A Hector France.
Le médecin, un homme qui ne comprenait pas grand’chose à la vie, passa et dit :
— C’est d’amour qu’Izolin est malade : il convient de le séparer un peu d’avec Claribelle.
A son tour vint le pasteur. Celui-là aussi lisait mieux dans les livres que dans les cœurs. Et il dit :
— Le feu d’amour charnel le consume. C’est grand péché de transgresser le commandement de chasteté.
Alors la Dame (c’était la mère d’Izolin) entra dans le bosquet où ils étaient aux bras l’un de l’autre. Et aucun d’eux ne l’avait entendue approcher : ils se miraient demi-nus aux eaux d’une fontaine.
— O Claribelle ! ô Belle ! ton petit sein est comme un fruit rose dans les transparences de ce bassin. Vois, j’approche ma bouche. Je crois le baiser avec mes lèvres, et mes lèvres seulement effleurent l’eau. Quelle douce folie nous fit nous regarder à travers ce miroir ?
— O Izolin, prends plutôt mon petit sein dans tes doigts. Caresse-le amoureusement pendant que je mettrai ma bouche sur la tienne. Il me monte alors une salive âcre et délicieuse.
— Non, c’est trop simple, petite Claribelle. Laisse tomber ta robe ; laisse-la tomber jusqu’à tes chevilles. Et ensuite je te tiendrai sous la gorge ; nous entrerons doucement ainsi aux eaux du bassin. Nous nous apparaîtrons bien plus beaux.
Ils entendirent une voix irritée qui les appelait. Et, ayant levé les yeux, ils virent apparaître la Dame sévère. Cependant, ils ne se dépêchaient pas de se vêtir et la regardaient en souriant, dans leur innocence. Alors elle s’attendrit, et, baisant son bel Izolin sur les paupières, elle lui dit étrangement :
— Savais-tu pas que la mort est au fond de cette fontaine ?
— La mort ? fit-il en pâlissant. Je n’y vis que Claribelle.
— Ses yeux, ses yeux dangereux, ô pâle enfant, y sont restés.
Aucun des deux ne savait ce qu’elle voulait dire, et Claribelle, en regardant vers les arbres profonds, déjà appelait Izolin.
— Viens, ami, là où la mort ne pourra nous atteindre.
Mais la Dame cria :
— Va, fuis, n’écoute pas celle qui m’a pris ton cœur. Crois-moi, cher Izolin, il y a là-bas dans la maison une fontaine bien plus belle que toutes les autres. Une mère la combla de ses larmes. Et il y a au fond un trésor qu’il n’est au pouvoir de nulle Claribelle de te donner.
Elle l’avait entouré de ses bras et tendrement l’entraînait. Claribelle, en tordant ses cheveux et en pleurant, marchait derrière eux. Et elle ne cessait d’appeler de sa petite voix d’or Izolin. Mais la Dame de toutes ses forces appuyait la tête du doux jeune homme à sa poitrine, en sorte qu’il resta un peu de temps sans entendre les appels de Claribelle. Et tout à coup ensuite, il reconnut sa voix. Et comme sa mère, en voulant le retenir, était tombée, il marcha sur elle et courut vers Claribelle.
— Retournons au bassin, lui dit-il. Nous n’aurons jamais fini d’y mirer notre image.
Leur rire clair au loin sonna comme les merles et les loriots du bois.
Quand enfin ils rentrèrent dans la nuit, la Dame vit qu’Izolin à peine pouvait se traîner ; il ressemblait à une ombre ; et Claribelle avait des lèvres d’œillet en fleur. Encore une fois, elle baisa son pâle enfant sur les paupières et ensuite, insidieusement elle leur dit :
— Gentils époux, j’ai décidé que cette nuit, vous la passerez loin l’un de l’autre. L’absence est comme une huile sur le feu. Demain, votre joie sera plus grande de vous retrouver réunis.
Elle-même, avec un flambeau, précéda Izolin vers la chambre. De ses mains, elle le coucha dans ses draps, et puis, en s’en allant, elle ferma la chambre et retira la clef. Et Claribelle, dans l’escalier, vit apparaître deux femmes : leurs robes tombaient à plis droits et elles portaient un voile sur la tête ; et toutes deux, avec des flambeaux, la menèrent vers la tour.
— Bonnes servantes, leur dit-elle, où me conduisez-vous ?
— Vers votre chambre nuptiale, madame, et à la garde de Dieu.
— Bonnes servantes, dites plutôt mon tombeau, car je vois bien à présent qu’il me faudra traîner ici de tristes jours loin de mon cher époux.
Elles soufflèrent le flambeau et on n’entendit plus que le bruissement de leurs chapelets dans la nuit.
Or, en s’éveillant au matin, Izolin étendit la main et ne trouva pas Claribelle à ses côtés dans le lit. « Divine amie, pensa-t-il, ma mère avait raison : nous croirons, en nous revoyant, nous aimer pour la première fois. » Il courut vers la porte et ne put l’ouvrir. Il alla vers la fenêtre et il s’aperçut qu’on y avait placé des barreaux. « O Belle ! viens me délivrer », criait-il. Claribelle, de son côté, sanglotait sous ses cheveux, appelant son ami. Et ils ne s’entendaient pas, très loin l’un de l’autre, car le château était vaste, au fond d’une gorge. Quelqu’un me conta cette légende au pied même de la tour.
Ainsi se passa le premier jour. La Dame, au soir, apparut et dit à Izolin :
— Crois-moi, bel enfant, je n’ai rien fait là qui ne soit selon ton salut dans cette vie et dans l’autre.
Et Claribelle criant toujours après son cher Izolin, les bonnes servantes lui montrèrent le ciel.
— Prions ensemble pour Izolin, madame, car il est parti pour un long voyage.
— Non ! dit-elle, Izolin est comme moi prisonnier en ce château. J’entends battre son cœur à travers les murs.
Cette nuit-là, tandis que dormaient les femmes, elle marcha vers la fenêtre et jusqu’au matin, en se penchant sur les jardins, elle appela doucement Izolin.
Les nuits suivantes, elle ouvrit encore la fenêtre, et elle entendit un bruit de pierres qui roulaient dans le fossé. Elle n’entendit pas la voix d’Izolin. Mais, la dixième nuit, des pas légers avec lenteur s’avancèrent et puis s’arrêtèrent devant la porte.
— Claribelle !
Elle se coula entre les robes à plis droits des servantes, et comme elle n’osait élever la voix, elle souffla longuement son haleine à travers le trou de la serrure. Il connut ainsi que Claribelle était là et il aspira le vent de sa bouche comme un baiser. Et ni l’un ni l’autre ne se parlaient. Ils demeurèrent là une éternité à se baiser à travers la porte.
Personne au matin ne put expliquer pourquoi du sang avait rougi le seuil. Les murs seuls ont pu pleurer ces larmes rouges, se dirent les femmes. C’est un grand miracle et cependant on ne sait pas ce qu’il veut dire.
Et Claribelle pensait :
— Je sais bien, Izolin, que c’est ton cœur qui saigna devant cette porte.
La nuit prochaine il vint comme la veille ; ses pas s’arrêtèrent ; elle l’entendit soupirer ; et de nouveau leurs bouches se cherchèrent à travers les clous de fer. Elles croyaient se joindre l’une à l’autre ; tous deux étaient sûrs que leurs bouches vives s’étaient aimées. Et ensuite il glissa un papier par la serrure et, l’ayant porté sous la lune après qu’il fut parti, elle aperçut qu’il était teint de sang. Elle pensa : « Ce sont les doigts de mon ami qui laissèrent là couler leur vie. » Elle sut ainsi que c’étaient les doigts d’Izolin qui avaient ensanglanté la dalle du seuil. Et sur le papier une ligne était tracée : « J’ai descellé avec mes ongles les barreaux, petite Claribelle. Attends-moi à la fenêtre demain à l’heure de la lune. »
A petites fois délicieuses, elle se mit à manger le papier et elle croyait sentir passer en elle l’amour d’Izolin. Au minuit suivant, elle ouvrit sa fenêtre, et quelqu’un prudemment marchait dans l’ombre des jardins. Elle ne vit pas d’abord ce que portait Izolin ; il pliait sous le faix de quelque chose qui le faisait trébucher, et parfois il s’arrêtait et lui faisait des signes. Elle ne comprenait pas ce qu’il voulait dire. Mais il sortit de l’ombre, la clarté de la lune s’épandit et elle reconnut le charmant visage de l’époux : le vent était parfumé de l’odeur de ses cheveux. Cependant, elle n’osait lui demander ce qu’il portait sur l’épaule, car les femmes qui la gardaient avaient plus tard que de coutume égrené leur chapelet, et à peine seulement elles commençaient de dormir.
Il fit un pas ; elle vit qu’il avait pris une des échelles avec lesquelles on montait aux arbres dans le verger. Et tandis qu’avec des soins minutieux il la dressait contre le mur, déjà le cœur de Claribelle un à un descendait les échelons et volait vers lui.
La voix d’Izolin maintenant gémissait :
— O Belle ! l’échelle est trop courte. Jamais je n’arriverai jusqu’à toi. Et il n’y en a pas de plus longue dans les jardins.
Elle répondit très bas :
— Quand tu seras parvenu au dernier échelon, cher Izolin, une petite distance seule nous séparera. Je mettrai mes baisers au bout de mes mains, et, tendant les tiennes, tu les recueilleras.
Il monta vingt échelons et ensuite il n’y en eut plus que trois ; et il demeurait les mains contre le mur, allongé de tout son corps, comme un espalier.
— O Claribelle ! dit-il d’un souffle, jamais je ne pourrai si tu ne noues ensemble les draps de ton lit et ne les laisses descendre vers moi.
— Hélas ! Izolin, il n’y a pas de draps à mon lit !
— Belle ! ô belle ! si tu n’a pas de draps à ton lit, défais les rideaux et laisse-les couler jusqu’à moi.
— Il n’y a pas de rideaux non plus, Izolin. La chambre est toute nue et je n’ai que mes bras.
— Eh bien ! tends-les moi.
Elle se pencha autant qu’elle put et tendit les bras, mais à peine leurs doigts parvenaient à se toucher. Alors, elle les mouilla à la salive de ses baisers, et il en essuyait avec ses lèvres la fraîche odeur.
— Prends… Encore… encore… tant qu’il me restera un peu de salive dans la gorge.
Lui, dans une agonie exquise et triste, soupirait :
— O Claribelle ! toute la salive de ta bouche n’apaisera pas ma soif d’une chose de toi qui me reste perdue depuis tant de jours affreux. Je meurs, ô Belle ! ô Claribelle ! si je ne puis monter jusqu’à ton sein !
Il entendit qu’elle riait, et tout à coup ses cheveux se déroulèrent ; il fut enveloppé de la nuit profonde de sa chevelure.
— Ne prends peur, ami, lui dit-elle. Tords-les entre tes poings, mes beaux cheveux solides comme la corde qui sonne le glas. Et t’y étant suspendu, tu t’enlèveras ensuite d’un bond léger par-dessus le rebord de la fenêtre. Va, crois-moi, mes cheveux sont l’échelle de soie qui te mènera au bonheur.
Il se hissa, ne sentit plus que le vide ; et Claribelle ne poussa pas un cri, toute raide de douleur surhumaine, accrochée des deux mains à la pierre. Et puis Izolin franchit la fenêtre : ils allèrent vers le lit, et seulement après qu’il fut redescendu, elle resta longtemps morte sous une couronne de sang.
— Claribelle ! Divine Claribelle !
Encore une fois, c’était la nuit. Izolin vint avec l’échelle, il tendit les bras et elle déploya ses cheveux.
— Va, ne crains rien, cria-t-elle. Il m’en reste assez pour nous en faire un linceul !
Et, comme la veille, il s’enleva jusqu’à la fenêtre et ils couchèrent dans le lit, la bouche et les mains jointes.
Maintenant, ô Izolin et Claribelle, vous reposez ensemble dans la même fosse jusqu’au Jugement dernier, car, au matin, les servantes s’étant éveillées, elles vous ont vus tout nus dans l’amour et dans la mort. Et la plus âgée s’est écriée :
— O Ciel, la Dame avait menti, puisque voilà le seigneur Izolin revenu, lui qui n’était pas parti ! Et voilà, à présent, ils sont partis ensemble dans un pays si loin que même nos prières ne peuvent aller jusque-là.
La plus jeune a dit :
— Se peut-il que ce soit là cette Claribelle qui avait de si beaux cheveux ? Il ne lui en reste qu’une pauvre tresse avec laquelle ils se sont étranglés.
Pendant des ans, les pies bâtirent leurs nids avec les cheveux qui s’étaient détachés du front de Claribelle, et ils ne cessaient pas de flotter par les airs.