VII
Dans l'auto qui filait à grande allure le long du boulevard Saint-Germain, MlleArmande, un peu effarée, encore tout étourdie par ces événements étranges et la désinvolture de son élève, essayait vainement de faire parler Cady.
—A qui est cette automobile?... Comment s'est-elle trouvée là pour nous prendre, à la porte?
Cady s'étalait avec enchantement sur les coussins de panne bleu-ciel. Elle montra le bouquet de fleurs de Nice entre les glaces claires, le miroir, la pendulette, le coffret rempli de menus objets: flacon de parfum, boîte de poudre de riz, bâton de rouge pour les lèvres...
—Vous voyez bien que c'est à une dame!...
—Qui est cette dame?... Votre tante?
Cady éclata de rire.
—Oh! non!... Ma tante n'a pas d'auto... Cela lui ferait mal aux nerfs!...
—Alors qui?
Cady pointa tout à coup du doigt vers l'extérieur.
—Regardez!...
MlleArmande sursauta avec effroi.
—Quelqu'un!...
—Mais non... tout simplement la Chambre des députés... Maman et père sont là, derrière ces murs...
Puis, brusquement, elle s'effondra sur le tapis.
—Oh!
—Mon Dieu, qu'avez-vous?
Elle riait de tout son cœur.
—C'est Malifer, le second secrétaire de papa! expliqua-t-elle. Il traversait la chaussée... On a manqué de l'aplatir!... C'est ça qui en aurait fait une affaire!... Voyez-vous qu'on aurait arrêté l'auto, dressé procès-verbal!... et qu'il aurait fallu donner notre nom!...
MlleArmande pâlissait.
—Ah! Cady, vous m'entraînez dans des aventures absurdement dangereuses!...
On traversait la place de la Concorde; Cady se releva du fond de la voiture.
—Je vous dis des blagues!... Si on avait zigouillé Malifer, c'est le chauffeur qui aurait répondu... Nous, on se serait défilé...
Devant le Palais de Glace, elle sauta à terre et glissa la petite pièce dans la main du chauffeur qui souriait.
—Tenez, Emile!...
—Merci, mademoiselle Cady!...
La clarté du cirque de glace, le ronflement causé par les patineurs lancés à toute vitesse, le tapage du grand orgue électrique éblouirent, abasourdirent MlleArmande qui ne savait littéralement ce qu'elle voyait. Cady l'entraîna.
—Elles sont déjà là!
MlleArmande retrouva à peu près ses sens devant le visage aimable d'une femme d'une quarantaine d'années, courte et grosse, vêtue sans élégance, qui lui tendit la main dès les premiers mots de Cady.
—Enchantée de faire votre connaissance, mademoiselle Lavernière!... Je suis MmeGarnier, l'institutrice de MllesServeroy, les nièces de M. Cyprien Darquet.
Dix minutes plus tard, les deux femmes causaient avec une subite confiance, les jeunes filles envolées sur la glace et se confondant parmi la foule des autres patineurs.
MmeGarnier hochait la tête, un sourire désillusionné aux lèvres.
—Oui, ma pauvre petite, vous êtes en plein désarroi... sentant bien qu'il n'y a pas moyen de lutter contre ces mauvais singes ou ces poupées folles qui nous sont confiées... et d'autre part vous redoutez les représailles maternelles, au cas où l'on découvrirait vos défaillances. Eh bien, à ce sujet, je vous dis tout de suite: n'ayez aucune crainte... L'impunité vous est assurée comme à nous toutes, gardiennes de ces malfaisants troupeaux qu'il nousfaut bien laisser brouter à tort et à travers... Non seulement les enfants sont forcément nos complices et nos défenseurs, mais les mères ne se soucient guère de la vérité et l'ignorent toujours... veulent toujours l'ignorer!... pour avoir la paix, pour être libres, pour n'avoir ni à combattre, ni à se tracasser, ni à se reprocher leur veulerie, leur égoïsme, leur sottise, leur lâcheté à remplir leurs devoirs de mères!...
—Ah! que vous avez raison, et que vous les connaissez bien! s'écria Armande avec un élan de haine. Si vous l'entendiez, ma patronne!... dégoulinant ses grandes phrases: «J'exige que vous préserviez ma fille de tout contact vulgaire... Elle n'aura aucune familiarité avec les domestiques... Elle sera ignorante de tout jusqu'à son mariage...» Miséricorde, il faut voir le phénomène dont il s'agit! Une enfant qui parle un argot de voleur!... Qui en remontrerait à une sage-femme... et qu'on trouve cachée dans tous les coins avec un voyou de valet de chambre! Une enfant qui leur est plus inconnue que si elle était au Thibet.
MmeGarnier l'apaisa du geste.
—Chut! ne parlez pas si haut, vous nous feriez remarquer. Et puis, quoi, c'est la vie!...
—Alors, chez vous, c'est pareil? questionna MlleArmande curieusement.
—On ne saurait guère comparer MmeServeroy à MmeDarquet. Cependant en ce qui touche la question des enfants, aux résultats obtenus, c'est identique. D'ailleurs, il en est de même dans tous les intérieurs parisiens mondains... C'est toujours des enfants élevés Dieu sait comment!... dont les parents ne s'occupent pas et que ceux-ci ignorent complètement, ne les apercevant qu'à travers une image convenue... stupéfaits quand ils découvrent soudain des tares, des défauts, des vices inattendusdans ces chéris qu'ils ont laissés se gangrener, les yeux fermés.
—MmeServeroy est la sœur de M. Cyprien Darquet, n'est-ce pas?
—Oui... Plus jeune que son frère de huit ans, elle a profité de sa beauté pour épouser un riche fabricant de pâtes alimentaires qui l'aimait et qui était flatté de devenir le beau-frère d'un avocat qui, à cette époque, avait déjà du renom. C'était un brave homme que sa femme avait pris en grippe, et qui a eu la discrétion de mourir après seulement quatre ans d'union.
—MmeServeroy ne s'est pas remariée?
—Elle l'aurait pu; elle était riche, jolie, jeune encore; et soyez sûre que si elle ne l'a pas fait, ce n'est pas par dévouement pour ses filles! Elle a préféré se dorloter... C'est une malade imaginaire... une égoïste dont vous ne trouveriez pas facilement le second numéro!... Tout tourne autour d'elle... Rien n'existe que pour elle, qu'à cause d'elle... On a inventé la terre pour qu'elle y marche, le soleil pour qu'il la chauffe... Et, si on l'en croyait, personne d'autre qu'elle ne profiterait de la terre et du soleil!...
MlleArmande balança la tête.
—Eh bien, vous devez en avoir de l'agrément auprès de cette femme-là!...
—Ah! la maternité ne lui a jamais pesé, à celle-là, je vous en réponds!... Nous habitons un hôtel particulier, boulevard Latour-Maubourg, dont elle occupe à elle seule tout le rez-de-chaussée et le premier étage... Ses filles sont reléguées avec moi sous le toit, où le calorifère ne chauffe pas en hiver, et où l'été on brûle sous les ardoises... Marie-Annette, la cadette, adore la musique, mais on lui a défendu le piano qui entête madame sa mère!... Jusqu'à dix heures, le matin, interdiction d'ouvrir une persienne,de faire le moindre bruit, de peur de troubler le précieux repos de MmeServeroy... On ne mange que des viandes blanches qui lui sont ordonnées. Alice, l'aînée, est lymphatique, le médecin lui conseille la campagne, la mer, mais nous ne quittons jamais Paris, pendant que MmeServeroy court seule les eaux où elle mène un train royal. Il y a deux ans, Alice a eu la scarlatine... Aussitôt, on l'a conduite dans une maison de santé, où sa mère n'a jamais mis les pieds, durant quarante jours où la petite a été entre la vie et la mort... Quant à Marie-Annette, qui pouvait couver des germes contagieux, on l'exila avec moi une partie de l'hiver dans une maison de campagne inhabitée, appartenant à des amis. Si elle fût tombée malade dans ce pourrissoir, c'était la mort...
MlleArmande eut un cri:
—Ah! on n'est tout de même pas si rosse dans le peuple! Mes parents n'étaient que des paysans, des brutes... Mon père nous cognait quand il avait bu. N'empêche qu'il est tombé à la peine pour nourrir sa trôlée de huit marmots!... Et ma mère l'a suivi, ravagée par le chagrin de perdre, à cause de la misère, tous ses petits, sauf moi!
MmeGarnier acquiesça.
—Chez moi, c'était de même. J'appartiens à la bourgeoisie, mais à celle qui, par suite du manque d'argent et de la simplicité forcée de sa vie, se rapproche plus du peuple que de la classe fortunée... Car, ne nous y trompons pas, ce qui perd les femmes et tue en elles le sentiment maternel, la conscience éclairée de leurs devoirs envers leurs enfants, c'est l'aisance et la richesse. Du jour où l'on n'est plus forcé de s'ôter le pain de la bouche pour le donner à son petit, on se laisse aller peu à peu à l'égoïsme, aux compromis... Il n'y a que les devoirs pesants que l'on accomplit bien... Les autres,ceux qui paraissent tout petits, et qui sont de tous les jours, de toutes les minutes, on les écarte, on les élimine, on finit par les ignorer et les nier. Votre mère s'est tuée pour vous, m'avez-vous dit? C'est que du jour de votre naissance, elle vous avait donné le sang de son corps, et que vous étiez bien vraiment une partie d'elle-même... Allez donc demander du vrai amour, du dévouement à la mère qui n'a pas nourri son enfant, qui a refusé de veiller près de lui, qui a redouté ses cris, repoussé les fatigues, les sujétions qu'il représente!... Son enfant lui est aussi étranger que celui qui passe dans la rue... Si elle a les nerfs sensibles, elle éprouvera une émotion, un désespoir, une épouvante, si, par hasard, il se trouve en danger... Mais c'est à fleur de peau, c'est banal comme le trouble qui l'agite au théâtre devant une scène pathétique. Et, de la minute où le drame s'éloigne, où le petit n'est plus intéressant, la mère l'oublie et le rejette hors de sa route...
—Et hypocrites, avec cela!... Faisant toutes étalage de leurs sentiments maternels!... s'imaginant qu'elles leurrent ceux qui les écoutent!...
—Elles ne sont pas toutes sciemment menteuses... Beaucoup croient sincèrement que leurs simagrées, la parodie qu'elles jouent, c'est bien vraiment tout l'amour maternel, tout le rôle de la mère... Où l'auraient-elles appris, ce rôle?... Auprès de qui?... Ces jeunes femmes ont eu des mères pareilles à elles-mêmes, se contentant de semblants, et leur enfance abandonnée a souffert sans savoir de quel mal elle souffrait ni ce qui lui manquait! D'ailleurs, je le répète, le premier mal, c'est l'argent, le superflu qui permet de s'acheter des remplaçantes, et qui procure des jouissances auxquelles pas une de ces poupées ne saurait s'arracher... l'argent qui habitue à une existence trop douce, tropgâtée!... Chez moi, ça n'était pas le cas, je vous en réponds!... J'étais la fille d'un officier d'infanterie sans fortune, et Dieu sait combien la vie se faisait difficile pour nous!... Ma mère était phtisique—plutôt tuée par la lutte que vraiment tuberculeuse. Eh bien, personne ne l'a su que trois semaines avant sa mort, tant elle savait se dévouer à nous courageusement. Mon père est mort subitement, alors que j'atteignais dix-huit ans, me laissant sans ressources... Nous nous trouvions dans un pays minier, logeant chez de braves gens qui m'ont recueillie... La mère, une veuve; le fils, un contremaître qui, ma foi, m'a épousée trois ans plus tard, ayant voulu attendre ma majorité, par délicatesse... Et, je l'aimais bien, mon pauvre Pierre! Sans doute que j'eusse été heureuse avec lui, et que j'aurais eu de beaux enfants... Mais, il n'y avait pas encore six mois que nous étions mariés lorsque le malheureux est resté au fond de son trou, avec soixante compagnons. Le lendemain, on trouvait sa mère pendue au grenier... Et, j'étais encore seule! Le directeur de la mine me plaça comme gouvernante dans une famille près d'un jeune enfant qui est mort... J'entre chez d'autres gens, l'enfant meurt aussi... Je reste cinq ans dans une troisième maison; la jeune fille, une névrosée, se suicide... J'avais la guigne... et c'était à croire que je portais malheur. Cela n'a pas empêché MmeServeroy de me prendre... Peut-être qu'elle n'aurait pas été fâchée de se débarrasser de ses filles!... Mais, Dieu merci! rien de tragique n'est arrivé depuis huit ans que je suis auprès d'elles!...
—Sont-elles aimables?... Vous êtes-vous attachée à elles?
MmeGarnier haussa les épaules.
—Oui et non!... On plaint ces pauvres petits produits de la famille bourgeoise actuelle, maison ne peut vraiment pas les aimer... C'est si rosse, si vide!... Encore, votre Cady, si je ne me trompe, a-t-elle quelque chose sous la peau... Mais mes élèves!... Ah! quelle bouillie! Ça a été éduqué on ne sait comment, et, quand je les ai prises, santé et moral, tout était détruit, fondu... Je n'avais plus de base pour étayer quoi que ce soit. L'aînée a eu une nourrice tarie, le cachant et l'empâtant de farines et de lait conservé... Elle est lymphatique, grasse et molle, incapable d'aucun effort matériel ou intellectuel, et il lui aurait fallu un autre régime que le sien pour refaire son tempérament gâté dès le début... L'autre, au contraire, a été nourrie par une créature malsaine qui lui a laissé dans le sang de mauvais ferments, qui, parfois éclatent en boutons, ou démangeaisons, en espèces de dartres... son caractère est inégal, fiévreux, désordonné... Sortant de nourrice, elles ont jusqu'à huit ans passé de mains en mains, d'Allemandes en Anglaises, battues, houspillées, mal nourries, mal dirigées, tantôt ne sortant jamais de leur chambre, avec une bonne qui les enfermait pour filer dehors des journées entières, tantôt harassées de marches forcées, traînées par une fille qui allait retrouver des amants à Grenelle et saoulait les enfants pour qu'elles se tinssent tranquilles dans un coin du café pendant qu'elle montait dans les chambres... L'une les bourrait de drogues et les soumettait à une hydrothérapie féroce dont elles pensaient crever... Une seconde avait inventé comme punition de les mener chez le dentiste... On m'a remis de petits êtres mal équilibrés au moral et au physique, lâches, menteurs, assoiffés de jouissances à force de privations, indifférents, habitués aux coups, n'ayant aucuns besoins de tendresse... Par où diable les prendre? Comment acquérir quelque influence sur des cœurs atrophiés, les épidermes insensibilisés?...Comment réagir sur un corps sans ressort et sans fond?... Et, de plus, on a derrière soi des parents qui semblent contrecarrer exprès tout ce que l'on tente pour le bien de ces vilains moineaux, alors qu'ils se désintéressent de tout ce qu'il est urgent de surveiller...
MlleArmande eut une exclamation approbative.
—Ah! comme c'est juste tout ce que vous dites! MmeDarquet prétend adorer sa cadette... Mais, comment lui prouve-t-elle sa tendresse?... En l'attifant de robes coûteuses dans lesquelles la petite grelotte et attrape des bronchites!... Peu importe!... Rien n'est joli comme sa poitrine et ses bras, et, sans écouter sa toux, on la déshabille!... Pour obtenir de jolies frisures, on lui abîme ses cheveux pour l'avenir... On l'empêche de dormir la nuit pour l'amener faire le pantin devant des amies, et le reste du temps, elle est abandonnée à une Anglaise qui la pince et la fouette, elle mange ce qu'elle vole dans la cuisine, elle vit dans la chaleur des fourneaux, dans la puanteur des éviers, se sature l'esprit des spectacles et des mots les plus orduriers! Mais MmeDarquet a bien autre chose à faire que de lever, de coucher, d'instruire, de faire manger et de faire jouer ses enfants!... Elle préfère répéter—sans aller écouter ce qui se dit à l'office!—que ses domestiques sont des perles!... que la bonne de Baby est une perfection «si attachée à l'enfant!»—une personne de confiance, «dont elle est plus sûre que d'elle-même!» Et elle dort sur les deux oreilles, satisfaite, persuadée d'avoir accompli tout son devoir de mère!...
—Si l'on n'examinait pas les choses de près, reprit MmeGarnier, on pourrait nous blâmer de favoriser les désobéissances et de tolérer les incartades de nos élèves. Car, il est certain qu'autant les bonnes sont dures et toutes-puissantes auprès despetits enfants, autant les institutrices qui, plus tard, ont la garde des jeunes filles, se montrent faibles et complaisantes...
MlleArmande l'interrompit avec feu.
—Parce que nous sommes désarmées!...
—Voilà le fait, acquiesça MmeGarnier. Pour nous juger avec justice, il faudrait étudier loyalement le problème et connaître réellement ce que sont les enfants, les démons malfaisants, les êtres vicieux et viciés qui nous sont confiés... Les mères, en voulant que nous réformions l'œuvre de dégradation et de pervertissement accomplie par les bonnes, nous imposent une tâche impossible, nous demandent d'obtenir près de leurs enfants des résultats qu'elles-mêmes se garderaient bien de réclamer... Autant redresser un bossu ou guérir un pied-bot! Du reste, en même temps, elles laissent entendre clairement, ou alors prouvent par leur insouciance que les discours qu'elles prononcent ne sont que du fatras, que leurs prétendus principes sont un simple programme qu'il vous est loisible de négliger. Car personne n'exigera la preuve que l'on a essayé de le suivre...
MlleArmande approuva.
—Parfaitement!... Comme Cady se garde bien de prononcer devant sa mère ses mots d'apache, ne répète pas un des propos injurieux qu'on tient à l'office sur ses parents, MmeDarquet restera convaincue que ses domestiques sont dévoués et respectueux et que sa fille parle un langage de précieuse!... Comme elle n'irait pas pour un empire jeter un coup d'œil à la cuisine, où cela sent le graillon, elle ne voit pas Cady sur les genoux du domestique, ou l'embrassant à bouche que veux-tu!... Ah! je ne sais pas ce que fera plus tard cette petite, mais dès maintenant, je puis affirmer quedans l'avenir son mari n'aura que les restes d'un valet de chambre!...
MmeGarnier haussa les épaules.
—C'est la coutume!... L'éducation passionnelle des enfants des bourgeois est faite par les domestiques. Celle du collégien par la femme de chambre, celle de la petite fille par le valet. Pour ce qui est de nous, tout ce qui est nécessaire, c'est d'accepter docilement le rôle que les mères nous assignent dans la comédie qu'elles se jouent à elles-mêmes, et de mentir avec assurance. Mentir, mentir et encore mentir, c'est là notre catéchisme, le leur, et celui des enfants qui nous sont confiés... Et l'on ment sans que personne s'illusionne complètement, mais l'on ferme les yeux et l'on vit en paix, en s'appuyant avec complaisance sur toutes les faussetés tissées autour de soi.
MlleArmande allait ajouter de nouvelles réflexions amères, lorsque MmeGarnier, se penchant tout à coup, consulta la pendule placée en face d'elle.
—Déjà quatre heures!
Et, avec un regard inquisiteur à sa jeune collègue, elle demanda:
—Puis-je vous considérer dès à présent comme une amie et solliciter un service?
—Mais certainement, assura Armande sans hésiter, quoique un peu surprise.
—J'aurais besoin de m'absenter une heure ou deux. Voulez-vous garder mes élèves avec la vôtre?... Je viendrai les reprendre vers cinq heures.
MlleArmande sourit.
—Bien volontiers, le service est léger et je vous le rendrai souvent si vous le désirez.
MmeGarnier parut enchantée et serra vigoureusement la main d'Armande.
—Accepté, et à charge de revanche!
Et elle disparut si vite qu'Armande ne put deviner par où elle avait passé.
—Où diable court-elle, si pressée? se dit-elle. Ce n'est pourtant pas à un rendez-vous galant!...