LE SACRIFICE

A Edmond Glesener.

Il était assis, près de la fenêtre ouverte, déjà si faible, une lumière dans les yeux, la lumière de cette déclinante et tranquille après-midi aux ors légers d’automne et, plus encore, quelque mystérieuse clarté qui ne venait pas du dehors. Un souffle fraîchissait aux feuillages du square, il montait le sanglot d’une girande en jet d’argent retombant au granit rose de la vasque. C’était un quartier retiré, dans un silence de maisons. Au loin, comme un orage, roulait la grande rumeur basse de la ville.

Une présence doucement auprès de lui se révéla, un magnétisme d’esprits en efflux subtilement répandus. Nul bruit n’était monté des chambres, feutrées de tapis épais, et cependant il sentit qu’un pas les avait frôlés et venait. Il retourna la tête et aperçut sa femme en peignoir de laine blanche, dans une jeunesse d’ans et de beauté.

— Je savais que tu étais là, lui dit-il.

Et il lui prenait les mains, il l’attirait d’un geste d’infinie tendresse, regardant s’abaisser à mesure vers le sien, dans les lueurs du soir vermeil, la clarté heureuse de son visage.

— Tu es toute vêtue de blancheur… tu es blanche comme la joie, comme l’espoir, comme ton âme même… J’aime qu’il règne autour de moi cet air de bonheur.

Il lui souriait avec lassitude, usé par la vie, l’âme glissée jusqu’aux limites de ses forces, n’ayant plus, lui aussi, dans l’éteignement du regard, que le déclin des lumières qui sur le square s’accordait avec le déclin de la saison et passait comme une chaleur dernière d’humanité et de nature.

— Quelle imprudence ! lui dit-elle. Voilà que déjà monte le froid du soir et tu restes là, devant cette fenêtre ouverte.

D’un mouvement faible de la tête aux capitons du fauteuil, il eut le grand mot résigné des malades qui ne veulent plus lutter :

— Que m’importe ! Un peu plus tôt, un peu plus tard, puisque aussi bien cela doit arriver.

Le vieil attachement triste s’éveilla ; elle lui appuya au front le baiser des bonnes lèvres qui autrefois furent amoureuses.

— Ne dis pas cela… Tu sais comme je souffre.

— Pardonne… C’est vrai, tu souffres, quand à peine, moi, je souffre encore. Tout est si léger autour de moi… Il y a des moments où les formes réelles s’effacent, où les images ressemblent à un petit nuage qui va se dissiper… Et, dis-moi…

Ce fut une seconde d’angoisse inexprimable : il n’osait plus la regarder. Toute clarté s’en alla de ses prunelles soudain noyées de nuit, comme si la grande ombre approchait. Il lui demanda si leur ami, l’ami constant et fraternel, n’était pas encore arrivé.

— Mais non, pourquoi veux-tu ? (Elle était très calme, souriante à présent, et cependant il lui parut qu’un tremblement faible altérait sa voix.) Tu sais bien que ce n’est pas encore son heure.

Il voulut parler ; ses lèvres remuèrent sans qu’il en sortît aucun son ; elle sentit entre les siennes ses mains se glacer. Un silence pesa, une éternité ; et puis ses yeux se levèrent, tout froids, dans la pâleur des affres ; il la considéra d’un regard d’immense détresse.

— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ? J’ai besoin de savoir cela… Ce serait une si grande douleur de penser qu’après moi…

La parole ensuite de nouveau expira ; les ténèbres mortelles s’étendirent, la minute pleine de sanglots enchaînés avant la ténèbre finale. Et il s’écouta plus encore qu’il n’écoutait bruire au-dessus de cette agonie de son âme la molle parole, le souffle frêle dont elle sembla se défendre. C’était le regret d’avoir trop voulu savoir, l’espoir encore que ce cœur jusque dans la mort lui resterait fidèle ; et il semblait regarder devant lui très loin, par delà les jours. Elle cessa de parler, le froid des abandons passa au vide de l’air comme si elle n’était plus là, comme si déjà elle était partie. Et il l’appela comme des portes de la tombe — une voix dans un naufrage, un râle…

— Amie… Amie…

Elle le toucha de ses mains fiévreuses, si proche qu’ils n’eurent plus un instant qu’un même battement de cœur. La chaleur revint, le flot de la vie au contact de cette chair jeune et brûlante ; et il lui prenait les mains, il lui disait avec le sourire des convalescences après les grandes crises où l’on crut tout perdu :

— Cela vaut mieux ainsi.

Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence ou d’une autre chose à laquelle tous deux avaient pensé.

C’était presque un ami d’enfance pour lui ; ils s’étaient longtemps perdus de vue, et puis une rencontre, les mains qui se tendent, l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place au foyer, accueilli comme un frère. Il s’était mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même d’un leurre charmant de famille, dans l’ennui découragé d’une vie qui avait eu ses mécomptes. Et petit à petit, à mesure que le mal le minait davantage, la consomption des êtres voués à un travail qui dépasse les forces, le mari avait cru remarquer qu’une nuance de sentiment plus tendre, plus ému que l’amitié était née dans ces âmes si voisines de la sienne. Jamais cependant il n’avait douté de leur probité ; il les croyait purs tous deux dans cette attirance secrète qui seulement leur donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir.

Quelquefois leurs voix dans le crépuscule baissaient, n’étaient plus que des voix sans couleur dans la clarté éteinte des heures, comme leurs visages. Il eut la pensée qu’ils étaient malheureux et souffraient pour lui. Sa vie déclina encore ; il se perçut une ombre à côté d’eux qui étaient la vie et pourtant, de peur de trop lui faire sentir leur présence, glissaient autour de lui d’un pas d’ombres.

Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait, dans ses plus profondes fibres ; il n’aurait point autant souffert d’être malheureux lui-même. Tout sentiment mauvais fut abaissé ; il monta une lumière très haute et fine, comme aux soirs de l’été la lumière plus belle du regret de devoir mourir. Sa sensibilité s’était exaltée ; il ne démêlait plus leur vie de la sienne, toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les deux autres qui peut-être ensuite s’accompliraient. Et des idées, des choses subtiles et encore indécises flottèrent. Il se tourmenta de les faire attendre, de leur faire mal aux sources délicieuses de leur soif, comme des voyageurs altérés qui s’affligent de voir se reculer les fontaines. Il y eut des jours où il sentit venir la tentation sublime, où d’un cœur héroïque il fut si près de la mort qu’enfin ils allaient être libérés. Et puis l’humaine défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait trop tôt quitter, l’amère douceur de languir encore un peu de temps auprès de leurs soins attendris et de n’être pas encore une mémoire qui pâlit, un reflet qui s’efface aux miroirs.

Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre de l’obscur escalier et il se retenait aux pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur, attardé par les beautés suprêmes de la vie. Cependant il n’était plus vivant déjà ; à leurs regards qui se détachaient de lui, il se sentait glisser hors des jours, tout faible et évanoui sur la frontière. Il lui sembla qu’ils le poussaient ; il trembla qu’ils désirassent sa mort ; il eût voulu leur épargner le reproche de ne s’être pas désirés jusqu’au bout.

Après des mois, un soir de clarté revenue, il se retrouva à sa fenêtre, dans le frisson vernal. Il y avait de petits enfants dans le square, il y avait de légères feuillées aux arbres, tout était promesses d’amour et d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit un souffle et vit devant lui l’amie aux mains courageuses, aux mains comme des baumes, mais plus pâle, dépouillée des roses de sa chair autrefois si claire. Quelqu’un marchait derrière elle doucement, un visage de silence, aux lèvres scellées et froides ; et il reconnut le compagnon patient qui n’avait pas désespéré de sa mort.

Comme on entre ouvrir les rideaux dans une chambre longtemps close ou les fermer sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent d’un effort las, immense. « Ils n’ont point failli », pensa-t-il. Il eut une joie infinie ; et tous trois restèrent un instant sans parler dans l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir avec la lumière, avec l’ombre qui montait de la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait, elle retournerait se fondre dans la durée obscure. Et il lui sembla qu’il avait une chose à dire, entre leurs trois cœurs rapprochés, une chose terrible et adorable pour laquelle une pareille heure ne reviendrait plus. Ses lèvres s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir dans le sacrifice. A peine, dans le flot maintenant rapide de la nuit, il voyait encore leurs visages ; toute la lumière parut s’être attardée sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les attira près de lui. Un souffle passa, il leur dit :

— Ami, je la remets à ton amour. Et toi, amie, aime-le comme tu m’aimas. Je m’en vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre heureux tous les deux vous-mêmes.

Il n’y eut plus ensuite que ce murmure :

— Cela vaut mieux ainsi.

L’heure sembla ne plus vouloir finir, dans une clarté plus haute et dernière, où le ciel et la vie palpitèrent une éternité. Et l’amie se rappela l’autre fois, quand encore la parole hésitait dans l’angoisse. A présent elle s’achevait, toutes chaînes déliées, dans la charité ineffable d’un grand cœur résigné.


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