CHAPITRE XXII

Désespoir.—Un coup de canon.—Un feu sur la montagne.—Frayeur.—Le Terre-Neuve.—Pain et sel.—Fausse alerte.

Longtemps, Hélène erra dans la vallée ténébreuse, en proie à un affreux désespoir. Elle n'avait pas le courage de revenir dans la caverne où autrefois son père l'accueillait avec des caresses. Lorsque enfin ses forces l'eurent trahie, elle se coucha sur la rive sablonneuse du lac et pleura jusqu'à l'aube.

Le jour parut. Hélène se leva et s'achemina vers la caverne. Vide et sombre lui paraissait maintenant tout ce qui autrefois l'intéressait et l'enchantait. La vallée splendide, inondée des rayons du soleil matinal, lui semblait un triste désert. Autour d'elle, les oiseaux gazouillaient joyeusement, mais elle ne les entendait pas. Une brise légère répandait mille parfums dans l'atmosphère, mais Hélène ne remarquait rien de tout cela.

Longtemps, elle demeura immobile, assise à l'entrée de la grotte, où elle passait de si longues, de si douces heures avec son vieux père; elle se rémémorait toutes les épreuves qu'ils avaient traversées ensemble; puis elle se leva et se dirigea vers la caverne préférée de son père, où se trouvait le Robinson. La vue du livre dont elle lui avait lu si souvent des pages fit venir les larmes à ses yeux. Elle se souvint que, plus d'une fois, elle y avait puisé une consolation et un encouragement et, l'ouvrant, elle se mit à le lire, en dépit des larmes qui lui montaient aux yeux et troublaient sa vue. Par une naturelle association d'idées, elle songea ensuite à l'ancien habitant de l'île et se rappela ce passage de ses notes: «Le travail est ce qui apaise le mieux tous les chagrins et toutes les douleurs.»

Et elle résolut de suivre son exemple.

Elle pensa à la saison pluvieuse et résolut avant tout de mettre en ordre sa case. Elle en enleva les fruits gâtés et s'achemina vers le cocotier, contre lequel était appuyée l'échelle. Elle fut très chagrine de reconnaître qu'il n'y restait plus beaucoup de fruits. Il ne fallait pas songer à poser l'échelle contre d'autres arbres. Elle savait au prix de quels efforts, et cela encore grâce à l'aide de son père, elle avait réussi à l'appuyer contre ce palmier. Après avoir jeté à bas les dernières noix, Hélène s'en vint cueillir des dattes et des figues. Elle résolut de faire sécher la plupart de ces provisions pour les empêcher de se gâter.

Pendant la cueillette, elle jeta par hasard un regard sur la haute montagne au sommet de laquelle flottait le pavillon bleu. La vue de ce phare, vivant en quelque sorte, ranima l'espoir dans son âme. Une force invisible l'entraînait vers lui: elle n'y tint plus et gravit presque en courant la montagne. D'un œil perçant, elle examina l'horizon lointain. Mais hélas, nulle part elle n'aperçut la moindre tache. Devant elle s'étendait toujours la même plaine d'eau immense et ondoyante… Elle tourna ses yeux vers la montagne opposée où, parmi les cyprès séculaires, reposaient les cendres de son père, et, le cœur gros, redescendit.

Toute la journée elle erra sans but dans la vallée et le bois, ne sachant comment se soustraire au sentiment pénible de son isolement. Tandis qu'elle vaguait ainsi sur le bord du lac, elle ne s'apercevait même pas que les jeunes cygnes s'approchaient tout près d'elle, dans l'attente de leur becquée habituelle. Elle ne put triompher de son chagrin et entreprendre un travail quelconque. Si elle se mettait à coudre, l'ouvrage lui tombait des mains; si elle s'en allait dans la forêt, un désir la prenait de retourner à la caverne. Mais là, chaque coin, chaque caillou éveillait en elle tant de souvenirs, chers autrefois, douloureux maintenant, qu'elle s'en allait de nouveau dans les environs, pour s'oublier un peu, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil et la fatigue l'obligeassent de retourner dans la caverne.

Deux jours elle resta dans cet état douloureux. Le troisième elle n'eut presque pas à quitter la caverne. L'orage avait grondé toute la journée et quoique, vers le soir, la pluie eût cessé, la tempête continuait à gémir. Elle sortit seulement pour cueillir quelques fruits. Cette nuit-là, elle ne put fermer l'œil de longtemps. Les images sereines de sa mère et de ses amies passaient en esprit devant elle. Elle oubliait complètement qu'elle se trouvait dans une île inhabitée et non dans sa patrie lointaine, au milieu de ses proches.

Tout à coup, au milieu des mugissements du vent, un fracas étrange arriva jusqu'à elle. Elle tressaillit et prêta l'oreille. Au loin retentit de nouveau un bruit qui ressemblait à un tonnerre.

«Est-il possible que ce soit un coup de canon? Cela ne se peut pas. C'est une illusion,» murmura-t-elle sans vouloir ajouter foi au témoignage de ses sens.

Mais au bout de quelques instants, retentirent presque simultanément encore deux coups de canon.

«Il n'y a plus de doute, c'est la canonnade.» Cette idée, avec la rapidité de l'éclair, lui traversa l'esprit: c'était évidemment un navire que la tempête avait poussé contre les écueils et qui faisait des signaux de détresse.

Hors d'elle-même, elle s'élança hors de la caverne. La nuit était si sombre, qu'elle distinguait à peine son chemin. Tout essoufflée, elle gravit en courant la montagne et vit, en ce moment précis, au milieu des flots mugissants, briller une lueur. Un coup de canon résonna immédiatement après. D'épaisses ténèbres empêchaient d'apercevoir quoi que ce fût en mer, mais Hélène savait que c'était là un signal de détresse. Elle se souvint que, dans des occasions pareilles, on allumait des feux sur le rivage et le cœur palpitant, elle se mit à ramasser hâtivement des branches sèches, des brindilles et des feuilles. Au bout de quelques instants, au sommet de la montagne, flambait un grand feu; le vent en lançait des étincelles de tous les côtés. Hélène examinait d'un œil perçant la mer, essayant de reconnaître la présence du navire au milieu des flots. Mais ce fut en vain: autour d'elle régnait une obscurité impénétrable. Elle ne pouvait même distinguer le rivage qui se trouvait au pied de la montagne.

Elle demeura ainsi quelques instants, dans une attente pleine d'angoisse. Et voilà qu'une nouvelle lueur apparut, suivie d'un nouveau coup de canon. Hélène tressaillit et, avec une impatience fiévreuse, se mit à aviver le feu. De nouvelles lueurs brillèrent au loin, accompagnées d'autres coups de canon. Le cœur de la jeune fille frémissait d'espoir et de crainte… Mais tout redevint muet: seuls le bruit des flots et le hurlement du vent troublaient comme auparavant le silence de la nuit.

Longtemps, elle demeura immobile devant le feu qui flambait, mais elle ne put saisir le moindre bruit venant du navire. Elle serait probablement restée jusqu'au matin sur la montagne, si la pluie qui se mit à tomber en abondance ne l'avait obligée de se réfugier dans la caverne.

Mais à peine le jour fut-il apparu, qu'Hélène se trouvait de nouveau sur la montagne. Le feu était éteint depuis longtemps. Au loin, au milieu des écueils, on voyait un vaisseau que les flots mugissants recouvraient. Hélène eut beau l'examiner avec sa lunette, elle n'y put apercevoir aucun signe de vie.

«Est-il possible qu'aucun des naufragés n'ait pu se sauver? se demanda-t-elle. Peut-être quelqu'un d'entre eux se trouve-t-il déjà sur ce rivage, non loin de moi, et a-t-il besoin de mon aide.»

Cette idée l'émut profondément. Les mains tremblantes, elle braqua sa lunette sur le littoral. Mais partout, à perte de vue, elle n'apercevait que cette même plage déserte, dont chaque buisson, chaque arbrisseau lui était si familier. Seulement, près de la forêt de bambous, gisaient des objets rejetés par la mer.

Hélène se dirigea de ce côté, mais elle ne découvrit rien, que quelques planches et quelques débris. La vue de ces témoins muets de la mort prématurée de ces malheureux causa à la jeune fille un tel chagrin, qu'elle se détourna et s'achemina tristement vers sa demeure.

Elle ne remarqua même pas qu'elle arrivait enfin à la caverne, et ce ne fut qu'à son entrée même qu'elle sortit de sa triste rêverie.

Son regard glissait, indifférent, sur le lac, la vallée verte et la lisière de la forêt qui apparaissait au loin.

Tout à coup Hélène vit sortir de la forêt un énorme animal velu. Elle tressaillit et se précipita dans la caverne. L'animal s'arrêta sur la lisière et, baissant la tête, semblait flairer la terre, comme s'il cherchait les traces de quelqu'un. C'est alors seulement qu'Hélène s'aperçut avec frayeur que l'animal était sorti de la forêt, juste à l'endroit par où elle avait l'habitude d'y entrer. L'instant d'après, il courait déjà sur ses traces le long du lac et, le dépassant, se jetait droit dans la direction de la caverne. Saisie de terreur, la jeune fille se réfugia dans le coin le plus éloigné; mais se rappelant qu'elle était sans défense, elle courut vers l'entrée où elle avait posé sa hache. A la vue de l'animal qui s'était arrêté à quelques pas du seuil, ses yeux se troublèrent. Ne se sentant plus de peur, elle leva la hache, attendant l'attaque. Mais le terrible animal demeurait sur place et, remuant doucement la queue, la regardait, en poussant par moments des faibles cris plaintifs.

Au bout de quelques instants flambait un grand feu.

Au bout de quelques instants flambait un grand feu.

Se remettant de sa frayeur, Hélène regarda plus attentivement son prétendu ennemi et, à sa grande surprise, reconnut que la bête velue qui lui avait causé une telle peur était un énorme terre-neuve.

«Il est probable que voilà le seul être qui se soit sauvé du navire naufragé,» pensa Hélène, en appelant le chien.

Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement et elle caressa la pauvre bête qui, en signe de reconnaissance, se mit à lui lécher les mains et, sans détacher d'elle ses yeux bons et intelligents, exprima sa joie par des aboiements bruyants. Hélène se sentit très heureuse d'avoir acquis un ami fidèle et dévoué, quoique muet. Il lui sembla même qu'elle se trouvait moins seule qu'elle ne l'était quelques minutes auparavant.

Cependant l'idée du navire naufragé et de la triste destinée de son équipage ne cessait de la tourmenter, et elle se dirigea de nouveau vers le rivage en compagnie de son nouveau compagnon. «Petit ami»,—c'est ainsi qu'elle surnomma le chien,—courait en avant, se retournant à chaque pas pour regarder Hélène, comme s'il voulait avoir la certitude qu'elle le suivait.

A peine fut-elle sur la plage que son compagnon, en apercevant dans la mer le navire naufragé, se mit à hurler lamentablement. A grand'peine, elle réussit à calmer l'animal, et remarquant au loin un objet rond, s'achemina de ce côté. C'était un petit tonneau solidement fermé. Hélène le retourna avec curiosité, puis elle le défonça. Elle y trouva des biscuits de mer, dont une petite partie seulement était un peu mouillée. Cette trouvaille causa une grande joie à la jeune fille. Elle croyait avoir oublié jusqu'au goût même du pain, et elle dévora un biscuit avec un grand plaisir. Elle ne s'aperçut pas que «Petit ami» la regardait avec des yeux de convoitise, jusqu'à ce qu'enfin les aboiements eussent attiré son attention. Le pauvre terre-neuve devait avoir faim depuis longtemps car, dès qu'elle lui eut donné un biscuit, il l'avala avidement.

Hélène en mangea plusieurs et trouva qu'ils manquaient de saveur, faute de sel. Jusqu'alors, elle ne s'était nourrie que de fruits, et par conséquent, n'en avait pas ressenti le besoin; mais le pain sans sel lui rappela aussitôt la nécessité de cet assaisonnement. Elle se souvint qu'on trouve parfois sur la plage de petites anses ou flaques où, à la marée haute, pénètre l'eau de mer, qui en s'évaporant forme un dépôt de sel.

Après avoir donné à manger à son ami, Hélène se mit à suivre le rivage. Après de longues et vaines recherches, et déjà sur le point de les abandonner, elle remarqua sous un rocher une petite flaque, dont le fond était recouvert d'une poussière blanche. Ayant goûté un grain de cette poudre elle reconnut, à sa vive joie, que c'était du sel. Hélène en remplit sa poche et revint vers le tonneau qu'elle roula jusqu'à la caverne, toute heureuse de ces trouvailles si précieuses. Mais aussi, en arrivant à la grotte, elle pouvait à peine se redresser de fatigue. Ayant répandu les biscuits sur l'herbe, elle en retira ceux qui étaient mouillés et les mit à sécher au soleil, puis elle replaça le reste dans le tonneau qu'elle posa dans la caverne.

Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement.

Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement.

Les derniers rayons du couchant venaient de s'éteindre. «Petit ami» ne quittait pas un instant sa jeune maîtresse. Lorsqu'elle se coucha, il s'étendit à côté d'elle en prêtant l'oreille au moindre bruit. Hélène s'assoupissait déjà, quand tout à coup le chien sursauta et s'élança hors de la caverne en aboyant. Hélène, inquiète, se leva et jeta un coup d'œil à l'extérieur. Mais on n'entendait que le même sifflement du vent et le même bruissement des arbres. Quant au chien, il avait disparu.

«C'est ce bruit qui, probablement, aura induit en erreur «Petit ami», pensa-t-elle, en s'enveloppant de nouveau dans sa couverture.

Tout à coup, au seuil même de la caverne, retentit l'aboiement continu du chien. Hélène se précipita vers lui.

Cette fois, c'était une fausse alerte: «Petit ami» se tenait à l'entrée et aboyait avec zèle contre la lune. Hélène sourit involontairement. Elle se souvint d'avoir vu dans sa patrie nombre de chiens qui ne pouvaient considérer la lune avec indifférence. Ayant calmé «Petit ami», elle se recoucha et s'endormit bientôt d'un profond sommeil.

Lorsqu'elle se réveilla, au matin, le soleil était déjà haut dans le ciel. «Petit ami» était tranquillement couché à l'entrée; mais en entendant du bruit, il s'élança joyeusement vers elle.

Après avoir caressé et fait manger son nouvel ami, Hélène se rendit sur la plage pour voir ce qu'était devenu le navire naufragé; mais, ayant gravi la montagne, elle ne put, à sa grande surprise, en distinguer aucune trace en mer. Triste, elle revint chez elle.


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