ΑΡΤΕΜ… ΙΕΡ…
ΑΡΤΕΜ… ΙΕΡ…
Ève venait de me rejoindre auprès de la balustrade de la terrasse. C’était au matin de notre dernier jour de Castelcourrilh.
Nous nous assîmes auprès d’une immense urne de grès, déjà dépourvue de son arbuste ou de sa plante. Un clair soleil inondait le sable où se profilaient en bleu cru nos ombres confondues ; un gros orage avait grondé et crevé dans la nuit. Maintenant tombait du ciel lavé une lumière fraîche, neuve, sous laquelle les feuilles périssables des bois et les rochers éternels étincelaient également, en brun ou en roux, en blanc ou en gris.
Ève bavardait gaiement, un bras autour de mon cou. Je sentais son haleine effleurer mon visage, aussi pure que les brises de cette belle matinée. Elle bavardait… bavardait sur un ton que je ne lui connaissais pas, qui semblait vouloir se mettre en harmonie avec la jeune couleur du temps : les yeux mi-clos ou détournés de son visage, j’aurais pu croire avoir auprès de moi non plus la vierge orgueilleuse, mais une très petite fille qui rêve de trouver le bonheur dans une définitive soumission.
Je ne sais si, dans cet instant, je l’en chéris moins ou davantage. Je ne voyais clairement en moi-même que l’ennui de ne pas retrouver celle que j’aimais ; ne m’avait-elle pas plu indomptée, farouche, presque brutale ? Pourquoi faut-il qu’à chaque seconde les amants voient se modifier l’image qu’ils pensaient vénérer telle quelle à jamais, sur le maître-autel de l’intérieur sanctuaire ? Mais elle-même devait éprouver une impression analogue.
— Qu’as-tu donc ce matin ? me demanda-t-elle… Je ne te reconnais plus.
Je fis mentalement mon acte de contrition amoureuse. Puis, modestement, pour me consoler de divers regrets, j’exposai celui de mes vœux multiples et capricieux qui me semblait le plus naturel et le plus mondainement réalisable :
— Je voudrais t’épouser bientôt… Car, maintenant, la fête de nos fiançailles est finie. Paris m’attend… Ce n’est pas drôle.
— Ce n’est pas drôle, concéda-t-elle. Mais est-ce bien pour cela seulement que tu es triste ? Avoue que tu m’en veux un peu, à cause de cette scène d’hier soir ?
— Je te jure que non.
— Tu as tort, puisque je m’en veux moi-même… C’était bête… bête !… Je n’en reviens pas d’y être mêlée… Je ne sais à quel sentiment j’ai obéi… Car enfin, je n’ai aucun droit sur toi, encore… Si j’étais venue là pour tuer cette fille, cette ennemie, c’eût été compréhensible, excusable ; mais non… et, la preuve, c’est qu’elle a eu son front au bout de mon revolver et que je n’ai pas tiré… Pourquoi suis-je venue ?
Elle dit encore :
— Me pardonnes-tu ?
— Ma chérie, je t’en prie…
Elle fondit en larmes :
— Tu as bien tuél’autre, toi… ou tout comme. Mais il y a pire : non seulement je m’en veux, mais j’ai honte de moi ; je t’ai dit, hier, moi qui ne mens jamais, que tu pouvais bien user de tes droits sur ta vilaine… que cela m’était indifférent ?… Eh bien, cette nuit… — tu étais avec elle, parbleu !… — j’ai compris que j’avais menti en parlant de la sorte, que je souffrais comme une sotte… Ah ! si elle avait été en face de mon revolver alors, si elle s’y trouvait en ce moment même…
— Oh ! Ève, est-ce vraiment la peine d’aller jusque-là ? dis-je en essayant de sourire…
Malgré moi, je lançai aussitôt tout autour de nous des regards furtifs, comme si j’avais craint qu’en ces lieux où les murs avaient des oreilles, — mon père ne l’affirmait-il pas lui-même ? — quelqu’un eût entendu les propos que nous venions de tenir. Mais non, la matinée était toute de calme, de sécurité, de lumière. La paix de la saison déclinante semblait contenir autant d’espoirs faciles qu’un très jeune cœur. Les petits, habillés et bouchonnés par mémé Zanoun, apparurent, vinrent se faire cajoler par Ève, taquiner par moi. Puis des rondes se formèrent, et d’autres couplets de la chanson de Clarecrose s’envolèrent, ailés et hésitants comme au printemps les nouveaux oiselets, sous le ciel qui semblait écouter le chœur puéril avec une infinie sollicitude :
C’étaient les Dames du Bonheur.Elles avaient des yeux couleurD’azur ou d’eau vive, — doux cœurBeau corps et clair visage ! —Des hommes ingrats et méchants,Sourds à leurs pleurs comme à leurs chants,Les chassèrent loin de nos champsPar malice et par rage.Toute leur race s’exila.Beau temps, depuis lors, s’écoula…Sont-elles mortes pour cela ?Je n’en crois pas grand’chose.Elles sont près d’ici, tout près.O cœur gentil, cœur qui leur plais,Va les rejoindre en leur palaisAu fond de Clarecrose !
C’étaient les Dames du Bonheur.Elles avaient des yeux couleurD’azur ou d’eau vive, — doux cœurBeau corps et clair visage ! —Des hommes ingrats et méchants,Sourds à leurs pleurs comme à leurs chants,Les chassèrent loin de nos champsPar malice et par rage.Toute leur race s’exila.Beau temps, depuis lors, s’écoula…Sont-elles mortes pour cela ?Je n’en crois pas grand’chose.Elles sont près d’ici, tout près.O cœur gentil, cœur qui leur plais,Va les rejoindre en leur palaisAu fond de Clarecrose !
C’étaient les Dames du Bonheur.
Elles avaient des yeux couleur
D’azur ou d’eau vive, — doux cœur
Beau corps et clair visage ! —
Des hommes ingrats et méchants,
Sourds à leurs pleurs comme à leurs chants,
Les chassèrent loin de nos champs
Par malice et par rage.
Toute leur race s’exila.
Beau temps, depuis lors, s’écoula…
Sont-elles mortes pour cela ?
Je n’en crois pas grand’chose.
Elles sont près d’ici, tout près.
O cœur gentil, cœur qui leur plais,
Va les rejoindre en leur palais
Au fond de Clarecrose !
Autant l’air était limpide, quand s’y mêlaient ces voix dignes de lui, autant je ne sais quoi d’inquiétant et de trouble altérait mon bonheur qui tantôt me paraissait trop compliqué, tantôt trop facile.
Un des gamins revint vers nous, la ronde achevée ; il était tout rose, tout essoufflé et ravi.
Il grimpa sur les genoux d’Ève et m’expliqua :
— Toi, je ne t’embrasse pas, parce que tu as l’air trop méchant, aujourd’hui.
Je demandai à Ève :
— Est-ce vrai ?
— Bien sûr, il a raison, ce gosse !… Qui es-tu, toi ?
Le petit, qui pensait déjà à rejoindre ses camarades partis ailleurs pour d’autres jeux, dit gentiment, déjà lointain :
— Je suis ton ami…
— Tu es un amour !
Et Ève l’embrassait comme jamais — me semblait-il — elle ne m’embrasserait moi-même, avec une ferveur extasiée, avec des yeux devenus si miraculeusement clairs que je n’en ai jamais vu de tels qu’à des mourants et à un fou.
Il s’échappa. Alors Ève parut brusquement se souvenir de ma présence ; privée des bras enfantins, elle se pencha de nouveau vers moi et murmura, aussi légèrement et librement que s’il eût été question d’une fleur à cueillir, — que dis-je ! — d’un bouquet à acheter :
— Comme cela sera bon d’embrasser ainsi le premier des nôtres !
Le soleil montait et du sol humide, à présent trop chauffé, s’exhalait un parfum mol et moite de serre. Nous nous réfugiâmes dans un salon du château où personne n’entrait plus que par hasard. Certains l’appelaient le musée des antiques, parce qu’on y avait relégué des meubles hors d’usage : moi, je chérissais cette pièce à cause de sa fraîcheur et de son abandon, à cause aussi d’un marronnier minuscule mais bien original qui, par je ne sais quel miracle, depuis quelques années, avait trouvé le moyen de végéter entreréetmi, vers le milieu du clavier d’un piano défoncé, après avoir disjoint les touches…
— Reste près de moi, tout près, dis-je à ma fiancée avec une fougue, presque avec une gaîté que je ne m’étais jamais connues auprès d’aucune autre femme… Oh ! tu as froid !… C’est vrai que nous venons de quitter le soleil…
Elle répondit, toute pressée contre moi :
— Tu m’embêtes ; je ferme les yeux ; je suis heureuse.
Les damnés gosses, dans leurs rondes, repassèrent sous les fenêtres du salon abandonné. « Au fond de Clarecrose !… Au fond de Clarecrose !… » Et nous les entendions s’esclaffer de rire, en se laissant tomber sur le derrière ou en sebourdissantdans le sable quand ils en étaient au refrain…
Ève ne m’eût-elle pas posé de question que ce mot « Clarecrose », m’aurait paru inquiétant, tout au moins agaçant. Que la vie devient donc parfois difficile, quand elle et le rêve viennent ensemble au-devant de quelqu’un en se regardant d’un air hostile ! Mais Ève me repoussa, boudeuse comme pour rire :
— A propos, qu’aviez-vous donc, Noëlia et toi, à vous raconter, hier soir, je ne sais quelles histoires à propos de Clarecrose… toujours de Clarecrose ?
Il fallait devenir insolent ou stupidement simuler la démence. Je préférai me lever du divan à moitié crevé où nous étions assis, et, d’un ton qui devait ressembler à celui dont j’avais usé avec l’autre fiancé de ma fiancée, sur la rive du Lot, je dis rageusement, sourdement, quelques phrases comme :
— Ne me parle plus de cela. Nous partons demain, nous ne reviendrons peut-être jamais ici…
Le visage d’Ève s’illumina ; je ne sentis plus sa jalousie dressée en face de mon bonheur prochain comme une défense néfaste, capable de décourager de plus dignes et de plus forts que moi.
— Je te fais toute confiance, dit-elle heureusement, puisque tu as compris toi-même qu’il valait mieux ne plus jamais revenir… plus jamais !
— Plus jamais, répétai-je, convaincu : oui… ça vaudra mieux, en effet.
— Alors, voici ce quetu vas me permettreô mon seigneur,de t’ordonner… A quelle heureLUIfais-tu tes adieux ?
— Elle m’attend chez elle, sur la fin de l’après-midi, avouai-je très simplement… Mais j’aimerais mieux n’y pas aller…
— Tu dis cela par politesse pour moi ?
Je le disais par politesse, mais aussi pour je ne sais quelles autres raisons qui ne m’apparaissaient pas clairement… Sentiments divers, confus qu’en pareil cas il est plus facile d’exprimer en bloc et rapidement par un sourire lassé, un peu fat…
— Serais-tu réellement jalouse, Ève ?
— Oui, à la tuer.
— Alors, nous sommes d’accord : je n’irai pas.
Elle redevint l’image violente et guerrière que je chérissais au meilleur de moi-même :
— Tu ne me comprends décidément pas ! Si je veux que tu la revoies, moi ? Et non seulement je le veux, mais je l’exige. As-tu de l’argent ?
Je ne saisissais pas encore. Je dis : « Bien sûr ! » et tirai machinalement ma bourse…
Ève compta ce que je possédais ; puis, avec gravité :
— Ce n’est pas assez. J’ai pensé à tout. Tiens…
Elle me tendait une enveloppe ; elle paraissait toute prête à s’impatienter…
— Qu’est-ce que tu attends ? Prends !… Puisque je te dis que ce n’est pas assez ! Car elle est jolie, mieux que jolie, même… Et cela, ça se paie !… J’ai emprunté ces sous à M. de Quintecrabe. Il a bien ri quand je lui ai raconté pourquoi… Oh ! quelle figure tu fais !
Je pensais qu’on ne paie pas avec de l’or les promenades à Clarecrose. Mais il me fallut bien me contenter de répondre :
— Je ne crois pas qu’elle ait agi par intérêt…
Alors, elle, sèchement :
— Admets que ce soit pour ma satisfaction personnelle et que tu ne veuilles rien lui devoir… Allons, dis-moi : à tout à l’heure… Et va lui dire adieu.
Sa voix avait frémi un peu, à peine. Elle parvint à dire gaiement :
— La journée ne va pas être drôle pour moi… Oh ! certes, je ne suis pas jalouse… quoique j’aie bêtement souffert de jalousie, cette nuit, et que je souffre encore en me rappelant le ton sur lequel, à l’orée de la garenne, tu lui criais que tu l’aimais, hier… Mais oui… tu mentais… j’en suis sûre ! Aide-moi à attendre demain… Que lui diras-tu, quand tu entreras dans sa maison de Vilhane ?
— Ève, suppliai-je, tu vas être cause que je n’irai pas… Tu iras, si tu le veux, toi-même…
— Non. Je la tuerais.
— Alors…
— C’est vrai, je suis folle… Va, mon chéri !
Je me penchai vers elle, et nouai mes poignets derrière sa taille :
— Il n’y a que toi dans la vie… que toi !…
— Et ailleurs ?
Que répondre ? Je resserrai mon étreinte ; mes baisers, ivres de ses larmes, s’égaraient, délaissaient son visage pour sa nuque ou pour la naissance de sa gorge qu’une mince blouse de linon laissait nues… Elle me rendait à présent, et pour la première fois, me semblait-il, baisers pour baisers, caresse pour caresse.
— Que toi dans la vie, murmurais-je toujours…
Elle appuya ses mains fines et fortes contre mes épaules, n’écartant son visage de mon visage que pour tenter de me regarder jusqu’à l’âme ; et alors, de la voix que je chérissais, de la voix à la fois autoritaire et tendre :
— C’est juré ? C’est juré ? Je veux que tu me le jures.
Je jurai.
— Il n’y a que toi… que toi dans la vie. Et ce n’est pas assez dire : tu es toute ma vie…
Elle eut un geste spontané et qui m’émerveille encore, aujourd’hui, quand je le rappelle au plus clair de ma mémoire. M’échappant comme une eau qu’on n’essaie même pas de tenir dans sa paume, elle courut vers la croisée, l’ouvrit grande, poussa brusquement les volets. Et le soleil entra à flots, parmi des remous de poussières qu’il semblait bousculer et diriger à sa guise en vainqueur.
— Tu ne pouvais pas me faire de plus précieux compliment, dit Ève : la vie est belle… A ce soir !
Je me dirigeais déjà vers la porte après avoir tendrement, mais peut-être trop respectueusement à son gré, pris congé d’Ève, quand elle me rattrapa par la manche. Une exaltation que je ne lui connaissais pas encore avivait son teint mat et l’éclat de ses yeux bruns ; elle supplia :
— Une seconde encore… Oh ! j’ai peur, tout à coup… Pourquoi ai-je peur ?
— Je t’assure, lui dis-je, qu’il vaudrait mieux pour nous me dispenser de cette visite, là-bas… Te voici toute nerveuse… Il serait si simple de…
— Tu ne me comprends pas, s’écria-t-elle en frappant du pied… J’ai peur, j’ai peur, et voilà tout !… Mais toi-même… Oh ! tu es tout blanc… regarde-toi !
C’était bien la peur, en effet, une peur pareille à celle que nos ancêtres avaient connue aux mêmes lieux et qui semblait revenir vers nous du fond des âges héroïques et farouches ; la peur en plein jour et en plein amour, la peur que rien ne justifie ou n’excuse : un voile noir qui tombe entre les choses et les victimes, un invisible poing qui se crispe autour des gorges de celles-ci ; le comble, c’est qu’alors on essaie de rire… Notre rire sonna presque aussi faux que les cordes du vieux piano sur les touches duquel je m’étais par mégarde appuyé, en reculant devant je ne sais quoi.
Ève me dit :
— Va-t-en. Nous sommes stupides. Je vais me mettre sous la protection de la Vierge, dans ma chambre. Ne te moque pas : hier, j’ai eu aussi quelques pensées noires ; alors, je suis allée chercher la petite statue, dans la chapelle ; je lai installée à mon chevet… et j’ai été heureuse comme quand on s’éveille d’un vilain rêve, tout de suite… Maintenant, écoute… écoute-moi… je veux que, ce soir…
Elle cacha sa figure contre mon épaule :
— Tu me comprends ?… Enfin, je veux être ta femme… oui, dès ce soir… ta femme. Je ne sais pas de quoi j’ai peur, mais, ce dont je suis sûre, c’est que je n’aurai plus jamais peur, ensuite, plus jamais… Aussi, — c’est un grand serment que je fais ! — je jure d’être à toi avant de quitter Castelcourrilh…
Elle ajouta, avec un rire un peu nerveux :
— Comme cela, toi, tu ne seras plus qu’à moi toute seule !… Et, tu sais, si papa s’avise de venir voir chez moi… chez nous, ce qui se passe… (Cette fois, enfin, son rire sonna franchement…) c’est moi, tu entends, qui lui botterai le derrière !
Je la revis dès mon retour de Vilhane ; elle me guettait à l’endroit où le petit chemin débouche dans le parc, et son visage exprimait une telle anxiété, un tel bouleversement moral que j’en conçus quelque honte pour elle. Comment ne pas la soupçonner en pareille circonstance d’être le jouet d’une assez vaine jalousie ? Je lui en voulus un peu de se montrer si faible ; sa généreuse énergie m’avait plu autant que sa beauté, et je redoutai même, quelques secondes, de lui faire l’offense d’une désillusion sincèrement éprouvée.
— Alors, comment cela s’est-il passé ?
Mais tout s’était passé très bien ! Que pouvais-je répondre d’autre ? Ma situation se compliquait assez douloureusement ; quels sentiments d’ailleurs plus vexants à élucider que ceux qui s’agitaient en moi durant ces instants cardinaux de mon existence ? En dépit de mon âge et de la fatuité où il se complaît assez volontiers, la duplicité de mes bonnes fortunes se présentait à moi comme un procès difficile à débattre… Où Noëlia et Ève ne voyaient sans doute que jeu de rivales, je me sentais juge, et mon jugement n’aboutissait qu’à me persuader de l’inutilité néfaste de leur haine mutuelle, — néfaste puisqu’elle diminuait en moi ce qui me les rendait précieuses l’une et l’autre, la clarté triomphante de celle-ci et la flamme voilée mais non moins puissante de celle-là.
Avenir et passé, réalité et rêve. Pourquoi est-il des âmes incapables de choisir entre la mollesse et la vertu ou inégales à supporter ces deux biens, qui ne sont pas d’ailleurs toujours là où certains principes, — vieux serviteurs aveugles et sourds, — nous conseillent de les chercher ? Quelles raisons avaient de se haïr la future mère de mes enfants et mon hôtesse de Clarecrose ?… Mais pouvais-je expliquer cela à des femmes, tandis que j’apportais mes plus grands soins à n’en pas discuter avec moi-même, par paresse ou incapacité ?
Tout s’était bien passé, ai-je dit. Noëlia m’avait reçu dans la chambre hâtivement aménagée où elle dormait durant le jour, sous la garde d’une servante étrangère, d’une vieille espagnole nommée Amparo qu’elle avait ramassée à Bordeaux quelques mois auparavant. Elle avait tendu les murs de voiles persans, jeté çà et là sur des divans et des fauteuils d’osier des coussins baroques. Un chat gris et fort beau, que mon entrée parut dégoûter, hérissa ses poils, jura, cracha quand je parus et disparut sous un meuble… Les reliefs d’un déjeuner sommaire et fantaisiste traînaient sur un guéridon : des raisins, des nèfles, des bonbons, du champagne… J’avais fréquenté déjà assez de petites courtisanes pour ne m’étonner en rien de tout ceci, de la part d’une de leurs pareilles venue par ennui ou par caprice s’enterrer un temps dans un coin perdu de son pays natal.
La vieille me salua de plusieurs révérences cocasses, prononça dans son langage quelques compliments qui avaient comme un son d’injures, puis s’évanouit à peu près de la même façon que le chat gris. Je l’eusse, en vérité, cherchée, elle aussi, sous les meubles, si je n’avais peu après entendu devant la porte où elle était allée prendre le soleil et la garde, sa voix grinçante comme une girouette fredonner la chanson castillane à la gloire de je ne sais quel « chulo » qui chipa la chemise d’une certaine Lola…
Sur le lit défait, Noëlia reposait, les cheveux épars, nue ; un rayon de soleil, qui s’insinuait par l’entrebaillement des volets appuyait sur elle, en diagonale, une mince ligne, — une longue phosphorescence fauve à l’aisselle, rose à l’orteil. Je m’approchai doucement ; quand elle ouvrit les yeux, je m’aperçus qu’en dormant elle avait pleuré.
— Je t’avais vu venir le long du couloir, me dit-elle… Je souffrais, je rageais… Je n’étais plus seule pour t’attendre là-bas ; mais y serai-je jamais toute seule maintenant ? Moi qui n’avais plus que cet espoir : te garder du moins pour moi dans notre vrai pays… Y reviendras-tu seulement ?
Je n’eus pas besoin de mentir pour lui assurer que je ne perdrais jamais la route de Clarecrose. Devant mes yeux ouverts, en pleine vie, la contrée de songe se représentait en une série d’images rapides qui abolissaient à chaque instant les sensations offertes par la réalité. Nous parlâmes de « notre vrai pays » avec une abondance étrange de détails qu’il nous semblait d’abord inventer, mais que nous reconnaissions ensuite comme très précisément situés dans le recul proche ou lointain d’une seconde mémoire infiniment lumineuse… Cela nous prit une bonne moitié de l’après-midi ; mais il m’était difficile de rendre compte à Ève de ce passe-temps ; encore plus de celui qui lui succéda…
— Adieu, me dit Noëlia en s’arrachant brusquement à mon étreinte…L’autredoit s’impatienter… Adieu !
Elle s’enveloppa d’un peignoir, me conduisit jusqu’au seuil. Amparo, là-bas, assise sur un talus, continuait à entretenir la solitude des aventures de Lolita et duchulo. Je lui lançai au passage l’argent emprunté par la trop prévoyante Ève à M. de Quintecrabe et filai à travers bois sans demander mon reste. Cela me permit de n’être insulté que d’assez loin. Ma fiancée eut du reste le bon goût de ne pas me demander ce qui s’était passé, à ce sujet, dans la bicoque de Vilhane.
Sur la terrasse, grande liesse : Sulpice d’Escorral venait encore d’abattre magistralement un bœuf. Décidément, la chasse, cette année-là, aurait été joyeuse et belle d’un bout à l’autre. Dans le vacarme, notre présence fut à peine aperçue ; il est vrai que nous le traversâmes en hâte, Ève toujours crispée et inquiète, moi agacé par cette inquiétude et cette crispation.
— Laisse-moi, fit ma compagne, quand nous fûmes de l’autre côté du château.
Cette fois, je m’irritai presque :
— Ève… qu’as-tu ? Que me reproches-tu ? C’est stupide, à la fin !
Et je regrettai presque aussitôt ce mouvement, avec l’intuition que je faisais probablement fausse route, qu’il y avait autre chose qu’une jalousie désormais injuste dans l’esprit et le cœur de ma fiancée. Mais quoi ?… L’Avenir s’ouvrait devant nous, riche des plus douces et des plus radieuses promesses ; nous quitterions dès le lendemain ce pays où nous n’étions venus que pour une sorte de pèlerinage ou de pénitence nécessaire… Et alors, la Peur…
Car c’était bien Elle, encore une fois, près de nous…
— Il ne faut pas m’en vouloir, reprit Ève… C’est cette nervosité stupide que j’ai déjà subie ce matin qui m’a reprise… Après ton départ, j’étais allée m’étendre dans ma chambre… J’étais heureuse ; je pensais à ce que je me suis juré et que je t’ai juré : « Avant de quitter Castelcourrilh… ce soir… » Et mes yeux allaient se clore sur ton image, ô mon chéri, quand ils se sont ouverts, comme malgré moi, sur une autre image, ouverts tout grands… C’était celle de la Vierge, que j’avais emportée comme compagne, hier… Eh bien — oh ! c’est idiot ! — j’ai cru voir sa figure, d’ordinaire si sereine, sa figure que je chérissais petite fille et ces jours-ci encore, sa figure devenir irritée, haineuse… Même (couchée comme je l’étais, je ne l’apercevais que du coin de l’œil et de trois quarts), il m’a semblé qu’elle s’est tournée tout à fait vers moi… Ça n’a pas duré une seconde, bien entendu… mais je n’ai pu dormir… C’était mon tour d’être furieuse ! Je suis sortie en jetant une jupe sur la statue — c’est idiot, tu vois bien… idiot… — et, pourtant… il me semble que, maintenant… je n’oserais pas entrer seule dans ma chambre…
Mais, presque aussitôt rassurée et caline :
— Heureusement, ajouta-t-elle, que tu viendras me retrouver et que tu seras là… pour me défendre contre tout et contre moi-même, cette nuit !
Le soir était encore éclatant au ciel et sur les roches, déjà bleuâtre au-dessus des pelouses et aux lisières des bois. Des chansons gaillardes et joyeusement gueulées retentissaient sur la terrasse : les chasseurs voulaient clore dignement la fête. Des cuisines toutes proches s’échappaient des bruits de casseroles, des trépignements affairés, des rires, des cris. Sensations normales et familières qui nous semblaient étrangères maintenant. Nous n’éprouvions plus rien que de façon très vague, comme si les sentiments d’Ève et les miens, réunis et additionnés en chacun de nous, avaient comblé l’immensité du monde intérieur et débordé même au delà de lui, d’un flot qui repoussait le reste.
Nous écoutions sans entendre, nous regardions sans voir. Oh ! en dépit des pauvres mots que j’emploie, rien d’une de ces ridicules extases d’amoureux qui provoque l’inspiration chez les inventeurs de sujets de pendules. Non. C’était une admonition venue du plus lointain de l’inconnaissable qui nous signalait indulgemment le passage de la minute sans pareille. Et, alors, les couleurs, les odeurs, les sons, existèrent de nouveau, mais comme créés uniquement pour notre usage et tels que nous n’aurions cru les percevoir jamais.
Béatitude suzeraine et dominatrice de toutes choses ! Je parcourus, je revisitai par la pensée, le castel et le parc, la forêt et le désert, tous les lieux dont la connaissance renouvelée nous avait valu la résolution définitive d’être à côté l’un de l’autre, Ève et moi, non seulement des bouches jointes et des caresses mêlées, mais des forces unies, des volontés jumelles s’élançant victorieusement vers la vie ouverte, grâce au miracle d’un double amour dont les quatre ailes sauraient battre harmonieusement.
Nos mains elles-mêmes ne se frôlaient pas ; nous pouvions communier sans l’aide des gestes, des paroles, des regards. Un appel cocasse nous rendit à la réalité :
— Aou ! le monsieur, la demoiselle… On vous cherche partout !… Même que Monsieur le marquis se gonfle de colère à n-er risquer de n-en péter… et qu’il crie que si vous continuez, les deux, il vous bottera…
— Je sais… je sais quoi… s’écria joyeusement Ève. Tiens, voilà pour toi…
C’était un beau petit paysan du voisinage, hôte assidu des cuisines. Ève lui mit dans la main quelques sous et posa un gros baiser sur ses mèches ébouriffées. Le gentil drôle, après une seconde de réflexion, rendit l’argent.
— S’il n’y avait pas eu de baiser, je ne dis pas… Mais il y a eu le baiser !… Par exemple, je veux une grosse boîte de dragées, lors de la noce !
Et il s’envola.
Nous, nous regagnâmes sans hâte la terrasse. Ève avait quelque chose à m’expliquer :
— Dans une heure, ils seront tous ivres. Je m’échapperai. Mais tu ne me rejoindras pas tout de suite. Je veux me réconcilier avec la Vierge… être seule en face d’elle quelques instants. Oh ! je n’ai plus peur, plus du tout… Et toi non plus, je le vois, je le sens… En revanche…
Elle se tut, puis, farouche :
— Je puis bien te l’avouer, maintenant : j’étais jalouse… je le suis encore… Oh ! tu as eu tort, tu as eu tort… Je souffre, je n’oublierai rien tant que je serai ici… Et oublierai-je jamais ?
Elle me vit crispé, agacé, s’excusa, écouta gentiment mes reproches et continua :
— Donc, tu resteras avec les autres. Tu regarderas le grand cyprès noir qui est au milieu de la pelouse ; derrière lui, il y a, tous ces soirs-ci, une grosse étoile qui se lève… une grosse étoile bleue… Quand l’étoile sera juste au-dessus du cyprès, alors…
Avant de pénétrer dans la clarté des flambeaux, elle tendit ses lèvres pour le baiser qui scellait définitivement le pacte de nos vraies noces, de nos noces secrètes, maintenant toutes prochaines.
Le marquis Sulpice d’Escorral avait eu le temps d’oublier une fois de plus les menaces qu’il réservait à notre usage, en dix minutes à peine, parce que la verdeur qui lui plaisait en elles commençait à pâlir ou à jaunir à la longue, et aussi parce qu’il avait mieux à faire tandis que nous gagnions nos places, non sans discrétion d’ailleurs. Il était en ce moment sur la sellette dans un jeu fort en faveur au cours de banquets comme ceux qu’il présidait à Castelcourrilh : « Moi, disait quelqu’un, le premier lièvre que j’ai eu… la première cuite que j’ai prise… » M. d’Escorral était en train de raconter moitié en patois moitié en français et comme seul il savait le faire, avec une brutalité pittoresque et des expressions à tirer le rire des tripes d’un mourant : «Iou, la proumiero putasso qui li àgui feich vertadieromen quicom…vous me comprenez ?… La première caille que j’aie mise à rôtir sans feu… » quand il s’aperçut que sa fille était là… Et, comme il ne restait plus sûr qu’elle n’y eût point été déjà tandis qu’il brandissait contre elle ses foudres, ce fut lui qui baissa la tête, tel un marmot pris en faute : ce n’étaient point propos à tenir devant une jeune fille… Malin comme un singe, afin de donner le change, il poursuivit :
— Alors, pour l’épater, je me suis mis à lui sonner l’hallali… Ah ! ah !… comme ça : Proum… pataproum… Ah ! ah ! ah !… C’était à mourir !… Donnez-moi à boire s’il vous plaît… Et vous autres, feignants, qu’attendez-vous pour lever la soupe ?
Ce fut une magnifique bombance. Jugez-en un peu : pour se mettre en goût, toute la cochonnaille tirée des pots de grès, du saloir, de la cheminée, du plafond, et mangée à grand renfort de piments catalans, de moutarde brute et fraîchement fondue (on eût dit une marmelade de graines de poivre) ; puis les oignons, les artichauts tardifs, les concombres, les échalotes et les aulx confits dans ce terrible vinaigre dont j’ignore la recette mais qu’on nomme admirativement pissat de tigre, ce qui dit tout de lui ; puis les tranches de veau au verjus et aux cèpes ; puis les poulardes, les oisons et les dindonneaux rôtis aux mêmes broches mais diversement farcis de jambon aillé, de truffes ou de pruneaux, pour que chacun en eût à son goût ; et, enfin, — avant l’omelette au punch, les tourtières et les fruits, — les énormes tranches saignantes du bœuf immolé par notre hôte ; deux valets lui présentaient cette viande, en premier comme de juste, sur un immense plat ovale, après avoir placé à portée de sa fourchette le maître-morceau.
Je me rappelle avoir joui âprement ce soir-là de cette santé quasi générale, de cette gourmandise des bons vins et des mets hautement substantiels qui ne semblaient pas peser outre mesure aux estomacs des vieux eux-mêmes : les produits animaux et végétaux du sol où notre race avait pris naissance s’infusaient à nous comme une sève salubre, spécialement créée pour nous par Dieu ou par les divinités pastorales, bocagères et priapiques du pays. Au delà de la satisfaction vulgaire de mon palais, je devinais une volupté plus vague et moins fugitive et que je ne pourrais comparer qu’à ce qu’éprouverait une plante devenue consciente dans un terrain naturellement propice à sa force et, depuis des siècles, laborieusement cultivé.
L’allégresse fut à son comble quand M. de Fontès-Houeilhacq porta, comme à l’ordinaire, le toast de clôture. Celui-ci ne changeait guère d’année en année : c’était l’orateur (le doyen d’âge) qui se renouvelait, cédant la place à un autre, en moyenne tous les deux lustres… Donc, comme toujours, M. de Fontès-Houeilhacq exprima la reconnaissance commune des invités de Sulpice, fit l’ascension ordinaire dans les branches les plus belles de l’arbre généalogique de la maison d’Escorral, indiqua le nombre et détailla les espèces des pièces inscrites au tableau de chasse, — lequel était toujours en progrès sur celui de l’an précédent, — insinua une fois de plus que malgré son âge et sa mauvaise vue il était bien encore — hé ! hé ! — responsable de diverses unités dans le glorieux total…
On crut que c’était fini, et déjà nous nous préparions à lancer des bravos et à battre des mains, quand il nous fit signe qu’il avait encore quelque chose à dire : ce fut un compliment à l’adresse d’Ève et de moi, à l’occasion de nos fiançailles… Cette innovation fut cause qu’il bafouilla quelque peu. La majeure partie des auditeurs n’en fut que plus émue. Sulpice sauta au cou de l’orateur.
— Que les fiancés s’embrassent ! Que les fiancés s’embrassent ! Remplissez les verres !… A leur santé ! A leur bonheur !
C’est seulement en m’avançant vers Ève que je remarquai son sourire ; il semblait contraint, figé, posé comme un masque sur son vrai visage : un sourire semblable à ceux que doit produire dans le monde une jeune fille bien élevée lorsqu’on l’agace, qu’elle s’ennuie ou qu’elle a du chagrin. Cela ne me troubla pas outre mesure, du reste, car je jugeais moi-même ces démonstrations assez ridicules. Le baiser échangé, — un baiser, bien entendu, très chaste et tout bête, — nous nous séparâmes sans plus oser nous regarder ; elle regagna sa place, moi la mienne… De là, je jetai un coup d’œil furtif sur le grand cyprès ; « la grosse étoile bleue » en avait pour un quart d’heure au moins avant de briller au-dessus du sommet fuselé de l’arbre. Mais, quand je me retournai vers Ève, celle-ci avait filé déjà…
Je ne l’ai jamais plus revue.
Je viens d’écrire ces mots sans aucun souci d’effet mélodramatique ; les faits racontés même brièvement m’éviteront la peine de développer les sentiments qu’ils suscitèrent chez moi, chez le père de la disparue, parmi nos compagnons de chasse et le personnel de Castelcourrilh, puis dans le département, puis à trente lieues à la ronde. On ne revit plus Ève, et voilà !… Et ceci pourrait suffire, somme toute, en ce point de mon récit…
Quand la belle planète dédiée aux amours eut marqué mon heure au sommet de l’arbre voué aux tombes, je me rendis dans la chambre d’Ève. La lampe était allumée, la fenêtre entr’ouverte ; la brise gonflait par instants les nobles tentures aux nuances douces, démodées, fanées ; un frais parfum familier rôdait encore autour de moi, léger comme s’il n’avait déjà plus été que le fantôme de lui-même.
Je remarquai soudain que la statue de Diane, débarrassée de son voile improvisé, avait été placée en manière de presse sur une feuille de papier où étaient inscrits au crayon ces mots hâtifs : « J’aime autant me promener d’abord ; à plus tard… »
Je revins plus tard, bien plus tard, frapper à la porte. Personne ne me répondit. Je m’endormis, brisé de fatigue, pour me réveiller avant le jour. La chambre était toujours vide. J’essayai un instant encore d’imaginer quelque lubie ou quelque fantaisie de la part d’Ève : un sursaut de pudeur au dernier instant, une tentative de taquinerie ou de bouderie ; mais tout cela lui ressemblait si peu !… Et puis… — je m’en souvins soudain, — elle avaitjuréque cette nuit-là… et elle avait énoncé ce serment d’un ton si grave, si passionné…
Affolé, j’allai réveiller le marquis Sulpice, je le mis au courant, puis l’entraînai, encore hébété d’un reste de vin, jusqu’à la chambre de sa fille… Je n’ai pas besoin de dire que personne ne pensa plus à quitter Castelcourrilh, ce jour-là.
On eut vite fait d’établir qu’il ne s’agissait pas d’une fugue, d’un départ à l’aventure après un coup de tête. On fouilla le château des combles aux souterrains, on fouilla l’étang, les puits, la forêt, le désert, les grottes accessibles. Rien. Des gendarmes et des magistrats arrivèrent de Cahors, des policiers de Toulouse. Tous les gens du pays furent questionnés : ils en savaient encore moins que nous ; ils ne purent que lever les bras au ciel et gémir en parlant de la pauvre chère demoiselle, si belle et si brave. Le procureur de la République en personne se rendit chez Noëlia : il fut établi, par le témoignage d’Amparo et de trois paysannes du voisinage que, depuis mon départ de Vilhane, Noëlia avait ignoré ce qui se passait dans le reste du monde, qu’elle s’était évanouie après m’avoir dit adieu, qu’elle n’était plus sortie de chez elle, tantôt gémissante et comme folle, tantôt silencieuse et prostrée, ne mangeant pas, dormant à peine…
Cependant, le marquis Sulpice, éperdu de douleur et de rage, se multipliait jour et nuit, furieux contre les chercheurs ou les suppliant :
— Fouillez ! Fouillez… c’est ma pauvre petite fille… et je n’avais plus qu’elle… Allez ! Qu’attendez-vous, tas de feignants, bande d’ahuris ?… Fouillez ! Fouillez !
— Monsieur le marquis, lui dit un jour, d’une voix apitoyée mais ferme, un des policiers toulousains, vous savez pourtant qu’il existe dans ce pays des endroits où toute recherche devient impossible…
Ce fut alors que M. d’Escorral se mit à pleurer doucement, parce qu’on venait d’énoncer tout haut l’hypothèse qui demeurait la seule vraisemblable, celle qui le hantait, qui hantait la plupart d’entre nous depuis le premier jour, mais que personne n’avait osé formuler même à voix basse et dont, personnellement, je détournais mes pensées avec horreur.
Déjà quelques-uns des chasseurs avaient regagné notre ville, leur famille, leurs affaires. Il ne nous restait plus qu’à en faire autant, après avoir, dans un suprême élan d’espoir désespéré, supplié les policiers de demeurer sur les lieux quelques jours encore…
Ah ! dans quel tombeau vertigineux, dans quelle ombre inviolée Ève gisait-elle à présent ? Au fond de l’Igue bourrueou duTrou du Diable? Au fond duMau-Gaufiésur les bords duquel, il y a cinquante ans, les paysans immolaient des poules blanches, ou au fond duCloup-pascaldans lequel les jeunes filles précipitent toujours une offrande printanière de lilas ?… Ce fut dans sa chambre que j’allai furtivement évoquer son ombre, avant mon départ, faute de pouvoir m’agenouiller sur une pierre où eût été inscrit le nom de celle qui devait être vraisemblablement la dernière descendante directe de Rimbaud le Sanglier, premier marquis d’Escorral.
Or, dans la chambre d’Ève, je me rencontrai assez inopinément avec M. de Fontès-Houeilhacq, qui, l’image de Diane dans une main, les derniers mots écrits par Ève dans l’autre, considérait alternativement ces deux objets avec la plus grande attention. Sans plus s’étonner de ma venue que s’il m’avait fixé un rendez-vous, il me demanda aussitôt :
— Si je ne me trompe, cette statue, autrefois, avait sa place dans un coin de la chapelle ?
— Certainement.
— Ah !… Et… ce billet, c’était bien à toi qu’il était adressé ?… Oui, oui… au fait, tu as déjà raconté cela…
Puis, semblant, par instants, ne parler qu’à lui-même :
— Parbleu ! Tout s’éclaire… Écoute, mon petit : c’était fatal ! Ni elle, la pauvre enfant, ni toi non plus n’y pouviez rien… Fatal, je te dis ! Ce billet… c’était son arrêt de mort qu’elle signait… Elle n’a pu revenir vers toi ; elleappartenait à l’autre, à celle-ci, tu comprends ?
Il faisait danser au bout de son bras la statuette comme un fantoche.
Je ne le comprenais pas du tout. Je n’avais pas le cœur, pour le moment, à m’intéresser à une de ses sornettes favorites : peut-être le devina-t-il ; en tout cas, il n’insista pas. Et je pus sangloter en paix quelques instants avant d’aller rejoindre, au bas de la terrasse, la voiture qui devait nous emporter.