, et pendant que Bidouillet, qui n’est pas grand causeur, suivait Benoîte, je m’en suis prise au garçon, que j’avais emmené se chauffer.
— Que faisait-on au village ? Comment passait-on le temps ? Et croyait-on là-bas que la neige durerait encore longtemps ?
Mais plus j’allais, plus le petit se retranchait dans son silence, fendant sa bouche dans un rire inextinguible, et s’amusant à mes dépens avec tant de bonne foi que sa gaieté a fini par me gagner, et que nous voilà riant tous les deux comme des nigauds.
Après ça, la confiance est venue ; il est arrivé à me répondre, et je sais maintenant que dans la journée les gens d’en bas préparent les semences et remettent en état les charrues et les outils, et que le soir ils voisinent sans façon, entre un tas de noix qu’il s’agit de casser et des pommes qu’on doit éplucher. Quand c’est fait, on tire les marrons du feu, on débouche le vin blanc, et on s’en va coucher tout gai !… Il me semble que j’en sens le fumet depuis ici, et j’ouvrirai ma fenêtre ce soir pour écouter rire de loin, comme ce pauvre hère qui mangeait son pain à l’odeur du rôti qu’il enviait.
Quant à la neige, dame ! elle peut durer, comme aussi elle peut s’arrêter, car il est sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul rayon de soleil pour que ce soit fini. Je crois que j’en aurais trouvé autant, et je me figurais qu’il y avait parmi les paysans de vieux malins qui en savaient plus long…
— Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu, mon bonhomme ? ai-je demandé enfin.
— On dit le chapelet.
— Et quand on l’a fini ?
— Quand on l’a fini, ah ! dame ! mam’selle Colette, y a longtemps que je dors !
Nous nous sommes mis à rire, et de là nous sommes passés aux bêtes.
— Les Bidouillet en ont-ils beaucoup ? De quelles espèces sont-elles, et qui les soigne ?…
Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail comme un pasteur entendu, car c’est lui le berger ; et comme il ajoutait que la peine allait se doubler cet été, tant la bande s’était augmentée :
— N’auriez-vous pas besoin d’une bergère ? lui ai-je demandé. Dans ce cas-là, moi j’en connais une qui s’engagerait volontiers et sans faire trop de difficultés sur la question du salaire, encore !
Aussitôt il a pris l’air matois du paysan qui flaire une bonne affaire et, d’un ton indifférent :
— On pourrait voir, a-t-il dit ; est-ce qu’elle est de chez vous, mam’selle Colette ?
— Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je répondu, car c’est moi-même !
Pour le coup, ç’a été notre dernier mot ! l’ahurissement a repris le dessus, et je ne lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment où son père a crié depuis là-bas :
— Eh ! garçon ! y es-tu ?
Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait long à raconter, encore !
— Pense à moi quand vous chercherez, lui ai-je dit au moment où la carriole passait la porte ; c’est très sérieux, tu sais ?
Et je suis remontée jusqu’ici en courant, ravie de ma matinée.
Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans le corridor, et, malgré la pile d’assiettes qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras en lui criant :
— Réjouis-toi, Benoîte ! aujourd’hui nous casserons des noix toute la soirée.
— Des noix ! m’a-t-elle dit, pourquoi faire ? Est-ce que tu as envie d’en manger ?
— Eh ! non, ma pauvre vieille, c’est pour nous amuser ! Il paraît que ça fait rire, ce métier-là.
Elle est partie en secouant la tête ; mais elle m’a promis de descendre un sac du grenier et de nous trouver deux marteaux pour taper au coin du feu !