CHAPITRE XXV

Un concert dans les airs.—Combat entre singes et fillette.—Les fournisseurs quadrumanes.—L'arbre à pain.

La construction de la clôture avait pris tant de temps à la jeune fille que sa provision de fruits commençait à s'épuiser. Il fallait se remettre à la cueillette et remplir la cave vide, car la saison pluvieuse était proche.

Appelant «Petit ami», elle se rendit dans la forêt, mais par un chemin autre que celui qu'elle prenait d'habitude. Là encore elle reconnut la même végétation variée des tropiques, avec ses gigantesques arbres séculaires enlacés de plantes grimpantes, les mêmes cris de singes, les mêmes chants d'oiseaux. Les cocotiers et les bananiers atteignaient ici une hauteur si inaccessible, qu'il ne fallait même pas songer à arriver jusqu'aux fruits qui en garnissaient les cimes.

Hélène suivait cette épaisse forêt depuis une heure environ, lorsque, non loin d'elle, retentirent des hurlements assourdissants de singes. Elle appela «Petit ami» et se dirigea de ce côté. Elle n'avait pas fait une centaine de pas qu'elle se trouvait dans une petite clairière. Sur l'un des arbres qui l'entouraient, couvert de fruits énormes, était assise une troupe de singes, qui exécutaient un concert tellement effroyable, qu'on aurait cru entendre des fauves rassemblés là pour une lutte mortelle. D'ailleurs, dans ces hurlements sauvages, on remarquait pourtant une certaine consonance.

Hélène s'était cachée derrière un arbre et examinait curieusement ces chanteurs bizarres. Brusquement toute la société qui siégeait sur l'arbre se tut. Mais une minute ne s'était pas écoulée, que l'un des chanteurs se mit de nouveau à hurler et, aussitôt après, tout le chœur l'accompagna avec un ensemble admirable. Ces sons rappelaient tantôt le grognement du cochon, tantôt le rugissement du jaguar. Ces chanteurs à longue barbe se tenaient sur l'arbre d'un air si posé et, en se regardant l'un l'autre, hurlaient à tue-tête avec une mine si sérieuse, qu'Hélène n'y tint plus et éclata de rire.

Instantanément, les chanteurs se turent et examinèrent les nouveaux arrivants, mais, une minute après, ne les jugeant plus dignes de leur attention, ils se mirent à se régaler avec les fruits qui garnissaient l'arbre.

Hélène comprit qu'elle voyait devant elle l'arbre à pain, dont les fruits forment presque la seule nourriture des habitants de la plupart des pays tropicaux. Cette trouvaille lui causa une vive joie: elle savait que la pulpe tendre et sucrée de ces énormes fruits, grillée en tranches épaisses, remplace parfaitement le pain. Mais il lui était difficile de se les procurer, l'arbre étant très haut. Il y avait, il est vrai, par terre quelques fruits trop mûrs, mais ils se trouvaient déjà gâtés. Quant à se contenter des restes jetés par les singes, Hélène n'en avait nullement envie.

Ces chanteurs se tenaient sur les arbres.

Ces chanteurs se tenaient sur les arbres.

Avisant un fruit qui pendait assez bas, Hélène prit une grosse branche et la jeta en l'air, dans l'espoir de l'abattre. Mais elle n'eut pas plus tôt levé la main qu'avec surprise et frayeur, elle vit tomber sur elle toute une avalanche de ces fruits énormes. Cela s'effectua d'une manière si inattendue, qu'au premier moment Hélène ne sut que résoudre. Mais une nouvelle grêle de projectiles la fit reculer en toute hâte. Une de ces balles de pain avait atteint «Petit ami» et le pauvre chien se jeta de côté en hurlant. Une fois hors de la portée du tir des singes, Hélène s'aperçut que toute la société se tenait, avec un calme parfait, sur l'arbre, se préparant évidemment à la régaler d'une nouvelle décharge.

«Mais c'est un très bon moyen pour se procurer les fruits des arbres trop élevés! S'ils voulaient m'en jeter encore une vingtaine!…» disait à part soi, en riant, Hélène.

Et elle lança un autre petit rameau aux singes qui, en effet, ripostèrent immédiatement, en la lapidant de fruits. En très peu de temps, elle en avait devant elle un grand tas. Hélène en prit quatre qu'elle emporta à la maison, mais ce fardeau se trouva être très lourd: chaque fruit pesait près de dix livres. Pour en rendre le transport plus facile, elle fabriqua à la hâte un sac, attela «Petit ami» au traîneau et vint ainsi chercher les autres fruits. Lorsqu'elle retourna dans la forêt, elle ne retrouva plus les singes sur l'arbre; ils s'étaient cachés quelque part.

En quatre fois, Hélène put transporter les fruits chez elle et elle alluma tout de suite un feu pour se préparer du pain grillé à la façon des sauvages. Lorsque le feu eut achevé de brûler, la jeune fille coupa le fruit en grosses tranches et les posa sur les charbons ardents. Au bout de quelques instants, elles exhalaient une odeur parfumée de pain frais. Hélène retira du feu les tranches noircies, en enleva la croûte carbonisée et goûta à ce pain. Le goût en était excellent, et ne différait presque en rien de celui du pain de froment.

L'enfant rentra une partie des fruits dans la cave, pour avoir, au moins dans les premiers temps, du pain frais, et laissa le reste fermenter au soleil. Elle se rappelait ce que son père lui avait raconté à ce sujet sur les sauvages, qui préparaient ainsi, avec ces fruits, une pâte qu'ils conservaient dans des fosses et dont ils usaient au fur et à mesure de leurs besoins.

Cependant Hélène n'oubliait pas ses bêtes. Chaque fois qu'elle revenait à la maison, le chevreau apprivoisé courait joyeusement à sa rencontre, tandis que le petit sauvage le suivait avec curiosité. Soit qu'elle rentrât dans la caverne ou qu'elle en sortît, les chevreaux pétulants tournaient toujours autour d'elle. Les choses en vinrent là que même le petit sauvage commença à prendre de ses mains les pousses qu'elle lui offrait. La vieille chèvre s'était aussi évidemment rassurée et elle mangeait son fourrage; mais elle ne se laissait pas encore approcher par la jeune fille.


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