Celtorum lingua Fons addite Divis…O Fontaine que les gens d’ici ont mise, dans leur parler, au nombre des Déesses…(Ausone).
Celtorum lingua Fons addite Divis…
Celtorum lingua Fons addite Divis…
Celtorum lingua Fons addite Divis…
O Fontaine que les gens d’ici ont mise, dans leur parler, au nombre des Déesses…
(Ausone).
En général, nous ne nous attardions pas à Cahors, où des carrioles réquisitionnées un peu partout nous attendaient pour nous trimballer sur les huit lieues de routes qui nous séparaient encore de Castelcourrilh. Et quelles routes, bon Dieu !… C’était le mauvais moment du voyage, le purgatoire entre la vie et le paradis. Les plus enragés d’entre nous, après avoir quitté la gabare, commençaient à imaginer sans enthousiasme ce qui leur pendait immédiatement au nez.
A nos côtés, ce serait l’inexorable monotonie des gorges abruptes et désolées, puis des tertres et des plateaux couleur de cendre où, sur le soir, des éboulis de rocs blanchâtres figureraient, sous un ciel comme rétréci par la transparence de l’air, des villes apocalyptiques. La poussière soulevée par les roues des carrioles serait brûlante aux yeux, âcre à la gorge… Pour parer dans la mesure du possible à tant d’inconvénients, les bien avisés, c’est-à-dire le plus grand nombre, n’avaient point manqué, au départ, de se munir de ces vastes outres en peau de chèvre, où le vin se conserve si frais, surtout quand on a pris soin d’emporter aussi une bouteille d’eau…
Oh ! rassurez-vous : l’eau pour arroser de temps en temps les longs poils gris ou noirs, à l’extérieur, tout simplement.
Or, cette année-là, nous débarquâmes en avance sur l’horaire, c’est-à-dire trop tard pour pouvoir espérer d’arriver à Castelcourrilh autrement que fort tard dans la nuit, ce qui ne faisait guère notre affaire, encore moins celle de nos automédons, paysans superstitieux pour la plupart, assez peu enclins à pratiquer les chemins sous la lune, mais très disposés, en revanche, à profiter d’une belle occasion de ribote à la ville, avec une excuse de choix à fournir à leurs moitiés. Sur ce point, et encore que leurs moitiés ou leurs parents s’inquiétassent médiocrement de leurs faits et gestes, mes compagnons ne pensaient pas différemment. Sulpice d’Escorral, après un fastueux goûter que nous prîmes au meilleur hôtel de la ville, nous donna quartier libre. Ce fut, me semble-t-il, la première fois qu’il remarqua un peu nettement, depuis notre départ, la présence de sa fille parmi nous. Elle était allée faire un brin de toilette dans une chambre et reparaissait, éblouissante, étincelante de force gracieuse et de fraîcheur, embaumant sans parfums, semblant traîner comme une esclave Hébé ressuscitée à sa suite.
— C’est vrai, tu es là, petite… Diable ! qu’est-ce que tu vas devenir, tout aujourd’hui ?
— Ne vous inquiétez pas, père. Michel me tiendra compagnie.
Mon père à moi s’était approché, goguenard et bienveillant, déjà très ivre. Il lança une terrible bourrade dans les côtes de Sulpice d’Escorral :
— Ne te fais pas de mauvais sang. Ils ne s’embêtent pas ensemble !
Sulpice d’Escorral se dandina, attendri :
— Bougre ! C’est vrai qu’il y aurait là un beau couple… Hé ! Hé !…
— Mon père, dis-je rapidement et à voix basse, vous aviez pourtant promis à Mlled’Escorral…
— Rien… rien… Je n’avais rien promis… Ah ! ils sont gentils !
Le marquis d’Escorral et le marquis de Roquebusane s’éloignèrent, continuant à échanger des tapes amicales, riant très fort, parlant d’une revanche au brelan borgne… Nous nous sentions, Ève et moi, cruellement humiliés, moins par l’attitude des auteurs de nos jours que par la facilité stupide avec laquelle notre désir, ou notre ambition, semblait devoir se réaliser pour le monde.
Heureusement qu’au moment de passer la porte, M. d’Escorral se retourna vers nous, un doigt en l’air et les yeux terribles :
— Ah ! par exemple… tu entends, ma petite ? ta pauvre mère t’a confiée, en mourant, à mes soins… Tâchez de rester convenables, parce que sans ça, je vous botterais le cul… oui, à vous deux, moi qui vous parle… Vous entendez, mes agneaux ? Je vous botterais le cul.
Nous préférâmes éclater franchement de rire quand nous fûmes seuls. La chaleur était accablante. Je parlai néanmoins d’une promenade. Ève me dit : « Oui, tout à l’heure… Nous avons le temps… Et ce costume de chasse est trop chaud. Je vais me déshabiller et en prendre un autre. » Je répondis : « C’est cela ; je t’attends… » Alors, elle s’irrita manifestement : « Non, viens là-haut… » Elle ordonna même : « Je veux ! » comme elle avait fait à Libos, lors de notre inutile fugue…
Les menaces de son père portaient déjà leurs fruits, comme l’on voit.
Elle ferma la porte de la chambre à clef, puis, sereinement, fit tomber presque d’un coup la tunique et la jupe de velours et s’admira dans l’immense armoire à glace à trois portes qui occupait tout un pan de la plus longue cloison. Je ne regardais pas Ève, sentant que l’admiration qu’elle vouait à sa demi-nudité suffisait à son bonheur et que la mienne eût été superflue. Je ne pensais à rien ; je fumais, dans une tranquillité d’esprit singulière. Mais ne savais-je pas qu’« il n’était pas temps encore », qu’un caprice eût avili ma joie, que nous devions viser plus haut, que nous n’étions pas encore au bout de l’indispensable pèlerinage ? Ève vint s’asseoir près de moi et sourit en me lançant comme un défi : « Je n’ai pas sommeil aujourd’hui. » Je n’avais pas sommeil, moi non plus ; je l’attirai dans mes bras ; mon visage s’enfouit dans l’odorant trésor des cheveux bruns aux reflets fauves… Un de ses seins musclés s’évada hors de sa chaste chemise à broderies et vint caresser ma main.
Je pensai soudain à mon bisaïeul, Hector, treizième marquis : une bonne histoire circulait encore à son sujet dans ma famille et dans notre caste ; résumons : sa fiancée avait été obligée de le prendre de force, pour le décider. Ce fut alors que le jeu où paraissait se complaire Ève me devint, à moi, insupportable ; rien ne nous aide à rectifier le cours de la réalité comme l’apparition à propos d’un souvenir — personnel ou non — dans une âme prête à choisir une paresseuse dérive.
Il n’y aurait plus eu de possible, entre Ève et moi, qu’un peu de volupté périssable, et j’étais sûr que nous méritions mieux. Mes baisers ne s’attardèrent à sa chair dévoilée que pour mieux s’informer du prix de celle-ci. L’ombre tomba brusquement dans la chambre quand le soleil se fut caché derrière l’abrupte colline adverse.
J’aidai ma fiancée à se rhabiller ; je le fis assez gauchement, assez intimidé et ne riant que… pour rire ; nous partîmes un peu au hasard, non point appuyés au bras l’un de l’autre, mais nous donnant la main. Comme après notre premier baiser (celui que j’avais conquis de force) un miraculeux apaisement s’était réalisé en nous. L’heure était somptueuse et douce. Le Pont Valentré lui-même semblait consentir à laisser miroiter ses pierres maussades dans la lumière grise et rose du jeune soir. Les paisibles bourgeois qui « prenaient le bon air » et les officiers de la garnison qui s’embêtaient le long des rues vides en attendant l’heure de l’absinthe nous regardaient au passage avec une expression de sympathie ou d’envie dont nous nous sentions flattés comme d’un juste hommage. Nous traversâmes le pont. J’avais dit en riant à Ève :
— Tu sais, il y a ici une Déesse avec laquelle il faut que nous soyons bons amis.
— Celle de la Fontaine ?
— Elle-même. Entends d’ici gronder Divone : elle n’est pas commode… Allons lui faire une petite visite de politesse. Les amoureux la lui doivent, paraît-il.
— Attends… soyons tout à fait gentils avec elle.
Des chèvrefeuilles entremêlaient leurs tiges folles aux aubépines de la rive ; les fleurs aux parfums vanillés et musqués retombaient, lourdes et lasses, presque jusqu’au sol. Ève en cueillit une brassée qu’elle appuya en riant sur ma figure. J’eus peur un instant, à travers cette odeur savamment cuisinée tout l’après-midi par le soleil, exaspérée par l’approche du soir, de ne plus reconnaître, d’oublier le cher parfum qui m’avait charmé depuis le début du voyage…
Une épine du buisson avait déchiré, sans même qu’Ève y prît garde, la main de la cueilleuse, durant la cueillette. Je pris cette douce main forte et fine et goûtai le sang qui y perlait.
Après que nous eûmes jeté l’offrande propitiatoire dans le gouffre, nous nous assîmes sur le banc qu’une municipalité diligente avait récemment fait installer près de là, et qui me parut nous attendre depuis le commencement des siècles. La Tour de la Barre trouait l’air vide à gauche du pont, au delà du barrage ; sans doute ne semblait-il plus possible, à ma voisine comme à moi-même, de nous éloigner désormais de là : les eaux et les oiseaux comblaient le silence suffisamment pour nous éviter de vaines paroles ; le paysage nous dispensait son fruste mais solennel enseignement.
Apre et bizarre contrée que celle que nous devinions, au delà de l’horizon borné des coteaux, et que nous sentions comme les bêtes reniflent leur gîte héréditaire ! Là, les plus lointains de ceux de nos ancêtres qui n’étaient point pour moi demeurés anonymes étaient nés et étaient morts. Terribles seigneurs, insoumis par principe à ceux qui prétendaient être leurs suzerains. Parfois, les comtes de Toulouse se hasardaient à envoyer des troupes leur réclamer l’impôt et l’hommage ; mais les soudards, accoutumés aux paysages faciles du Languedoc, s’arrêtaient au seuil des gorges quercinoles, étroites, tourmentées, pleines d’embûches ; ils préféraient, au risque de la mort ou du supplice, revenir les mains vides dans la Ville rose, — ou s’enquérir vers l’ouest ou le sud-ouest d’une précaire vie. Ils revenaient, où que ce fût, terrorisés, ne sachant plus parler que des pieds fourchus des habitants de ce pays-là, des bouches de l’enfer qui s’y étaient ouvertes perpétuellement sur leur route, des démons biscornus qu’ils avaient vus, obscènes et invulnérables, danser pour les narguer des danses païennes au clair de lune.
Les vieux Seigneurs du Quercy avaient donc vécu loin de tout, dans leurs castels dont les fondements étaient taillés à même les rocs. C’étaient les fiefs que leur avait donnés, par dérision ou gratitude, Théodebert, après avoir enlevé Cahors à Sigebert, Roi d’Austrasie. Moins de trois siècles plus tard, leur descendants avaient trouvé le moyen de prendre à leur façon la revanche de leur misère : tandis que les Sarrasins, puis les Normands, puis Guillaume Taillefer, puis Henri II d’Angleterre et enfin les hordes sanglantes d’Outre-Loire pillaient et rançonnaient la ville épiscopale sans pitié, les Seigneurs demeuraient inaccessibles, contemplant sombrement, de leurs meurtrières, le spectacle du désert qui les entourait, captifs de la Peur et de la Faim quand ils n’étaient pas protégés ou rendus furieux par Elles.
La Peur…
Sur cette contrée, creuse comme un vieux tronc d’arbre, l’eau ne demeure pas plus que sur une passoire renversée. Tombant du ciel, elle s’infiltre ou s’engouffre, pour rejaillir en sources ou peupler de ses murmures de souterraines cavités. Depuis que ce sol calcaire a surgi de l’Océan primitif, nul fleuve n’a amolli ou embelli cette écorce fruste en lui abandonnant la tourbe de ses alluvions ; les déchets des âges, en ces lieux, n’ont jamais recouvert l’ossature antique du monde ; le sol qu’y foulaient mes ancêtres était alors ce qu’il demeure encore : celui même où les premiers hommes ont appuyé leurs pas peureux.
Et les Maîtres médiévaux des repaires quercinols écoutaient le bruit impitoyable des eaux souterraines qui, parfois, au hasard de leurs méandres, arrivent presque au ras du sol et y résonnent comme les voix mêmes des damnés ; et ils écoutaient le vent amplifier à l’infini le retentissement de ses plaintes dans les grandes orgues des ravines parallèles ; et ils écoutaient, dès les premiers froids, les loups affamés qui venaient hurler aux portes des hommes ; et ils écoutaient, durant d’innombrables veillées, les vieilles du lieu, vilaines, serves ou autres, raconter d’interminables histoires où il n’était question que de mauvais génies et d’âmes en peines, de maléfices et de revenants, de monstres païens et de diaboliques ruses.
La Faim…
Il leur arrivait, quand ils étaient restés ainsi des mois et des mois, pareils à des bêtes traquées, de sortir de leurs forteresses tous ensemble et en armes, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été lancé. Leur peur, alors, devenait panique. Ils étaient, eux aussi, des loups contraints de fuir leur gîte et de partir en chasse : et ils faisaient des carnages comme les loups mêmes n’oseraient en perpétrer. Et ils hurlaient plus qu’eux. Parfois, leur élan furieux les emportait jusqu’aux riches régions des vallées, jusqu’à celle de la Garonne même. Ils pillaient, violaient, rançonnaient, massacraient à leur tour, comme l’avaient fait au cours des invasions successives les oppresseurs des plus riches terres qui leur eussent été dévolues par droit de naissance. Après quoi, calmés et rassasiés pour un temps, ils regagnaient leur désert où la Peur et la Faim, qui avaient suscité leur furie, empêchaient leurs voisins offensés de venir exercer des représailles.
Cependant, de leurs expéditions dans la plaine, ils rapportaient des bijoux pour leurs femmes, des tonneaux de vin, des sacs de céréales, de belles chansons, des images de vie plus douce et plus facile pour eux-mêmes et pour les leurs. A noter également qu’au début duXVesiècle une chevauchée dans « les villes d’en bas » tourna fort mal et que sept nobles quercinols subirent en Agen la honte de la potence. Cet événement, et d’autres du même genre, durent apparemment faire réfléchir les nôtres. Réfléchir, c’est toujours s’amollir et presque toujours abdiquer. Ils ne tardèrent pas à perdre leurs habitudes de brigandage, s’apprivoisèrent, se bichonnèrent esprit et corps, contractèrent des mariages avec les filles des châtelains du pays plat, puis, comme leurs manoirs du désert tombaient en ruines, ils s’en firent bâtir d’autres, et confortables, le long du Lot, plus ou moins en aval du berceau de leur race, avec l’or volé jadis par leurs ancêtres aux ancêtres de ceux qui seraient désormais leurs alliés ou leurs amis.
C’est ainsi que notre lignée avait pu aboutir à un homme aussi facile et bénévole que mon père…
Il faisait sombre déjà. En fin de septembre, la nuit, dans ces pays encagés par d’abruptes collines, tombe aussi vite sur la campagne où deux fiancés s’attardent que le soleil s’enfuit des chambres où risquent de s’oublier des amoureux. Ève frissonna. Nous nous levâmes. Quand nous repassâmes près de la fontaine, je me souvins que je portais à ma chaîne de montre le sceau authentique de Gérard, septième marquis, le premier des nôtres qui eût fondé demeure aux lieux où notre vie se traînait depuis lors. Je le détachai et le jetai dans le gouffre célébré par Ausone.
Ève me demanda en souriant :
— Est-ce un autre vœu ?
— Non. Il est d’accord, en tous cas, avec celui que tes fleurs emportaient vers la Divone. Laisse ta porte ouverte, ce soir ! Je te raconterai des choses… des choses… et, si je ne parviens pas à me faire comprendre…
— Il nous restera toujours ceci pour nous distraire, dit-elle en m’embrassant.
Un murmure, joyeux et religieux à la fois, me parut emplir mon cœur, un murmure qui couvrait la chanson de la rivière maternelle sur le barrage et aussi le grondement de la Naïade irritable, au fond de son palais souterrain.