Chapter 11

12 octobre.

Mmede Meillane a été encore un peu souffrante. Dans deux jours seulement, Jacques sera de retour, juste pour le départ !

Demain, moi, je vois le docteur Wardènes.

Demain, à cette heure, je connaîtrai mon arrêt.

13 octobre.

Je sais maintenant ! Mon intuition, cette fois encore, ne m’avait pas trompée. Ce que la charité professionnelle du docteur Wardènes n’a pas articulé, ma pensée le comprend. Le mal héréditaire m’a saisie à mon tour.

Je suis perdue ! tout au moins pour le bonheur, sinon autrement.

Comme la première fois, je suis allée seule au rendez-vous. J’ai supporté, sans un mot, l’examen minutieux, long, attentif ; répondu, très calme, à toutes les questions, qui se sont terminées par celle-ci :

— Alors, vous venez seulement de vous apercevoir du mal qui vous amène, madame ?

— Non, docteur, je le connais depuis cinq semaines.

Cet homme si calme a littéralement bondi :

— Comment, depuis cinq semaines !… Et c’est aujourd’hui que vous venez me trouver ?… Mais c’est fou !… Vous vouliez donc votre perte ?

Devant cette indignation, ma vaillance a soudain chancelé.

— Le docteur Vigan, sur mon insistance, m’a déclaré que je ne modifierais pas l’avenir en attendant, comme je le voulais…

— Vous le vouliez ! Mais pourquoi vouloir une imprudence insensée ?… C’est inouï !… Et vous encourager à la commettre par une promesse ambiguë !…

— Le docteur Vigan ne m’a rien promis. Il a insisté, au contraire, autant qu’il était en son pouvoir, pour me déterminer à me soigner tout de suite. Mais je ne pouvais le faire.

Brusquement je m’arrête, sentant ma voix trembler. La tension de mes nerfs les a rendus si fragiles que les larmes me montaient aux yeux. Bien que, très vite, j’eusse baissé mes paupières pour les cacher, le docteur les avait surprises. Aussitôt, il a perdu son air irrité et il est devenu paternellement bon. Sa main s’est posée sur mon épaule.

— Allons, allons, mon enfant, ne vous laissez pas abattre ainsi… vous qui m’avez l’air d’une petite femme brave. Puisque le dommage est fait, rien ne sert de récriminer. Maintenant il ne reste plus qu’à le réparer au plus vite.

Je l’ai regardé dans les yeux.

— Et vous espérez pouvoir le réparer, docteur ?

— Je ferai tout le possible pour cela, madame. Mais je ne puis avoir la même certitude sur le résultat définitif que si je vous avais soignée il y a cinq semaines. Seulement, il ne faut plus attendre.

J’ai secoué la tête, raidie contre l’assaut qui allait venir.

— Docteur, dans quatre jours seulement, au plus tôt, je peux me confier à vous.

De nouveau, une exclamation impatiente ; et sous les sourcils blancs, je vois un éclair.

— Mais vous n’avez donc pas compris, mon enfant, que tout retard diminue vos chances…

— De vie ?…

— De guérison, tout au moins.

— Docteur, il est impossible que je sois… opérée avant la date que je vous dis…

Ses yeux d’observateur se sont arrêtés sur mon visage. Mais il n’a plus insisté, devinant que j’obéissais à l’une de ces raisons qui dominent tous les conseils de la sagesse. L’un et l’autre nous sommes devenus silencieux.

Il continuait à me regarder, pensif, presque sévère, tandis que, d’un geste amical, je remettais mes gants. Puis, avec une sorte de gravité, il a prononcé :

— Maintenant, je comprends mieux le docteur Vigan. Mais, comme lui-même a dû vous le répéter, vous prenez une sérieuse, très sérieuse responsabilité, en ne vous soignant pas immédiatement.

— Quatre jours, c’est si peu !

— Quatre jours ajoutés à cinq semaines, c’est beaucoup. Ah ! ma petite enfant, quel crime vous avez commis envers la simple raison !

Je l’ai senti à ce point sincère dans sa préoccupation que, de nouveau, j’ai faibli une seconde. Et tout bas, j’ai supplié, comme un bébé :

— Oh ! docteur, ne me grondez plus !… Et… faites-moi vivre !

Il a pris ma main dans les siennes.

— Nous ferons tout ce qu’il faudra pour cela, mon enfant. Ne vous agitez plus et mettez-vous en demeure de pouvoir, comme vous le souhaitez, être soignée dans quatre jours.

J’ai obéi. Je suis allée moi-même choisir ma chambre dans la maison qu’il m’a désignée, et je vais préparer mon départ…

Ah ! que la nuit est proche et que mon âme en a de peur et de souffrance !…

Heureusement, père, ce soir, était absent. Seule avec lui, comment serais-je parvenue à lui cacher la vérité ?… Et demain, comment ferai-je avec mon bien-aimé, pour l’amour de qui, je le comprends, j’ai joué ma vie… Pourtant, il faut qu’il ignore…Il faut.

16 octobre.

C’est la fin.

Il est parti… Et j’ai pu me taire jusqu’au bout !… Même dans la folle douceur du revoir… Même dans cette agonie de la séparation…

Mourir ne sera pas plus horrible que l’a été l’adieu qui nous a, tantôt, arrachés l’un à l’autre, sans phrases, ni plaintes, ni pleurs, presque en silence…

Ce soir, il a quitté Paris. Dans le train qui l’emporte, il pense à moi, avec la vision du retour, l’espoir de l’avenir dont il se croit sûr.

Je pense à lui, avec l’obscure certitude que jamais je ne le reverrai… C’est bien l’adieu que mes lèvres tremblantes ont prononcé, écrasées une dernière fois sous les siennes. Et, en mon âme, une voix inflexible prononce, sans pitié, que c’est mieux ainsi. Ma santé détruite, liée à un autre, par le serment d’éternelle union, prononcé librement jadis, je ne pouvais pas, je nedevaispas devenir sa femme. Oui, c’est bien que la vie m’enlève de force à lui… Jamais, je le crains, je n’en aurais eu le courage, libre de disposer de l’avenir…

FIN

IMPRIMERIE FRANÇAISE DE L’ÉDITION, 13, RUE DE L’ABBÉ-DE-L’ÉPÉE, PARIS.


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