PAYSAGES

Je vis hier un café du bois de Boulogne fermer faute de clients. Nous étions dans le jardin. A sept heures et demie, on nous prévint qu'on allait éteindre le gaz. Il faisait froid, l'automne se glissait déjà sous les arbres. Il aurait fallu des fourrures pour s'y tenir avec agrément. Et ce désaccord entre la saison vraie et la saison traditionnelle mettait dans l'âme comme une désharmonie. Il y avait quelque chose de rompu entre les désirs naturels de plein air et la rigueur du moment. Nous en étions à l'été finissant et la saison chantait à l'unisson du frais automne. Qui est-ce qui nous a enseigné, qui a inscrit dans nos nerfs qu'il doit faire chaud en été, froid en hiver, frais aux deux autres saisons? Ce n'est pas assurément la nature de notre pays qui est fort incertaine: ou du moins, malgré quelques essais de régularité, elle n'y aurait pas suffi. C'est sans doute que nous associons certains états de température avec certains mots, et c'est moins notre sensation qui proteste que notre raison, quand juillet est pluvieux ou janvier très doux. Presque à notre insu, nous disposons notre vie à tel moment pour la chaleur, à tel autre pour le froid et nous sommes régulièrement très surpris, quand les saisons réelles ne répondent pas à ce que nous en attendons. Même, quand nous nous reportons vers le passé, nous croyons très sincèrement que les incertaines saisons s'y succédaient avec une régularité parfaite et que le désordre n'est que dans le présent. Cela tient à ce que la vie s'écoule beaucoup moins selon la réalité, si difficile à percevoir, que selon la représentation que nous nous en faisons. Et cette représentation, pour être perçue à son tour, doit se construire logiquement. Sans cela, nous n'y reconnaîtrions plus rien et cela serait pour nous un grand désarroi. Les saisons doivent donc s'écouler selon une musique nettement rythmée et qui les différencie absolument l'une de l'autre. L'homme est toujours l'enfant qui va se promener et que la pluie surprend. Oh! il pleut! Ce n'est pas juste!

Nous voici encore une fois entrés dans l'Automne, saison des nuances et des désirs discrets, saison des violettes pâles et des chrysanthèmes couleur de feuilles mortes. Il y a une poésie dans ce mot d'une sonorité mélancolique, par ce qu'elle évoque de choses finissantes, de sourires derniers, qu'on l'applique à l'année, qu'on l'applique à la vie. Il y en a même trop, et qui s'épanche trop facilement. L'automne marche dans les esprits, entouré d'un cortège de lieux communs, dont il est bien difficile de le débarrasser. Mais peut-être ce serait-il dommage, car c'est de cela qu'est faite sa beauté sensible. Il faut longtemps pour que les hommes aperçoivent, pour qu'ils sentent surtout le charme de certains vocables. Lentement, les générations les ont entourés de leurs rêves, et ils ne nous arrivent que serrés dans des bandelettes aromatiques, telles des momies qu'il ne faut pas démailloter. Comme la petite chose, lorsqu'on l'ose, apparaît sèche, noire et ridée! L'automne tout nu, c'est un orme à moitié chauve qui tremble au bord d'une route que le vent bat. C'est l'herbe qui a déjà des pointes jaunes, c'est la rudesse des chaumes où divaguent les oies, la haie à demi transparente, les taches rousses et rouges sur le vert piqué des forêts. C'est la fougère couleur d'amadou et les vignes couleur de rouille. L'automne nu c'est la décomposition de la vie qui commence, ce sont nos amours qui se putréfient et dont la phosphorescence nous fait croire qu'ils sont plus vivants que jamais. N'importe, je l'aime ainsi, l'automne dépouillé de tout ce qui ne lui est pas essentiel. Il me plaît par un air éploré d'agonie. Dis, mon amie, nous irons le voir l'automne nu, dans les grands bois où il déploie la soie mourante de ses ailes, à l'heure où le soleil amer sourit, glisse et tombe?

Est-ce qu'il ne va plus être permis d'aimer la nature, de l'étreindre, de l'emporter dans son souvenir, de la garder dans ses yeux? Je connais peu de paysages, mais je ne les en aime que plus profondément et ils me sont toujours présents. Les jardins, au contraire, ne m'ont jamais beaucoup enivré, qu'ils soient à l'anglaise, qu'ils soient à la française. Le mur qui les emprisonne m'emprisonne aussi. Un jardin n'est agréable que par contraste avec la rue. A Paris, c'est un peu de bonheur. Dans les pays qui sont eux-mêmes un vaste et libre jardin, ils sont peut-être un non sens de n'être pas potagers, fruitiers et fleuristes, exclusivement. Les bosquets, les alignements d'arbres rares et décoratifs ne valent pas le groupement de hasard des chênes, ormes, hêtres et bouleaux de notre sol. Je ne prendrai donc point parti dans la querelle des jardins français, qui sont des jardins d'architecture et des jardins anglais qui sont des jardins d'imitation. A une grande échelle, ils se ressemblent beaucoup et je ne vois pas pourquoi, quand on se plaît au bois de Boulogne on se déplairait à Versailles: les deux sites sont pareillement ordonnés et pareillement factices, et pour la géométrie, il n'y en a pas moins dans les lignes courbes que dans les lignes droites. Il y en a même davantage et de moins élémentaire. Elle y est même assez compliquée pour dérouter au premier abord et faire croire à une déraison, mais il est impossible à l'homme d'imiter la nature sans la soumettre à des règles qui même cachées n'en restent pas moins des règles. L'auteur de ce parc n'est pas célèbre, mais il n'en eut pas moins du mérite et un mérite fort analogue à celui de Le Nôtre. Ni l'une ni l'autre œuvre ne sont la liberté spontanée de la nature, mais il est vrai que l'une a voulu l'imiter et l'a déformée, et que l'autre a voulu ne pas l'imiter et elle l'a réformée. Au risque de paraître rousseauiste ou même roussiste, ce qui est le comble du mépris près de M. Maurras et près de ses disciples, j'avouerai que les bords sauvages de l'Orne ou de la Seine m'ont donné plus d'émotion que ceux du canal de Versailles ou ceux des deux lacs, toutes circonstances sentimentales mises à part. Mais, c'est une opinion déraisonnable. Je le sais et j'y persiste.

Différentes causes ont fait que, cette année, je n'ai pas du tout joui de l'automne. J'ai vu par mes fenêtres le reflet de son pâle soleil, mais je n'ai pu aller en respirer directement la lumière. On m'a apporté des branches de feuillages roux, mais je n'ai pas foulé aux pieds ces feuilles-fleurs éparses aux pieds des arbres. Et c'est une saison de perdue pour la sensibilité. Perdre une saison de sa vie, c'est vraiment sans compensation possible, car un automne ne ressemble jamais à un autre automne, ni un été à un autre été. La vision des choses dépend de notre état d'esprit, et nous ne l'avons jamais eu pareil au cours de ces saisons qui reviennent avec une monotonie qui ne l'est qu'en apparence. C'est notre esprit, ou plutôt notre sensibilité, qui colore les choses, les saisons et les roses. Nous serions capables de les créer si elles n'existaient pas. Pourquoi pas? Nous créons bien les êtres à mesure que nous les aimons. Nous les modelons sur nous-mêmes, nous les sculptons selon le creux de notre cœur, pour qu'ils y dorment mieux. Les pauvres choses vraiment, et jusqu'aux plus rares, ne sont que des prétextes que la joie ou le chagrin suscite ou abolit. Une grande joie parfois envahit de son émotion tout un jardin et le submerge sous une présence plus dominatrice, et la même joie, non absolument la même, hélas! le fait resurgir et nous en signale la beauté. La grande peine a des effets semblables. Parfois, elle nie les choses et parfois elle a besoin de leur présence comme d'une consolation. Les saisons subissent les mêmes apparences de vie et de mort, selon que nous les désirons ou que nous sommes assez forts pour nous passer d'elles. Je me suis passé de cet automne, mais je le désirais, et peut-être que je le regretterai longtemps. Je l'ai bien récréé un peu en moi, mais c'était un fantôme. Les fantômes n'ont pas d'odeur. J'ai besoin de la présence réelle.

On croit généralement que les oiseaux jouissent de l'infinie liberté de l'air, qu'ils font des voyages de plaisance au-dessus des nuages, qu'ils vont et qu'ils viennent selon leur fantaisie, et que leur fantaisie est sans limite. Rien n'est plus faux. Les oiseaux sont les plus casaniers des êtres et la licence qu'ils ont de voler partout est plutôt une charge qu'un agrément. Ils y sont contraints par la nécessité où ils sont de manger presque constamment ou de périr. Les oiseaux sont les esclaves étroits de leur estomac ou plutôt de leur gésier. Tous ceux qui ont des oiseaux privés savent quels soins nécessite l'alimentation de ces petites bêtes ailées. Il y a bien les oiseaux migrateurs, mais ils n'entreprennent pas pour leur plaisir ces vastes voyages, qui leur sont, au contraire, très pénibles et, arrivés à leur nouveau domicile, ils sont généralement encore plus casaniers que les autres. Toutes les bêtes ont un gîte qu'elles cherchent à rendre invisible ou inaccessible aux autres bêtes dont elles craignent d'être la proie. Les oiseaux très mal armés pour la lutte, ne savent pas se cacher. Nuit et jour, ils sont gibier pour d'autres oiseaux et pour quelques quadrupèdes. Ramenés à chaque instant vers la terre par la nécessité de manger, ils y sont mangés avec une facilité extraordinaire. Un seul chat suffit à dépeupler d'oiseaux un vaste jardin, car l'oiseau, malgré toutes les menaces, revient toujours à l'endroit où il a trouvé une fois quelques graines ou quelques vermisseaux. La nuit venue, avec leur manie de percher toujours au même endroit, de revenir même de très loin à leur branche favorite, ils se font dévorer par les chouettes. Finalement on peut dire que ses ailes ne servent pas à grand'chose à l'oiseau et qu'elles ne servent à rien pour son plaisir. Elle les empêchent, et encore! de mourir de faim, mais s'ils savaient courir, leurs pattes feraient le même office. Nous admirons l'aile de l'oiseau. Pour lui, c'est un pauvre appendice qui parfois le fait vivre et parfois le fait mourir.

Quel hasard, non, quelle volonté a fait que je me suis trouvé, l'autre soir à la tombée de la nuit, en bateau sur le lac du bois de Boulogne? Je ne puis le dire, mais cette volonté m'était extérieure et je n'y participai d'abord que très faiblement. Cela n'empêcha pas la promenade de s'accomplir et mon imagination d'y prendre du plaisir. Comme il fit bientôt nuit, que l'eau et les bords se confondaient, on pouvait se croire égaré, à la recherche d'une crique favorable, sur des eaux lointaines, habitées, il est vrai, par l'ombre docile des cygnes. Mais pourquoi rêver d'autres patries? Y en a-t-il de lointaines, quand on s'y trouve? Je savais très bien qu'on me promenait sur le grand lac factice du bois de Boulogne et je n'en demandais pas plus. Mon goût pour les aventures est modéré et d'ailleurs je sais jouir de l'heure présente, tout en voyant plus loin qu'elle. Je sais aussi me souvenir des plus humbles choses qui me furent en quelque partie charmantes, et même ne me souvenir que de celles-là. On a tiré des romans de sources encore plus humbles, mais peut-être que pour certains esprits rien n'est humble et rien n'est banal, ni ton eau morte, ô lac! qui n'est qu'un étang sous les arbres, ni tes cygnes blancs, qui sont aussi des canards. Les cygnes blancs y poursuivent de leur haine un cygne noir égaré parmi leur troupe. On peut toujours s'imaginer qu'on est ce cygne noir et que les choses ont été combinées pour vous en faire comprendre le symbole. Je rêvai un peu à cela, pendant que la barque glissait sous les rames, mais peu, car les mouvements du rameur m'intéressaient bien davantage. J'y vois particulièrement mal la nuit comme tous les myopes, mais je ne désirais pas de plus longues perspectives ni plus de lumière que n'en faisaient ses bras dans leur lent va-et-vient. C'est ainsi que nous arrivâmes à la rive, après avoir fait le tour du lac et le tour d'une pensée.

Si on n'était pas prévenu, découvrirait-on que l'aspect des monumentales écuries de Chantilly est précisément celui qui convient à la maison des chevaux? Je n'oserais l'affirmer et cependant c'est l'impression que j'eus hier en revoyant cette architecture. Mais j'étais prévenu depuis longtemps et j'avais pu méditer inconsciemment sur la logique de cette œuvre. La sérénité d'une journée déclinante sans soleil et cependant limpide encore faisait clairement apparaître la disproportion entre la demeure des hommes et celles des chevaux, et si le château n'avait pas parlé par lui-même il n'y aurait encore eu aucune hésitation sur la race à laquelle était destiné l'autre palais. Jonathan Swift eût été content, car il n'aurait pu rêver une maison plus digne de ses nobles Houynhmums (je n'aime pas à écrire ce mot, car il faut, chaque fois que je me lève pour aller à ma bibliothèque en vérifier l'orthographe). Et en vérité, ce domaine de Chantilly a presque l'air d'une illustration de l'avant-dernier voyage du capitaine Gulliver, en ce sens que c'est probablement le seul où l'on ait compris l'importance respective des chevaux et des yahous, c'est-à-dire des hommes. Car si les écuries paraissent toutes grandes, le château paraît tout petit, perdu au milieu des eaux derrière l'immense perspective de la forêt. Nous y allions enfin voir l'automne, mais la nuit vient déjà trop vite et nous ne vîmes guère que ces constrastes qui allaient s'atténuant dans l'ombre. Cependant l'humidité exaspérait l'odeur des feuilles mortes et sur la route, aux environs d'Epinay, un faisan se promenait dédaigneux. J'ai peur de me figurer jusqu'à l'année prochaine l'automne sous les espèces d'un faisan. Et pourquoi pas? N'est-ce pas un oiseau automnal par son plumage couleur de feuilles fauves? Oui, ce faisan domine la vision que nous avons rapportée de cette excursion. Pourtant je me souviendrai aussi de mes réflexions sur la maison des chevaux.

Comme je revenais de chez les cubistes, en descendant les Champs-Elysées, le ciel était si beau vers l'occident, d'un rouge si doux, si riche et si profond, que je me retournais à chaque instant, au risque de scandaliser les passants, tout entiers à leurs petites affaires. Mais je ne suis pas indifférent aux spectacles du ciel. C'est même une des rares choses que je regretterai, car le vrai ciel est sur la terre et dans nos climats. A l'automne, quand l'air est humide, et il en est presque toujours ainsi, les couchers de soleil, le long de la vallée de la Seine, sont admirables. Je n'en ai vu de plus somptueux qu'à l'extrême pointe de la Hollande. Rien que cela vaut peut-être la peine de vivre. Tout l'occident donc était rouge, mais rouge comme du cuivre rouge, et sur ce fond de plénitude et de sérénité, les ramilles des branches faisaient de si fins dessins! On a vu cela bien souvent, on l'a décrit, on l'a peint et l'impression qu'on retire du spectacle est toujours aussi fraîche et aussi émouvante. Alors je me demandais si la peinture était un art bien nécessaire et s'il était bien sensé d'aller voir, à l'intérieur d'un monument, des tableaux, dont les meilleurs sont une pauvre imitation de la nature qui resplendit à l'extérieur. Jamais un tableau ne m'a donné le centième de l'émotion que j'ai ressentie devant le paysage d'automne le plus coutumier. Et il en est de même pour la représentation de la figure humaine et de la beauté féminine. L'art, quelles que soient sa perfection relative et la bonne volonté de nos admirations, y est à peu près impuissant, d'autant plus qu'il ne peut nous offrir qu'une image immobile de choses dont la mobilité, le changement perpétuel et insensible, est le plus puissant charme. La conclusion est que si un art, la peinture, par exemple, pouvait se constituer en dehors de la nature, outre que cela serait une conquête de l'homme, cela serait un bienfait pour la nature, qui n'a peut-être pas besoin que l'on refasse éternellement son portrait. Mais est-ce possible? C'est toute la question du cubisme. Elle va loin.

L'autre jour, en sortant de chez moi, je me suis arrêté, aussi longtemps que la décence le permettait, devant une femme et devant un chat endormi. C'est un tableau que je connais bien, mais jamais il ne m'avait requis comme ce soir-là. Le chat est gros, d'ample fourrure et appartient à quelqu'une de nos variétés indigènes, il n'a rien de singulier. Il n'est ni japonais ni siamois. Sa beauté n'en est donc que plus simple et plus frappante, pour celui qui sait distinguer la beauté de la singularité. La femme est une de ces patientes ouvrières qui témoignent à la vitrine des petits tailleurs de l'habileté de la maison aux reprises invisibles. Le chat était presque couché sur son ouvrage, ses oreilles touchaient sa main, effleurées toutes les secondes par le passage de l'aiguille, et on sentait en ces deux êtres une si profonde confiance et un tel bonheur d'être, l'une à coudre près de son ami, l'autre à dormir près de son amie, que c'en était presque émouvant. Comme tout spectacle d'amour, car c'était de l'amour, évidemment, de cet amour qui prend tant de formes et qui ne se manifeste peut-être jamais plus purement qu'entre un être humain et un animal. La place n'est pas très favorable pour le chat. Elle est étroite et la table est dure. Elle est éclairée intensément et le chat n'aime pas la lumière vive. N'importe, il faut qu'il soit là, il n'est bien qu'à cet endroit inconfortable, il ne se plaît pas ailleurs. Dans ce coin, il sent la chaleur de son amie et perçoit sa respiration. Parfois il ouvre les yeux et sans faire un autre mouvement, la regarde. Elle est là. Rassuré, il reprend son somme. C'est, parmi les mystères de la sympathie, un des plus curieux, que cette élection d'un être humain par un animal, qui en prend possession, qui le veut pour soi, qui le surveille, qui aime sa présence et rien que sa présence. Le chien en donne des exemples indiscrets, maladifs. Le chat porte son amour avec sérénité.

Je connais une femme qui ne lit rien, ou plutôt qui ne lit que ce qui est exquis, mais comme l'exquis est rare, cela revient au même, ou quasi. Cinq ou six poètes français ou anglais, quelques écrivains d'hier et d'aujourd'hui dont elle aime presque tout, et cela lui suffit comme nourriture spirituelle. Qu'elle a d'esprit et que ne faisons-nous comme elle! Pour moi qui ai la manie de lire souvent n'importe quoi, tout ce qui me tombe sous la main, que j'en ai été puni! Il m'arrive de m'embarquer dans un livre nouveau si plat ou si nauséeux que mon esprit en ressent comme un dégoût et, comme on se lave les mains après avoir touché quelque chose de sale, je suis forcé de lire quelques belles pages pour me remettre le cœur. Il y a des lectures qui sont vraiment purificatrices et, par le jeu des concordances, on pourrait leur attribuer un parfum. Mais mieux encore, je les considérais comme des cordiaux. Il faut toujours avoir quelqu'un de ces livres sous la main quand une triste curiosité, presque toujours déçue, vous pousse à ce périlleux exercice de la lecture sans choix. On peut aussi les prendre comme antidote. Quelques pages de Spinoza, le commerce habituel de Flaubert, de Mallarmé, neutralisent admirablement les effets de la sottise en prose ou en vers. Mais l'inconvénient de ce procédé est qu'il vous rend de plus en plus difficile pour les lectures nouvelles, et de tel livre qu'on aurait lu jusqu'à la moitié, les premières pages suffisent à vous dégoûter complètement. Mais aussi quelle joie lorsque, l'esprit muni de cet antidote, qui est aussi une pierre de touche, on se sent entrer sans répugnance, même avec un certain plaisir, dans la connaissance d'une œuvre nouvelle. On s'aperçoit alors que l'art n'est pas tant de faire du nouveau (il n'y en a peut-être pas) que de faire une œuvre qui se soutienne auprès des belles œuvres anciennes.


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