VII

7 octobre.

Cher Paul, je prends part du fond du coeur à ton chagrin. Permets-moi seulement de t'affirmer, d'après les détails mêmes de ta lettre, que la maladie de ton excellente mère n'offre aucun symptôme inquiétant. C'est une de ces crises douloureuses, mais sans danger, que l'approche de l'hiver lui ramène presque invariablement chaque année, tu le sais. Patience donc, et courage, je t'en prie.

Il me faut, mon ami, l'expression formelle de ton désir pour que j'ose mêler mes petites misères à tes sérieuses sollicitudes. — Comme tu le prévoyais dans ta sagesse et dans ta bonne amitié, je devais avoir besoin, quand je recevrais ta lettre, non de conseils, mais de consolations. Je n'ai pas le coeur tranquille, et, ce qui est pire pour moi, ma conscience ne l'est pas davantage: cependant, j'ai cru faire mon devoir. L'ai-je bien ou mal compris? Tu en jugeras. Mon Dieu, je porte quelquefois une stupide envie à ceux que je vois céder sans scrupule, sans combat, avec le pur instinct de la brute, à ce qui les attire ou à ce qui les repousse! Que de tourments donne la conscience à une âme naturellement honnête, qui n'est point guidée par des principes certains et soutenue par une foi positive!

Je reprends ma situation vis-à-vis de madame de Palme où je l'avais laissée dans ma dernière lettre. — Le lendemain de notre explication, je mis tous mes soins à maintenir nos relations sur le pied de bonne camaraderie où elles me paraissaient établies, et qui constituaient, selon moi, le seul genre d'intelligence qui fût désirable, et même possible entre nous. Il me sembla, ce jour-là, qu'elle se montrait animée de la même vivacité et du même entrain qu'à l'ordinaire; seulement, je crus remarquer que son regard et sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, prenaient une douceur sérieuse qui n'est point de son caractère habituel; mais, les jours suivants, quoique je n'eusse point dévié de la ligne de conduite que je m'étais tracée, il me fut impossible de ne pas m'apercevoir que madame de Palme avait perdu quelque chose de sa gaieté, et qu'une vague préoccupation altérait la sérénité de son front. Je la voyais étonner ses danseurs par ses distractions: elle continuait de suivre le tourbillon, mais elle ne le dirigeait plus. Elle prétextait brusquement de la fatigue au milieu d'une valse, quittait sans autre cérémonie le bras de son cavalier, et s'asseyait dans un coin d'un air boudeur et pensif. S'il y avait un fauteuil vide près du mien, elle s'y jetait, et commençait à travers son éventail une conversation bizarre et à bâtons rompus, comme celle-ci:

— Si je ne puis me faire ermite, je puis me faire religieuse… Que diriez-vous, si vous me voyiez demain entrer dans un couvent?

— Je dirais que vous en sortiriez après-demain.

— Vous m'avez aucune confiance dans mes résolutions?

— Quand elles sont folles, non.

— Je ne puis en concevoir que de folles, selon vous!

— Selon moi, vous valsez à merveille. Quand on valse comme vous, c'est un art, et presque une vertu.

— Est-ce qu'on flatte ses amis?

— Je ne vous flatte pas. Je ne vous dis jamais un mot que je n'aie pesé et qui ne soit l'expression la plus grave de ma pensée. Je suis un homme sérieux, madame.

— Il n'y paraît guère avec moi. Je crois que vous avez entrepris de me faire détester le rire autant que je l'ai aimé.

— Je ne vous comprends pas.

— Comment me trouvez-vous ce soir?

— Eblouissante.

— C'est trop. Je sais que je ne suis point belle.

— Je ne dis pas que vous soyez belle, mais vous êtes très-gracieuse.

— A la bonne heure. Ce doit être vrai, car je le sens. La veuve du Malabar est vraiment belle.

— Oui; je voudrais la voir au bûcher.

— Pour vous y jeter avec elle?

— Précisément.

— Partez-vous bientôt?

— La semaine prochaine, je crois.

— Viendrez-vous me voir à Paris?

— Si vous me le permettez…

— Non, je ne vous le permets pas.

— Et pourquoi, grand Dieu?

— D'abord, je ne crois pas que j'y retourne, à Paris.

— C'est une raison. Et où irez-vous, madame?

— Je ne sais pas. Voulez-vous faire un voyage à pied quelque part, nous deux?

— Je crois bien! Partons-nous?

Et coetera. Je ne te fatiguerai pas, mon ami, du détail d'une dizaine de dialogues semblables dont madame de Palme rechercha manifestement l'occasion pendant quatre jours: c'était de sa part un effort de plus en plus marqué pour sortir du lieu commun et imprimer à nos entretiens un caractère plus intime; c'était de la mienne une égale obstination à les renfermer dans les limites du jargon et à demeurer inébranlable sur le terrain de la futilité mondaine. Elle s'en apercevait, en riait souvent et s'en fâchait quelquefois, s'étonnant qu'entre nous le sérieux eût passé subitement de son côté.

Un manège si nouveau n'avait aucune chance d'échapper au public envieux ou jaloux qui surveille tous les pas de la petite comtesse, d'autant plus qu'elle s'y abandonnait avec une franchise et une naïveté vraiment enfantines. Elle ne laissait pas de remarquer parfois la gêne et l'espèce d'ennui que me causait l'attention curieuse qu'elle attirait sur nous. "Je vous compromets, disait-elle; je m'en vais!" Tout en me récriant vivement, je ne faisais rien pour la retenir, car tu me connais assez, mon ami, pour ne pas douter que ma réserve ne fût de bon aloi et de bonne foi: j'avais pour système d'éloigner autant que possible madame de Palme, sans la blesser jamais. Maintenant encore, je ne saurais concevoir quelle meilleure conduite j'aurais pu tenir, quoique celle-là n'ait pas eu le succès que je m'en étais promis. Si j'avais à subir sur ce fait un autre jugement que le tien, je pourrais dire, pour ma défense, qu'il m'a fallu quelquefois un effort de courage méritoire, non pour repousser la pauvre gloriole que le monde attache à l'espèce de triomphe qui semblait m'être offert, mais pour comprimer les mouvements secrets que le charme, la grâce et la bienveillance de cette jeune femme soulevaient dans un coeur moins ferme que mon esprit.

J'arrive à la scène qui devait terminer cette lutte pénible, et m'en prouver malheureusement toute la vanité. — Pour faire leurs adieux à leur fille, dont le mari est rappelé à son poste, M. et madame de Malouet donnaient hier un grand bal de gala, auquel tous les environs, à dix lieues à la ronde, avaient été convoqués. Vers dix heures, la foule inondait l'immense rez-de-chaussée du château, où les toilettes, les lumières et les fleurs se confondaient dans un pêle-mêle éblouissant. — Comme j'essayais de pénétrer dans le salon principal, je me trouvai vis-à-vis de madame de Malouet, qui me tira un peu à l'écart.

— Eh bien, mon cher monsieur, me dit-elle, cela va mal.

— Mon Dieu! qu'y a-t-il de nouveau?

— Je ne sais trop, mais soyez sur vos gardes. Ah! cela ne va pas bien… Mon Dieu, j'ai en vous une confiance bien singulière, monsieur; vous ne la tromperez pas, n'est-ce pas?

Sa voix était attendrie et son regard humide.

— Madame, comptez sur moi… mais j'aurais bien dû partir il y a huit jours.

— Eh mon Dieu! qui pouvait prévoir pareille chose?… Silence!

Je me retournai et je vis madame de Palme qui sortait du salon, et devant laquelle la cohue ouvrait ses rangs avec cet empressement craintif et cette espèce de terreur qu'inspire généralement à notre sexe la suprême élégance d'une royauté féminine. Il y a dans ces jeunes reines d'une nuit, lorsqu'elles nous apparaissent environnées de toute la pompe mondaine, et traversant d'un pied vainqueur leur empire étroit et charmant, il y a sur leur front hautain, dans leurs regards radieux et enivrés, une magie qui pénètre les âmes les plus fières. — Pour la première fois, madame de Palme me parut belle: une expression étrange et que je ne lui avais jamais vue, une vive exaltation rayonnait dans ses yeux et transfigurait ses traits.

— Suis-je à votre goût? me dit-elle.

Je lui témoignai par je ne sais quel murmure un assentiment qui n'était, d'ailleurs, que trop visible pour l'oeil perçant d'une femme.

— Je vous cherchais, reprit-elle, pour vous faire voir la serre; c'est une vraie féerie; venez!

Elle prit mon bras, et nous nous dirigeâmes vers la porte de la serre, qui s'ouvrait à l'autre extrémité du salon, prolongeant jusqu'au parc, à travers les lianes et les parfums de mille plantes exotiques, toutes les splendeurs de la fête. Pendant que nous admirions l'effet des girandoles qui scintillaient au milieu de la puissante flore tropicale comme les constellations brillantes d'un autre hémisphère, plusieurs cavaliers vinrent réclamer pour une valse la main de madame de Palme: elle les refusa, quoique j'eusse l'abnégation de joindre mes instances aux leurs.

— Nos rôles me semblent un peu intervertis, me dit-elle. C'est moi qui vous retiens, et c'est vous qui me renvoyez.

— Dieu m'en garde! mais je crains que vous ne vous priviez, par bonté pour moi, d'un plaisir que vous aimez — et qui vous aime.

— Non! je sais fort bien que je vous recherche et que vous me fuyez. C'est assez absurde aux yeux du monde, mais cela m'est fort égal. Pour ce soir, du moins, j'entends m'amuser comme je le voudrai. Je vous défends de troubler mon bonheur. Je suis vraiment très-heureuse. J'ai tout ce qu'il me faut: de belles fleurs, de bonne musique autour de moi, et un ami à mon bras. Seulement, et c'est un point noir dans mon ciel bleu, je suis beaucoup plus sûre de la musique et des fleurs que de l'ami.

— Vous avez grand tort.

— Expliquez-moi donc votre conduite, une fois pour toutes. Pourquoi ne voulez-vous jamais causer sérieusement avec moi? pourquoi refusez-vous obstinément de me dire un seul mot qui sente la confiance, l'intimité, l'amitié enfin?

— Veuillez y réfléchir une minute, madame: où cela nous mène-t-il?

— Qu'est-ce que cela vous fait? Cela nous mène où cela peut.Il est plaisant que vous vous en préoccupiez plus que moi!

— Voyons, quelle idée auriez-vous de moi si je vous faisais la cour?

— Je ne vous demande pas de me faire la cour, dit-elle vivement.

— Non, madame; mais c'est pourtant la tournure que prendrait infailliblement mon langage, s'il cessait un instant d'être frivole et banal. Eh bien, avouez qu'il y a un homme au monde qui ne pourrait vous faire la cour sans s'attirer votre mépris, et que je suis cet homme-là. Je ne vous dirai pas que je sois très-satisfait de m'être mis dans une telle situation vis-à-vis de vous; mais enfin j'y suis, et je ne saurais l'oublier.

— C'est beaucoup de raison!

— Madame, c'est beaucoup de courage.

Elle secoua la tête d'un air de doute, et reprit après un moment de silence:

— Savez-vous que vous venez de me parler comme à une femme perdue?

— Madame!

— Certainement. Vous croyez que je ne puis jamais supposer à un homme qui me fait la cour une autre intention que celle de m'avoir pour maîtresse. Ce serait le fait d'une femme perdue, et je ne le suis pas; vous avez beau ne pas le croire, c'est la pure vérité du bon Dieu… Oui, du bon Dieu. Dieu me connaît, et je le prie plus souvent qu'on ne pense. Il m'a préservée de mal faire jusqu'ici, et j'espère qu'il m'en préservera toujours; mais c'est une chose dont il n'est pas seul maître…

Elle s'arrêta un moment, et ajouta d'un ton ferme:

— Vous y pouvez beaucoup.

— Moi, madame?

— Je vous au laissé prendre, je ne sais comment… non, je ne le sais en vérité pas!… un grand empire sur ma destinée… Voudrez-vous en user? Voilà la question.

— Et à quel titre,… en quelle qualité le pourrais-je, madame? dis-je lentement, sur le ton d'une froide réserve.

— Ah! s'écria-t-elle d'un accent sourd et énergique, vous me demandez cela?… Ah! c'est trop dur! vous m'humiliez trop!

Elle quitta mon bras aussitôt, et rentra brusquement dans le salon.

Je demeurai quelque temps incertain du parti que je devais prendre. Je voulus d'abord suivre madame de Palme et lui faire entendre qu'elle s'était méprise, — ce qui était la vérité, — sur la portée de la réponse sous forme d'interrogation dont elle s'était offensée. Elle avait apparemment appliqué cette réponse à quelque pensée qui la dominait, que je connaissais mal, que ses paroles, du moins, m'avaient révélée beaucoup moins clairement qu'elle ne se l'imaginait; mais, après y avoir réfléchi, je reculai devant l'explication nouvelle et redoutable que j'allais inévitablement provoquer. Je résolus de demeurer sous le coup des imputations les plus fâcheuses auxquelles mon attitude et mon langage avaient pu donner lieu, et de dévorer en silence l'amertume dont cette scène m'avait empli le coeur.

Je quittai la serre et j'entrai dans les jardins pour échapper aux rumeurs du bal, qui importunaient mon oreille. La nuit était froide mais belle. Un instinct douloureux m'entraîna hors de la zone lumineuse que projetaient autour du château les baies des fenêtres resplendissantes. Je me dirigeai à grands pas vers un épais massif d'ombre, formé par une double avenue de sapins qui sépare le jardin du parc, et que traverse un pont rustique jeté sur un ruisseau. J'entrais sous la voûte de cette sombre allée, quand une main toucha mon bras et m'arrêta; en même temps, une voix brève et troublée, que je ne pus méconnaître, me dit:

— Il faut que je vous parle!

— Madame, par grâce! au nom du ciel!… que faites-vous! vous vous perdez!… Retournez,… venez! Je vais vous reconduire, voyons!

Je voulus saisir son bras; elle se dégagea.

— Je veux vous parler,… j'y suis décidée… Oh mon Dieu! que je m'y prends mal, n'est-ce pas? Que vous devez le croire plus que jamais une misérable créature! Et pourtant il n'y a rien,… rien! c'est la vérité même, mon Dieu! Vous êtes le premier pour qui j'aie oublié… tout ce que j'oublie!… Oui, le premier!… Jamais homme n'a entendu de ma bouche une parole de tendresse, jamais! et vous ne me croyez pas!

Je pris ses deux mains dans les miennes.

— Je vous crois, je vous le jure… Je vous jure que je vous estime,… que je vous respecte comme ma fille chérie… Mais écoutez-moi, daignez m'écouter! ne bravez pas ouvertement ce monde impitoyable,… rentrez au bal… Je vais vous y retrouver bientôt, je vous le promets;… mais, au nom du ciel! ne vous perdez pas!

La malheureuse enfant fondit en larmes, et je sentis qu'elle chancelait; je la soutins et je la fis asseoir sur un banc qui se trouvait là. — Je demeurai debout devant elle, tenant une de ses mains. Les ténèbres étaient profondes autour de nous; je regardais le vide et j'écoutais, dans une vague stupeur, le murmure clair et régulier du ruisseau qui coule sous les sapins, le sanglot convulsif qui soulevait le sein de la jeune femme, et l'odieux bruit de fête que l'orchestre nous envoyait de loin par intervalles. C'est un de ces instants dont on se souvient toujours.

Elle se remit enfin, et parut reprendre, après cette explosion de douleur, toute sa fermeté.

— Monsieur, me dit-elle en se levant et en retirant sa main, ne vous inquiétez pas de ma réputation. Le monde est habitué à mes folies. J'ai pris, d'ailleurs, mes mesures pour que celle-ci ne fût pas remarquée. Peu m'importerait, du reste. Vous êtes le seul homme dont j'aie désiré l'estime et le seul aussi, malheureusement, dont j'aie encouru le mépris… Cela est bien cruel… Quelque chose doit vous dire pourtant que je ne le mérite pas!

— Madame!…

— Ecoutez-moi! Ah! que Dieu veuille vous convaincre! c'est une heure solennelle dans ma vie. Monsieur, depuis le premier regard que vous avez attaché sur moi, ce jour où je me suis approchée de vous pendant que vous dessiniez cette vieille église,… depuis ce regard, je vous appartiens. Je n'ai aimé, je n'aimerai jamais que vous… Voulez-vous que je sois votre femme? J'en suis digne,… je vous l'atteste, je vous l'atteste devant ce ciel qui nous voit!

— Chère madame,… chère enfant,… votre bonté,… votre tendresse,… me troublent jusqu'au fond de l'âme!… De grâce, un peu de calme,… laissez-moi une lueur de raison!

— Ah! si votre coeur vous parle, écoutez-le, monsieur! Ce n'est pas avec la raison qu'il faut me juger!… Hélas! je le sens, vous doutez encore de moi, de mon passé… Oh Dieu! cette opinion du monde, que j'ai dédaignée, que j'ai foulée aux pieds, comme elle se venge! comme elle me tue!

— Mon, madame, vous vous trompez;… mais que pourrais-je vous offrir en échange de ce que vous voulez me sacrifier,… des habitudes, des goûts, des plaisirs de toute votre vie?

— Mais cette vie me fait horreur! Vous croyez que je la regretterais? Vous croyez qu'un jour je redeviendrais la femme que j'ai été,… la folle que vous avez connue?… Vous le croyez! Et comment vous empêcher de le croire? Pourtant, je sais bien que je ne vous donnerais jamais ce chagrin, ni aucun autre… Jamais! J'ai lu dans vos yeux un monde nouveau que j'ignorais, un monde plus digne, plus élevé, dont je n'avais jamais eu l'idée,… et hors duquel je ne puis plus vivre!… Ah! vous devez pourtant bien sentir que je vous dis la vérité!

— Oui, madame, vous me dites la vérité,… la vérité de l'heure présente,… d'une heure de fièvre et d'exaltation;… mais ce monde nouveau qui vous apparaît vaguement, ce monde idéal auquel vous voulez demander un refuge éternel contre quelques dégoûts passagers ne vous donnerait jamais ce qu'il semble vous promettre… La déception, le regret, le malheur, vous y attendent,… et ne vous y attendent pas seule. Je ne sais s'il existe un homme d'un assez noble esprit, d'une âme assez belle pour vous faire aimer l'existence nouvelle que vous rêvez, pour lui conserver dans la réalité le caractère presque divin que votre imagination lui prête; mais je sais que cette tâche,… qui serait si douce,… est au-dessus de moi; je serais un fou, — et je serais aussi un misérable si je l'acceptais.

— Est-ce votre détermination dernière? La réflexion n'y peut-elle rien changer?

— Rien.

— Adieu donc, monsieur… Ah! malheureuse que je suis!… Adieu!

Elle saisit ma main, qu'elle serra convulsivement, puis elle s'éloigna.

Quand elle eut disparu, je m'assis sur le banc où elle était assise. Là, mon pauvre Paul, toute force m'abandonna. Je cachai ma tête dans mes mains, et je pleurai comme un enfant. — Dieu merci, elle ne revint pas!

Je dus enfin rassembler tout mon courage pour reparaître un instant au bal. Aucun signe ne m'indiqua qu'on y eût remarqué mon absence ou qu'on l'eût interprétée d'une manière fâcheuse. Madame de Palme dansait, et laissait voir une gaieté qui tenait du délire. On passa bientôt dans la salle où le souper était servi, et je profitai du tumulte de ce moment pour me retirer.

Dès ce matin, j'ai demandé à madame de Malouet un entretien particulier. Il m'a semblé que je lui devais mon entière confidence. Elle l'a reçue avec une profonde tristesse, mais sans montrer de surprise.

— J'avais deviné, m'a-t-elle dit, quelque chose de semblable… Je n'ai pas dormi de la nuit. Je crois que vous avez fait le devoir d'un homme sage, — et d'un honnête homme. Oui, vous l'avez fait. Cependant, cela paraît bien dur! La vie du monde a cela de détestable qu'elle crée des caractères et des passions factices, des situations imprévues, des nuances insaisissables, qui compliquent étrangement la pratique du devoir et obscurcissent la voie droite, qui devrait toujours être simple et facile à reconnaître… Et maintenant, vous voulez partir, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— Soit; mais restez encore deux ou trois jours. Vous ôterez ainsi à votre départ l'apparence d'une fuite, qui, après ce qu'on a pu observer, aurait je ne sais quoi de ridicule et en même temps d'injurieux. C'est un sacrifice que je vous demande. Aujourd'hui, nous devons tous dîner chez madame de Breuilly: je me charge de vous excuser. De la sorte, cette journée du moins vous sera légère. Demain, nous ferons pour le mieux. Après-demain, vous partirez.

J'ai accepté cette convention. A bientôt donc, cher Paul… Que je me sens seul et abandonné! que j'ai besoin de serrer ta main ferme et loyale,… de t'entendre dire: "Tu as bien agi!"

10 octobre. Du Rozel.

Me voici rentré dans ma cellule, mon ami… Pourquoi l'ai-je quittée! Jamais homme n'a senti battre, entre ces froides murailles, un coeur plus troublé que mon misérable coeur! Ah! je ne veux pas maudire notre pauvre raison, notre sagesse, notre morale, notre philosophie humaines: n'est-ce pas ce qui nous reste encore de plus noble et de meilleur? Mais, Dieu du ciel! que c'est peu de chose! Quels guides suspects et quels faibles soutiens!

Ecoute un triste récit. — Hier, grâce à madame de Malouet, je restai seul au château tout le jour et toute la soirée. Je fus donc tranquille autant que je pouvais l'être. Vers minuit, j'entendis revenir les voitures, et bientôt après tout bruit cessa. Il était, je crois, trois heures du matin quand je fus tiré de l'espèce de torpeur fébrile qui me tient lieu de sommeil depuis quelques nuits, par le bruit très-rapproché d'une porte qu'on semblait ouvrir ou refermer dans la cour avec précaution. Je ne sais par quelle bizarre et soudaine liaison d'idées un incident si ordinaire attira mon attention et m'agita l'esprit. Je quittai brusquement le fauteuil dans lequel je m'étais assoupi, et je m'approchai d'une fenêtre: je vis distinctement un homme qui s'éloignait d'une allure discrète dans la direction de l'avenue. Il me fut facile de juger que la porte par laquelle il venait de sortir était celle qui donne accès dans l'aile du château contiguë à la bibliothèque. Cette partie de l'habitation contient plusieurs appartements consacrés aux hôtes de passage; je savais qu'ils étaient tous vides en ce moment, — à moins que madame de Palme, comme il arrivait souvent, n'eût pris pour la nuit le logement qui lui était toujours réservé dans ce pavillon.

Tu devines quelle étrange pensée me traversa le cerveau. Tantôt je la repoussais comme un épouvantable folie; tantôt, retrouvant, dans le champ d'une expérience déjà longue, des faits d'observation qui prêtaient de la vraisemblance à cette pensée, je l'accueillais avec une sorte d'ironie cynique, et j'aimais presque à l'admettre comme un dénoûment odieux mais décisif. — La première clarté de l'aube m'a surpris livré à ces angoisses mentales, évoquant mes souvenirs, examinant puérilement les circonstances les plus minutieuses qui pouvaient tendre à confirmer ou à détruire mes soupçons. J'ai dû enfin à l'excès de fatigue deux heures d'une accablement dont je suis sorti plus maître de ma raison. Je n'ai pu douter à mon réveil de l'apparition qui avait frappé mes yeux pendant la nuit; mais il m'a semblé que je l'avais interprétée avec une hâte folle, et que mon esprit malade lui avait attribué l'explication la moins vraisemblable. En supposant enfin que mes pires pressentiments dussent se trouver justifiés, j'avais lieu assurément de me sentir l'âme profondément attristée devant un témoignage si douloureux, si impudent, de la mobilité et de la perversité d'un coeur de femme; mais j'avais perdu tout droit de m'en montrer offensé: le plus vulgaire sentiment de dignité me faisait un devoir de l'indifférence, au moins apparente. S'il était possible qu'on eût cherché contre moi une vengeance à un tel prix, on n'en lirait pas du moins le succès sur mon visage. Quant à ma souffrance, je me disais, je me répétais que mon départ et mon éloignement lui enlèveraient bientôt ce qu'elle aurait de plus aigu et de plus insupportable.

Je suis descendu à dix heures et demie, comme de coutume. Madame de Palme était dans le salon: elle avait donc passé la nuit au château. Cependant, il m'a suffi de la voir pour perdre l'ombre même du soupçon. Elle causait d'un air tranquille au milieu d'un groupe. Elle m'a salué de son doux sourire habituel. Je me suis senti délivré d'un poids immense. J'échappais à un tourment d'une nature si pénible et si amère, que l'impression franche de ma douleur primitive, dégagée des honteuses complications dont j'avais pu la croire aggravée, me semblait presque aimable. Jamais mon coeur n'avait rendu à cette jeune femme un hommage plus tendre et plus ému. Je lui savais gré du fond de l'âme d'avoir rendu la pureté à ma blessure et à mon souvenir.

L'après-midi devait être consacrée à une promenade à cheval sur les bords de la mer. Dans l'effusion de coeur qui succédait aux anxiétés de la nuit, je me rendis très-volontiers aux instances de M. de Malouet, qui, s'appuyant de mon départ prochain, me pressait de l'accompagner à cette partie de plaisir. Notre cavalcade, recrutée, selon l'usage, de quelques jeunes gens des environs, sortait vers deux heures de la cour du château. Nous cheminions joyeusement depuis quelques minutes, et je n'étais pas le moins gai de la bande, quand madame de Palme est venue subitement se placer à côté de moi.

— Je vais commettre une lâcheté, a-t-elle dit; je m'étais pourtant bien promis,… mais j'étouffe!

Je l'ai regardée: l'expression égarée de ses traits et de ses yeux m'a soudain frappé d'effroi.

— Eh bien, a-t-elle repris d'une voix dont je n'oublierai jamais l'accent, vous l'avez voulu:… je suis une femme perdue!

Aussitôt elle a poussé son cheval et m'a quitté, me laissant atterré sous ce coup d'autant plus sensible que j'avais cessé de le craindre, et qu'il m'atteignait avec un raffinement que je n'avais pas même prévu. Il n'y avait eu, en effet, dans la voix de la malheureuse femme aucune trace d'insolente fanfaronnade: c'était la voix même du désespoir, un cri de douleur navrante et de timide reproche, — tout ce qui pouvait ajouter dans mon âme à la torture d'un amour souillé et brisé le désordre d'une pitié profonde et d'une conscience alarmée.

Quand j'ai eu la force de regarder autour de moi, je me suis étonné de mon aveuglement. Parmi les courtisans les plus assidus de madame de Palme figure un M. de Mauterne, dont l'éloignement pour moi, quoique contenu dans les limites du savoir-vivre m'a souvent paru revêtir une teinte presque hostile. M. de Mauterne est un homme de mon âge, grand, blond, d'une élégance plus robuste que distinguée, et d'une beauté régulière mais fade et empesée. Il a les talents du monde, beaucoup d'entreprises et nul esprit. Son air et sa conduite, dans le cours de cette fatale promenade, m'eussent appris dès le début, si j'avais eu l'idée de les observer, qu'il se croyait le droit de ne redouter désormais aucune rivalité près de madame de Palme. Il s'attribuait franchement le premier rôle dans toutes les scènes auxquelles elle se trouvait mêlée; il l'accablait de soins avec une mine importante et discrète; il affectait de lui parler à voix basse, et ne négligeait rien enfin pour initier le public au secret de sa faveur. A cet égard, il perdait ses peines: le monde, après avoir épuisé sa méchanceté sur des fautes imaginaires, semble jusqu'ici se refuser à l'évidence qui provoque vainement ses regards.

Pour moi, mon ami, il m'est difficile de te peindre le chaos d'émotions et de pensées qui se heurtaient et se confondaient en moi. Le sentiment qui me dominait peut-être avec le plus de violence, c'était celui de ma haine contre cet homme, d'un haine implacable, — d'une haine éternelle. J'étais, au reste, plus choqué, plus désolé que surpris du choix qu'on avait fait de lui; c'était le premier venu; on l'avait pris avec une sorte d'indifférence et de dédain, comme on ramasse une arme de suicide, lorsque le suicide est une fois résolu. — Quant à mes sentiments pour elle, tu les devines: nulle apparence de colère, une affreuse tristesse, une compassion attendrie, un remords vague, et par-dessus tout un regret passionné, furieux! Je savais enfin combien je l'avais aimée! Je comprenais à peine les raisons qui, deux jours auparavant, me semblaient si fortes, si impérieuses, et qui m'avaient paru établir entre elle et moi une barrière infranchissable. Tous ces obstacles du passé disparaissaient devant l'abîme présent, qui me semblait le seul réel, — le seul impossible à combler, le seul qui eût existé jamais! — Chose étrange! Je voyais clairement, aussi clairement qu'on voit le soleil, que l'impossible, l'irréparable était là, et je ne pouvais l'accepter,… je ne pouvais m'y résigner! Je voyais cette femme perdue pour moi aussi irrévocablement que si la tombe eût été fermée sur son cercueil, et je ne pouvais renoncer à elle!… Mon esprit s'égarait alors dans des projets, dans des résolutions insensées: je voulais chercher querelle à M. de Mauterne, le forcer à se battre sur l'heure… Je sentais que je l'aurais écrasé… Puis je voulais m'enfuir avec elle, l'épouser, la prendre avec sa honte après l'avoir refusée pure!… Oui, cette démence m'a tenté! Pour l'écarter de ma pensée, j'ai dû me répéter cent fois que le dégoût et le désespoir étaient les seuls fruits que pût porter jamais cette union d'une main flétrie et d'une main sanglante… Ah! Paul, que j'ai souffert!

Madame de Palme a montré, pendant toute la durée de la promenade, une surexcitation fiévreuse qui se trahissait surtout par de folles prouesses d'équitation. J'entendais par intervalles les éclats de sa gaieté exaltée qui résonnaient à mon oreille comme des plaintes déchirantes. Une seule fois encore, elle m'a adressé la parole en passant près de moi:

— Je vous fais horreur, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit.

J'ai secoué la tête et j'ai baissé les yeux sans lui répondre.

Nous sommes rentrés au château vers quatre heures. Je gagnais ma chambre, quand un tumulte confus de voix, de cris et de pas précipités sous le vestibule m'a glacé le coeur. Je suis redescendu à la hâte; on m'a dit que madame de Palme venait de tomber dans une violente crise nerveuse. On l'avait portée dans le salon. J'ai reconnu à travers la porte la voix douce et grave de madame de Malouet, à laquelle se mêlait je ne sais quel vagissement pareil à celui d'un enfant malade. — Je me suis enfui.

J'étais décidé à quitter sans retard ce lieu de malheur. Rien n'eût pu m'y retenir un instant de plus. Ta lettre, qu'on m'avais remise au retour, m'a servi à colorer d'un prétexte vraisemblable mon départ improvisé. On connaît ici l'amitié qui nous lie. J'ai dit que tu avais besoin de moi dans les vingt-quatre heures. J'avais eu soin, à toute occurrence, de faire venir depuis trois jours une voiture et des chevaux de la ville la plus proche. En quelques minutes, mes préparatifs ont été achevés; j'ai donné au cocher l'ordre de partir en avant et d'aller m'attendre à l'extrémité de l'avenue, pendant que je ferais mes adieux. — M. de Malouet m'a paru n'avoir aucun soupçon de la vérité: le bon vieillard s'est attendri en recevant mes remercîments, et m'a réellement témoigné une affection singulière et sans proportion avec la brève durée de nos relations. J'ai à peine eu moins à me louer de M. de Breuilly. Je me reproche la caricature que je t'ai donnée un jour pour le portrait de ce noble coeur.

Madame de Malouet a voulu m'accompagner dans l'avenue quelques pas plus loin que son mari; je sentais son bras trembler sous le mien, pendant qu'elle me chargeait de quelques commissions indifférentes pour Paris. Au moment où nous allions nous séparer et comme je serrais sa main avec effusion elle m'a retenu doucement.

— Eh bien, monsieur, m'a-t-elle dit d'une voix presque éteinte, Dieu n'a point béni notre sagesse!

— Madame, nos coeurs lui sont ouverts;… il a dû lire notre sincérité… Il voit ce que je souffre; d'ailleurs, j'espère humblement qu'il me pardonne.

— N'en doutez pas,… n'en doutez pas, a-t-elle repris d'un accent brisé. Mais elle! elle!… Ah! pauvre enfant!

— Ayez pitié d'elle, madame. Ne l'abandonnez pas. Adieu!

Je l'ai quittée à la hâte, et je suis parti; mais, au lieu de m'acheminer vers le bourg de ***, je me suis fait conduire sur la route de l'abbaye jusqu'au haut des collines; j'ai prié le cocher d'aller seul au bourg et de revenir me prendre demain de grand matin à la même place. Mon ami, je ne puis t'expliquer la tentation bizarre et irrésistible qui m'a pris de passer une dernière nuit dans cette solitude où j'ai été si tranquille, si heureux, et il y a si peu de temps, mon Dieu!

Me voici donc dans ma cellule. Qu'elle me paraît froide, sombre et triste! Le ciel aussi s'est mis en deuil. Depuis mon arrivée dans ce pays et malgré la saison, je n'avais vu que des jours et des nuits d'été. Ce soir, un glacial ouragan d'automne s'est déchaîné sur la vallée; le vent siffle dans les ruines et en arrache des fragments qui tombent lourdement sur le sol. Une pluie violente bat mes vitraux. Il me semble qu'il pleut des larmes!

Des larmes! j'en ai le coeur rempli,… et pas une ne veut monter jusqu'à mes yeux! — J'ai prié pourtant, j'ai prié Dieu longuement, — non pas, mon ami, ce Dieu insaisissable que nous poursuivons vainement au delà des étoiles et des mondes, mais le seul Dieu vraiment secourable aux affligés, le Dieu de mon enfance, — le Dieu de cette pauvre femme!

Ah! je ne veux plus songer qu'à mon retour près de toi. Après-demain, mon ami, et peut-être avant que cette lettre

. . . . . . . . . . . . .

Viens, Paul! Si tu peux quitter ta mère, viens, je t'en supplie, viens me soutenir. Dieu me frappe!

J'écrivais cette ligne interrompue, quand, au milieu des bruits confus de la tempête, mon oreille a cru saisir le son d'une voix, d'une plainte humaine. Je me suis jeté à ma fenêtre; je me suis penché au dehors pour percer les ténèbres, et j'ai entrevu sur le sol noir et inondé une forme vague, une sorte de paquet blanchâtre. En même temps, un gémissement plus distinct est monté jusqu'à moi. — Une lueur de la terrible vérité m'a traversé l'esprit comme une lame aiguë. — J'ai gagné dans la nuit la porte du moulin; près du seuil, j'ai vu un cheval abandonné; il portait une selle de femme. Je me suis précipité en courant vers l'autre face des ruines, et, dans le clos qui est situé sous la fenêtre de ma cellule et qui garde encore des traces de l'ancien cimetière des moines, j'ai trouvé l'infortunée. Elle était là, assise et comme écrasée sur une vieille dalle tumulaire, grelottant de tous ses membres sous les torrents d'eau glacée qu'un ciel impitoyable versait sans relâche sur sa légère toilette de fête. J'ai saisi ses deux mains, essayant de la relever.

— Ah! malheureuse enfant! qu'avez-vous fait? ah! malheureuse!

— Oui, bien malheureuse! a-t-elle murmuré d'une voix faible comme un souffle.

— Mais vous vous tuez!

— Tant mieux!… tant mieux!

— Vous ne pouvez rester là!… Venez!…

J'ai vu qu'elle était hors d'état de se soutenir.

— Ah! Dieu bon! Dieu puissant! que faire?… Qu'allez-vous devenir maintenant? Que voulez-vous de moi?…

Elle n'a pas répondu. Elle tremblait, et ses dents se heurtaient. Je l'ai enlevée dans mes bras et je l'ai emportée. On réfléchit vite dans de tels instants. Aucun moyen imaginable pour la faire sortir de cette vallée, où les voitures ne peuvent pénétrer. Rien n'était désormais possible pour sauver son honneur; il ne fallait plus songer qu'à la vie. J'ai gravi rapidement les degrés de ma cellule, et je l'ai déposée dans un fauteuil près du foyer, que j'ai rallumé à la hâte; puis j'ai réveillé mes hôtes. J'ai donné à la meunière une explication vague et confuse. Je ne sais ce qu'elle en a compris, mais c'est une femme, elle a eu pitié. Elle a rendu à madame de Palme les premiers soins. Son mari est parti aussitôt à cheval, portant à la marquise de Malouet ce billet de ma main:

"Madame,

"Elle est ici, mourante. Au nom du Dieu de miséricorde, je vous invoque, je vous conjure… Venez consoler, venez bénir celle qui ne peut plus attendre que de vous en ce monde des paroles de bonté et de pardon.

"Veuillez dire à madame de Pontbrian ce que vous jugerez nécessaire."

Elle me demandait. Je suis retourné près d'elle. Je l'ai trouvée encore assise devant le feu. Elle n'avait pas voulu se laisser mettre dans le lit qu'on lui avait préparé. En m'apercevant, — singulière préoccupation de femme! — sa première pensée a été pour le costume de paysanne contre lequel elle venait d'échanger ses vêtements imprégnés d'eau et souillés de boue.

Elle s'est mise à rire en me le montrant; mais son rire s'est tourné presque aussitôt en convulsions que j'ai eu de la peine à calmer.

Je m'étais placé près d'elle: elle ne pouvait se réchauffer; elle avait une horrible fièvre; ses yeux étincelaient. Je l'ai suppliée de consentir à prendre le repos complet qui convenait seul à son état.

— A quoi bon? m'a-t-elle dit. Je ne suis pas malade. Ce qui me tue, ce n'est pas la fièvre; ce n'est pas le froid, c'est la pensée qui me brûle là (elle se frappait le front); c'est la honte, — c'est votre mépris et votre haine, — bien mérités maintenant!

Mon coeur a éclaté, Paul; je lui ai dit tout, ma passion, mes regrets, mes remords! J'ai couvert de baisers ses mains tremblantes, son front glacé, ses cheveux humides… J'ai répandu dans sa pauvre âme brisée tout ce que l'âme d'un homme peut contenir de tendresse, de pitié, d'adoration! Elle a su que je l'aimais; elle n'a pu en douter!

Elle m'a écouté avec ravissement.

— C'est maintenant, m'a-t-elle dit, c'est maintenant qu'il ne faut pas me plaindre. Jamais je n'ai été si heureuse de ma vie. Je ne méritais pas cela… Je ne puis rien souhaiter de plus,… rien espérer de mieux;… je ne regretterai rien.

Elle s'est assoupie. Ses lèvres entr'ouvertes ont un sourire pur et paisible; mais elle est prise par intervalle de tressaillements terribles, et ses traits s'altèrent profondément.

Je la veille en t'écrivant.

Madame de Malouet vient d'arriver avec son mari. Je l'avais bien jugée! Sa voix et ses paroles ont été d'une mère. Elle avait eu soin d'amener son médecin. La malade est couchée dans un bon lit, entourée, aimée. Je suis plus tranquille, quoique un délire effrayant se soit déclaré à son réveil.

Madame de Pontbrian a refusé absolument de venir auprès de sa nièce. Elle aussi, je l'avais bien jugée, l'excellente chrétienne!

Je me suis fait le devoir de ne plus mettre le pied dans la cellule, que madame de Malouet ne quitte plus. La contenance de M. de Malouet m'épouvante, et cependant il m'assure que le médecin ne s'est pas encore prononcé.

_______________

Le médecin est sorti. J'ai pu lui parler.

— C'est, m'a-t-il dit, une fluxion de poitrine compliquée d'une fièvre cérébrale.

— Cela est bien grave, n'est-ce pas?

— Très-grave.

— Mais le danger est-il immédiat?

— Je vous le dirai ce soir. L'état est si violent, qu'il ne peut durer longtemps. Il faut que la crise s'atténue ou que la nature cède.

— Vous n'espérez rien, monsieur?

Il a regardé le ciel et s'est éloigné.

Je ne sais pas ce qui se passe en moi, mon ami… Tous ces coups se succèdent si vite! C'est la foudre.

Cinq heures du soir.

On a mandé à la hâte le prêtre que j'ai souvent rencontré au château. C'est un ami de madame de Malouet, un vieillard simple et plein de charité. Il est sorti un instant de cette chambre funeste; je n'ai osé l'interroger. J'ignore ce qui se passe. Je redoute de l'apprendre, et cependant mon oreille recueille avidement les moindres bruits, les sons les plus insignifiants: une porte qui se ferme, un pas plus rapide dans l'escalier, me frappent de terreur.

Pourtant… si vite! C'est impossible!

________

Paul! mon ami,… mon frère! Où es-tu?… Tout est fini!

Il y a une heure, j'ai vu descendre le médecin et le prêtre.M. de Malouet les suivait.

— Montez, m'a-t-il dit. Allons! du courage, monsieur. Soyez homme.

Je suis entré dans la cellule: madame de Malouet y était demeurée seule; elle était à genoux près du lit, et m'a fait signe de m'approcher.

J'ai regardé celle qui allait cesser de souffrir. Quelques heures avaient suffi pour empreindre tous les ravages de la mort sur ce visage charmant; mais la vie et la pensée rayonnaient encore dans ses yeux: elle m'a reconnu aussitôt.

— Monsieur,… m'a-t-elle dit.

Puis, se reprenant après une pause:

— George, je vous ai bien aimé. Pardonnez-moi d'avoir empoisonné votre vie de ce triste souvenir!

Je suis tombé sur mes genoux; j'ai voulu parler, je ne le pouvais pas; mes larmes coulaient brûlantes sur sa main déjà inerte et froide comme un marbre.

— Et vous aussi, madame, a-t-elle repris, pardonnez-moi la peine,… le mal que je vous fais!

— Mon enfant! a dit la vieille dame, je vous bénis du fond du coeur.

Puis il y a eu un silence, au milieu duquel j'ai entendu tout à coup un soupir profond et brisé… Ah! ce soupir suprême, ce dernier sanglot d'une mortelle douleur, Dieu aussi l'a entendu, il l'a recueilli!

Il l'a entendu!… il entend aussi ma prière ardente, éplorée!… il faut que je le croie, mon ami. Oui, pour ne pas céder en ce moment à quelques tentation de désespoir, il faut que je croie fermement à un Dieu qui nous aime, qui voit d'un oeil attendri les déchirements de nos faibles coeurs,… qui daignera un jour de sa main paternelle refaire les noeuds brisés par la cruelle mort!… Ah! devant la dépouille inanimée d'un être adoré, quel coeur assez desséché, quel cerveau assez flétri par le doute pour ne pas repousser à jamais l'odieuse pensée que ces mots sacrés: Dieu, justice, amour, immortalité, ne sont que de vaines syllabes qui n'ont point de sens!

Adieu, Paul. Tu sais ce qui me reste à faire. Si tu peux venir, je t'attends; sinon, mon ami, attends-moi. Adieu.

Château de Malouet, 20 octobre.

Monsieur, c'est pour moi un devoir aussi impérieux que pénible de vous retracer les faits qui ont amené le malheur suprême dont une voie plus prompte vous a porté la nouvelle avec tous les ménagements qui nous ont été permis, malheur qui achève d'accabler nos âmes, déjà si cruellement éprouvées. Vous le savez, monsieur, quelques semaines, quelques jours nous avaient suffi, à madame de Malouet et à moi, pour connaître, pour apprécier votre ami, pour lui vouer une éternelle affection, qui devait se changer trop tôt en un éternel regret.

Je en vous parlerai point, monsieur, des tristes circonstances qui ont précédé cette dernière catastrophe. Vous n'ignorez, je le sais, aucun trait de la fatale passion qu'avaient inspirée à une malheureuse jeune femme les mérites et les qualités que nous sommes réduits à pleurer aujourd'hui. Je ne vous dirai rien des scènes de deuil qui ont suivi la mort de madame de Palme. Un autre deuil les recouvre déjà dans notre souvenir.

La conduite de M. George durant ces tristes journées, la sensibilité profonde et en même temps l'élévation morale dont il ne cessa de nous donner le spectacle, avaient achevé de lui gagner nos coeurs. J'aurais voulu vous le renvoyer aussitôt, monsieur; je voulais l'éloigner de ce lieu désolé, je voulais le conduire moi-même dans vos bras, puisqu'une préoccupation douloureuse vous retenait à Paris; mais il s'était imposé le devoir de ne pas abandonner si promptement ce qui restait de l'infortunée.

Nous l'avions recueilli près de nous; nous l'entourions de nos soins. Il ne sortait du château que pour faire chaque jour à deux pas un pieux pèlerinage. Sa santé cependant s'altérait visiblement. Avant-hier, dans la matinée, madame de Malouet le pressa de nous accompagner, M. de Breuilly et moi, dans une promenade à cheval. Il y consentit, quoique avec peine. Nous partîmes. Chemin faisant, il se prêta de tout son courage aux efforts que nous tentions pour l'engager dans notre entretien, et le tirer de son accablement. Je le vis sourire pour la première fois depuis bien des heures, et je commençais à espérer que le temps, la force d'âme, les soins de l'amitié pourraient rendre un peu de calme à son souvenir, quand, au détour de la route, un hasard déplorable nous mit face à face avec M. de Mauterne.

Ce jeune homme était à cheval: deux amis et deux dames l'accompagnaient. Nous suivions le même direction de promenade; mais son allure était plus rapide que la nôtre: il nous dépassa en nous saluant, et je ne remarquai pour moi dans son air rien qui pût attirer l'attention. Je fus donc fort surpris d'entendre M. de Breuilly, l'instant d'après, murmurer entre ses dents:

— Ceci est une infâme lâcheté!

M. George, qui, au moment de la rencontre, avait pâli et détourné légèrement la tête, regarda vivement M. de Breuilly:

— Quoi donc, monsieur? de quoi parlez-vous?

— De l'insolence de ce fat!

J'interpellai M. de Breuilly avec force, lui reprochant sa manie querelleuse, et affirmant qu'il n'y avait eu trace de provocation ni dans l'attitude ni sur les traits de M. de Mauterne, lorsqu'il avait passé près de nous.

— Allons, mon ami, reprit M. de Breuilly, vous avez fermé les yeux — ou vous avez dû voir, comme je l'ai vu, que le misérable a ricané en regardant monsieur! Je ne sais pas pourquoi vous voulez que monsieur supporte une insulte que ni vous ni moi ne supporterions!

Cette malheureuse phrase n'était pas achevée, que M. George avait mis son cheval au galop.

— Es-tu fou? dis-je à Breuilly, qui essayait de me retenir, — et que signifie cette invention-là?

— Mon ami, me répondit-il, il fallait distraire cet enfant à tout prix.

Je haussai les épaules, je me dégageai, et je m'élançai sur les pas de M. George; mais, étant mieux monté que moi, il avait pris une avance considérable. J'étais encore à une centaine de pas, quand il joignit M. de Mauterne, qui s'était arrêté en l'entendant venir. Il me sembla qu'ils échangeaient quelques paroles, et je vis presque aussitôt la cravache de M. George fouetter à plusieurs reprises et avec une sorte d'acharnement le visage de M. de Mauterne. Nous arrivâmes seulement à temps, M. de Breuilly et moi, pour empêcher que cette scène ne prît un odieux caractère.

Une rencontre étant malheureusement devenue inévitable entre ces deux messieurs, nous dûmes emmener avec nous les deux amis qui accompagnaient Mauterne, MM. de Quiroy et Astley, ce dernier Anglais. M. George nous précéda au château. Le choix des armes appartenait, sans aucun doute possible, à notre adversaire. Cependant, ayant remarqué que ses deux témoins semblaient hésiter, avec une sorte d'indifférence ou de circonspection, entre l'épée et le pistolet, je pensai que nous pourrions, avec un peu d'adresse, faire pencher leur décision dans le sens qui nous serait le moins défavorable. Nous prîmes donc préalablement, M. de Breuilly et moi, l'avis de M. George. Il se prononça immédiatement pour l'épée.

— Mais, lui fit observer M. de Breuilly, vous tirez fort bien le pistolet: je vous au vu à l'oeuvre. Etes-vous sûr d'être plus habile à l'épée? Ne vous y trompez pour Dieu pas, ceci est un combat à mort!

— J'en suis convaincu, répondit-il en souriant; mais je tiens beaucoup à l'épée, autant que cela sera possible.

Sur l'expression d'un désir si formel, nous ne pouvions que nous croire heureux d'obtenir le choix de cette arme. Il fut effectivement résolu, et la rencontre fixée au lendemain neuf heures.

Pendant le reste de la journée, M. George montra une liberté d'esprit et même par intervalles une gaieté dont nous fûmes tout surpris, et que madame de Malouet en particulier ne savait comment s'expliquer. Ma pauvre femme ignorait, bien entendu, ces derniers événements.

A dix heures, il se retira, et je vis encore de la lumière chez lui deux heures plus tard. Poussé par ma vive affection et par je ne sais quelle inquiétude vague dont j'étais poursuivi, j'entrai vers minuit dans sa chambre; je le trouvai fort tranquille: il venait d'écrire et apposait son cachet sur quelques enveloppes.

— Voilà! me dit-il en me mettant ces papiers dans la main. A présent, le plus fort est fait, ajouta-t-il, et je vais dormir comme un bienheureux.

Je crus devoir lui donner encore quelques conseils techniques sur le jeu de l'arme dont il devait bientôt se servir. Il m'écouta avec distraction; puis, avançant son bras tout à coup :

— Voyez mon pouls, dit-il.

Je lui obéis, et je m'assurai que son calme et son animation n'avaient rien d'affecté ni de fébrile.

— Avec cela, reprit-il, on n'est tué que quand on le veut bien. Bonsoir, cher monsieur.

Je l'embrassai et je le quittai.

Hier, à huit heures et demie, nous étions rendus, M. George, M. de Breuilly et moi, dans un chemin écarté, situé à égale distance de Malouet et de Mauterne, et qui avait été désigné pour lieu du duel. Notre adversaire arriva presque aussitôt, accompagné de MM. de Quiroy et Astley. Le caractère de l'insulte n'admettait aucune tentative de conciliation. On dut procéder immédiatement au combat.

A peine M. George s'était-il mis en garde, que nous ne pûmes douter de sa complète inexpérience au maniement de l'épée. M. de Breuilly me jeta un regard de stupeur. Toutefois, quand les lames se furent croisées, il y eut une apparence de combat et de défense: mais, dès la troisième passe, M. George tomba, la poitrine traversée.

Je me précipitai sur lui: la mort le prenait déjà. Cependant, il me serra faiblement la main, sourit encore, puis m'exprima d'un dernier souffle sa dernière pensée, qui fut pour vous, monsieur:

— Dites à Paul que je l'aime, que je lui défends la vengeance, que je meurs… heureux.

Il expira.

Je n'ajouterai rien, monsieur, à ce récit. Il n'a été que trop long, il m'a coûté beaucoup; mais je vous devais ce compte fidèle et douloureux. J'ai dû croire en outre que votre amitié voudrait suivre jusqu'au dernier instant cette existence qui vous fut si chère, et à si juste titre. Maintenant, vous savez tout, vous avez tout compris, même son silence.

Il repose près d'elle. Vous viendrez sans doute, monsieur. Nous vous attendons. Nous pleurerons avec vous ces deux êtres bien-aimés, tous deux bons et charmants, foudroyés tous deux par la passion, et saisis par la mort avec une rapidité poignante au milieu des plus douces fêtes de la vie.

erreurs typographiques corrigées silencieusement:

Chapitre 1: =son imaginative= remplacé par =ton imaginative=

Chapitre 1: =te peint= remplacé par =se peint=

Chapitre 1: =se paraît= remplacé par =se parait=

Chapitre 5: =— Au même instant= remplacé par =Au même instant=

Chapitre 6: =— Telle fut la réponse= remplacé par =Telle fut la réponse=

Chapitre 6: =Avant-hier;= remplacé par =Avant-hier,=

Chapitre 6: =pardon!.. Vous= remplacé par =pardon!… Vous=

Chapitre 6: =Elle l'accueillera= remplacé par =— Elle l'accueillera=

Chapitre 6: =faire ici;..= remplacé par =faire ici;…=

Chapitre 7: =mondaine. Ellle= remplacé par =mondaine. Elle=

Chapitre 7: =pareille chose?..= remplacé par =pareille chose?…=

Chapitre 7: =comme je le voudrai,= remplacé par =comme je le voudrai.=

Chapitre 7: =de l'âme!..= remplacé par =de l'âme!…=

Chapitre 7: =A Bientôt donc= remplacé par =A bientôt donc=

Chapitre 8: =vraissemblance= remplacé par =vraisemblance=

Chapitre 9: =ne prit un= remplacé par =ne prît un=

Chapitre 9: =Mais lui fit observer= remplacé par =Mais, lui fit observer=

Chapitre 9: =— Sur l'expression= remplacé par =Sur l'expression=

Chapitre 9: =Je me précipitait= remplacé par =Je me précipitai=


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