CHAPITRE VIII

Une nuit terrible.—L'ouragan.—Une trombe dévastatrice.—Appréhensions.

Vers minuit, Hélène fut réveillée soudain par un bruit terrible. Autour d'elle régnait une obscurité tellement profonde et impénétrable, qu'il était impossible de distinguer même les objets les plus proches. Saisie de terreur, elle se tourna instinctivement vers son père et, sentant sa main dans la sienne, elle se serra, apeurée, contre lui.

—Prépare-toi, ma fille, à un spectacle effroyable, fit le vieillard d'une voix émue. Nous allons essuyer un ouragan violent.

A ce moment, tout près d'eux, brilla un éclair qui les éblouit, et la foudre frappa les rochers du rivage avec une telle force, que des étincelles se mirent à pleuvoir de tous les côtés; puis elle tomba avec un fracas assourdissant sur la mer agitée. Il semblait que le sol fût ébranlé par ce choc terrible dont les échos répétés se répercutèrent avec un bruit sourd dans les gorges des montagnes. Immédiatement après se fit entendre dans les sommets des arbres un bruit étrange.

—C'est la pluie, fit le vieillard, qui n'avait pas vu l'éclair.

Les gouttes étaient si grosses et frappaient avec une telle force contre les rochers, qu'on eût dit une pluie de cailloux.

Mais bientôt la situation du père et de la fille sur le rivage devint encore plus critique. L'averse avait inondé les gorges des montagnes et roulait maintenant en large torrent impétueux vers la mer, submergeant tout sur son passage.

—Aide-moi à me cramponner à un arbre, Hélène, dit le vieillard, d'une voix frissonnante; essayons de nous y tenir pour ne pas être entraînés dans la mer.

Les éclairs se succédaient avec un éclat si éblouissant qu'Hélène pouvait distinguer, jusque dans les moindres détails, tout ce qui se passait autour d'eux.

Cependant les torrents qui descendaient des montagnes inondaient de plus en plus le rivage. Avec une rapidité et un bruit formidables, ils arrivaient, semblables à des cataractes, et se brisant en écume contre les rocs du rivage, entraînaient dans la mer mugissante les arbres brisés et les blocs qui roulaient des hauteurs avec un fracas épouvantable. Par surcroît de terreur, les éclairs se succédaient avec une rapidité telle, que le ciel et la terre semblaient embrasés d'un vaste incendie.

Hélène, épouvantée, regardait comme, sous la pression de l'ouragan, les hauts palmiers se courbaient jusqu'à terre, tandis que leurs feuilles frissonnaient et se tordaient comme dans une agonie mortelle. Il semblait que la dernière heure fût venue pour toute la nature.

Voici que dans le lointain, des profondeurs de la mer, se leva, semblable à une tête de géant, une vague immense qui, tournoyant et écumant, se mit à monter de plus en plus haut, comme si elle eût voulu saisir le nuage noir et épais, suspendu au-dessus d'elle. Le nuage paraissait également prêt à se mesurer avec l'élément marin, qui avait osé entrer en lutte avec le porteur des ouragans célestes:—de son milieu commença lentement à descendre, vers la vague qui montait, une mince colonne pointue qui ressemblait à une gigantesque main noire; et un moment après le ciel et la terre s'étreignirent. Il semblait que ces deux éléments eussent, d'un commun accord, résolu de dévaster la terre. Avec un fracas formidable, les flots se dressaient contre le nuage qui descendait vers eux et, aspirés par lui, formèrent soudain une colonne gigantesque, illuminée à tout moment par la lueur sanglante des éclairs.

Le cœur palpitant, tremblante d'effroi, Hélène décrivait à son père ce qui se passait, interrompue à chaque parole par la clameur sinistre de l'ouragan.

—C'est un typhon, mon enfant… Une trombe marine! expliqua le vieillard.

—Elle s'approche de nous! s'écria Hélène glacée de terreur. Elle accourt vers nous… oh! avec quelle rapidité.

—O mon enfant! Notre perte est inévitable. Recommandons-nous au sort. Il aura pitié de nous, dit le vieillard d'une voix frémissante.

Hélène se serra plus fortement contre la poitrine de son père. L'enfant tremblait comme une feuille.

Cependant la trombe marine s'approchait du bord avec un bruit terrifiant, en continuant d'aspirer d'énormes masses d'eau. Elle atteignit le banc de sable, qu'Hélène avait parcouru il y avait si peu de temps, s'avança vers le rivage et, lentement, se retourna vers le navire brisé. Au bout de quelques minutes s'élevèrent vers le nuage noir des débris de mâts, des poutres, des solives; et un instant plus tard la trombe marine courait vers le cap qui s'avançait au loin dans la mer. Le danger imminent s'éloignait et la pauvre fillette respira plus librement.

Mais elle ne pouvait pas encore vaincre son horreur à la vue de ce terrible phénomène de la nature. Avec une attention fébrile, elle suivait des yeux la trombe gigantesque qui avait gravi sur le cap et, entraînant avec elle des pierres et des débris de rochers, labourait la terre, déracinait les arbres et projetait les fiers palmiers haut dans les nuages flamboyants. Traversant le cap, la trombe descendit de nouveau dans la mer et commença à s'éloigner rapidement du bord. Mais voilà qu'elle s'arrêta brusquement et la mer bouillonna autour d'elle. Elle trembla, chancela et, comme sous l'influence d'une force invisible, se déchira soudainement en deux. Avec un fracas assourdissant, le flot gigantesque roula dans la mer, tandis que le nuage qui s'en était séparé continuait toujours à chanceler. Le rayon aigu d'un éclair le poignarda et le fendit dans toute sa longueur. Avec le même fracas horrible, toute cette énorme masse d'eau se précipita subitement sur l'île et pour un instant inonda tout le rivage.

Hélène poussa un cri de terreur. Elle crut que cette soudaine inondation allait l'emporter avec son père dans la mer. Mais le vieillard s'accrocha fortement à l'arbre, sans lâcher sa fille.

Bientôt le danger disparut complètement. Le nuage noir se dissipa, le ciel redevint serein et la lune illumina de nouveau de sa douce lueur ce lieu de dévastation. Le vent commença à tomber et sur la haute voûte céleste brillèrent de nouveau des millions d'étoiles. Le silence régna dans l'île: seule, la mer agitée mugissait encore en lançant au pied des rochers d'énormes vagues écumantes.

Hélène se mit à chercher des yeux un endroit sec où reposer, mais partout son regard rencontrait des traces du terrible orage. Le seul point où l'on pût tant soit peu s'abriter, était précisément celui où ils se trouvaient.

Avec une douleur inexprimable, la jeune fille contemplait le coin où elle avait placé les objets apportés du navire: ils avaient été emportés dans la mer—tout son travail était perdu. La tempête les avait privés de tout, et les mettait encore une fois dans la même situation critique où ils se trouvaient en débarquant.

Cette découverte causa tant de chagrin à Hélène, qu'elle éclata en sanglots. En apprenant le motif des larmes de sa fille, le vieillard aveugle soupira profondément et l'attira contre lui avec tendresse.

—Quand il fera jour, mon enfant, dit-il enfin, emmène-moi loin du rivage, derrière les montagnes. Nous ne pouvons pas rester ici!

Hélène était également désireuse de quitter ce rivage maudit.

—Peut-être trouverons-nous là-bas une hutte et des gens qui nous donneront un abri. Est-ce que tu n'as pas remarqué sur la côte ou sur les arbres des traces quelconques de la présence des hommes? demanda le vieillard.

Un frisson parcourut le corps de la jeune fille à cette question.

—Et s'il y a ici des sauvages! s'écria-t-elle avec terreur. Nous sommes perdus alors, ils nous tueront à coup sûr.

—N'aie pas peur, ma chère fillette. Les sauvages ne deviennent sanguinaires que lorsqu'ils sont irrités ou très affamés: il leur arrive alors d'attaquer les étrangers et quelquefois même de les manger. Mais tu ne réponds pas à ma question: as-tu aperçu quelques vestiges humains?

—Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espèces de marques ou plutôt des égratignures, répondit Hélène après un moment de réflexion; mais il me semble que c'est plutôt la foudre qu'une main humaine qui les a faites sur l'écorce de cet arbre énorme qui, semblable à un fantôme, se tient là-bas avec son feuillage sombre et impénétrable.

—Si tu n'as pas remarqué d'autres indices, tu peux bien avoir raison. Si j'avais seulement mes yeux, soupira amèrement le vieux marin, je n'hésiterais pas un instant à préférer une existence dans une île inhabitée à toute autre. Nous serions, il est vrai, privés de la société des hommes et livrés à nous-mêmes; mais, en revanche, nous n'aurions pas à craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans frein. Mais maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi, mon enfant, tu n'as pas la force de travailler pour deux. Voilà pourquoi je voudrais rencontrer des hommes. J'ai eu plus d'une fois occasion de voir de près des peuplades à demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces enfants de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves gens que partout ailleurs. Ah! Hélène, qu'il m'est dur de penser que tu auras tant à souffrir à cause de moi!

Mais sa fille se hâta de calmer son inquiétude en l'assurant tendrement de son amour.

—Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile que nous n'avons pas à craindre de manquer de nourriture, et c'est pourquoi je désirerais qu'il fût inhabité, conclut-elle.

—Laisse là tes désirs et tes rêves, mon enfant, interrompit le vieillard. Tiens-toi plutôt prête à tout. D'abord il faut explorer cette contrée et s'assurer si elle est habitée ou non; puis nous déciderons ce qu'il y a à faire. Tu m'as dit que devant nous se trouvait une montagne élevée. Est-elle trop escarpée! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De là, il te serait facile d'examiner tout le pays.

—La montagne n'est pas très escarpée, répondit Hélène, mais il nous sera tout de même très difficile de la gravir; toute la pente en est couverte de lianes et d'autres plantes grimpantes qui, semblables à un réseau, s'entrelacent avec les buissons et les arbres. D'abord, j'examinerai le rivage pour voir s'il y est resté quelque chose des objets recueillis par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en attendant, père, repose-toi et rassemble tes forces.

—Tu as raison, ma fille; après une aussi terrible nuit, nous avons tous deux besoin de repos.

Le vieillard s'enveloppa dans sa couverture et se coucha. Hélène suivit l'exemple de son père, mais les appréhensions que lui inspirait leur avenir l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux.

Pourtant le silence majestueux qui régnait autour d'elle, après les terreurs de la nuit, respirait une sérénité et une paix si profondes que la jeune fille, à son tour, se calma et s'assoupit.


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