. . .E vidi spentaOgni veduta, fuor che della fiera…Inferno, canto XVII.
. . .E vidi spentaOgni veduta, fuor che della fiera…
. . .E vidi spentaOgni veduta, fuor che della fiera…
. . .E vidi spenta
Ogni veduta, fuor che della fiera…
Inferno, canto XVII.
Cette année-là, dès la fin de janvier, un printemps étrangement précoce se promena en robe molle sur la contrée de mon exil. Le soleil, frémissant comme un bel adolescent sortant nu du bain, semblait danser pour se réchauffer lui-même, au-dessus des champs et de la ville. Vénus trop amoureuse avait-elle réveillé Adonis en avance, par rare faveur du Maître infernal ? Jamais, en tout cas, le couple amoureux que nous formions, Noelle et moi, ne m’avait paru réaliser à ce point ce qu’il attendait de lui-même, atteindre si souverainement la plénitude de la volupté dévolue aux créatures mortelles. Car à la volupté toute nue et brève s’adjoignait maintenant, comme une parure inattendue et d’autant plus précieuse, une tendresse sensuelle qui devançait et prolongeait le plaisir par une sorte de bonheur.
O violettes disséminées déjà dans notre jardin et dissimulées sous les touffes de leurs feuilles, violettes dont nos compagnons de fête comblaient notre maison, violettes aux éventaires des baraques sur les boulevards, violettes aux mains des marchandes errantes qui, jeunes ou vieilles, jolies ou laides, avaient l’air de prêtresses promenant des flambeaux de parfums ! Une chanson suffit à évoquer des mois de notre vie… Pourrai-je, moi, avant le tombeau, respirer au printemps un bouquet de violettes sans murmurer : Noelle… Noelle… et sans retrouver comme par magie, durant l’éclair d’une seconde, mes sens et mes sentiments d’alors ?
Un vrai printemps en fin de janvier, dis-je ; et, si le soleil disparaissait plus tôt qu’aux printemps ordinaires, c’est sans doute que Vénus avait hâte d’appeler l’ombre nuptiale sur les joies à elle prématurément consenties par le Dieu d’en bas.
Les plus familiers de nos familiers, l’abbé Fiste et le félibre Hector, me rejoignaient volontiers à l’heure crépusculaire où, rompu délicieusement, un peu vague, j’attendais, prêt moi-même au départ vers le cœur de la ville, que Noelle se fût définitivement trouvée belle en ses atours. Le temps aurait pu paraître se traîner pour des gens pliés à des existences ordinaires, mais nous ne nous préoccupions guère du temps ; en attendant le bon plaisir de mon amie, nous trouvions véritablement, par des soirs pareils, un plaisir ineffable à soumettre l’heure aux savantes ou nonchalantes divagations de nos discours.
Je voudrais en recueillir l’essence, de ces discours, et pointiller par endroits le papier où ma plume se hâte des étincelles fugaces maintes fois surgies de leur animation morne et désabusée. Ces soirs de printemps précoce qui furent peut-être quinze dans la réalité peuvent être aussi facilement décrits que s’ils n’avaient jamais été qu’un, tant ils se ressemblèrent.
Et voici le soir…
Voici le soir, qui monte de la terre comme une plante dont la fleur s’est épanouie dans tout le ciel et dont les racines se seraient au préalable accrochées partout, même dans les âmes. Je ne sais plus d’où ni comment l’abbé Fiste et le félibre Hector sont arrivés, tant ils me semblent à cette heure, visages et paroles, peu différents de ce que poursuit ma lassitude tout ensemble heureuse et désenchantée. Le soleil est devenu rose et large derrière la brume tôt montée ; dans la véranda étroite et longue, nous nous sommes allongés sur des divans qui formenttricliniumautour d’une table chargée de flacons et de bouteilles, énormes pierres précieuses grotesquement taillées : du vert, du rose, du brun… Comme la véranda fait face au soleil couchant, imaginez, contre le mur blanc et nu, ces reflets parmi le jeu mouvant des ombres des branches du jardin que mollement le vent balance. Chacun de nous caresse une pensée sans être trop sûr qu’elle existe en lui ; car s’il était simplement sûr qu’elle méritât d’exister, c’est-à-dire d’être exprimée, il la dédaignerait peut-être aussitôt…
— Et ce soir, que fait-on ? demande l’un.
— J’ai peut-être une idée, répond l’autre.
Il expose son idée. Je dois dire que c’est désormais, chez nous, une sorte de rage passive que de nous livrer aux pires fantaisies de l’esprit et des sens. Chaque soir, il faut trouver du nouveau, ce qui n’est pas toujours commode. Irons-nous, traînant derrière nous ou contre nous diverses prostituées facilement éblouies, peupler de danses et de cris les jardins d’une maison de plaisir comme il en est tant aux abords de la ville ? Ferons-nous la tournée des bouges ? Inviterons-nous les tenancières de la Rue du Canal à illuminer à notre approche, et les forcerons-nous si elles ronchonnent, à le faire sous l’œil bienveillant de la police, grâce au concours d’une cinquantaine de voyous fidèles et conduits au doigt et à l’œil par mon… homme d’affaires Durand ? Un d’entre nous a-t-il pensé à commander un dîner fin dans un bon endroit ? Nous contenterons-nous du vieux cahors, de l’omelette aux truffes et du chapon incomparables qu’on est toujours sûr de trouver à la bonne auberge Meysounave ?… C’est là que nous nous rendons en général, quand notre imagination est pauvre. Notre imagination, dans ce cas, nous saurons probablement l’enrichir un peu plus tard, chez moi, dans certaine salle sombre que j’ai fait aménager au premier étage, où il y a des peaux de bêtes et des nattes, quatre petites lampes qui brûlent doucement sous des globes de cristal dépoli et un bon Dieu d’ivoire et d’ébène qui contemple son nombril comme s’il était l’objet le plus délectable de ce monde et de l’autre.
Et voici le soir…
Noelle n’est pas encore prête. Fiste parle comme pour lui-même :
— Dieu… les Dieux… Laissez-moi tranquille. Toutes les religions arrivées à leur plus haut point de développement, j’entends quand elles sont — dans la mesure où cela se peut — déterminées et assises, ont toujours énoncé les mêmes vérités ; à tort ou à raison, elles se sont comme entendues pour déclarer blâmables ou louables les mêmes choses. Le Maître qui voulut la confusion des langues lors du bâtissement de Babel doit se plaire au jeu d’embrouiller les pensées et les actions de ses esclaves. Une religion, comme une langue, est un ensemble de symboles. Je suis polyglotte en matière de religion.
Le félibre Hector opine du chef :
— Il a raison. Mais tenons-nous-en au paganisme et au christianisme. Nos paysans, nos simples, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui voient le plus loin et le plus clair sans le savoir, ah ! je défie bien un esprit averti de discerner s’ils sont plus chrétiens que païens, si fort qu’ils soient exacts aux offices. Je vais vous dire des vers, ajoute-t-il après avoir rempli et vidé son verre de nouveau.
Voici des vers du félibre Hector :
Comme le curé consacrait l’HostieUn Diable sortit de la sacristie.Il était vêtu des reins aux talonsDe fange jaunâtre et de longs poils blonds ;Des guêpes guettaient les grappes vermeillesDont le mécréant ornait ses oreilles ;Ses yeux goguenards brillaient au-dessousD’un chapeau de lierre et de pampres roux ;Même il regardait, s’il faut qu’on le dise,Les filles du bourg avec paillardise.Et tous les chrétiens, à le voir ainsi,Se sentaient le cœur de crainte transi ;Et le maître-clerc et ses trois collèguesEt le vieux curé tirèrent leurs grèguesEt, se bousculant, hurlant et brâmant,S’enfuirent avec épouvantement.L’intrus, lui, guignait, d’un œil de malice,Le vin qui restait au fond du CaliceEt, sournoisement, reniflait ce jus.Puis, ayant frotté de ses doigts pelusSa gorge ridée et son ventre obèse,Il vida le vase en ricanant d’aise.Or, tous gémissaient, car c’était pitiéDe voir ce païen, bouc plus qu’à moitié,Du sang de Jésus se remplir la pansePar gloutonnerie et concupiscence.Il posa le Vase après avoir buPuis y replongea son museau barbuTrois ou quatre fois, redoutant sans douteD’en laisser encore, au fond, une goutte,Et soudain, tombant d’un rouge vitrail,Un flot de soleil heurta son poitrail,Y fit rutiler un reflet de torche…Et ceux qui s’étaient massés sous le porche,Blêmes, et tremblant d’un effroi mortel,Virent le démon, près du maître-autel,Les coudes levés, et qui semblait boireLe sang d’Apollon dans le Saint-Ciboire.
Comme le curé consacrait l’HostieUn Diable sortit de la sacristie.Il était vêtu des reins aux talonsDe fange jaunâtre et de longs poils blonds ;Des guêpes guettaient les grappes vermeillesDont le mécréant ornait ses oreilles ;Ses yeux goguenards brillaient au-dessousD’un chapeau de lierre et de pampres roux ;Même il regardait, s’il faut qu’on le dise,Les filles du bourg avec paillardise.Et tous les chrétiens, à le voir ainsi,Se sentaient le cœur de crainte transi ;Et le maître-clerc et ses trois collèguesEt le vieux curé tirèrent leurs grèguesEt, se bousculant, hurlant et brâmant,S’enfuirent avec épouvantement.L’intrus, lui, guignait, d’un œil de malice,Le vin qui restait au fond du CaliceEt, sournoisement, reniflait ce jus.Puis, ayant frotté de ses doigts pelusSa gorge ridée et son ventre obèse,Il vida le vase en ricanant d’aise.Or, tous gémissaient, car c’était pitiéDe voir ce païen, bouc plus qu’à moitié,Du sang de Jésus se remplir la pansePar gloutonnerie et concupiscence.Il posa le Vase après avoir buPuis y replongea son museau barbuTrois ou quatre fois, redoutant sans douteD’en laisser encore, au fond, une goutte,Et soudain, tombant d’un rouge vitrail,Un flot de soleil heurta son poitrail,Y fit rutiler un reflet de torche…Et ceux qui s’étaient massés sous le porche,Blêmes, et tremblant d’un effroi mortel,Virent le démon, près du maître-autel,Les coudes levés, et qui semblait boireLe sang d’Apollon dans le Saint-Ciboire.
Comme le curé consacrait l’Hostie
Un Diable sortit de la sacristie.
Il était vêtu des reins aux talons
De fange jaunâtre et de longs poils blonds ;
Des guêpes guettaient les grappes vermeilles
Dont le mécréant ornait ses oreilles ;
Ses yeux goguenards brillaient au-dessous
D’un chapeau de lierre et de pampres roux ;
Même il regardait, s’il faut qu’on le dise,
Les filles du bourg avec paillardise.
Et tous les chrétiens, à le voir ainsi,
Se sentaient le cœur de crainte transi ;
Et le maître-clerc et ses trois collègues
Et le vieux curé tirèrent leurs grègues
Et, se bousculant, hurlant et brâmant,
S’enfuirent avec épouvantement.
L’intrus, lui, guignait, d’un œil de malice,
Le vin qui restait au fond du Calice
Et, sournoisement, reniflait ce jus.
Puis, ayant frotté de ses doigts pelus
Sa gorge ridée et son ventre obèse,
Il vida le vase en ricanant d’aise.
Or, tous gémissaient, car c’était pitié
De voir ce païen, bouc plus qu’à moitié,
Du sang de Jésus se remplir la panse
Par gloutonnerie et concupiscence.
Il posa le Vase après avoir bu
Puis y replongea son museau barbu
Trois ou quatre fois, redoutant sans doute
D’en laisser encore, au fond, une goutte,
Et soudain, tombant d’un rouge vitrail,
Un flot de soleil heurta son poitrail,
Y fit rutiler un reflet de torche…
Et ceux qui s’étaient massés sous le porche,
Blêmes, et tremblant d’un effroi mortel,
Virent le démon, près du maître-autel,
Les coudes levés, et qui semblait boire
Le sang d’Apollon dans le Saint-Ciboire.
Bien entendu, le félibre Hector nous récitait ainsi d’autres poèmes de son cru. Si j’ai retenu celui-ci de préférence, c’est qu’il l’avait composé dans la langue des barbares d’Outre-Loire, « dans cet immonde patois français qui a déshonoré jusque chez nous l’air qu’on respire ». J’emploie les expressions mêmes du félibre Hector, homme placide et bon vivant remarquable, mais qu’un éternel besoin de revanche tracassait jusqu’à l’exaspération, et jusqu’à une exaspération lyrique, quand on prononçait devant lui le nom, non pas de Sedan, certes, — car il ne s’occupait pas des affaires des autres, — mais celui, par exemple, de Muret.
Un poème d’Hector en français ! Comme je m’en étonnais, il m’expliqua qu’il en composait ainsi quelques-uns, dans ses moments de neurasthénie et dans un but de propagande.
— Ami, les Francs sont aussi éloignés de nous qu’ils le sont des Borussiens, intellectuellement et moralement. Quand l’abominable Simon vint, par ordre du Roi de France, égorger nos filles et nos femmes sans défense, brûler nos couvents, faire taire l’harmonieux murmure de nos Cours d’Amour, c’était la lutte, trop souvent victorieuse, hélas ! de l’ombre contre la lumière… Ce qui est fait est fait : je m’incline… On nous a tout volé, jusqu’à notre langue qui était la plus belle et la plus parfaite de celles qui surgirent, aux environs de l’an mille, d’une barbarie désormais désuète. Non, on ne nous l’a pas volée, notre langue, et je suis trop indulgent : on a tenté de l’assassiner et on y est presque arrivé à l’heure actuelle. Jamais peuple ne fut plus opprimé par ses vainqueurs que le nôtre. Encore une fois, je parle sans rancune. Et cela m’est d’autant plus facile que j’ai toujours ma revanche à portée de ma main…
— Votre revanche ?
— Oh ! un imbécile déclarerait qu’elle n’a aucun caractère pratique, et l’imbécile aurait en somme raison. Mais c’est le lot des vaincus subtils de savoir se venger d’une façon qui n’est valable que pour eux-mêmes. Que voulez-vous que pense un Français barbare des vers que j’ai pris la peine d’écrire en son jargon ?… Non ! s’il vous plaît, pas de compliments… Évidemment, je puis écrire en français comme en tout autre langue… Mais là n’est pas la question… Je me venge, je vous dis ! De toutes les pensées troubles et précieuses que la vie et la civilisation actuelles nous accordent, celles qui flottent autour du mot : religion, — qu’il soit au singulier ou au pluriel, — représentent encore les plus amusantes et les plus pittoresques, pour certains rêveurs désabusés… Est-ce vrai, Fiste ?
— Certes, ô très cher, comme dirait Socrate s’il t’écoutait…
— Et, dès lors, qu’est-ce que vous voulez qu’un Français comprenne à des vers comme ceux que je viens de vous lire ? Rien. Entre les Teutons mystiques et les Occitans artistes et éclectiques, les Francs sont restés irrémédiablement un peuple sec, sans sève, sans musique de mots, d’idées ou de sentiments… Le français est une langue qui me fait penser à une vieille fille propre, rigide et bien tenue, dûment corsetée et savamment coiffée… Quelles merveilles aurait produites le talent d’un Ronsard ou d’un Racine, — car, au delà, il n’y a que le miracle de Chénier, — si nous avions été vainqueurs à Muret, et si, en 1882, on parlait notre langue à Paris, comme l’ont parlée les gens très bien, vers l’an 1100, à Florence et à Naples ? Je n’ai qu’une chimère, qu’une hantise, qu’une lubie : ma langue d’oc… Mais, si je rentre ivre ce soir, ce qui est probable, et si maman me bat, ce qui est certain, cela suffira à ne point me faire paraître les coups trop durs ni les conséquences du festin trop amères.
— Je vous comprends tellement bien ! dit l’abbé Fiste… Mais nous parlions religion et religions ?…
— J’y arrive. Il en est de même Outre-Loire pour la religion comme pour la langue ; pas de milieu : ils sont ou mécréants ou bigots. Ces gens ne savent pas garder la juste mesure. Que disiez-vous tout à l’heure ? Les religionscultivées, celles qui ont leurs parchemins, ne sont que les traductions d’une vérité toujours identique à elle-même… Alors, je me venge… je vous dis ! Je me venge… Un Français ne trouvera dans le poème que je viens de vous lire qu’un aimable assemblage de mots heureux et de rimes strictes… Mais moi, mais vous…
— Oui, dit Fiste.
— Ah ! Ah !… ajoute brusquement le félibre Hector, il n’ont jamais vu, eux, un Faune entrer dans une Église… Ronsard lui-même, que je vous ai dit que j’admire, ne les a jamais rencontrés dans son Vendomois… Il les a reniflés de loin à travers le blanc et le noir des livres… Il a eu du mérite à cela… mais, tenez, Cladel, qui n’est pas un grand homme et dont Coppée dit qu’il a des poux[2], Cladel a vu un Faune. La dernière fois que Mendès est venu ici, il m’a raconté lui-même ce que Cladel…
[2]Confirmé par Léon Daudet dansFantômes et Vivants.
[2]Confirmé par Léon Daudet dansFantômes et Vivants.
Alors, l’abbé Fiste, doucement :
— Ne nous égarons pas… Mendès est un garçon charmant et un curieux poète… Mais il ne peut pas voir… il ne peut pas même raconter les Faunes…
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’est pas de notre race, dit, de plus en plus doucement, l’abbé Fiste…
— Très juste. J’ai envie de manger. Qu’est-ce qu’elle fiche, Noelle ?
Personnellement, je l’ignore.
Et voici, non plus le soir, mais la nuit, si bleue et comme si lourde dans le ciel qu’elle n’est en somme au soir que ce qu’est le fruit à la fleur. Le soir a mûri pour être plus beau sous un nom féminin. J’ai écouté sans ennui encore que sans intérêt les propos de mes hôtes, que j’ai accoutumés à ne pas se vexer quand je suis « l’homme-qui-ne-s’intéresse-pas-aux-discussions ». A un moment, tandis que le soir faiblissait, que ses emblèmes, — reflets de bouteilles et ombres de branches, — s’effaçaient sur le mur blanc de la véranda, il semblait l’explication même de mon monde intérieur. Un peu de couleur et quelques lignes sur du blanc presque trop cru… une flamme qui s’éteint… Ce n’est plus le sommeil qui se prépare, mais je ne sais quoi de plus puissant et d’analogue. Je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour dépasser la salle des Dames-en-rose… La Captive est toujours au delà… Captive ou fidèle ?… Ses cheveux sont épars comme ceux des pleureuses antiques aux funérailles des héros. Sait-elle que Noelle a avoué dans une seconde de folie ? Peut-être ! Sa douleur, en tout cas, est désormais moins accablée que guerrière : je reconnais la vierge qui me plut, de la nuit où je la poursuivis sauvagement dans le parc de sa demeure héréditaire jusqu’à la nuit plus trouble où elle s’en fut vers Clarecrose sans moi.
Au delà du mur de cristal qui ne permet à aucune parole de résonner, pour le mortel, qu’il vive ou rêve, ses lèvres remuent de telle façon, — tandis que l’abbé Fiste et le félibre Hector continuent de disserter, — que je commence à comprendre, comme le font, après quelque expérience, les plus sourds…
— Je sais un beau château à la claire façade basse et longue. La Déesse sans tâche a oublié l’offrande inconsidérée qui lui a été faite à mon insu. Il n’est pas que la vie pour permettre au Bonheur de nous guider, comme fait un flambeau lointain, ou pour nous illuminer comme à l’infini intérieurement, de même qu’une toute petite bougie fait une immense chambre… Je t’attends. Elle m’a tuée. Sera-t-elle victorieuse pour cela ? Non.
— Esclarmonde de Montségur… poursuit le félibre…
— Je t’aimais, énonce encore la voix silencieuse… Le beau château est peut-être bâti ailleurs… ici… Il est beau, je te dis. Mais il ne m’empêche pas, si beau soit-il, de penser à celui que nous aurions pu posséder sur la terre. Celui-ci, je le revois toujours comme si c’était octobre… On a rentré les orangers dans la serre, jamais le sol n’eut une odeur si douce et si déchirante, et de grands vols de migrateurs passent triangulairement dans le ciel si pâle qu’il ressemble à ce que l’on prend ici pour du ciel. Et, comme il n’y a pas non plus de temps ici et, que tous les événements sont juxtaposés sur un même plan, presque sur une même ligne, j’entends les cloches que le curé a fait sonner pour notre mariage, et je vois aussi l’enfant qui est né de nous… Si tu savais comme il est joli !
— Mistral était un gamin, continue le félibre Hector, un gamin de génie… peut-être… Mais on ne passe pas une vie honorée et d’ailleurs honorable à écrire des poèmes et à fabriquer des dictionnaires. Il y a mieux à faire : lever des armées…
— Il est joli ; nous sommes heureux… La vie qui nous reste à vivre est comme une voie toute droite qui grimpe le long d’une colline… et nous sommes tellement sûrs qu’elle ne s’arrête pas là où s’arrête l’horizon !…
C’est bien la nuit, à présent. Brusquement, un nouveau parfum se mêle à ceux qui m’entourent. Je n’ai pas besoin de tourner la tête, je sais que Noelle est là. Elle est arrivée sans bruit, comme font les êtres qui dorment le jour. L’abbé Fiste et le félibre Hector se sont tus. Clarecrose s’est effacée, emportant loin de moi la Captive.
— Nous sommes heureux, heureux, heureux, murmure encore pourtant celle qui disparaît une fois de plus…
L’abbé Fiste s’est levé. Il est comme à l’ordinaire vêtu avec un certain dandysme : grande pèlerine de drap noir doublée de satin fauve, chapeau de feutre aux larges ailes ; il ne se guérira jamais d’avoir été prêtre.Sacerdos in æternum !Et le compliment traditionnel qu’il débite à ma maîtresse, ah ! comment en exprimer le ton et l’onction sur le papier périssable, avec de pauvres mots humains ?
— Je vous salue, pleine de grâce ! Vous arrivez vers nous à l’heure due, et c’est comme si une étoile inconnue s’était levée. On vous reconnaît à votre parfum avant que votre apparition ait eu lieu. Savez-vous ce que c’est qu’être belle, Noelle ? Regardez-vous. Pas besoin de miroir. Vous êtes une offrande du ciel à la terre. Quel miracle que vous puissiez parler ! J’aimerais mieux que vous miaulassiez tout à l’heure. Est-ce que vous aimez ce diplomate ? C’est un garçon dénué de tout intérêt, quoiqu’il me soit très cher. Riez, Noelle ! Le printemps arrivera encore plus vite. Avez-vous, dans vos veines, du sang ou de l’ambroisie ?… Je parle très sérieusement. Oh !…
Il a poussé cette exclamation tandis qu’un rayon de soleil, — le dernier, — allait frapper le bras nu de ma maîtresse, y faisant flamber un duvet blond dont mes baisers eux-mêmes n’avaient peut-être jamais eu conscience. Et c’était comme une phosphorescence sur de l’ivoire.
— Qu’est-ce qui vous pique ? fait Noelle en riant…
— Rien, c’est très drôle… Vous avez toujours été comme ça ?
— Vous êtes saoul déjà, mon cher Fiste ?
— Je crois que jamais je n’ai vu si vrai… Est-ce que vous estimez véridique le principe de l’immortalité de l’âme, Noelle ?
— Je m’en fous.
— Vous avez raison. Ce sont là des questions qui ne vous regardent pas personnellement, n’est-ce pas ? Dites… dites-moi…
Il s’est levé, s’avance vers elle :
— Dites-moi où vous étiez, il y a deux mille ans ?
— Aubanel, continue le Félibre Hector, aurait pu être tenu pour un homme de génie s’il s’était décidé à chanter la Vénus d’Arles en vers libres.
— Il y a deux mille ans, dit en riant, mais comme pour elle toute seule, Noelle… je ne sais plus… Nous avons des vies imposées qui se poursuivent comme des chapelets de chiendent à travers la bonne herbe. Tout à fait comme ça. Je sais que j’ai été beaucoup de choses, et même que j’ai été heureuse. Je vois mes pensées comme des images sur un grand livre, et il y en a de bien jolies. Mais de quoi vous mêlez-vous ?
— Excusez-moi. Pur sentiment de sympathie. Et qu’est-ce que vous allez devenir ensuite, Noelle ? N’est-ce pas, que c’est embêtant d’être sûre de ne pas mourir à la manière de tout le monde ?
— J’ai toujours un pays où me réfugier. Quand j’en aurai assez d’être en panne sur la terre… Oh ! c’est moi qui parle maintenant comme si j’étais saoule !
Il fait tout à fait nuit. L’abbé Fiste, qui s’était approché de Noelle, voit, comme je le vois moi-même d’un peu plus loin, ses yeux étinceler dans l’ombre ; et brusquement il recule :
— Vous savez, dit-il tandis que nous nous apprêtons au départ, on a fait brûler jadis des sorcières pour des motifs moins graves…