4 avril.
Une radieuse journée printanière pour mes trente ans qui viennent aujourd’hui. Je l’avais oublié. Le hasard d’un coup d’œil sur le calendrier me l’a rappelé.
Ai-je seulement trente ans ?… J’ai la sensation d’avoir si longtemps vécu déjà que j’en suis lasse… oh ? tellement ! Et d’après les prévisions humaines, que d’années encore devant moi !
Trente ans, que je suis arrivée, petite créature frêle, destinée à demeurer unique entre les deux êtres auxquels je devais d’être amenée dans le vaste monde.
En regardant vers ce passé tout blanc, j’y vois aussitôt le visage de ma douce maman, si étrangement unie à l’être de violente volonté, âpre à la jouissance, que mon père incarnait, autrefois comme aujourd’hui. Certes, elle lui était précieuse, et il avait pour elle une espèce de culte — dont mes souvenirs d’enfant gardent le parfum. Mais, je l’ai compris plus tard, sachant alors quelle nature était la sienne, je ne me suis pas étonnée, il n’était pas, il nepouvaitpas être le prêtre fidèle, absorbé dans son culte. Il lui fallaitplusque la délicate créature, presque toujours immobilisée sur sa chaise longue.
En souffrait-elle ?… Aujourd’hui je le crois. Mais dans ma candeur de petite fille, je ne m’imaginais pas que son doux visage pût avoir une expression autre que celle qui éclairait le regard mélancolique, tendre et si profond, ce regard des êtres qui vivent beaucoup en eux-mêmes !
Ma frêle petite maman, je le devine, votre royaume était triste, bien que la flamme qui, secrètement, y brûlait, fût une âme d’ardente pureté, mystique et généreusement résignée. Mère, comme vous m’avez légué, avec votre intensité de vie intérieure, le hautain souci de n’en rien trahir aux indifférents !
De père, je tiens cette puissance de volonté qui désoriente les gens, trompés par mon apparence de statuette fragile. Lui, encore, m’a donné son indépendance dédaigneuse devant l’opinion, cette soif de bonheur, cette fougue impérieuse pour l’atteindre, que j’ai eues jadis… quand j’étais jeune, aux jours radieux de mes vingt ans !
Quelle ardente gamine j’ai été, jusqu’au moment où mère a disparu ! J’avais dix ans. Alors, je me souviens, sous le coup qui s’abattait sur moi, je suis devenue une sauvage petite fille, silencieuse, repliée sur elle-même, qui, dans le secret de son être, vivait passionnément.
Et puis, les années ont fait leur œuvre. Près de moi, il y avait désormais une amie de maman qui, sans fortune, avait accepté la tâche de m’élever ; car c’était une œuvre que père, à aucun point de vue, n’eût assumée. Et cette amie de maman était devenue la mienne, ma « grande amie », comme je l’appelais ; l’amie par excellence ; celle qui comprend tout, parce qu’elle est l’intelligence, la bonté, l’abnégation.
Que serait-il advenu de ma destinée si elle était restée près de moi ? Mais, après avoir vécu pour mon bien, tant qu’elle s’est jugée nécessaire à l’enfant qui lui était confiée, elle est partie vers la destinée qui était son étrange idéal, depuis sa jeunesse ; elle est entrée au Carmel. Et j’ai épousé l’homme que j’aimais… Pour mon malheur !…
Mais après tout… j’ai eu deux années environ d’ivresse folle ! Ai-je le droit de me plaindre, parce que je les ai cruellement payées ? Peut-être que non…
Seulement, je ne suis ni une sainte — pas même une chrétienne, moi qui n’ai plus de foi, — ni une stoïcienne, ni tout bonnement une sage résignée… Quand je cherche dans mon être moral, — comme on observe les images dans l’eau profonde d’un puits, — je trouve une isolée parmi la foule des êtres qui, par instants, éprouve, douloureuse à en crier d’angoisse, le sentiment d’une solitude où elle s’engloutit, ainsi que dans un abîme.
Mais cela, les gens que je coudoie n’en soupçonnent rien ; et il n’y en a guère — s’il y en a, même ! — qui découvrent, au fond de mes yeux, la mélancolie terrible de ceux qui n’espèrent plus rien. Car je suis demeurée la sauvageonne qui prétendait connaître seule les tempêtes de joie ou de chagrin dont frémissait son âme, palpitante comme une voile, à tous les souffles. A Robert même jadis, j’ai livré mon corps ; mais jamais mon âme — qu’il ne me demandait pas d’ailleurs.
Et ce n’est pas pour moi, que j’entends certains, des heureux, en général, proclamer que « la tristesse, c’est de la neurasthénie. Il n’y a qu’à n’y point faire attention, en s’occupant ».
Oui, les travaux forcés. Mais il y a mieux, le détachement sublime que prêche l’Imitation. Ou encore l’indifférence mortelle qui m’envahit peu à peu, ainsi que se forme la glace sous la morsure de l’hiver.
Que c’est vide, une existence où l’on n’a ni pain à gagner, ni but à atteindre, ni espoir ; ni rien de ce qui donne à la vie un prix merveilleux !
Ah ! bienheureuses, celles que le travail nécessaire arrache à la conscience de leur misère !
Bienheureuses, celles qui, tout le jour, peinent pour l’homme et les petits qu’elles aiment !
Bienheureuses, celles à qui suffit le culte de l’Art !
Bienheureuses, même celles que délecte le monde !
Bienheureuses, surtout, celles qui possèdent le trésor d’une foi divine où elles trouvent un viatique !
Moi, je n’ai pas ce refuge. J’ai trop supplié en vain…
Que je suis donc dénuée !
Plus de mari. Pas d’enfant. Pas d’amant. Quelques amis masculins, qui aspirent invariablement à être autre chose. A peine des semblants d’amitiés féminines ; car l’exigence amoureuse et jalouse de mon mari qui me voulait à lui seul, aux premiers temps de notre mariage, m’a écartée de mes amies de jeune fille.
Je n’ai que père qui m’aime fort. Mais en homme, et, à travers tant de choses ! Marinette, mon joli petit papillon, ne sait guère que « recevoir ». Et c’est un peu ma faute. Je l’y ai habituée ; à ce point qu’elle serait stupéfaite que je fusse autre à son égard. Quand j’ai épousé son frère, elle était orpheline, placée au couvent par une grand’mère trop impotente pour s’occuper d’elle. C’était une gamine de quatorze ans, la jeunesse même. Près d’elle, moi mariée, de cinq ans son aînée, j’étais une « grande ». Elle s’est attachée à moi, follement, avec cet abandon caressant qui lui donne tant de charme… Car elle en a autant que son frère.
Et, en retour, je l’ai vainement adoptée pour l’enfant qui ne venait pas.
Même dans mon ivresse de jeune épouse, même après, au milieu des tempêtes où mon bonheur croulait, je l’ai enveloppée de tendresse. J’ai pu arriver à la marier avec l’homme qu’elle souhaitait, domptant la résistance de la famille du fiancé élu que notre milieu artiste effarouchait.
Et maintenant, je compte dans sa vie à la façon d’une utilité, affectueuse et sûre. Les enfants n’aiment pas comme aiment les mères. Peu à peu il m’a fallu, bon gré mal gré, le comprendre.
Oh ! cette désillusion sur les êtres en qui l’on a eu foi !
J’ai senti frémir les ailes du papillon qui aspirait à voleter selon son caprice. Alors, afin qu’il fût libre, j’ai écarté les mains qui le protégeaient… Et maintenant, il vagabonde à sa fantaisie, humant le parfum des adulations ; se pose ou s’éloigne, inconscient d’éveiller la peine ou la joie.
L’exclusive tendresse que j’avais inspirée à ma jeune sœur s’est évaporée dans les remous de sa vie d’enfant gâtée. C’est tant pis pour moi, si j’avais trop attendu d’elle… Car, bien entendu, à sa manière, elle m’aime toujours, mais avec l’égoïsme naïf des êtres que la vie n’a jamais malmenés et qui vont, avant tout, vers ce qui les attire, sans voir ce qu’ils piétinent au passage.
Je ne lui en veux pas ; elle est toujours ma « petite fille » de jadis. Si incroyablement, elle est demeurée jeune !
Après le déjeuner, elle a surgi tandis que je contemplais, ravie, la moisson de fleurs que père m’a envoyée, souvenir d’anniversaire auquel, seul, il a pensé… Elle s’est exclamée.
— Dieu ! Viva, que c’est fleuri chez toi ! On dirait un jour de fête !
— C’est père qui m’a gâtée pour me consoler d’avoir un an de plus !
— Comment, Viva aimée, c’était aujourd’hui ? Et je l’ai oublié !…
Elle s’est jetée à mon cou avec les câlineries, les mots tendres qui me donnent un instant l’illusion de retrouver la Marinette d’autrefois. Je sais bien maintenant ce qu’il faut prendre de ces douces paroles… Mais, tout de même, c’est une musique bienfaisante à entendre, car elle engourdit le mal de l’isolement.
Les effusions dues à mon anniversaire liquidées comme il convenait, elle s’est lancée sur un sujet qui, de toute évidence, lui trottait en tête quand elle est montée chez moi.
— Oh ! Viva, si tu savais quelle femme adorable, exquise, idéale j’ai rencontrée l’autre soir chez Mmede Riolles !
Je ne bronche pas ; Marinette est coutumière d’enthousiasmes aussi vifs, aussi inexplicables, aussi fugitifs que le sont elles-mêmes ses antipathies.
— Quelle est cette merveille ?
— La femme du docteur Valprince, tu ne connais pas ? un petit homme savant, sec et barbu. Elle, Viva, a été délicieuse pour moi ! C’est une femme élégante, la grâce même, avec quelque chose de mystérieux, des yeux prenants ! Elle est depuis peu en relations avec les de Riolles ; le docteur a soigné le père de Germaine de Riolles.
J’ai glissé, un brin moqueuse :
— Alors tu l’adores ?
— Pas encore… Mais je crois que ça viendra vite, si ma seconde impression est pareille à la première, qui a été foudroyante !
— Foudroyante me paraît, en effet, le mot qui convient !
— Viva, tu te moques… Mais, si tu la connaissais, tu dirais comme moi. Je voudrais déjà la revoir !
— Ce qui arrivera bientôt !…
— Pas avant quatre jours ! Nous avons convenu d’aller « digérer » chez Germaine de Riolles, mardi à la même heure, celle du thé. Oh ! Viva, je voudrais que tu la voies !
— Je serais subjuguée aussi ?
— Oh ! tu ne pourrais faire autrement !
— Marinette, quelle enfant tu es !
Les lèvres malicieuses et confuses, elle marmotte :
— Ma grande sœur, on est comme on peut ! Il ne faut pas vous f… des bébés, du haut de votre sagesse, madame. Au revoir, chérie, j’ai un essayage chezLinker. Tu ne viens pas avec moi ? Tu me donnerais ton avis…
Je décline la proposition, vu mon horreur des séances de cette espèce. Et mon petit papillon, après m’avoir planté deux chauds baisers sur les joues, disparaît, aussi preste qu’elle est venue.
8 avril.
Cet après-midi, je m’étais laissé emmener par Pierre Rouvray pour voir, rue de Sèze son exposition, qui s’ouvre demain au public… Et j’ai été récompensée de ma bonne grâce. Ce gros garçon, à tête de beau mulâtre, est un emballé presque génial en son art, dont les audaces, les trouvailles de tons, révolutionnent les classiques. C’est lui qui a dessiné les costumes dela Danaïde, dont tout le monde des peintres a parlé. Jadis, il fit de moi certain pastel auquel je devrai, si je deviens une vieille dame décrépite, l’illusion charmante d’avoir eu ce visage de petite nymphe brune, couronnée d’un mince cordon de feuillage, où songent de larges prunelles, — mélancoliques et passionnées, — où des lèvres d’amoureuse s’entr’ouvrent imperceptiblement…
Nous avons donc, de concert, regardé, bavardé, bataillé même, quand nos goûts respectifs se contredisaient. Puis, en sortant, il a prétendu que j’avais l’air fatiguée, ce qui était bien possible ; je le suis si souvent, ce printemps. Et il a imaginé de m’emmener goûter où je voudrais… pour me remettre.
Il insistait très fort ; et je déteste lutter, quand la chose n’en vaut pas la peine.
J’ai cédé et indiqué, au petit bonheur, leCarlton.
Triomphalement il m’a fait monter en voiture. Comme nous arrivions et allions entrer, tandis qu’il m’offrait des roses qu’une fillette lui présentait obstinément, un passant m’a saluée d’un grand coup de chapeau. J’ai regardé, cessant de respirer les roses, si fraîches que mes lèvres les frôlaient, gourmandes. Alors, j’ai rencontré les yeux gris de Jacques de Meillane. Et la sincérité d’expression de ces yeux-là est telle que, durant ce fugitif contact de nos deux regards, j’ai nettement vu une surprise un peu dédaigneuse dans le sien. J’ai eu l’intuition qu’il commettait, à mon égard, un trop facile jugement téméraire…
Ah ! monsieur, que vous arrivez donc de loin, pour ne pas savoir qu’une Parisienne du Tout Paris va sans scrupule, s’il lui plaît, prendre le thé avec un ami, qui n’est, pour cela, nullement doublé d’un amant !
Tous pareils, les hommes, décidément !
11 avril.
C’était mon jour pour les intimes, ceux qui fuient la grande foire ducinq à septofficiel que je subis de janvier à Pâques, par une vieille habitude ; vestige du temps où le dévouement conjugal me faisait accepter la corvée des réceptions.
Vers cinq heures et demi, nous étions donc un petit groupe qui dissertait alertement, tout en croquant desmuffins, mouillées d’un thé couleur de belle topaze.
Du côté féminin, Josette Daltuise, l’épouse charmante, le secrétaire et peut-être aussi, quoiqu’elle ait la délicatesse tendre de n’en rien dire, la collaboratrice du grand écrivain, rongé en ce moment par la neurasthénie, qu’elle adore à la façon des mères.
Un des poèmes de Philippe Daltuise a inspiré l’une des meilleures œuvres de Robert. Cela nous a liés.
J’avais aussi Denise Muriel, l’artiste dont la voix merveilleuse attire mon époux comme un aimant, alors que sa hautaine réserve de femme le désarçonne toujours. Il ne comprend pas du tout, lui, le maître vainqueur ! que celle-ci qui vibre toute en chantant sa musique, ne prétende voir en lui que le créateur d’art. Il ne le croyait pas, au début de leurs relations. Mais, bon gré mal gré, il lui a bien fallu reconnaître que cette cantatrice aux allures de femme du monde était orgueilleusement impeccable, en tout cas rebelle à son prestige. Aussi n’étaient le charme magique de sa voix, sa rare sensibilité d’artiste, je crois bien qu’il la haïrait d’être inaccessible, et d’autant plus tentante, avec sa beauté fière, son sourire détaché, son dédain à peine déguisé pour l’humanité masculine. Par quelqu’un, elle a dû souffrir.
Et puis encore était venue Maud Alcott, la ferventesportswoman, la joueuse de golf, patineuse, écuyère ; l’insatiable curieuse du modernisme sous toutes ses formes, qui, en sa vitalité d’Américaine, fait de la médecine, de la sculpture, du socialisme, joue de la harpe en archange et bavarde avec un esprit d’humoriste audacieux.
Après elle était arrivée la comtesse Terray, une femme du monde qui s’adonne à la peinture avec la passion d’une professionnelle, et dont le visage à la Joconde s’éclairait, moqueur et amusé, aux paradoxes que lui versait généreusement le vieux garçon désabusé qu’est Charles Voulemont, le critique musical, un ami de toujours.
Aux premiers temps de mon mariage, il m’a été présenté par Robert lui-même ; et il a traversé, à mon égard, la crise banale ; puis, trop clairvoyant pour ne pas constater vite qu’il n’arriverait à rien, il est devenu mon ami. Il est morose et spirituel, très artiste ; enragé d’avoir gaspillé sa vie à tous les souffles féminins qui ont voltigé autour de lui. Et voltigent toujours ; car il est encore très goûté, en dépit des cheveux qui s’argentent sur les yeux très noirs, ses belles dents solides, sous la moustache courte, connaissant toutes les morsures.
Nous philosophons ensemble. Nous déblatérons sur l’existence, sur les gens, sur nous-mêmes ; et aussi, nous en rions avec l’impertinence frondeuse de deux écoliers. Ses façons de pince-sans-rire me ravissent ; et, à certains jours, me donnent de tels fous rires qu’il se fâche et fulmine « qu’il ne me permet pas de me f… de lui ». Nous faisons de la musique. Nous fourrageons dans celle de tous, de Robert et des ultra-modernes.
Lui, rageur, car d’instinct il est un classique, subit l’envoûtement des œuvres de Robert, qu’il proclame, exaspéré, une musique « corvéable » de fou et d’enchanteur.
Qui avais-je encore du côté « mâle » ?… Raymond Valbert, le célèbre défenseur des grands criminels, venu au passage chercher une tasse de thé ; gai comme un collégien en vacances. Et Sylvaire, le violoniste. Et Rouvray, tout vibrant des polémiques artistiques que soulève son exposition et qu’il est venu me conter. En effet, je suis, pour lui, une façon de confidente, l’ayant convaincu, lui aussi, qu’il perdait son temps à me faire la cour. Très expérimenté il a, je crois, deviné que Robert m’avait suffi jusqu’à la saturation.
Donc nous nous voyons pour « causer ». Il sait qu’en y mettant la manière, il peut tout me dire, sauf ce qui concerne mon époux ; et j’en entends de toutes les sortes, des histoires contées avec une verve de rapin original, très intelligent, dans une langue colorée, jamais grossière de pensée ni de mot. Vivant par profession — il dessine les costumes à l’Opéra-Comique — dans le monde des coulisses, il en sait toute la chronique. Et il connaît également bien tous les potins du monde artiste, du demi-monde, même du vrai monde, apportant, en ces milieux divers, une amoralité candidement cynique, une parfaite probité de parole et beaucoup de bonté.
Tous réunis ainsi, nous avons passé un de ces moments charmants qui sont les récréations des grands. Ah ! la bonne débauche d’idées et de musiques !… Une mélodie chantée par Denise Muriel, que Sylvaire accompagne au violon… Un duo sauvagement original, pour deux voix de femme, que nous déchiffrons et qui fait bondir Voulemont, séduit sans vouloir l’avouer. Nous le lui prouvons. Il regimbe si indigné, que les rires fusent ; et la causerie repart, touchant à tout, avec une audace d’enfant gâtée qui se sait tout permis.
Je jouis délicieusement d’être très loin de moi-même. Ma cervelle grisée est en fête et me fournit des ripostes prestes.
Quand ils seront tous partis, que la présence de Robert me rappellera… ce sera le feu d’artifice éteint ; la nuit silencieuse et lugubre après la fantasmagorie du bouquet. Une seconde, j’en ai conscience. Mais je me raidis pour demeurer toute dans le présent qui m’amuse ; et je me remets à bavarder comme les autres, jouissant de la senteur des lilas qui, à profusion, embaument la pièce ; du vert si frais des branches que j’aperçois, par la fenêtre entrouverte, mouvantes sur l’eau qui fuit, dans la lueur du couchant.
Tout à coup, une sonnerie de timbre nous fait tous sursauter avec la crainte d’un fâcheux. Mais, très vite, nous sommes rassurés. La visiteuse, c’est Marinette, qui apparaît, les joues fouettées de rose, le nez au vent, les cheveux ensoleillés sous sa capeline printanière, fleurant l’œillet, fraîche comme un bébé, ce qui ne l’empêche pas de s’écrier, croyant ce qu’elle dit :
— Mes chers amis, je suis vannée ! Viva chère, je prends une tasse de thé pour me remettre. C’est permis, n’est-ce pas ?
Mais avant même que j’aie pu lui avancer une tasse, elle a déjà, pour serviteurs, tous les hommes présents qui la contemplent, en connaisseurs, d’un œil gourmand et discret, — discret, plus ou moins.
Elle qui s’en est tout de suite aperçue, ne songe plus un brin qu’elle est « vannée » et hume, de son petit nez fripon, le parfum d’encens. Elle nous lance :
— Qu’est-ce que vous faisiez là, tous, vous entendant comme larrons en foire ?… Je suis sûre que vous disiez des choses très remarquables, quand mon arrivée, à moi chétive, vous a interrompus !
— Madame, vous nous faites trop d’honneur. Quand vous avez sonné, nous disions tout platement du mal de la vie ! explique Rouvray.
— Quelle drôle d’idée ! Et que vous êtes ingrats ! La vie mauvaise !… Vous n’y connaissez rien ! La vie, c’est une aventure charmante !
Et elle le croit ; car pour elle, il en est ainsi.
Bienheureuse petite Marinette ! Tous, oui tous, nous la regardons avec envie.
Puis Voulemont s’exclame un peu amer :
— Madame, quand vous vous sentirez vieillir… vous jugerez la vie avec moins d’indulgence !… Vous ne savez pas ce que c’est que vieillir… C’est horrible !
— Non ! fait si carrément Marinette, que nous la regardons, ahuris et curieux. Non !… Il paraît que non du moins ! Ma belle-mère, une dame très sage, une dame d’expérience, vous savez, a un livre écrit par un évêque que je lui ai encore vu dimanche entre les mains, où l’auteur, m’a-t-elle dit, prouve aux gens, qui ne le découvriraient pas seuls, les avantages et le bonheur de vieillir dont il faut remercier son Créateur. Voulemont, vous devriez lire ce livre.
— Un livre écrit par un évêque !… Oh ! madame, je suis indigne !
— Qu’est-ce que ça fait ?… Ce livre vous rendrait peut-être digne… Alors vous remercieriez le ciel…
— De quoi, madame, de quoi ?…
— Dame vous le savez mieux que moi !… De quoi ? D’avoir rencontré sur votre chemin des femmes exquises…
— D’abord en ai-je rencontré ?…
— Quand ce ne serait que Viva, ces dames et moi, homme malhonnête !
— Oui, vous avez raison, madame. Mais qui pourrais-je bien remercier ! marmotte-t-il entre haut et bas.
— Votre créateur…
— Je ne sais pas remercier quand je ne connais pas…
— Eh bien, vous êtes très mal élevé. Mais on se corrige à tout âge. Et puis, après tout, vous n’êtes pas vieux en somme. Même, vous faites très bien ainsi avec vos cheveux clairs et vos yeux de Calabrais.
— Madame, madame, voici maintenant que vous me comblez !… Faut-il que je vous paraisse « ancêtre » pour que vous me fassiez tant de compliments !
Ici, intervention discrète de Rouvray :
— Je voudrais bien, moi aussi, ressembler à un ancêtre, pour que vous me disiez de douces choses, madame !
L’exclamation est si comiquement lancée que nous éclatons de rire ; et, en quelques minutes, jaillissent toutes sortes d’aperçus spirituels ou saugrenus.
Dans le brouhaha, Marinette interroge soudain :
— Ah ! est-il vraiment six heures et demie ?
— Oui.
— Oh ! alors il faut que je me sauve à toute vapeur…
— Un transatlantique, quoi ! glisse Rouvray.
— Si vous vouliez bien ne pas vous moquer de moi, vous !… Tous, vous êtes là à me faire bavarder et je suis très pressée ! J’ai encore trois visites et des courses. Ne me distrayez plus et causez ensemble… Viva, j’étais montée pour te dire que je compte absolument sur toi à dîner, mardi ; Robert à ta suite, bien entendu, s’il est libre… Je te présenterai…
Ses yeux flambent de plaisir :
— … Je te présenterai MmeValprince !
— Comment, elle dîne chez toi ? Déjà ?
— Oui, elle a bien voulu accepter. C’est un amour… Tu verras !… Et puis…
Cette fois, éclair de malice dans les prunelles qui me regardent.
— Et puis, je veux faire plaisir à l’un de mes invités… Car je suis une très aimable maîtresse de maison.
— Mais quelle histoire me racontes-tu là ? Marinette.
— Pas une histoire, la vérité !… Ah ! ma grande sœur, vous êtes curieuse !
Et, au risque de culbuter sa tasse à thé remplie de nouveau, elle me jette un baiser de petite fille et se perche sur le bras de mon fauteuil.
— Le convive à qui je veux être agréable, c’est Jacques de Meillane !… Viva, m’est avis que tu l’intéresses fort ! Je m’en étais aperçue quand tu as chanté chez toi, le soir de lapremière. Et puis, avant-hier, il dînait à la maison ; et il avait une manière d’écouter Paul parler de toi…
— Mais pourquoi Paul s’occupait-il de moi ? fais-je un peu impatiente.
— Parce que, chérie, tu tiens au cœur de ton beau-frère, et qu’une réflexion de Meillane l’avait amené à manifester l’opinion qu’il a de toi… Vois-tu, Viva, si tu voulais, tu rendrais ce garçon — je parle de Meillane ! — amoureux fou… Tu peux m’en croire, je m’y connais !
— Pour quoi faire, le rendre amoureux ?
— Pour t’amuser ma grande sœur !
— Ça ne m’amuserait pas du tout ! Je suis trop vieille pour faire joujou ! Les lauriers sont coupés…
— Essaie de les faire ramasser… Je t’assure que c’est charmant… à un point que… que… tu ne peux avoir oublié.
J’ai un geste d’épaules.
— Si !… j’ai tout oublié de ma jeunesse. Je ne vis plus que dans le présent.
— Ta jeunesse ! Est-ce que tu es comme Voulemont ?… Tu as besoin de lire le livre de l’évêque ? Viva, regarde-toi dans la glace, tu seras rassurée !… Tu es toujours terriblement « nuit d’amour »… Gare à Meillane… si tu n’étais pas si sage ! Enfin, il repart fin octobre pour le Canada. Le froid le remettra d’aplomb, s’il y a lieu… Alors, à mardi, n’est-ce pas, chérie ?
Donc, mardi, ô joie ! je connaîtrai MmeValprince et je distrairai M. de Meillane. Allons, il est tout comme les autres… Alors, il ne m’intéresse pas un brin.
17 avril.
Hier, ce fameux dîner.
Je m’étais dépêchée de m’habiller afin d’arriver chez Marinette à temps pour assister au coucher des poussins, que j’ai en effet, trouvés dans la nursery, tout prêts à entrer dans leur lit. Guy, pareil à un petit doge, sous sa robe de chambre rouge ; Hélène, revêtue de sa longue chemise de nuit, sautant sur ses couvertures au risque de dégringoler et me criant, lèvres et bras tendus, toute rose sous la mousse floconneuse de ses boucles :
— Tante Viva, venez m’embrasser, je suis tout nue !
« Tout nue », traduire « déshabillée ». Agnès, choquée, s’empresse de l’enfouir sous ses draps et s’apprête à faire subir le même traitement à Guy, qui, en homme soigneux, place ses pantoufles sous son lit.
Pour être sage, j’abandonne les petits à leur gouvernante et je reviens dans le salon où, déjà, sont arrivés presque tous les hôtes de Marinette, y compris Jacques de Meillane qui cause avec père. Mais pas de Valprince.
En embrassant mon petit papillon qui est jolie à souhait, je lui murmure :
— Eh bien ? est-ce qu’ellene vient pas ?
— Oh ! si !… Mais elle est toujours en retard…
— Ah ! parfaitement.
Ce soir-là, cependant, MmeValprince a dû faire un effort, car à peine Marinette a fini sa phrase, la porte s’ouvre encore une fois. C’est elle !… Une onde rose monte aux joues de sa petite amie, qui s’avance, très correcte, au-devant d’elle, mais avec quel sourire de bienvenue ! Tandis que toutes deux s’embrassent et que le docteur Valprince s’abîme en saluts diversement orientés, je regarde la nouvelle venue, qui, pour l’instant du moins, trône en souveraine dans le cœur de ma petite sœur.
Et je suis un peu surprise. En quoi, par son physique du moins, a-t-elle pu séduire ainsi Marinette ?… Ce n’est plus du tout une jeune femme. Sûrement, la quarantaine a sonné pour elle depuis plusieurs années. Elle ressemble à un pastel effacé. La peau a des tons de fleur délicatement fanée, qu’avivent l’imperceptible reflet rose des joues, le rouge éteint des lèvres. Les yeux clignent souvent, d’un bleu lavé, avec ce regard un peu vague des myopes. Les cheveux ondulent, blond cendré, moirés d’argent. Sous la robe gris mauve, la silhouette, d’une élégante distinction, est imprécise. Les gestes sont harmonieux, plutôt lents…
Marinette m’appelle pour les présentations. Elle a une mine enchantée dont la jeunesse est délicieuse ; l’air d’une petite fille confuse d’un bonheur immérité. Quel bébé elle est demeurée par certains côtés !
MmeValprince me tend la main :
La voix est douce, un peu « traînante », et l’accent aussi convaincu que si, vraiment, elle avait, de tout son être, soupiré après notre rencontre. Ni elle ni moi, d’ailleurs, ne croyons rien de semblable. Nous échangeons quelques propos polis ; puis, tout de suite, elle célèbre son « adorable petite amie ».
Quelle singulière manière elle a de parler de Marinette, comme d’un trésor qu’elle aurait eu la chance de trouver et qui serait maintenant son bien !…
J’écoute, sentant monmoiintime devenir un hérisson roulé en boule. Pour conclure, elle a cette phrase étonnante :
— Je sais, madame, combien vous avez toujours montré de tendresse à la chère petite… Si vous le permettez, nous l’aimerons ensemble… J’espère que vous ne trouverez pas mauvais qu’elle me donne en retour une part de son cœur !
Rien que cela !… Et il n’y a pas cinq semaines qu’elles se connaissent !
Cette MmeValprince manque un peu du sentiment des distances !… Et il m’échappe — par bonheur, mon accent est léger, ma bouche souriante :
— Oh ! madame, je suppose, à l’honneur de Marinette, que sa sympathie nouvelle pour vous et sa vieille affection pour moi ne sauraient être rivales !…
Mon imperceptible ironie ne désarçonne pas MmeValprince, qui me paraît douée, — dans le monde, du moins, — d’une de ces amabilités exaspérantes que nulle traverse ne saurait dissiper. Elle doit prodiguer sa grâce aussi naturellement que d’autres sont grincheux.
Le dîner est annoncé à point pour me séparer d’elle ; et je vois s’incliner devant moi Jacques de Meillane, à qui, bien entendu, m’a confiée Marinette. Il est correct et froid. Moi, un brin nerveuse. Je subis si fort les impressions rétractiles ! MmeValprince a gelé ma personne morale. Et pour mon voisin et moi, le dîner commence silencieux, sauf les politesses de commande… Jusqu’à la minute où, mon énervement dissipé, il me vient le vague, très vague remords d’être, injustement, une maussade compagne pour l’ami du bon Paul. Et je lui demande, un tantinet contrite :
— Vous trouvez, n’est-ce pas, — et vous avez raison ! — que ma belle-sœur vous a donné, en ma personne, une bien ennuyeuse voisine !
Les yeux gris posent sur moi leur regard clair ; et il me dit, si drôlement, que la glace est soudain rompue :
— J’espère surtout, madame, que vous me ferez, avant la fin du dîner, la grâce de me laisser un peu profiter du plaisir — très vif… — qu’a voulu me procurer MmeAbriès, en me plaçant près de vous.
Il a toujours cet accent d’absolue sincérité qui déconcerte mon scepticisme, et je riposte :
— Vous avez l’air de penser vraiment ce que vous dites… Et pourtant, quel plaisir cela peut-il vous faire de dîner près d’une dame inconnue et pas aimable !
— Mais vous êtes très aimable quand vous le voulez ! Vous l’avez été infiniment, le premier soir où je vous ai vue… Un peu moins, le jour où nous avons contemplé ensemble le chemin de fer de votre petit neveu… Et ce soir…
Il s’arrête.
— Eh bien, ce soir ?
— Ce soir ?… Vous ne l’étiez pas du tout… Mais j’espère bien que vous allez le devenir !
Je me mets à rire. Cette franchise calme et audacieuse est amusante.
— Ah ! vraiment, je vais le devenir ?… Et vous reposez cette conviction sur ?…
— Sur le sentiment que je ne mérite pas un dur traitement.
Tel un diable bondissant d’une boîte, un souvenir surgit dans ma pensée.
— Êtes-vous tout à fait sûr de ne pas le mériter ?
Les yeux gris m’interrogent de leur manière un peu impérative :
— Madame, que voulez-vous dire ?
— Ceci, tout simplement : que votre jugement a été téméraire à mon endroit, certain jour où vous m’avez rencontrée devant leCarlton, alors que j’allais goûter avec un ami. Avouez que vous avez entendu jaboter, plus ou moins, sur mon compte ; et, en cette minute-là, vous avez pensé, j’en jurerais : « Tiens… tiens, c’est bien ce qu’on m’avait raconté sur cette petite femme-là !… »
Je sens sur moi son regard si extraordinairement droit :
— Ce que j’avais entendu dire m’avait donné un très vif désir de vous connaître, madame. Et le jour dont vous parlez, c’est vrai, vous m’avez déçu… Comme le soir où je vous ai aperçue dans un idiotbouiboui, très chic d’ailleurs, à Montmartre. Un camarade m’y avait emmené.
Je me souviens. Le soir dont il parle, les de Prelles m’avaient entraînée auCabaret Vertentendre une revue, prétendue « très drôle » ; qui l’était du moins selon la formule, troussée d’équivoques spirituellement comiques parfois, plus souvent, d’une grossièreté toute faubourienne, qualifiée de « gauloise ».
— Vous m’avez aperçue, ce soir-là ?… Je ne vous ai pas vu.
— Non, vous étiez tout occupée des propos que tenaient, sur la scène, des dames plutôt dépenaillées et des messieurs aux allures d’apaches, qui exécutaient, entre temps, des danses tout à fait suggestives.
Je le regarde, moqueuse :
— Très exact, ce tableau ! Alors, parce que je ne me voilais pas la face, sous mon éventail, devant le spectacle pour lequel j’étais venue, vous n’avez pas jugé à propos de me saluer à l’entr’acte ?… Je vous avais trop scandalisé ?…
— A l’entr’acte, c’était une autre antienne ! Vous étiez accaparée dans votre loge par un monsieur — pas un apache celui-là ! — qui semblait bien résolu à vous garder pour lui seul. Alors ne me sentant pas de force à lutter, je me suis tenu coi. D’ailleurs, vous n’aviez plus votre figure qui…
— Qui…
Hardiment, il achève :
— Qui agit sur moi à la façon d’un aimant. Je n’ai pas eu de mérite à demeurer dans mon coin.
— Je vous déplaisais si fort ?
— Vous ressembliez à la foule de vos brillantes sœurs du Tout Paris.
— Mais c’est qu’en effet j’appartiens à cette phalange, que vous m’avez l’air de juger plutôt injustement…
— Injustement ?
— Mais oui, injustement ! Croyez-m’en, sept fois sur dix, la femme du Tout Paris est une personne qui, en réalité, ne fait guère ce qu’elle laisse supposer, qui se permet de tout voir, de tout entendre, de tout connaître, n’a cure de l’opinion qu’elle donne d’elle-même… Et, au demeurant, est peut-être plus réellement chaste que beaucoup des dignes matrones qui s’effarent de tout et de rien !
Il m’a écoutée, le regard curieux.
— Peut-être, oui… vous avez raison… Mais vous savez, madame, que j’arrive d’Orient. Je ne suis pas au ton, sans doute. Et, de plus, je subis des influences ataviques. J’appartiens à une famille où l’élément féminin est étrangement respectueux de certaines traditions… Alors il faut m’excuser d’avoir si fort regretté que vous ne fussiez plusvous, — à mon gré ! — le jour duCarlton, le soir duCabaret Vert.
— A votre gré, c’est cela. Mais j’étais unemoique vous n’aviez pas encore rencontrée, voilà tout !… Et qui a encore beaucoup de sœurs, très différentes les unes des autres… J’aime mieux vous en prévenir tout de suite, pour le cas où nous devrions encore nous retrouver pendant votre séjour en France. Vous-même, êtes-vous donc siun?
Il sourit.
— Les personnalités masculines n’ont pas tant de complexité.
— Hum ! cela dépend des personnalités masculines.
Je pense à Robert et je coule un regard de son côté.
En sa qualité d’homme illustre, Marinette l’a placé à côté de MmeValprince, qui trône à la droite du maître de céans. Mais, bien entendu, Paul est éclipsé ; et de ma place, j’entends les deux autres qui s’enguirlandent mutuellement. L’amie de Marinette a une conversation de femme intelligente, pourvue d’une certaine culture littéraire et artistique.
Je m’amuse un moment à les observer. Elle n’est nullement une femme dans les cordes de Robert : non plus assez jeune, pas du toutflirt, un peu précieuse. Mais elle l’enveloppe de son charme insinuant, des caresses délicates de son esprit, de la flatterie d’éloges qu’il sent venus d’une pensée ouverte aux choses d’art. Et, pendant leur fugitif rapprochement, il se laisse séduire et met lui-même une coquetterie à se montrer séduisant.
Leur petite comédie est distrayante à regarder. Autour d’eux, la conversation est très brillante, panachée de sujets divers, théâtre, politique, amour, musique. Le docteur Valprince parle « diagnostics » et, à ce sujet, émet des déclarations peu rassurantes pour les gens qui ont l’illusion de se croire en parfaite santé.
De sa voix coupante, je l’entends qui raconte :
— Un jour, j’ai vu venir dans mon cabinet une jeune femme superbement fraîche, très gaie, éblouissante de vitalité, nullement inquiète de sa santé. Elle venait me consulter pour un bobo au sein. J’examine ; et, sans hésitation possible, je constate qu’elle était mortellement atteinte… du mal que nous n’arrivons pas encore à guérir ! Je ne pouvais que conseiller une opération immédiate, tout en la jugeant inutile… Mais c’était la dernière chance à tenter ! Deux mois plus tard, ma jolie cliente n’était plus…
Pourquoi ai-je écouté cette histoire — un vol noir de chauve-souris… — qui m’a été aussi triste à entendre que si j’avais connu la victime, cette jeune femme « superbement fraîche », qui ignorait qu’elle était une condamnée… Mon visage a-t-il trahi quelque chose du sentiment qui m’a traversé le cœur ? La voix de Jacques de Meillane m’appelle, et son timbre ferme dissipe instantanément le mauvais charme. Cette voix est si vibrante de vie !
De la façon gamine qu’il a par instants, il me dit :
— Pourquoi écoutez-vous, madame les propos lamentables de ce vieux monsieur ?… Naturellement, nous sommes des poupées fragiles… Mais pas autant que les docteurs le prétendent. J’en sais quelque chose, moi qui, il y a cinq mois, au Japon, étais un pauvre diable condamné par la fièvre typhoïde. Eh bien, en dépit des doctes prévisions, j’ai le plaisir d’être près de vous ce soir, madame ; d’avoir un congé de six mois et la perspective, qui me plaît fort, de m’en aller passer l’hiver au Canada, où j’achèverai d’oublier le vilain rêve du Japon.
Là-dessus, nous voilà bavardant voyages. Jacques de Meillane est, autant que moi, un curieux de pays, de physionomies, de mentalités étrangères.
Et le dîner passe très vite ainsi. Vaguement, j’ai conscience que mon voisin de gauche a l’air un peu « crin »… Sans doute, parce qu’il me trouve trop absorbée par mon voisin de droite. Tant pis ! Ce m’est si rare que de trouver une personnalité neuve !
Marinette se lève. Meillane m’offre son bras. Dans le salon, les fenêtres sont larges ouvertes ; et la grande pièce lumineuse sent bon les fleurs. Au passage, je m’aperçois dans une glace et constate que l’animation de la causerie m’a été bienfaisante. Si j’en doutais, je serais renseignée par Robert, volontiers galant ; il se rapproche et me murmure un de ces compliments qui, jeune femme amoureuse, m’eussent fait tressaillir toute… Mais, aujourd’hui, que m’importe son impression ?
J’aide Marinette à offrir le café. Elle me laisse d’ailleurs bien vite évoluer toute seule parmi ses hôtes ; elle a hâte de se rapprocher de l’unique personne qui, ce soir, compte pour elle dans son salon. Câline, elle vient se pencher vers moi avec un baiser, et prie :
— Viva, sois délicieuse, occupe-toi de mes invités pour que je la voie un peu,elle!…
Et parce que je suis habituée à la gâter, je fais ce qu’elle désire, si odieux que me soit ce personnage de femme du monde qui fait « des frais »… Seulement je sombre dans l’ennui. Quand les hommes reviennent du fumoir, tandis que s’établit l’inévitable bridge, je m’apprête à filer comme l’a déjà fait Robert, qui s’est éclipsé à l’anglaise. Réfugiée dans l’ombre d’une fenêtre, où je respire la douce nuit d’avril, j’entends une voix qui me demande :
— Madame, est-ce que nous n’aurons pas de musique, ce soir ?… Je voudrais tant vous entendre chanter !…
C’est Meillane qui m’a découverte. Ses paroles ont la forme d’une prière ; mais son accent a ce quelque chose d’impérieux dont il ne se doute pas et qui m’amuse.
— Pourquoi désirez-vous tant m’entendre ?
— Parce que j’ai gardé la soif de votre voix !
— C’est un compliment, n’est-ce pas, que vous me faites ?
— Non, c’est la vérité.
— Alors, écoutez aussi la vérité. S’il me fallait chanter ici ce soir, ce ne serait plus ça du tout ! Je suis très sauvage ; et certains publics me glacent…
— Je comprends… Mais… où pourrais-je bien me trouver dans le public avec lequel vous vous sentez en vraie communion ?
De monmoiobscur jaillit une de ces impulsions dont on demeure ensuite stupéfait :
— Vous viendrez me faire visite une fin d’après-midi. Et alors je vous chanterai tout ce que vous voudrez…
— Madame, vous ne vous moquez pas de moi ?
Positivement, il se demande si je plaisante. Moi-même, je n’en sais trop rien. Pourtant, en cette minute, il me semble que cela me serait plutôt agréable de faire de la musique pour celui-ci qui paraît si bien la comprendre.
— Et quand j’arriverai, vous ne me renverrez pas, raillant ma naïveté ou mon audace ?
— Je ne vous renverrai pas… Du moins, je le pense. Seulement, vous êtes prévenu que j’ai, hélas ! l’humeur très fantasque. Aussi, j’ignore si, le jour en question, je serai en disposition de chanter… et de chanter pour vous…
Le visage de Meillane prend quelque chose d’impatient. Il me fait penser à un pur-sang qui, soudain, sentant la bride, se cabrerait. Il me regarde en face :
— Êtes-vous sincère en ce moment ? ou seulement taquine ?… ou méchante ?
— Je suis sincère… Je le suis toujours !
— Alors, il ne faut pas que je vienne ?
— Il faut que vous veniez bravement, au petit bonheur… Et puis, nous verrons ce que je puis ce jour-là pour votre satisfaction. Je tâcherai de n’être pas de mauvaise humeur…
— Vous êtes sincère aussi en disant cela ?
J’incline la tête, sans m’engager plus.
— Alors, merci, madame.
Quel singulier mélange il y a chez ce garçon d’audacieuse franchise, de volonté, de gaieté jeune, spirituellement gamine…
Marinette vient le réclamer pour le jeu ; et il s’exécute, sans enthousiasme, tandis que je file, fuyant l’envahissante amabilité de MmeValprince.