LA FILEUSE DE MINUIT

A Eugénie Meuris.

Près d’un canal (c’était, sur les eaux de ce canal, un brumeux et triste minuit de novembre), une file de pauvres maisons sous les arbres me suggéra tout à coup — après des heures à errer par les carrefours sans passants — de lentes douleurs de très vieilles gens, comme des malades en une cour d’hôpital. Mais peut-être, songeais-je, il y a là, derrière ces mornes vitres, au fond d’un de ces logis d’un âge reculé, peut-être il y a le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer toujours à son rouet, de filer les soirs et les matins en rêvant à celui qui l’ira prendre par la main et la mènera vers les sacrements. Et sans doute — ah ! filer sans espoir le chanvre et le rêve comme une petite aïeule ! — elle vient de souffler la lampe, elle s’est couchée dans le lit, sous la touffe de buis, à côté d’une vieille femme qui s’agite et ne peut trouver le sommeil.

Mes pas, las de tourner sous les tours et les beffrois en cette ville millénaire, — Memling, l’évangélique peintre, avait vécu et connu là de pareils mélancoliques minuits, car la ville s’appelait Bruges ! — mes pas donc, après tant de venelles et de ponts et de places et de porches, m’avaient conduit jusqu’en cette agonie d’un solitaire quartier, dans l’humide voisinage d’un triste canal. Nulle lune n’éclairait les maisons sous les arbres ; leur fantôme seulement (puisqu’à peine j’en pouvais distinguer la forme) se dressait devant moi dans le pluvieux brouillard, comme si vraiment, depuis tant de siècles qu’elles subissaient les rafales, ce n’étaient plus que des fantômes de maisons, de pauvres fantômes à présent ressuscités par un nocturne sortilège.

Mais, m’avisai-je, ils vont m’entendre, ils vont se réveiller au bruit lourd de mes pas, les habitants de ces taciturnes demeures ; car sans doute plus jamais personne, depuis des ans, ne passe le long de ce canal. Aussitôt je m’efforçai d’étouffer ma marche en la moite couche de feuilles dont le pavé était jonché ; je devins moi-même un fantôme dans cette rue spectrale.

Un réverbère (il semblait s’éteindre subitement, puis jetait une petite flamme) — un réverbère, comme une veilleuse dans un dortoir d’hôpital, au loin sillait l’eau du canal d’un reflet rouge. Et toujours quelque gargouille, avec un clapotis léger, — mais je ne pouvais voir en quel endroit, — avec une triste musique de larmes éternelles, se déversait dans cette eau. On dirait, pensais-je, que pleure en cette stillation sans arrêt la moribonde lumière de là-bas, la lumière des yeux crevés du sinistre réverbère ou si c’est du sang qui, comme dans un hôpital, s’égoutte des plaies et larme par les souterraines rigoles jusqu’au fond des puits. Un cimetière — ce me semblait, expliquez cela ! — un cimetière, comble d’antiques pourritures oubliées, devait étendre aux alentours son funèbre enclos.

A la fin, l’angoisse du silence au bord de cette eau comme des larmes et du sang, m’opprima si affreusement que, sans cause, et seulement pour rompre le silence, je me mis à crier :

— Hola ! Ho ! Quelqu’un ! Y a-t-il encore ici quelqu’un de vivant ?

Une fenêtre s’ouvrit, — et justement un air de carillon se mit à tinter dans la nuit, tinta comme des gouttes de pluie mélodieuses sur les sombres carreaux de la nuit ou comme un vol musical d’oiseaux dans la nuit, si bien que je me persuadai d’abord que s’ouvrait réellement par cette fenêtre une volière à un vol d’oiseaux.

Mais un aimable rire, un rire frais et jeune — c’était aussi comme le rire de ce carillon ! — trilla presque aussitôt, tandis qu’une rose, lancée par d’invisibles mains, frôlait mon visage et ensuite, parmi les feuilles mortes, tombait à mes pieds.

Il n’y eut pas de paroles, les lèvres n’émirent que le son de cristal de ce rire, comme si toute la petite personne — frêle, frêle, la bouche en cœur de rose — aussi eût été en cristal. Mais cette rose sur ma joue, dis-je en ramassant la fleur, ce cœur de rose, n’est-ce pas sa bouche même qu’elle me jeta ? Sans doute ma voix l’avait tirée de son sommeil ; elle quittait à l’instant le lit où constamment s’agitait cette vieille femme.

Je la soupçonnai toute pâle et décolorée comme une petite aïeule, après les étés et les hivers à filer son rêve et son chanvre.

La fenêtre s’était refermée sur le rire ; maintenant l’escalier craquait sous la hâte d’un pas ; et ensuite, dans l’entrebâillement de la porte, m’apparut une main qui me faisait signe d’entrer.

— Oh ! dites-moi (la fille était brune et maigre et je lui parlais ainsi, en considérant autour de nous la nudité des murs) dites-moi. N’y a-t-il pas un cimetière en ce quartier loin de la ville ? N’y a-t-il pas des malades en un hôpital au bout du canal dans ce quartier de la ville ?

— Je vois que vous aimez à rire, me répondit-elle en riant et en déroulant ses cheveux. Eh bien ! si vous êtes venu pour ce que je crois, la mère dort dans son lit, mais il y a une petite place sur le côté, jusqu’où descend le drap.

Elle m’avait pris par la main et m’attirait vers l’escalier ; mais un insurmontable dégoût à présent me dissuadait de la suivre.

— Non, non, dis-je, laissons cela.

— Oh ! — et elle riait plus fort à présent — la bonne femme n’est pas pour nous inquiéter ! Et il y a encore ma petite sœur dans un autre lit ; mais, vous savez, pour elle j’éteins la lampe.

— Et, dites-moi, repris-je après un moment — (je parlais comme en songe), — n’a-t-elle pas le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer toujours à son rouet ?

Elle cessa de rire :

— Ah ! nous avons cru la perdre souvent. A dix ans, elle n’était pas grande en tout comme une poupée. Il fallait passer les nuits à la lever, à la coucher ensuite. On n’était jamais sûr qu’elle verrait venir le jour. Et c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite image de la Vierge. Voici qu’elle va sur ses dix-sept ans. Avec mes gains, je lui achète des robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file de la belle toile pour le jour où elle s’ira mettre en ménage, — de la toile toute blanche pour ses draps de mariée. Mais, attendez, je vais l’appeler. — Hé ! Leentje !

Un pas bientôt glissa le long des degrés — (encore une fois tintait le carillon au loin sur la ville) — un pas léger comme les notes de ce carillon descendant et remontant l’échelle des arpèges, et ces pas des agneaux sur les prairies en fleurs des vieux volets gothiques. Ensuite s’avança jusque près de moi en sa longue robe blanche, s’avança dans le cercle de lumière de la lampe une petite forme charmante, la grâce et la pâleur mêmes d’une vierge de Memling (mais elle ne portait pas le lys), les candides yeux d’améthyste et les fines mains translucides d’une vierge de Memling.

— Et si vous saviez comme elle chante ! s’écria la fille brune en se reprenant, par une vieille habitude, à rire.

— Au clair de lune (maintenant elle chantait, la petite fileuse) au clair de lune, avec des fils de lune, filait en un pré de lune, la princesse. — Ah ! personne ne sait plus son nom ! — Passa par le pré, en habits de lune, le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon cœur un beau rêve couleur de lune. » Longtemps après, par le pré de lune, revint le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon lit de noces de beaux draps de lune. » Encore une fois passa, en le pré, sous la lune, le fils du roi : « Ah ! lui dit-elle, c’est fini de filer le rêve et les draps ; maintenant avec ces fils de lune, je file mon suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse. » — Ah ! personne ne sait plus son nom ! Et quand une dernière fois revint le fils du roi, sur le pré séchaient les beaux draps de lune ; mais la princesse ne filait plus. — Ah ! filait dans la lune la princesse !

— Assez ! (étreint par une réelle douleur, je ne pus maîtriser ce cri.) Assez ! tous les lins sont filés. Il y a assez de toiles filées pour les suaires ! Et comment pouvez-vous nier qu’il y ait un cimetière proche de ce canal, un cimetière aux ossements pourris par les eaux de ce canal ?

Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette enfant.

— Oh ! (lui dis-je très doucement), il viendra, celui que vous attendez et qui vous mènera aux sacrements. Oui, il viendra, n’ayez point de crainte ; il viendra, le prince pour qui vous vêtirez vos blancs vêtements de lune ; et vous irez ensemble vous aimer dans la lune, — ô ma petite vierge, ô vierge que Memling eût peinte avec des couleurs de lune.

En sortant de cette maison (sur le seuil la fille brune à présent m’injuriait), j’entendis encore une fois le sanglot de la gargouille dans la nuit, encore une fois les oiseaux du carillon.


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