CHAPITRE XV

Les tortues.—La forêt de bambous.—Le pavillon.—Le lotus.—L'échelle.

Son père dormait encore, lorsque Hélène sortit doucement de la caverne, avec la hache et un morceau d'étoffe de soie à la main. La matinée était calme et sereine. Descendue sur la plage, elle aperçut derrière une grosse pierre deux petites tortues, dormant paisiblement sur le banc de sable, que l'eau recouvrait à peine. Hélène s'approcha avec précaution de l'animal qui se trouvait le plus près d'elle; mais au premier mouvement qu'elle fit pour le renverser sur le dos afin de s'en emparer, il plongea subitement dans l'eau. La seconde tortue avait eu le temps de s'y réfugier plus tôt.

Hélène, quelque peu dépitée de sa maladresse, alla chercher une perche pour planter son pavillon. Dans le lointain, près du rivage, on apercevait une forêt formée d'arbres très minces et très élancés, dont quelques-uns atteignaient jusqu'à cinquante pieds de hauteur.

En s'approchant de cette forêt, Hélène vit à sa grande surprise que ces arbres ressemblaient de tout point à la canne en bambou de son père, qu'elle avait vue à la maison. Elle n'eût jamais supposé que le roseau pût atteindre une aussi énorme hauteur. C'est maintenant seulement qu'elle comprit la description d'un voyage en Chine, qu'elle avait lu quelque temps auparavant, et où l'on parlait des forêts vierges de bambous, dans lesquels des fauves guettent leur proie et dont les Chinois, avec une habileté surprenante, fabriquent non seulement du papier, des meubles, et une foule d'autres objets, mais construisent même des maisons, des ponts, des navires.

Dans le même endroit, à côté du bambou, croissait une autre espèce de roseau, plus basse, avec de longues feuilles étroites et de petites fleurs violettes, dans laquelle Hélène reconnut la canne à sucre. Après avoir coupé quelques perches, elle les débarrassa de leurs branches et les porta sur la montagne, d'où se découvrait une large vue sur la mer. Quand elle se trouva en haut, un espoir secret s'insinua dans son cœur, l'espoir d'apercevoir une voile blanche sur l'Océan. Mais en vain dirigeait-elle sa longue-vue sur tous les points de l'horizon, en vain explorait-elle l'espace immense, aussi loin que portait sa vue, nulle part sur la vaste étendue des eaux on ne découvrait la moindre tache. Devant elle s'étalait seule la mer d'un bleu verdâtre, qui se confondait au loin avec la voûte azurée du ciel.

En poussant un profond soupir, elle déplia le morceau de soie bleue et l'attacha à l'extrémité d'une perche, comptant employer les autres en guise de supports. Mais elle chercha en vain sur la montagne une crevasse ou tout autre emplacement favorable pour y planter le pavillon. Les pierres et les débris des roches, dispersés autour d'elle, lui inspirèrent l'idée de les rassembler dans ce but en un tas.

Nulle part on ne découvrait la moindre tache sur la vaste étendue des eaux.

Nulle part on ne découvrait la moindre tache sur la vaste étendue des eaux.

Une heure s'était à peine écoulée que la longue perche était entourée de tous les côtés d'un monceau de pierres, au-dessus duquel flottait fièrement un grand pavillon.

Hélène considéra encore quelques instants, non sans une certaine émotion, ce morceau d'étoffe qui semblait vivre; puis jetant encore un coup d'œil sur l'horizon lointain, elle redescendit, l'espoir dans le cœur, sur le banc de sable.

Elle y ramassa une vingtaine d'huîtres et s'en revint: De loin, elle aperçut son père qui se tenait à l'entrée de la caverne et avait l'air de l'attendre avec inquiétude.

Hélène résolut de se mettre tout de suite à transporter les effets du rivage, dans la crainte d'une nouvelle tempête.

Ce travail lui prit toute la journée, pendant laquelle elle eut à peine le temps de cueillir quelques fruits pour son père. Un ballot d'étoffe imbibé d'eau l'embarrassa particulièrement. A grand'peine elle put le rouler le long de la plage. Mais quant à le passer par-dessus les rochers, il n'y fallait pas songer. Après un court moment de réflexion, elle le déplia, le coupa en grands morceaux, et de cette façon put le transporter dans la caverne.

Alors seulement elle pensa à ses petits oisillons, qui étaient restés toute la journée sans nourriture et sans doute mouraient de faim, et elle se reprocha amèrement sa distraction. En dépit de l'heure tardive, elle cueillit rapidement une poignée de baies mûres et courut vers le berceau. Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur, quand elle trouva le nid vide. La faim avait évidemment poussé les petits à le quitter.

Le lendemain elle descendit sur le bord du lac pour chercher de l'eau. Au milieu des plantes aquatiques à fleurs blanches elle aperçut, à sa grande joie, deux cygnes à peine couverts de plumes, dans lesquels elle reconnut tout de suite ses nourrissons. Elle se mit à leur jeter des baies; mais les cygnes ne s'approchaient pas d'elle et se tenaient à distance. Hélène regretta beaucoup d'avoir laissé passer l'occasion d'apprivoiser ces oiseaux intéressants, mais il était trop tard pour réparer le mal.

Son attention fut fixée par la belle plante aquatique, autour de laquelle nageaient les cygnes. Ses fleurs magnifiques, d'un blanc rosé, se dressaient au milieu des grandes feuilles clypéiformes à reflet métallique d'argent qui s'étalaient à la surface de l'eau.

Hélène arracha une de ces fleurs avec sa racine et, après avoir puisé de l'eau, revint auprès de son père, à qui elle décrivit cette fleur remarquable.

—C'est le lotus, fit le vieux marin en en palpant la longue tige et la racine. J'ai vu cette fleur en Chine, où des centaines, des milliers d'hommes se nourrissent avec les racines de cette plante remarquable, qui renferment une grande quantité de farine. Mais en outre il faut que tu saches, mon enfant, que cette plante a aussi une importance historique. Dans les anciens temps, les poètes l'ont chanté et les artistes l'ont figuré sur les monuments comme le symbole de la fertilité. En Égypte, sur les colonnes des ruines de Karnak, on peut encore voir l'image de cette fleur. Te souviens-tu, Hélène, des lectures d'Homère, que tu me faisais à la maison? Je me rappelle le passage où ce poète parle du lotus comme de la plante nourricière de tout un peuple.

«Quiconque a goûté à la plante du lotus» etc. Cette plante est connue depuis un temps immémorial, non seulement en Perse, en Égypte et en Chine, elle fleurit même dans toute sa splendeur à l'embouchure du Volga. Mais nulle part on ne l'honore autant qu'en Chine. Là, elle jouit non seulement de l'amour du peuple, mais elle est considérée comme la plante favorite du dieu Bouddha, dont les temples sont toujours ornés de ces fleurs, symbole de la beauté et de la pureté! Le peuple croit que les âmes des trépassés s'assemblent au jour fixé au milieu des lotus et leur prépare un accueil solennel: on fixe aux tiges et aux feuilles un grand nombre de petites bougies et on place, tout autour, de la nourriture et de la boisson. Tard dans la nuit arrive le dieu Bouddha; il s'asseoit sur une feuille et se met à juger les âmes des défunts, les récompensant ou les punissant selon ce qu'ils ont mérité.

Après qu'elle eut écouté avec curiosité ce récit si intéressant de son père, lui expliquant en quelques mots la croyance de tout un peuple, Hélène se mit en devoir de cueillir des fruits et de pêcher des huîtres pour le déjeuner.

Aucun souffle n'agitait les hauts palmiers du rivage. Involontairement, elle s'arrêta devant ces arbres magnifiques, dont les larges feuilles s'élevaient à une hauteur inaccessible, ne laissant passer que de rares rayons de soleil. Au milieu de cette sombre verdure on voyait les fruits mûrs qui attiraient les regards.

Hélène se prit à songer. Atteindre les cimes des palmiers sans échelle était chose impossible. Après quelques instants de réflexion, elle courut vers la forêt de bambous et voulut casser quelques perches, mais le bambou pliait sans se briser. Elle revint alors chercher la hache dans le berceau du Français, et coupa de longues perches. Après les avoir ébranchées, elle abattit plusieurs autres bambous, les fendit en une trentaine de traverses et se mit à les attacher fortement avec des lianes minces, qui remplaçaient très bien les cordes.

Elle était tellement absorbée par la construction de son échelle qu'elle ne s'aperçut pas que midi était arrivé. La sueur tombait à grosses gouttes de son visage hâlé. Après quelques tentatives infructueuses, elle réussit enfin à attacher fortement les traverses, et l'échelle se trouva prête. Il n'y avait qu'à l'appuyer contre l'arbre et à cueillir les fruits. Mais après quelques efforts inutiles, Hélène dut renoncer à cette idée. Quoique l'échelle fût relativement légère, elle ne parvenait pas à la soulever et à l'appuyer contre l'arbre.

Dépitée, elle se dirigea vers le banc de sable, prit quelques huîtres et rejoignit son père, qui commençait déjà à s'inquiéter de cette longue absence.

—Ne te chagrine pas, mon enfant, lui dit-il par manière de consolation, lorsqu'elle lui eut conté sa tentative infructueuse pour parvenir jusqu'aux noix de coco: je t'aiderai à placer l'échelle. Tu as eu tort de n'avoir compté que sur tes seules forces. Nous irons ensemble.


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