Dicitur in his regionibus eos non gregem Deorum antiquorum sequi, quia Dei non sunt, sed animalia revera esse, quia moriuntur, etsi diutissime vivant…… Licet fideles existentiam eorum confiteantur et admonitiones accipiant de maleficiis quae saepissime adversus christianos parent.Paulin de Pella.
Dicitur in his regionibus eos non gregem Deorum antiquorum sequi, quia Dei non sunt, sed animalia revera esse, quia moriuntur, etsi diutissime vivant…
… Licet fideles existentiam eorum confiteantur et admonitiones accipiant de maleficiis quae saepissime adversus christianos parent.
Paulin de Pella.
— Viens tout près de moi, disait Ève. Tu vas être sage ; tu ne m’embrasseras que lorsque je t’en prierai… Oh ! pourquoi fronces-tu ainsi les sourcils ? Pardon, mon seigneur… Tiens, c’est moi qui commence…
Elle nous avait quittés tout de suite après le repas, et je m’étais hâté de la rejoindre, en dépit des efforts de M. Fontès-Houeilhacq qui ne tenait point, — cela se reniflait sans peine ! — son histoire de l’après-midi pour terminée.
— Je suis heureuse. Nous partirons très loin, le plus tôt possible, n’est-ce pas ?… J’ai l’air de te demander ton avis, mais ne me réponds pas… Tu me battras ensuite si ce dont j’ai envie te déplaît ; mais je te grifferai, moi, si tu as l’air de te moquer de moi pendant que je parle… Regarde-moi… touche mes bras… Ah ! comme c’est bon de vivre quand on le mérite ! Je me porte très bien. Montre tes yeux ? Je ne les aime pas, ce soir. Pourquoi ne m’as-tu pas suivie à la chasse ?… Tu as rêvassé et radoté, je parie, avec les vieux ? Guéris-toi de ces manies ! Tu étais plus beau le soir où tu as condamné Georges à mort…
— Voyons… suppliai-je, tout ensemble flatté et troublé par l’exaltation de la vierge orgueilleuse.
Elle jeta ses mains autour de mon cou, calinement, mais de façon à me faire moins sentir sa chair que ses ongles :
— Puisque je ne veux pas que tu m’interrompes… Tu as raison, du reste : mieux vaut ne plus parler de Georges, qui est bien où il est. Il n’a fait que suivre sa vocation jusqu’au bout. Regarde-moi ! Regarde-moi !… N’est-ce pas que nous ne sommes pas, nous deux, faits pour vivre parmi des tombes ?
Je la laissais divaguer ainsi, passionnément et puérilement, en prenant bien moins garde au sens de ses paroles qu’à leur musique. Et puis, j’étais surtout occupé de son jeune parfum, de sa beauté ; devant mes yeux mi-clos, qui parvenaient malaisément à ne laisser filtrer qu’une simple et pitoyable lueur de tendresse s’interposait, entre elle et moi, le joyau de luxure, que je distingue comme un rubis, après la sixième pipe, comme un rubis énorme qui ne pend ni à mon cou ni à mon poignet, mais qui roule en tintant avec un bruit de grelot dans le crâne translucide de mon image extériorisée. Ève comprit-elle mon désir ? Elle se tut et s’écarta de moi avec un sourire dont je ne puis dire s’il était inspiré par le sentiment de sa faiblesse ou par celui de sa force, s’il était instinctif ou raisonné, s’il était une invite à mon audace ou une défense de fortune préparée contre elle. Trop tard, en tout cas ! Mes mains avaient rageusement déchiré, du col à la ceinture, une mince blouse de mousseline, et, sans qu’Ève m’eut opposé d’autre résistance, je respirais déjà son parfum à même ses seins dévoilés. Je ne sais trop pourquoi je revis alors l’image de Diane contemplée la veille dans l’ancienne chapelle, et, comme flamboyants devant mes yeux tout à fait clos pour l’instant, les mots grecs à moitié effacés par l’usure séculaire : ΑΡΤΕΜ… ΙΕΡ… Le simulacre sélénique de la vierge irréprochable luisait en face de nous dans le ciel quand je rouvris les yeux, et je redevins sans cause et soudainement maître de moi, ou plutôt orphelin de tout ce qui avait pu, un instant auparavant, provoquer ma brutalité précieuse.
Juste au même moment, le rire, — le rire exaspérant et adorable, — se fit entendre dans le couloir. Alors Ève, dégrisée, farouche, m’échappa, bondit, prit un revolver qui traînait sur sa cheminée, ouvrit la porte… Trois détonations retentirent, — que suivit un gémissement. Et ce fut tout : un incident de dix secondes au plus… Déjà, les nôtres et leurs valets accouraient, M. d’Escorral en tête… Des flambeaux furent allumés…
— Qu’est-ce qui se passe ? haletait le marquis Sulpice… Ève, ma petite Ève, tu n’es pas blessée ?
Mais celle-ci, très calme :
— Eh bien… quoi ?… Nous nous amusions à essayer ce revolver, Michel et moi. En voilà, des histoires !
Ce ne fut qu’une bonne minute après, une fois rassuré, qu’il s’aperçut de la tenue de sa fille, de sa blouse déchirée, de sa gorge offerte à tous les regards. Alors, il se fâcha très fort :
— Ce n’est pas une raison parce que vous êtes fiancés pour…
Il s’arrêta. Je crois qu’il avait envie de rire…
— … pour essayer des revolvers dans… cet accoutrement, poursuivit-il.
Nos amis et la valetaille, dans la crainte d’une scène d’ordre évidemment tout intime, s’étaient déjà éclipsés. Et, avec eux, les flambeaux. M. le marquis d’Escorral, arrivé le premier, comprit que sa dignité serait sauve s’il restait le dernier sur les lieux du drame.
— Compris, hein ? conclut-il pour nous deux d’une voix terrible… parce que, sans cela, je vous botterais le cul… je vous botterais le cul, moi qui vous parle !
— Ça, ce serait à voir, murmura tranquillement Ève, tandis qu’il s’éloignait.
Elle ajouta en riant :
— Belle journée, décidément ! A demain, Michel.
Et puis, me rappelant :
— Ferme ta porte. A clef, tu entends ?… Non, sans rire… promets moi de fermer ta porte à clef…
Mais je n’avais pas sommeil encore et je regagnai la terrasse. Quelle imprudence ! M. de Fontès-Houeilhacq s’y promenait de long en large, en fumant cette fois une très ordinaire et très bourgeoise pipe de tabac ; et, comme je lui étais littéralement tombé dessus, faire semblant de ne point le voir ou simuler la surdité devenait impossible. D’ailleurs, il m’avait attrapé par la manche et paraissait bien décidé à ne point me lâcher comme cela.
Un instant, j’osai espérer de m’en tirer à bon compte, avec un supplément de félicitations à propos de mes fiançailles. Mais ce que je redoutais ne tarda pas à se produire :
— Eh bien, petit vicomte, n’as-tu pas envie de la suivre, cette nuit, la chasse du Clair de Lune ?
— Les chiens n’en ont pas plus envie que moi, ce soir.
— Leur nuit est passée !… C’est comme ça… Tu ne comprends pas. Oh ! moi-même j’ai mis beaucoup de temps à comprendre… C’est bien simple, pourtant. Tu sais que Diane fut la divinité des chasseurs avant que le bienheureux Hubert devînt leur patron ? Or, d’après les mythographes les plus compétents, la lune n’est que le reflet céleste de la déesse, reflet visible pour les hommes, alors que la déesse méprisée ne perd plus son temps à se pencher sur Endymion et se cache on ne sait où… Mais, lorsque la lune est dans son plein, les chiens, et surtout ses favoris les molosses, reconnaissent plus ou moins en elle leur antique conductrice et la saluent à leur manière… Parfois, même, — mais cela n’arrive qu’assez rarement, — ils la reconnaissent tout à fait… Voilà !
C’était tout simple, en effet.
— Mais le gibier, me diras-tu, mon petit ?… poursuivit implacablement M. de Fontès-Houeilhacq. Le Diable ? des diables ?… Il faut être niais comme un vieux marin ou comme un paysan d’ici pour voir le Diable en pareille affaire !… Non… La vérité, c’est qu’ici comme partout erraient autrefois d’innombrables hordes de bêtes divines, ou prétendues telles par les poètes… Les Satyres, qu’on appelle aussi Sylvains, Ægipans, Faunes, Capricornes et même Capripèdes, durent notamment y pulluler. Le lièvre blanc hante les neiges, la rainette se plaît dans les feuilles vertes ; quoi d’étonnant à ce que ces êtres se soient plus particulièrement complus dans ce pays où les frondaisons, les herbes et les roches ont si souvent la couleur grise et rougeâtre de leur pelage ?
« Certes, quand il y eut des hommes, ils durent demeurer ahuris pendant quelques siècles ; puis, la curiosité ou l’ennui les poussant, ils se rapprochèrent d’eux. Ne crois pas, petit vicomte, que je parle au hasard : ce sont là des faits maintes fois rapportés aussi bien par les auteurs païens que par les Pères de l’Église… Ils aidaient aux travaux des champs et recevaient, en échange de ces services, du froment, des fruits, parfois même une outre de vin, ce qu’ils préféraient à tout. Mais c’étaient des personnages paresseux, maraudeurs, querelleurs, à la fois vantards et pusillanimes, et si mal éduqués qu’ils ne tardèrent pas à être jugés tels, même par des rustres. Oui, quand la besogne les lassait, soudain, sans raison, même si un orage menaçait de noyer les épis fraîchement moissonnés, ils tiraient leur révérence à la compagnie et allaient à quelques pas de là se chamailler, gambader ou gratter leurs puces tout en narguant sans pudeur les travailleurs qu’ils laissaient en plan.
« Et, dès qu’il y avait un mauvais tour à perpétrer, ils étaient là ; ils arrivaient avec un petit air de rien, par bandes sournoises, en prenant bien soin de ne pas faire sonner leurs sabots sur le sol, — et se partageaient équitablement la besogne, tiraient les femmes par les cotillons quand elles allaient porter la soupe aux hommes, jetaient des immondices dans les marmites, faisaient peur aux petits enfants, plumaient les poules toutes vives ; d’autres fois, couchés sous les barriques des celliers, ils buvaient jusqu’à ce qu’on vînt les surprendre et les faire fuir à coups de triques, titubant et débitant de telles folies et malpropretés qu’on ne savait, en vérité, où ils avaient pu les prendre.
« Finalement, les hommes qui croissaient en nombre, et qui pouvaient désormais se passer d’eux, prirent des fouets et des fourches et les chassèrent vers les forêts. Eux y demeurèrent ; car, fort poltrons sous leurs allures effrontées, ils se méfiaient de l’accueil qui les eût attendus chez les hommes en y montrant seulement le bout de leurs cornes.
« Et les hommes, n’en ayant plus de nouvelles, pensèrent qu’ils étaient morts ; ils ne parlèrent plus d’eux que dans les contes qu’ils faisaient autour descalelhs, à la veillée.
« Mais vint l’époque où les premières églises firent carillonner leurs cloches dans les campagnes. Le son des cloches alla jusqu’aux oreilles des Faunes dans leurs forêts, et eut le don de les irriter à l’extrême. Pour quelles raisons ? On ne le sait… Mais le fait est certain, et dûment constaté par des auteurs comme Marius Victor ou Orentius, évêque d’Auch. Ce fut à cette occasion que les plus hardis d’entre eux, se souvenant de leur ancienne malignité, recommencèrent à venir, la nuit, rôder dans les villages, et de préférence autour des églises et des lieux consacrés, dans l’espoir, évidemment, de voler ou d’abîmer les cloches. Ceux qui les voyaient les prenaient pour ces diables que la nouvelle religion figurait à leur image ; et l’on conçoit que le premier soin des chrétiens, quand il leur arrivait d’empoigner un de ces mauvais bougres, ait toujours été de le faire asperger d’eau bénite par le Curé, — ce qui comblait d’épouvante le captif et lui arrachait des cris inarticulés, rauques, terribles.
« Bien entendu, il importait peu aux Faunes que l’eau fût ou non bénite et que la douche leur fût administrée par le Curé ou par un mécréant ; leur émoi et leur colère provenaient simplement de ce fait qu’ils craignent l’eau par dessus toute chose ; — car, malpropres, ils aiment à se rouler dans le fumier, sur les ordures ; ils ne sont jamais fiers d’eux-mêmes s’ils ne sont bien sûrs de puer, et la véritable noblesse consiste pour eux à traîner aux poils de leurs fesses une couche de boue ou de crotte vieille de cent années et plus.
« Aujourd’hui, les hommes ayant envahi les forêts elles-mêmes, les Faunes ont dû, une fois de plus, aller s’abriter ailleurs. Les derniers d’entre eux habitent aujourd’hui les plus profonds et les plus secrets abîmes de notre planète, — le Trou du Diable, par exemple, ainsi dénommé par quelque Quercinol naïf qui vit jadis disparaître dans ses ténèbres un personnage au front biscornu.
« Ils doivent vivre là misérablement, accablés par l’ennui que leur vaut le sentiment de leur longévité prodigieuse. Et parfois, du fond de leur mémoire immense et vague, ils sentent sourdre la nostalgie des nuits antiques où ils formaient joyeusement des chœurs sous la lune ; alors, ils quittent leurs gîtes obscurs, en dépit de la crainte qui gâte leur plaisir. Mais Diane, du haut du ciel où brille son fantôme, se souvient aussi. Elle exècre les Satyres qui, jadis, témoignaient un peu trop vertement leur admiration aux damoiselles de sa suite ; et elle se venge en lançant les chiens à leurs trousses, dès qu’elle parvient à se faire entendre des chiens…
Je dissimulai un bâillement en m’écriant avec enthousiasme :
— Tout s’explique !
M. de Fontès-Houeilhacq, satisfait, devint lyrique, cita Shakespeare : « Il y a plus de choses sous le ciel… » et poursuivit :
— Oui, sous le ciel… et bon nombre aussi d’autres sous la terre… Nier les Faunes ? Absurdité. Dis moi… comment expliquerait-on certains faits…
Il parut hésiter, puis déclara :
— Sujet scabreux. Mais tu n’es plus un enfant… J’ai vu, moi, ici même, dans le temps, une jeune gardeuse de troupeau à qui on ne connaissait pas de galants, contrainte d’avouer à sa mère, — il n’était que temps ! — que… Mais oui, il se produit encore de ces monstrueux hymens, et qui portent leurs fruits… Tu vois ça d’ici, hein ? La petite file sa quenouille ou somnole à l’orée d’un bois, le monstre se jette sur elle, aiguillonné par une implacable haine de race autant que par la lubricité… Jamais la pauvre fille n’osera avouer ce qui lui est arrivé, crainte de passer pour folle ou d’être tenue pour sorcière… Et l’enfant naîtra,louperououlouperoune, parfois sous les espèces d’un monstre impossible à baptiser et qu’il vaut mieux étrangler en secret tout de suite, avec la complicité de quiconque est bon chrétien, — parfois, aussi, beau comme un dieu champêtre… ou belle comme une nymphe…
La conversation de M. de Fontès-Houeilhacq présenta soudain infiniment plus d’intérêt pour moi.
— Alors, demandai-je, les louperous et les louperounes ?…
— Sont les produits de ces unions. Des hommes ou des femmes en apparence, mais qui, parfois, la nuit, redeviennent des dieux ou des bêtes, qui hurlent sans raison en rôdant à travers champs et bois, qui marchent sans bruit, qui ont des yeux phosphorescents dans l’ombre… Oh ! qu’ils parviennent ou non à dompter leurs instincts ou à les dissimuler, ils ne sont pas difficiles à reconnaître !
Quand liberté me fut enfin donnée de regagner ma chambre, il n’était pas loin de minuit. Je me rappelai la recommandation d’Ève, je fermai la porte à clef… Les souvenirs de la nuit précédente, négligés durant la journée, tourbillonnaient autour de moi, délicieux, certes, mais équivoques, inquiétants, menaçants même. De même que le Prince Ulysse se fit enchaîner à un mât aux abords du pays des Sirènes, j’aurais voulu pouvoir me ligoter tout entier à mon amour pour Ève, comme s’il n’y avait plus eu dès lors d’autre recours possible contre divers enchantements dangereux dont je me sentais vaguement averti.
Or, dès que je me fus assuré que la porte était bien fermée, le rire déjà familier retentit, — silencieusement, si je puis dire, — tout à côté de moi, et une bouche embaumée murmura près de la mienne :
— A quoi bon prendre toutes ces précautions, mon chéri ?
Je bondis jusqu’à la lucarne, arrachai la peau de bique qui la calfeutrait depuis la veille… Et, dans la clarté lunaire qui jaillit de la baie étroite, je LA vis pour la première fois. Ses cheveux dénoués, dont la nuance se confondait avec les rayons du soleil, faisaient penser, sous ceux de la lune, à un poudroiement d’or très pâle, presque argenté par endroits. Des vêtements féminins gisaient sur le parquet… Elle était à demi nue… En riant, elle grelotta, prit la peau de bique et s’en enveloppa, puis m’entraîna vers la couchette :
— Comme tu as tardé !
Moi je ne disais rien. Je ne pensais plus. Je la respirais. C’étaient tous les plus précieux et les plus sauvages parfums des belles saisons qu’elle semblait traîner autour d’elle. Elle se pelotonna contre moi avec des gestes et une souplesse de jolie bête ; et toujours ce rire, de plus en plus étouffé qui, maintenant, ressemblait à un ronronnement…
Ma main, errant autour de son bras musclé et mince rencontra soudain une sorte de tiédeur liquide. La visiteuse poussa un léger cri involontaire… Je tendis ma main vers le rayon de lune comme vers une lampe.
— Qu’est-ce que c’est ? Mais tu es blessée !
Elle dit : « Ah ! tu crois ? » Elle se leva, regarda sa blessure : la légère éraflure d’une balle de revolver entre le coude et l’épaule gauches, au niveau du sein.
Elle sourit et, se recouchant :
— On peut payer son plaisir d’un peu de sang, fit-elle.