Les thons.—Les pêcheurs bourreaux.—Les pétrels.—La tempête.—Le corsaire.—Un incendie en mer.—Sauvés!—La destruction duNeptune.
Depuis trois semaines régnait un temps magnifique.
Le navire se trouvait alors à proximité du détroit de Gibraltar; il s'arrêta dans la rade de Lisbonne, où le capitaine avait à débarquer un petit chargement de marchandises. Sur le rivage, c'était une activité fébrile. Des centaines de canots allaient et venaient dans toutes les directions. On apprit qu'on se livrait à la pêche du thon. La pêche de ce poisson énorme, qui, comme son père le disait à Hélène, pouvait atteindre deux toises de longueur, constitue l'industrie principale de la plupart des pêcheurs espagnols, français et italiens. A une certaine époque de l'année, ils s'approchent des côtes en grandes troupes, pour frayer.
Hélène s'aperçut qu'on tirait sur le bord un énorme filet.
—Voulez-vous venir avec moi pour assister à la pêche? lui demanda le pilote en chef. A en juger par la mine réjouie des pêcheurs, elle sera bonne.
—Va, Hélène, fit son père; c'est un spectacle intéressant.
Hélène descendit avec le pilote dans le canot, où se trouvaient déjà quatre matelots; et l'embarcation fila vers l'endroit où se trouvaient les pêcheurs rangés autour du filet qu'on avait tiré tout près du bord. Sur le rivage était massée une foule de spectateurs avec des longues-vues. Lorsque le canot arriva auprès des pêcheurs, Hélène s'aperçut qu'ils s'étaient déjà préparés pour l'attaque et armés de fortes perches au bout desquelles étaient fixées des crochets en fer. Tous les canots entouraient la «chambre de mort» qui terminait le filet. Le filet s'approchait d'un mouvement lent et égal, aux cris incessants des pêcheurs. A mesure que la «chambre de mort» montait vers la surface, les canots se rapprochaient les uns des autres; en même temps l'agitation croissante annonçait l'approche du poisson.
Mais voilà que retentit enfin le signal du carnage, et les pêcheurs se ruèrent sur leurs prisonniers en les massacrant et en les poursuivant. Dans ce cercle étroit il s'éleva une telle tempête que les vagues commençaient à inonder les bateaux. Les bourreaux travaillaient avec acharnement, en s'efforçant, pour la plupart, de tuer les plus gros des thons. Si un pêcheur était tombé en ce moment à la mer, personne, à coup sûr, ne fût allé à son secours, tant chacun était absorbé par ce terrible carnage. L'air tout autour était rempli d'un vacarme si assourdissant, qu'il était impossible d'y distinguer une voix humaine. L'eau, sur une grande étendue, était teinte du sang des malheureuses victimes.
Au bout d'une heure, les vainqueurs se dirigèrent, en triomphe, vers le rivage.
Ce massacre cruel fit une impression si pénible sur la jeune fille, qu'elle pria le pilote de retourner au plus vite sur le navire.
Dans la journée, le capitaine put décharger ses marchandises et, vers le soir, le vaisseau leva de nouveau l'ancre et déploya les voiles.
Mais, le lendemain matin, le vent commença à tomber et bientôt régna le calme complet. Les voiles pendaient tristement, dégonflées. Le navire s'arrêta, immobile, sur la plaine liquide, unie comme une glace. Un silence profond et accablant s'établit. Nulle part on ne voyait aucun être vivant. Même les poissons n'apparaissaient plus sur la surface de la mer; aussi loin que portât la vue, s'étendaient le ciel et le désert immense de l'Océan.
Mais voilà qu'un puissant coup de vent agita la mer: au-dessus de l'eau apparurent deux petits oiseaux.
—Ce sont des pétrels! fit un des matelots. Ils n'apparaissent qu'à l'approche d'une tempête ou pendant la tempête même.
Les hirondelles de mer tantôt s'élevaient dans les airs, tantôt descendaient au ras de l'eau et semblaient imiter tous les mouvements des ondes. Comme attachées à la vague, elles se maintenaient sur elle comme par magie, ou bien, les ailes largement déployées, planaient immobiles au-dessus de l'eau.
Hélène jeta dans la mer un morceau de pain. Une des hirondelles, qui planait non loin, s'éleva instantanément au-dessus de la vague, fila comme un trait jusqu'à l'endroit où il était tombé et, l'ayant saisi, se mit de nouveau à se balancer en mesure au-dessus des ondes.
Vers minuit, des nuages noirs apparurent sinistres au ciel; un vent impétueux souffla et la mer mugit. Un éclair brilla et immédiatement après retentirent les roulements assourdissants du tonnerre. Une tempête effroyable éclata. Les vagues gigantesques faisaient rebondir le bâtiment comme un copeau; tantôt il s'élevait sur leurs crêtes, tantôt il descendait tout d'un coup dans l'abîme, pour reparaître de nouveau sur la crête d'un autre flot.
Les vagues s'élevaient de plus en plus haut et menaçaient à chaque moment d'engloutir le vaisseau. Hélène tâchait, de tout son pouvoir, de surmonter la peur qui s'emparait d'elle, pour ne pas effrayer son père, déjà assez inquiet sans cela.
La tempête dura trois jours. Tout le monde redoutait à chaque instant la catastrophe. Les matelots étaient à bout de forces et, réduits au désespoir, étaient déjà prêts à abandonner les pompes. Heureusement, vers le matin, l'ouragan se calma et le danger disparut.
Mais le navire avait été entraîné très loin au sud du détroit de Gibraltar. Il fallait revenir en arrière. Le capitaine jugea nécessaire de faire escale dans le port le plus proche de l'île de Madère, pour réparer les avaries qui s'étaient déclarées.
Hélène faillit perdre connaissance.
Hélène faillit perdre connaissance.
Il se dirigea vers l'île, et il ne s'en trouvait plus qu'à une trentaine de milles, quand soudain, du haut d'un mât, retentit la voix du matelot de garde: «Un navire en vue!»
Le capitaine monta sur la passerelle, regarda attentivement avec sa longue-vue dans la direction indiquée et, ayant reconnu aussitôt un corsaire dans le navire, donna ordre de mettre immédiatement à la voile, espérant ainsi pouvoir à temps se mettre à l'abri dans le port.
Mais le corsaire s'approchait rapidement. Une heure s'était à peine écoulée, que de son bord retentit un coup de canon qui signifiait: «carguer les voiles et attendre.» Un instant après sur le mât du corsaire s'arborait le pavillon noir.
Le capitaine consulta à la hâte son équipage. Tous, à l'unanimité, décidèrent de se défendre et de vendre chèrement leur vie. Les matelots préparèrent tout pour une défense désespérée, et chargèrent à gros boulets les quatre canons qui se trouvaient à bord.
Cependant le navire continuait à naviguer vers l'île. Le corsaire, d'un nouveau coup de canon, lui fit pour la seconde fois le signal de s'arrêter; mais voyant que le navire continuait à fuir toutes voiles dehors, il ouvrit le feu avec toutes ses pièces.
Une salve effroyable éclata. L'équipage du brick, malgré la supériorité de l'adversaire, chargeait rapidement les canons et, sans s'arrêter, répondait au feu du pirate, en lui causant à son tour un assez grand dommage.
Hélène restait tout le temps dans la cabine et, serrée contre son père, essayait de paraître calme, quoique son cœur palpitât d'effroi. Tout à coup, un boulet du corsaire brisa la vitre de la cabine et, sifflant au-dessus de leurs têtes, alla s'enfoncer profondément dans le mur. Hélène faillit perdre connaissance. Ce combat inégal ne pouvait durer longtemps. La victoire devait rester au corsaire.
Heureusement apparut dans le lointain un grand vaisseau à trois mâts qui, toutes voiles dehors, s'approchait vers le lieu du combat.
En apercevant un adversaire plus fort, le pirate jugea bon d'éviter la lutte. Il fit une dernière décharge avec toutes ses pièces et, déployant ses voiles énormes, s'éloigna rapidement.
Pourtant, quelques boulets avaient traversé la cale du navire et l'eau entrait avec bruit par ces ouvertures. Le capitaine envoya sur-le-champ quelques matelots aux pompes pour vider l'eau et les autres en bas, pour boucher les ouvertures. Mais cinq minutes s'étaient à peine écoulées que les matelots remontèrent sur le pont en déclarant que l'eau montait dans la cale avec une rapidité effroyable, et qu'il était impossible d'arriver jusqu'aux avaries.
Pour comble de malheur, un incendie éclata dans la cuisine du navire. Le feu enveloppa d'abord l'avant du pont et en quelques instants se répandit dans les agrès. Les flammes se propagèrent rapidement sur tout le navire, et le pont retentit de cris d'horreur. Tout le monde se précipita vers les canots. En vain le capitaine essayait-il de rétablir l'ordre, personne ne l'écoutait plus. L'un des canots chavira et on ne put s'en servir. L'autre pourtant fut mis à la mer; une partie des matelots s'y jetèrent avec leurs effets qu'ils avaient traînés en attendant sur le pont. Une odeur suffocante de brûlé envahit le navire.
Sur le trois-mâts on s'aperçut à temps du danger qui menaçait le brick. Deux canots s'en détachèrent et voguèrent rapidement vers le navire qui flambait.
Cependant Hélène, quoique très effrayée, avait gardé sa présence d'esprit. Elle descendit promptement dans la cabine, conduisit son père sur le pont, puis à grand'peine y porta une de leurs malles, où se trouvaient les choses les plus indispensables et les plus précieuses.
A peine les canots arrivaient-ils auprès du brick, que tout le monde s'y précipita. Le capitaine descendit le dernier.
Comme les embarcations s'approchaient du trois-mâts, une détonation formidable retentit à bord duNeptune, et immédiatement après, une colonne de flammes l'enveloppa tout entier. Évidemment, le feu avait atteint les tonneaux de poudre. Le spectacle était véritablement terrifiant. Quelques instants plus tard, toute cette masse enflammée commença, en pétillant, à descendre dans la mer et disparut bientôt sous les vagues.
Hélène se sentit frissonner à l'idée que son père et elle avaient failli succomber à une mort aussi horrible. Il lui semblait que c'était la destinée elle-même qui, au dernier moment, leur avait envoyé ce vaisseau pour les sauver.
Le capitaine accueillit avec bienveillance ses nouveaux passagers et promit de les débarquer au cap de Bonne-Espérance.
—Là, vous trouverez facilement un navire qui vous ramènera en Europe, conclut-il.
Mais il faut croire qu'une étoile funeste poursuivait Hélène et son père. Le capitaine avait eu l'intention de compléter au Cap son équipage, mais les matelots duNeptuneayant consenti à entrer à son service, il n'avait plus besoin de s'écarter de son chemin direct et il persuada à ses hôtes de se rendre avec lui dans l'Inde, où il connaissait un oculiste excellent.
Hélène regrettait beaucoup d'être obligée de s'en aller dans l'Inde, plutôt que dans la belle Italie, mais son père ne s'effrayait nullement de ce voyage et la fillette s'y résigna bientôt; elle commençait même à croire que les beautés de la nature indienne, si originale et si riche, présentaient un intérêt supérieur à celui que lui offrirait un voyage en Italie. Quant à la mer, l'enfant s'était déjà familiarisée avec elle et cette longue navigation ne lui faisait pas peur.