CHAPITRE XVII

La forêt vierge.—Les mangeurs d'oiseaux.—Les chèvres.

Le lendemain, Hélène se leva dès l'aube. Son père s'éveilla aussi en même temps. Elle prit une bêche et s'en alla creuser sa cave. Ce travail fut bien plus pénible que le précédent. Hélène se fatiguait bien vite et était obligée de se reposer souvent. Enfin, vers midi, elle avait réussi à creuser une fosse de 1m,50 de largeur et d'un mètre de profondeur, et à en recouvrir les parois avec de grandes feuilles de palmier. Après y avoir disposé par couches les noix de coco et les autres fruits cueillis par elle, elle recouvrit soigneusement la fosse avec des branches et des feuilles.

Hélène se disposait depuis longtemps à pénétrer plus profondément dans l'intérieur de l'île, afin de se familiariser avec sa nouvelle patrie, mais elle n'en avait jamais eu le temps jusqu'ici. Toujours quelque besogne pressante l'avait retenue auprès de la caverne ou sur la plage. Cette fois, elle résolut de profiter du temps pendant lequel son père reposait et elle se dirigea vers la forêt.

La majesté de la forêt vierge frappa la jeune fille. Au-dessus de tous les autres arbres, s'élevaient des palmiers grandioses d'espèces variées, chargés de fruits lourds; à côté se dressaient dans toute leur beauté des mimosas gigantesques, des figuiers, des bananiers et bien d'autres essences des pays tropicaux, dont le feuillage touffu offrait toutes les nuances du vert. Autour des troncs puissants s'enroulaient en anneaux des lianes à fleurs d'une blancheur virginale et tombant jusqu'à terre; elles s'entrelaçaient avec d'autres plantes grimpantes ou enfonçaient dans le sol de nouvelles racines, en formant une sorte de lacis autour de ces géants de la forêt. Il semblait que, parmi ceux-ci, il n'y eût pas de place pour de plus petits qu'eux. Tous, comme à l'envi l'un de l'autre, ils se dirigeaient en haut, vers l'astre vivifiant, dont les rares rayons éclairaient faiblement les ténèbres perpétuelles, qui régnaient dans la forêt. Par terre gisaient, entassés les uns sur les autres, des arbres séculaires couverts de mousse, qui servaient d'abri à une quantité innombrable d'insectes. Et toute cette forêt vivait; toute, elle retentissait des hurlements des singes, des cris des perroquets, des gazouillements et des bourdonnements d'un nombre infini d'oiseaux et d'insectes. Par endroits la forêt était même tout à fait impraticable, de sorte qu'Hélène devait se frayer un chemin avec la hache. Afin de ne pas s'égarer au retour, elle pratiquait des incisions sur les troncs; elle prenait aussi toutes les précautions possibles, pour ne pas marcher sur quelque serpent. Mais cette crainte était vaine: elle rencontrait en effet des serpents, mais ceux-ci, à son approche, s'éloignaient tranquillement sous les buissons. Elle finit par ne plus avoir peur de ces reptiles, et elle passait paisiblement à côté d'eux, quand ils se chauffaient au soleil.

Un troupeau de chèvres sauvages passa à côté d'Hélène.

Un troupeau de chèvres sauvages passa à côté d'Hélène.

Dans la crevasse d'un arbre à moitié pourri, Hélène aperçut tout à coup une énorme araignée, dont le corps était couvert de poils gris-bruns. A côté d'elle traînait une toile épaisse dans laquelle se trouvaient pris deux oiseaux-mouches. L'un d'eux était déjà mort, mais le second battait encore des ailes entre les pattes du brigand, qui l'enduisait d'une sorte de mucosité sale. Mue par une sensation instinctive de dégoût, Hélène saisit une branche qui gisait sur l'herbe et, ayant tué l'araignée, délivra la malheureuse victime. Mais il se trouva que le secours était venu trop tard: au bout de quelques instants, l'oiseau était mort.

Cette petite aventure avait quelque peu ému la jeune fille: elle avait grand'pitié des pauvres oiselets; elle les enterra et poursuivit son chemin. La forêt paraissait monter. Tout à coup arriva à ses oreilles une sorte de bruit extraordinaire, et elle s'arrêta, prise de peur. Cependant le bruit se rapprochait; bientôt, tout près d'elle, des branches craquèrent comme si des centaines d'animaux les brisaient en courant, et un instant plus tard passa à côté d'elle un troupeau de chèvres sauvages qui disparut dans le fourré opposé. Elle continua d'avancer et s'aperçut bientôt que les arbres commençaient à s'éclaircir, comme il arrive sur les lisières des forêts. Tournant ses pas de ce côté, elle se trouva bientôt au haut d'un talus escarpé, au-dessous duquel s'étendait une large plaine verte: là paissait paisiblement un troupeau entier de chèvres sauvages. Les unes broutaient l'herbe succulente, d'autres se régalaient de leur mets favori, les feuilles. La jeune fille regardait curieusement avec quelle adresse quelques-uns de ces gracieux animaux bondissaient, et arrachaient des arbres les jeunes bourgeons, tandis que les autres, juchés sur un roc escarpé, se tenaient sans peur au-dessus de l'abîme, et regardaient hardiment au-dessous d'eux.

Mais il était temps de revenir. Le soleil était déjà tout près de son déclin, lorsque Hélène sortit enfin de la forêt. Ayant aperçu de loin son père qui était assis à l'entrée et paraissait prêter l'oreille avec inquiétude au moindre bruit, elle courut à lui et, avec un tendre baiser, rassura le vieillard.


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