Une araignée extraordinaire.—Les écrevisses géantes.—Victoria regia.—Les jaillisseurs.—L'apparition du Brocken.—Le journal d'une fillette.
Depuis longtemps, Hélène nourrissait le projet de faire le tour de l'île, pour achever la connaissance de son royaume. Sachant que cette exploration lui prendrait au moins deux jours, elle approvisionna, dès la veille, ses chèvres de fourrage et de sel.
Le lendemain, elle se leva dès l'aube, prit pour deux jours de pain et de dattes sèches et, accompagné de son inséparable «Petit ami», se rendit dans la forêt par le même chemin qu'elle avait pris trois mois auparavant pour revenir la nuit, avec les scarabées phosphorescents.
La matinée était splendide. Pas un nuage dans le ciel. Hélène traversa la forêt et la Vallée des Chèvres et gravit le versant opposé. Partout ses regards rencontraient de grands bois, coupés de petites clairières à la verdure fraîche et veloutée.
Elle descendit la montagne et fit halte auprès d'un petit ruisseau pour se réconforter avec un déjeuner frugal. A ses pieds était couché «Petit ami», qui suivait curieusement du regard les petits oiseaux voltigeant au-dessus de la jeune fille.
Tout à coup Hélène vit, à deux pas d'elle, la terre remuer, et une sorte de petit couvercle se souleva, d'où émergea une petite araignée.
La jeune fille retint son souffle, sans détacher son regard de ce point. Mais l'araignée s'était évidemment aperçue d'un voisinage dangereux; elle disparut rapidement et le couvercle de terre retomba sur elle. Ce couvercle s'harmonisait si bien avec la couleur du sol que, si Hélène ne l'avait pas vu s'ouvrir, elle ne l'aurait jamais remarqué.
Elle essaya de le soulever, mais elle sentit tout de suite que l'animal le retenait en dedans. En jetant un regard par dessous, elle vit que l'araignée avait saisi avec ses pattes de devant le couvercle recouvert d'une toile soyeuse et, avec les autres, s'arcboutait contre les parois de sa fosse. Quand Hélène l'ouvrit, l'araignée disparut vivement dans la profondeur du trou. Cet insecte intéressa fortement la jeune fille et elle résolut d'en explorer l'habitation. Ayant saisi légèrement les bords, elle fut très surprise de retirer du trou tout le nid qui avait l'aspect d'un sac transparent, au fond duquel était couchée l'araignée. Ce sac ressemblait à un bas et était tissé d'une toile solide et soyeuse. Après avoir admiré le logis de l'insecte, construit avec tant d'art, la jeune fille le replaça avec précaution dans le trou.
Lorsqu'elle eut enfin atteint le rivage, le soleil était déjà haut dans le ciel. Elle se dirigea vers le promontoire, où elle était déjà venue une fois, en s'efforçant de se tenir tout le temps à l'ombre.
Au delà du promontoire se trouvait une langue de sable, qui s'avançait au loin dans la mer. Pour ne pas faire un trop grand détour, Hélène résolut de suivre la forêt en ligne droite et d'arriver ainsi à la plage qui s'étendait au delà. Mais à peine avait-elle parcouru une centaine de pas, qu'elle s'arrêta, frappée de surprise: devant elle, sous un groupe de cocotiers, rampaient d'énormes écrevisses, d'une longueur de 0m,80. Les unes tenaient dans leurs pinces immenses des noix de coco et, les frappant contre une pierre, les brisaient et en mangeaient le contenu. D'autres enfonçaient simplement la pointe de la pince dans la petite cavité qui est à la base de la noix et l'ouvraient de cette façon. Jamais Hélène n'avait vu d'écrevisses d'une taille aussi gigantesque, vivant non dans l'eau, mais sur la terre. Elle remarqua que quelques-unes d'entre elles entraient à reculons dans leurs trous creusés sous les racines d'arbres séculaires.
Mais quelques-uns de ces géants à carapace brune, s'étant évidemment aperçus de la présence des nouveaux arrivés, se dirigèrent lentement vers eux. «Petit ami» s'élança à leur rencontre, mais Hélène le rappela et s'éloigna rapidement, fuyant le voisinage dangereux des écrevisses géantes.
Longtemps, elle suivit cette forêt vierge. Les rayons obliques du soleil qui y pénétraient annonçaient le soir. Craignant d'avoir à passer la nuit dans la forêt sombre, elle pressa le pas, dans l'espoir d'atteindre encore de jour quelque clairière.
Là-bas apparut, à travers les arbres, le ciel bleu. Hélène se dirigea de ce côté et se trouva bientôt au bord d'un petit lac, dont les eaux tranquilles étaient couvertes de plantes aquatiques d'une grosseur extraordinaire. Au milieu de feuilles gigantesque apparaissaient d'énormes fleurs violettes, blanches et jaunes, qui répandaient un parfum délicieux. La beauté et la majesté de ces plantes, dans lesquelles elle reconnut immédiatement la «Victoria regia», frappèrent d'admiration la jeune fille. Les feuilles, qui ressemblaient à un plat démesuré, avaient une longueur d'une toise environ et, légèrement recourbées sur leurs bords, étaient soutenues par un pétiole très fort. Le dessus était d'un vert éclatant, tandis que la partie inférieure avait un reflet rouge. Au loin on apercevait sur une de ces feuilles magnifiques un oiseau qui s'y promenait en cherchant des insectes.
Hélène résolut de passer la nuit au bord de ce lac et vivement ramassa des brindilles pour griller du pain. Lorsque le feu flamba, elle s'achemina de nouveau vers la plante magnifique pour en admirer encore la beauté, mais la plupart des fleurs avaient déjà replié leurs pétales et quelques-unes même avaient disparu sous l'eau. En les examinant avec plus d'attention, elle s'aperçut que peu à peu, toutes les autres fleurs se fermaient et l'une après l'autre s'enfonçaient dans le lac.
Après avoir apaisé sa faim et donné à manger à son compagnon fidèle, Hélène s'endormit bientôt d'un profond sommeil. Elle savait que «Petit ami» garderait jalousement son repos et ne laisserait s'approcher d'elle ni un serpent, ni aucun autre animal.
Le matin, elle se leva avec le soleil et la première chose qui frappa ses regards, ce furent les splendides fleurs de «Victoria regia» qui, émergeant de nouveau sur la surface du lac, l'une après l'autre, dépliaient leurs pétales.
En même temps son attention fut attirée par plusieurs petits poissons, qui évoluaient tranquillement tout près du bord. Leur dos bleu foncé était rayé de bandes argentées et bleu clair qui s'irisaient au soleil. Ils pouvaient rivaliser par l'éclat de leurs couleurs avec les oiseaux et les insectes les plus brillants. Mais voici qu'un de ces poissons aperçut une petite mouche, qui s'était posée sur une plante suspendue au-dessus de l'eau: il s'approcha vivement d'elle et, soudain, à une distance d'une toise, lui lança quelques gouttes d'eau. Le coup avait été dirigé avec tant de justesse, que la mouche tomba immédiatement à l'eau, où elle fut avalée par le petit poisson. A cette manœuvre, Hélène reconnut que ces petits poissons appartenaient au genre des «jaillisseurs».
Après avoir éteint le feu, elle s'achemina courageusement en avant avec son fidèle «Petit ami». Elle rencontrait, de-ci, de-là, des plantes et des arbres inconnus, mais elle ne s'arrêtait pas, voulant être de retour chez elle au moins vers le soir.
Bientôt elle se trouva sur la lisière d'un bois devant une montagne haute et escarpée. La matinée était d'une sérénité délicieuse. Aucune brise ne soufflait. A grand'peine Hélène gravit le versant et, tout essoufflée, s'arrêta au sommet. Le ciel était parfaitement pur; seulement en bas, près du bord, flottait une sorte de brouillard à demi transparent. Une vue magnifique se déroulait sur tout le pays avoisinant et sur la mer. Là-bas, au milieu des forêts séculaires qui s'étendaient sur un grand espace, scintillaient par endroits de petits lacs et des ruisseaux qui, semblables à des fils d'argent, serpentaient parmi la verdure fraîche des clairières et des forêts.
Tout à coup Hélène faillit crier de peur. Sur le ciel absolument limpide se dessinait une silhouette gigantesque de femme, auprès de laquelle se tenait un énorme animal. L'apparition mystérieuse planait dans l'air et, semblable à un fantôme, s'élevait au-dessus de la montagne. Hélène, terrifiée, fit un pas en arrière, mais à sa vive surprise, la géante effectua le même mouvement. Revenue de son étonnement et de sa frayeur, Hélène se mit à observer curieusement comment cette image colossale imitait tous ses gestes: qu'elle levât ou abaissât un bras, qu'elle étendît les deux, la géante exécutait les mêmes mouvements. Hélène se ressouvint de tout ce qu'elle avait lu ou entendu dire des mirages et des phénomènes semblables à celui qui se passait devant elle, et se rappela que son père lui avait fait le récit d'une apparition semblable, qu'il avait vue en Allemagne, sur la montagne du Brocken. En se remémorant les paroles de son père, elle s'aperçut alors qu'elle-même tournait le dos au soleil et que la silhouette colossale se trouvait au-dessus du léger brouillard qui flottait sur le rivage, et que, par suite, c'était sa propre ombre qui se réflétait si extraordinairement dans l'air à côté de celle de son chien. Bientôt le brouillard se dissipa et l'apparition s'évanouit.
L'apparition mystérieuse planait dans l'air.
L'apparition mystérieuse planait dans l'air.
Une fois au bas de la montagne, Hélène s'arrêta à la lisière du bois et alluma de nouveau un feu pour griller des tranches de pain; mais à ce moment elle s'aperçut que «Petit ami» se tenait devant un arbre qui lui était inconnu et léchait avidement la liqueur blanchâtre qui en découlait. Voyant avec quelles délices son ami se régalait de cette liqueur, Hélène fit d'un autre côté une incision sur le tronc, d'où se mit immédiatement à dégoutter une liqueur épaisse, douce et parfumée, dont la saveur ne différait presque pas de celle du lait de vache. Hélène en remplit une coquille de noix de coco et but avec plaisir cette boisson agréable et rafraîchissante, quoique un peu visqueuse. Elle devina aussitôt que c'était l'arbre à lait, dont la sève nourrit des provinces entières. «Petit ami» trouva cette sève tellement à son goût qu'il en savoura plusieurs coquilles que lui avait remplies sa maîtresse.
Durant son voyage, Hélène put se convaincre, autant que le lui permettait sa longue-vue, qu'il n'existait aucune autre terre à proximité de son île. L'île était inhabitée.
En dehors du canton où elle s'était établie, on n'apercevait aucune trace de l'homme.
Ce fut seulement vers le soir, lorsque le soleil était à son déclin, qu'Hélène atteignit sa vallée.
—Bonjour, Hélène! Petit perroquet a faim.
C'était «Joli» qui la saluait ainsi de son cri familier; et un instant après son ami emplumé se perchait sur son épaule et, de joie, lui becquetait l'oreille et les cheveux.
Devant l'enclos, les petites chèvres coururent à sa rencontre en bêlant tendrement.
Cependant le soleil s'était couché. Ses derniers rayons s'éteignirent et l'obscurité s'épaissit rapidement autour de la vallée où régnait le calme et la paix.
Hélène entra dans la caverne, l'éclaira avec sa lampe et, fatiguée, se laissa tomber sur un banc de gazon. Jamais encore elle n'avait si profondément senti son isolement. Il lui semblait même qu'elle avait désappris de parler et une angoisse l'envahit, un désir intense de se retrouver de nouveau dans la société des hommes et d'entendre une voix humaine.
Depuis ce moment, l'idée de la patrie ne la quittait plus. Chaque jour, matin et soir, elle gravissait la montagne, et chaque fois s'en retournait plus triste.
Voulant laisser après elle un souvenir dans l'île, et dans la vague espérance de pouvoir un jour, dans sa patrie, rappeler à sa mémoire tout ce qu'elle y avait enduré, elle avait résolu de suivre l'exemple du malheureux Français et d'écrire son journal.
Elle employait les heures du matin aux occupations ordinaires de ménage et consacrait celles de l'après-midi aux promenades et à la lecture. Entre temps, elle écrivait dans son journal tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait quitté sa ville natale.