L'île enchantée.—Un nuage sinistre.—Le typhon.—L'équipage abandonne le navire.—L'amour filial en face de la mort.—Noyés.
Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le pont, Hélène s'aperçut que le vent s'apaisait et que le navire avançait très lentement.
Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui l'entourait.
—La terre, la terre! s'écria-t-elle, en apercevant soudain au loin une étroite bande à peine visible.
—Ce n'est pas la terre, c'est un récif de corail, lui dit un matelot qui travaillait près de là.
—Ces îles sont la terreur de tous les marins, fit de son côté le capitaine qui avait entendu l'exclamation de la jeune fille: pendant une tempête, il est difficile d'apercevoir cette ceinture étroite, et c'est pourquoi très souvent ces récifs deviennent une tombe prématurée pour les marins.
—Est-il possible que des animaux aussi petits puissent ériger des constructions aussi grandioses? demanda la jeune fille étonnée.
—Ils habitent à une profondeur insignifiante en colonies très nombreuses et, après leur mort, leurs polypiers pétrifiés forment ces bancs menaçants de corail. Dans l'Océan Pacifique on rencontre de ces vastes récifs qui occupent une étendue de plusieurs kilomètres.
Hélène examinait curieusement cette île, qui avait surgi, comme par enchantement, du sein de l'Océan.
Mais voilà que le vent, déjà très faible, tomba tout à fait et le vaisseau s'arrêta. Le récif n'était éloigné du navire que de deux milles au plus.
—Comme je voudrais voir d'un peu près ces constructeurs infatigables de la mer! dit Hélène à son père.
Le père exposa le désir de sa fille au capitaine, qui lui offrit immédiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand canot fut mis à la mer et six matelots se mirent à ramer vigoureusement.
Quand ils furent arrivés près de l'île, le canot fut amarré à un récif qui surplombait. Par endroits, l'île était couverte d'une végétation tropicale; par ci, par là, on apercevait des palmiers solitaires. L'île elle-même présentait l'aspect d'un anneau régulier au milieu duquel se trouvait une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait à un port tranquille. Le temps était calme et la mer si transparente qu'Hélène put examiner à loisir ce jardin sous-marin. Le fond était tapissé de centaines, de milliers de polypes de corail qui, pareils à des fleurs bizarres, se balançaient sur des arbres et des buissons pétrifiés. Leurs intervalles étaient remplis par une mousse bigarrée, dans laquelle, en l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions de polypes. Ce spectacle était d'autant plus merveilleux que le soleil tropical y mêlait son éclat. Des poissons magnifiques, des formes et des couleurs les plus étranges, évoluaient autour des coraux, comme des colibris autour des plantes équatoriales. Les écrevisses transparentes y rampaient aussi en troupes entières avec des crabes bariolés, tandis que les rouges étoiles de mer, les noirs oursins et les méduses de toutes les formes fourmillaient au milieu d'une quantité innombrable de coquillages.
Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui rappelait le canot, et Hélène, à son grand regret, dut interrompre ses observations.
En remontant à bord, elle s'aperçut que le capitaine paraissait très inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre, grimpaient sur les mâts et en descendaient avec la rapidité des chats; le capitaine se multipliait partout et partout résonnait sa voix forte et impérieuse.
Profitant d'un instant de répit, Hélène l'interrogea sur le motif de l'alarme générale. Pour toute réponse, il lui indiqua un petit nuage sombre qui s'élevait au bout de l'horizon. Au-dessus d'eux le soleil resplendissait, le ciel était serein et le temps magnifique. Il sembla à Hélène que les appréhensions du capitaine étaient exagérées.
Moins d'un quart d'heure après, le nuage montait lentement et majestueusement, obscurcissait le soleil et bientôt couvrait presque la moitié du firmament. Puis un brusque tourbillon s'abattit sur le navire et un vent effroyable se déchaîna. Le vaisseau s'inclina sur le côté et la mer, un instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues se dressèrent menaçantes.
Le nuage sinistre s'avançait rapidement et soudain, en plein jour, une nuit noire et impénétrable s'établit.
—Le typhon, le typhon! s'écrièrent les matelots pleins de terreur, en descendant rapidement des mâts sur lesquels ils repliaient les voiles.
Quelques instants plus tard, les ténèbres s'illuminèrent subitement à la lueur éblouissante d'un éclair et tout le ciel s'embrasa. On entendit des roulements assourdissants de tonnerre, et les nuages crevèrent en une telle averse, qu'il semblait que le navire ne tiendrait pas contre ce déluge et coulerait à fond. La mer mugissait tumultueuse.
Le navire n'obéissait plus au gouvernail. Il roulait au milieu des vagues qui bouillonnaient comme dans une chaudière, en décrivant sur la mer des cercles énormes. Rester sur le pont,—impossible; c'eût été s'exposer à une mort certaine. Tous les passagers s'étaient réfugiés dans les cabines et, recommandant leurs âmes à la Providence, attendaient l'issue fatale.
Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'établit. Tous croyaient leur dernière heure venue. L'attente anxieuse de quelque chose d'effroyable augmentait encore l'horreur de ce moment. Subitement l'ouragan se déchaîna avec une force redoublée. Sur le pont un coup formidable retentit qui ébranla tout le navire. Un instant après les mâts étaient emportés à la mer.
Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.
Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.
Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le capitaine remonta le premier et, navré, contemplait le pont dévasté. Heureusement, il restait sur le navire trois canots qui au début de la tempête, avaient été solidement attachés aux mâts et qui maintenant tenaient encore à leurs débris.
La tempête reprit, quoique avec une force moindre.
Le troisième jour, à l'approche du matin, elle se calma; mais vers le soir, un vent violent se remettait à souffler et les vagues s'agitaient avec une telle fureur, que le navire en craquait dans ses œuvres vives.
Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara. La catastrophe paraissait inévitable, et Hélène considérait chaque moment comme le dernier de sa vie. Le capitaine et les matelots étaient à bout de forces, mais continuaient pourtant, infatigables, à pomper pour éloigner autant que possible la mort.
Encore une nuit effroyable. L'aurore commençait à poindre, quand le navire retentit soudain de ces cris: terre, terre!
Hélène se précipita sur le pont. En effet, à quelques milles du brick, on apercevait une terre. Les vagues gigantesques et furieuses, chassées par le vent, y entraînaient rapidement le navire. Le salut paraissait proche.
C'était, à ce que l'on pouvait croire, une île, de deux milles de long à peu près. Du navire on apercevait très bien la côte sombre et rocheuse, où s'élevaient, de place en place, des palmiers solitaires. Les matelots se remirent à pomper avec une énergie décuplée. La vue du rivage si proche faisait renaître en eux l'espoir d'un prompt salut.
Mais voici qu'éclate un craquement effroyable, et le navire s'arrête instantanément, échoué sur un écueil. Un cri de terreur s'échappa de toutes les poitrines. Les matelots se cramponnèrent à ce qu'ils purent, pour ne pas être emportés dans la mer par les vagues furieuses, qui s'élançaient par-dessus le pont et menaçaient à chaque instant de mettre le navire en pièces; puis ils se précipitèrent vers les canots, dans l'espoir d'arriver ainsi jusqu'à la terre.
Saisie d'une angoisse effroyable, Hélène accourut sur le pont pour apprendre la cause de la terrible secousse éprouvée par le vaisseau, et reconnut avec horreur que les embarcations avec les matelots qui se sauvaient étaient déjà loin; il ne restait plus à bord que le capitaine avec trois matelots qui se préparaient à sauter dans un petit canot.
—Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot, lui cria-t-il, le vaisseau coule à fond.
Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hélène tendit la main au capitaine pour descendre; mais au même instant elle la retira vivement.
—Et mon père, mon père! s'écria-t-elle.
—C'est trop tard! répondit le capitaine. Descendez, sinon, nous partons sans vous. Vous ne sauverez pas votre père et le bateau ne peut contenir une personne de plus! Descendez au plus vite!
—Sans mon père!… jamais! s'écria la fillette, toute frissonnante à la seule idée d'une séparation éternelle d'avec son père.
«Si ma présence peut lui servir de consolation dans ses derniers moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas été inutile… Non, je ne quitterai pas mon père! Je mourrai avec lui si je ne puis le sauver!»
—Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez pitié! emmenez mon père! suppliait-elle, en s'efforçant de saisir la main du capitaine.
—Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il sera plus doux à votre père de savoir que vous êtes sauvée que de vous sentir mourir à côté de lui! Descendez, descendez; chaque instant est précieux.
—Non, non, je ne peux pas m'éloigner sans mon père, répondit-elle résolument.
Et elle se précipita dans la cabine.
Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa fille, mais sa voix se perdait dans le mugissement des ondes. En se sentant abandonné, il faillit perdre connaissance; mais en ce même moment, Hélène accourut auprès de lui.
Lorsqu'elle fut remontée sur le pont avec son père, le capitaine était déjà loin et les autres embarcations ne se voyaient plus.
Une vague énorme fondit sur le bateau du capitaine et l'engloutit pour toujours.
Poussant un cri désespéré, Hélène se précipita au cou de son père et cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.
De tout l'équipage, seuls, le père et la fille erraient encore sur le navire brisé, dans ce désert liquide.