MANOU

Le vent léger remue du soleil et des parfums ; j’écris sous la tonnelle, dans le friselis des feuilles comme le bruit clair d’une source, comme le pétillement mousseux des sèves. Et un or délicat filigrane la blancheur de mon papier, met à mes doigts qui vont des anneaux mobiles. C’est le jeune printemps, l’âme tendre du monde. Il pleut une onde blonde, le fin arrosage d’une lumière miraillée aux pelouses, et devant moi, des tuniques pâles de jeunes filles ondulent au geste du tennis.

Manou ! cher souvenir des vingt ans ! Pourquoi mon âme de jeune homme te reconnaît-elle soudain aux miroirs de l’air, dans le tremblement diaphane de ces clartés d’après-midi ? Je ne suis plus seul : deux yeux, deux prismes du fond de moi-même se lèvent et me regardent. Ils reflètent la frêle dentelle des arbres ; une lueur vermeille les damasquine, la beauté même du paysage qui m’entoure, et comme là-bas, dans le grand jardin aux grilles d’or, un fin jet d’eau, une girande mince comme un lys y darde du vif et svelte et solitaire émoi d’un désir.

Manou ! âme énigmatique et qui à la fin s’éveilla ! Petite Galathée folle et sauvage, comme un libre esprit des grandes silves humaines, comme l’oiseau moqueur des orageuses futaies de la ville ! Alors aussi je contemplais tes yeux ; je n’y vis longtemps que la mobile vie d’un paysage extérieur, l’inconscience divine d’être la petite chose qui danse et qui rit comme les feuilles, comme les sources. Je n’y vis d’abord que cela ; tu étais la folle aventure de la graine venue on ne sait d’où, fleur ou herbe de pavé, et que pousse le vent et qui s’abat et qui ne voulait pas mûrir. Et puis un jour, comme aux velours verts de la vasque là-bas, l’onde claire et fuselée a jailli, l’eau du désir et des larmes. Où es-tu, Manou ? Sous un tertre pieusement fleuri d’un souvenir ? Sous la terre sèche et dure et les Saharas de l’oubli ?

Nous sommes venus ici. Je reconnais les vieux ormes qui, à la lisière des luzernes, ébrèchent un pan du ciel. Il y avait, à la pointe du bois, une maison basse et humide qui n’est plus. Quels cris tu poussas quand, doux cueilleur de tes baisers, j’osai te parler de la joie d’y vivre ensemble, pas trop loin du bois bleu où des geais grollaient tout le jour, où surtout un loriot, comme un musicien aux mains attentives à alternativement boucher les trous de sa flûte, sans trêve recommençait son petit sifflotement de quatre notes !… Et voici bien la tonnelle : un or léger dentelait à ta main comme les mailles d’une guipure de Venise. C’est la même sous laquelle j’écris : il passait un souffle aromal de printemps ; et tu voulus aller tourner sur les chevaux de bois. Ta tête tournait bien plus vite qu’eux, sous l’envol de tes frisons de soie grège : c’était aussi un moulin à verroteries et à musiques, dans un tourbillon d’éclats de rire et d’éclairs de dents. Et voici maintenant l’étang avec sa barque, ses dormants d’eau profonde sous le pasquillage des lentilles, ses franges d’iris hauts où se poursuivent d’ardentes libellules aux cuirasses d’émeraude et d’argent.

Tu étais en ce temps la petite ouvrière qui fait des points de couture dans des satins. Tu habillais de belles dames qui n’avaient pas ta grâce mutine, ton bouquet capiteux d’essence faubourienne, ni ce bout fringant d’épaule qui si bien eût drapé les souples tissus que tu faufilais pour d’autres ! C’était un atelier quelque part dans un quartier très noir, où le vis-à-vis des maisons resserrées et culminantes obligeait à allumer les lampes bien avant l’heure verte du crépuscule. Ah ! les lampes aux mèches mal coupées et encrassées de fumerons, le rouge pétrole qui te brûlait les yeux d’un feu d’insomnie et de fièvre ! J’allais te prendre sous le porche à la dégringolade de ce quatrième, dans le tirant d’air de la grande cour où sous un auvent était remisée une vieille berline postière, on ne sait pas pourquoi. J’étais moi-même alors un petit employé de mairie, un quatre-sous comme toi, grelottant l’hiver sous une pelure à laquelle tu voulus absolument fixer un collier d’astrakan à vingt francs le mètre et qui, cousu de morceaux rapportés, fut juste assez grand pour la moitié d’un tour de cou. Tu habitais avec une vieille tante : nous étions obligés de nous réfugier dans des portes pour nous embrasser. Mais tout de même tu avais une drôle de manière de relever un peu ta voilette et de m’offrir le moins possible de tes joues en me disant : « Qu’est-ce que les hommes peuvent bien avoir à toujours vouloir racler la peau des filles avec leur picotis de barbe ? »

Ah ! Manou ! tu n’étais pas tout à fait une emballée d’amour. Tu haussais les épaules à m’entendre te débiter mes folies. Tu me faisais l’effet de serrer à deux mains ton petit cœur pour ne pas le laisser échapper. Quant au reste, tu n’en était pas trop chiche, Dieu merci ! Tes sensualités gourmandes consentaient à me laisser grignoter les miettes de ton plaisir, et cependant je restais toujours sur mon appétit, comme disent les paysans de chez nous, avec une grande faim de ton corps joli, une soif de ta bouche à l’odeur poivrée que tu n’apaisais pas.

Un jeune homme, c’était pour toi, avec les parties d’ânes et les sauteries des bals-musette et la griserie légère d’un coup de vin sous les tonnelles, c’était la petite chaleur du sang sous le chatouillis des lèvres, la montée trouble d’un nuage aux yeux, comme une eau dont on remue le fond, et puis le cri bref et le gel des papilles de la langue et la sensation de quelque chose qui délicieusement se casse tout au dedans de soi. Tu n’allais pas au delà de l’effluve magnétique, dans ta notion élémentaire de l’amour. Tu étais une petite poupée terriblement égoïste et tyrannique, va, je puis bien te le dire à présent. Tu n’avais pas encore senti ton maître.

Ah ! nos dimanches de l’été ! Nos envolées au bois, pas trop loin des villages où rissolaient des fritures de beignets et d’ablettes, où au piaulis d’une clarinette éructait le mugissement d’un ophicléide scandant les figures des quadrilles ! Ces jours-là, une folie t’emportait avec le sautillement à tes cheveux de ton bout de chapeau, une croqûre de tulle et de paille faite d’une chiquenaude. Tu devenais le nuage d’une robe claire et d’un jupon blanc courant entre les arbres, vision d’une nymphe descendue des villes au frétillement des rubans qui tombaient de ta ceinture et claquaient dans le vent. Toute ta sauvage indépendance d’enfant qui n’en veut faire qu’à sa tête te montait aux tempes, fusait en sang de roses à tes joues, dans la pétulance du grand air, la griserie des vertes senteurs du feuillage. Il me fallait saccager les champs pour te gerber des coquelicots et des bluets qu’ensuite tu tordais en guirlande et passais, comme une large collerette vive, autour de ton cou. Tu avais vraiment, avec tes crins d’or dépeignés, les freluches de soleil de tes frisures dansant sur tes prunelles, avec l’écarlate œillet de ton rire à tes lèvres longues comme le retroussis du bec d’une amphore, l’air d’une sœur des rousses faunesses du temps des mythologies.

Quelquefois, t’arrêtant dans ton élan, mon désir te pressait contre moi, buvait à ta peau, derrière l’ourlet des oreilles, d’un baiser qui te faisait toute froide, la mouillure de ta sueur et ce fumet de blonde qui était comme l’odeur des feuilles et des résines restée sur toi. Mais fouit ! tu te délivrais d’un rire qui avait le frisson d’une chatouille, qui grelottait gentiment du petit froid de l’âme descendue au bord de la grande secousse mortelle ; et puis là-bas, j’entendais ta moqueuse chanson qui leurrait ma peine et mon espoir. Comme toute chose finissait par les chevaux de bois et la danse, nous nous en allions, moi avec le regret du mystère des arbres, vers les orgues qui moulaient des airs tristes autour de la chevauchée en rond des hippogriffes à tête de léopard, vers les mugissants ophicléides qui faisaient partir les bourrées.

Tu ne m’avais pas dit encore un mot qui m’annonçât que tu avais un cœur. Une fois seulement, oh ! je me rappelle, un silence te vint devant la nappe de serge quadrillée où, dans la frisure du persil, se figeait le grésillement d’une de ces fritures de poisson que tu allais voir puiser à la pêchette dans la banne, près de la rivière. D’un geste las, tu finissais de chipoter sans goût dans ton assiette. Et, tout à coup, Manou, tu m’as regardé, tu es restée un peu de temps à m’observer du coin de tes yeux. Je levai les miens, il me passa une douceur que j’ignorais encore avec toi. Jamais je ne t’avais vue si sérieuse. Et tu me dis ce mot qui ensuite me causa une grande peine, car je ne comprenais pas alors : « Vois-tu, il serait temps tout de même de nous quitter. » Et, là-dessus, tu te remis à rire. Moi, j’aurais plutôt pleuré ; et tu taquinais mon air triste du frôlement d’une barbe d’épi. Tout ce soir-là, tu fus d’une gaieté folle : tu semblas vouloir enterrer joyeusement la mort d’un béguin, afin de n’y plus penser le lendemain.

Mais, le lendemain, tu avais cessé de rire. Ce fut toi qui pleuras pour une gronderie, un peu d’humeur boudeuse qui m’était restée de la veille. Et je sentis que quelque chose en toi était changé, que tu n’étais plus la même petite poupée, ni le gentil animal libre qui défiait la captivité. Nous parlâmes à peine ; tu te disais à toi-même des mots que je n’entendais pas. Et la nuit vint ; je te ramenai à ta porte et je n’étais plus non plus le même jeune homme. Maintenant une joie cruelle de te faire un peu souffrir me venait de ta défaite et de ta mélancolie. Je te serrai la main presque avec indifférence. Tu me rappelas, tu me dis : « Embrasse-moi. » Tu avais relevé toute ta voilette ; c’était la première fois que tu me tendais toi-même ta bouche. Le dimanche revint, la folie mousseuse du bois. Tu étais redevenue la petite faunesse, le nuage de la robe claire et des rubans pimpants courant devant moi, et je n’entendais plus le son de la voix qui m’avait fait revenir et m’avait offert, comme un cœur de rose pâmé, le baiser. L’oiseau, avec des battements d’ailes, se débattait dans ma main qui l’avait cru prisonnier.

Mais ensuite il arriva une étrange chose. Elle s’arrêta de courir, me prit par la main, et nous entrâmes dans un taillis profond où garrulait un merle. Je l’avais prise entre mes bras ; tout son cher corps tremblait ; et je vis sourdre en ses yeux une rosée brillante, comme le filet d’eau d’une source sous les mousses. Manou ! adorable Manou ! soupirai-je en baisant son cou. Elle me regarda comme jamais encore elle ne m’avait regardé et me dit « Oh ! que c’est effrayant ! Que tu m’apparais à présent terrible ! Il me semble que je ne t’avais pas encore vu jusqu’à ce jour. » Ce ne fut plus ensuite qu’un souffle à travers lequel elle me dit : « Bats-moi, mon chéri… Je veux être punie pour avoir été si longtemps méchante envers toi. » Je crus qu’elle se moquait, mais elle se pendait à mes épaules, suppliante : « Bats-moi, je t’en prie ! » Si bien que, doucement, avec étonnement, de la tendresse chaude de mes mains, du frôlement d’une tape qui ressemblait à de la caresse, je fus celui qui pour rire frappe une femme. Le merle chantait toujours, mais nous cessâmes de l’entendre. Il y avait un oiseau qui bien plus joliment chantait près de moi, dans une cage.

La petite âme volage enfin s’était laissé prendre, et tes baisers, Manou, eurent un goût que je n’avais pas connu encore, comme si tout ton être, toute l’exquise odeur de l’amour de tes vingt ans y montait, printemps fleuri. Je te dis souriant : « Faudra-t-il encore nous quitter, méchante ? » Toute rose dans le nuage de tes cheveux, avec un émoi aux joues que tu n’avais pas eu au premier péché, rougissante comme de l’abandon même de ta vie, tu te cachas dans mon épaule et me répondis : « Je ne peux plus. »

Ce dimanche-là, nous n’allâmes pas tourner sur les chevaux de bois.


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