Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature, qu'elle se mit à l'appeler: «Ma fille». Parfois, quand la petite avait fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle répétait: «Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!»—Ce nom en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous MllePerle.
M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau d'ardoise et que nous appelions «le linge à craie.» Un peu rouge, la voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs, allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre, chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts, font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la trame de l'existence.
Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées sur ma queue de billard inutile.
Il reprit, au bout d'une minute: «Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie... et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux... des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu de pareils... jamais!
Il se tut encore. Je demandai: «Pourquoi ne s'est-elle pas mariée?»
Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée».
—«Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec qui j'étais fiancé depuis six ans.»
Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des cœurs honnêtes, des cœurs droits, des cœurs sans reproches, dans un de ces cœurs inavoués, inexplorés, que personne n'a connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.
Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai.
—C'est vous qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantal?
Il tressaillit, me regarda, et dit:
—Moi? épouser qui?
—MllePerle.
—Pourquoi ça?
—Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.
Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia:
—«Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ça?...
—«Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans.»
Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans. Il pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les fentes de son visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes.
Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus que dire, que faire, que tenter.
Et soudain, la voix de MmeChantal résonna dans l'escalier: «Est-ce bientôt fini, votre fumerie?»
J'ouvris la porte et je criai: «Oui, madame, nous descendons.»
Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes: «Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre; remettez-vous.»
Il bégaya: «Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens... dites-lui que j'arrive.»
Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les joues et le menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore pleins de larmes.
Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant: «Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal, de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous... vous comprenez...»
Il me serra la main: «Oui... oui... il y a des moments difficiles...»
Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne me parut pas encore présentable; mais j'eus l'idée d'une petite ruse. Comme il s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis: «Il suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'œil, et vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.»
Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On s'inquiéta; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire d'aller chercher le médecin.
Moi, j'avais rejoint MllePerle et je la regardais, tourmenté par une curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait dû être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les autres humains. Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de vielle fille, et la déparait sans la rendre gauche.
Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure dans l'âme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette vie humble, simple et dévouée; mais un besoin me venait aux lèvres, un besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait aimé, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance secrète, aiguë, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire. Je la regardais, je voyais battre son cœur sous son corsage à guimpe, et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir, dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps secoué de sursauts, dans la fièvre du lit brûlant.
Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour voir dedans: «Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il vous aurait fait pitié.»
Elle tressaillit: «Comment, il pleurait?
—Oh! oui, il pleurait!
—Et pourquoi ça?
Elle semblait très émue. Je répondis:
—A votre sujet.
—A mon sujet?
—Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois; et combien il lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu de vous...»
Sa figure pâle me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts, ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient s'être clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée.
Je criai: «Au secours! au secours! MllePerle se trouve mal.»
MmeChantal et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me sauvai.
Je m'en allai à grands pas, le cœur secoué, l'esprit plein de remords et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que j'avais fait une chose louable et nécessaire.
Je me demandais: «Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?» Ils avaient cela dans l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât leur torture et assez tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec attendrissement.
Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!
Il y avait vraiment dans cette affaire un mystère que ni les jurés, ni le président, ni le procureur de la République lui-même ne parvenaient à comprendre.
La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes, devenue grosse à l'insu de ses maîtres, avait accouché, pendant la nuit, dans sa mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin.
C'était là l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition opérée dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-même, qui avait passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. L'épicier chez qui elle avait acheté de la chandelle, payée sur ses gages, pour ce long travail, était venu témoigner. De plus, il demeurait acquis que la sage-femme du pays, prévenue par elle de son état, lui avait donné tous les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas où l'accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient impossibles. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la fille Prudent qui prévoyait son renvoi, car les époux Varambot ne plaisantaient pas sur la morale.
Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations.
La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite pour son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien.
On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans un moment de désespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait espéré garder et élever son fils.
Le président essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des aveux, et l'ayant sollicitée avec une grande douceur, lui fit enfin comprendre que tous ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point sa mort et pouvaient même la plaindre.
Alors elle se décida.
Il demandait: «Voyons, dites-nous d'abord quel est le père de cet enfant?»
Jusque-là elle l'avait caché obstinément.
Elle répondit soudain, en regardant ses maîtres qui venaient de la calomnier avec rage.
—C'est M. Joseph, le neveu à M. Varambot.
Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps: «C'est faux! Elle ment. C'est une infamie.»
Le président les fit taire et reprit: «Continuez, je vous prie, et dites-nous comment cela est arrivé.»
Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance, soulageant son cœur fermé, son pauvre cœur solitaire et broyé, vidant son chagrin, tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles.
—Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en congé l'an dernier.
—Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot?
—Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois à la maison. Deux mois d'été. Moi, je ne pensais à rien quand il s'est mis à me regarder, et puis à me dire des flatteries, et puis à me cajoler tant que le jour durait. Moi, je me suis laissé prendre, m'sieu. Il m' répétait que j'étais belle fille, que j'étais plaisante... que j'étais de son goût.... Moi, il me plaisait pour sûr.... Que voulez-vous?... on écoute ces choses-là, quand on est seule... toute seule... comme moi. J' suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne à qui parler... personne à qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' père, pu d' mère, ni frère, ni sœur, personne! Ça m'a fait comme un frère qui serait r'venu quand il s'est mis à me causer. Et puis, il m'a demandé de descendre au bord de la rivière, un soir, pour bavarder sans faire de bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il après?... Il me tenait la taille.... Pour sûr, je ne voulais pas... non... non.... J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air était douce... il faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... Ça a duré encore trois semaines, tant qu'il est resté.... Je l'aurais suivi au bout du monde... il est parti.... Je ne savais pas que j'étais grosse, moi!... Je ne l'ai su que l' mois d'après....
Elle se mit à pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se remettre.
Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal: «Voyons, continuez».
Elle recommença à parler: «Quand j'ai vu que j'étais grosse, j'ai prévenu MmeBoudin, la sage-femme, qu'est là pour le dire; et j'y ai demandé la manière pour le cas que ça arriverait sans elle. Et puis j'ai fait mon trousseau, nuit à nuit, jusqu'à une heure du matin, chaque soir; et puis j'ai cherché une autre place, car je savais bien que je serais renvoyée; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison, pour économiser des sous, vu que j' n'en ai guère, et qu'il m'en faudrait, pour le p'tit....
—Alors vous ne vouliez pas le tuer?
—Oh! pour sûr non, m'sieu.
—Pourquoi l'avez-vous tué, alors?
—V'là la chose. C'est arrivé plus tôt que je n'aurais cru. Ça m'a pris dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle.
M. et MmeVarambot dormaient déjà; donc je monte, pas sans peine, en me tirant à la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n' point gâter mon lit. Ça a duré p't-être une heure, p't-être deux, p't-être trois; je ne sais point, tant ça me faisait mal; et puis, je l' poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai ramassé.
Oh! oui, j'étais contente, pour sûr! J'ai fait tout ce que m'avait dit MmeBoudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'là qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur à mourir.—Si vous connaissiez ça, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!—J'en ai tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'là que ça me reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule..., et puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui..., deux... comme ça! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur le lit, côte à côte—deux.—Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, ça s' peut, en se privant... mais pas deux! Ça m'a tourné la tête. Est-ce que je sais, moi?—J' pouvais-t-il choisir, dites?
Est-ce que je sais! Je me suis vue à la fin de mes jours! J'ai mis l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et je m' suis couchée d'sus encore. Et puis, j' suis restée à m' rouler et à pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fenêtre; ils étaient morts sous l'oreiller, pour sûr. Alors je les ai pris sous mon bras, j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bêche au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de leur mère, si ça parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi?
Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me lever. On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité, m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prête.
La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer. Des femmes sanglotaient dans l'assistance.
Le président interrogea.
—A quel endroit avez-vous enterré l'autre?
Elle demanda:
—Lequel que vous avez?
—Mais... celui... celui qui était dans les artichauts.
—Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.
Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les cœurs.
La fille Rosalie Prudent fut acquittée.
Cap d'Antibes.
Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil, devant une corbeille d'anémones fleuries, je lisais un livre récemment paru, un livre honnête, chose rare et charmant aussi,le Tonnelier, par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier, sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je posai à côté de moi pour caresser la bête.
Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore, intermittente, légère, passait dans l'air, où passaient aussi parfois des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais là-bas.
Mais le soleil était brûlant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant et fermant ses griffes, montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupières. Je caressais et je maniais la bête molle et nerveuse, souple comme une étoffe de soie, douce, chaude, délicieuse et dangereuse. Elle ronronnait ravie et prête à mordre, car elle aime griffer autant qu'être flattée. Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se redressait et poussait sa tête sous ma main levée.
Je l'énervais et elle m'énervait aussi, car je les aime et je les déteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher, à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie, comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes nerfs, le long de mes membres jusqu'à mon cœur, jusqu'à ma tête, elle m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement vif et léger qui me pénètre et m'envahit.
Et si la bête commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de se venger.
Je me souviens qu'étant enfant, j'aimais déjà les chats avec de brusques désirs de les étrangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout du jardin, à l'entrée du bois, j'aperçus tout à coup quelque chose de gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'était un chat pris au collet, étranglé, râlant, mourant. Il se tordait, arrachait la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis recommençait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe, un bruit affreux que j'entends encore.
J'aurais pu prendre une bêche et couper le collet, j'aurais pu aller chercher le domestique ou prévenir mon père.—Non, je ne bougeai pas, et, le cœur battant, je le regardai mourir avec une joie frémissante et cruelle; c'était un chat! C'eût été un chien, j'aurais plutôt coupé le fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de plus.
Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tâter et lui tirer la queue.
Ils sont délicieux pourtant, délicieux surtout, parce qu'en les caressant, alors qu'ils se frottent à notre chair, ronronnent et se roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent jamais nous voir, on sent bien l'insécurité de leur tendresse, l'égoïsme perfide de leur plaisir.
Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes, douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter à l'amour. Près d'elles, quand elles ouvrent les bras, les lèvres tendues, quand on les étreint, le cœur bondissant, quand on goûte la joie sensuelle et savoureuse de leur caresse délicate, on sent bien qu'on tient une chatte, une chatte à griffes et à crocs, une chatte perfide, sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand elle sera lasse de baisers.
Tous les poètes ont aimé les chats. Baudelaire les a divinement chantés. On connaît son admirable sonnet:
Les amoureux fervents et les savants austèresAiment également, dans leur mûre saison,Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires.Amis de la science et de la volupté,Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres.L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbresS'ils pouvaient au servage incliner leur fierté?Ils prennent en songeant les nobles attitudesDes grands sphinx allongés au fond des solitudesQui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques.Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Les amoureux fervents et les savants austèresAiment également, dans leur mûre saison,Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté,Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres.L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbresS'ils pouvaient au servage incliner leur fierté?
Ils prennent en songeant les nobles attitudesDes grands sphinx allongés au fond des solitudesQui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques.Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Moi j'ai eu un jour l'étrange sensation d'avoir habité le palais enchanté de la Chatte blanche, un château magique où régnait une de ces bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le seul peut-être de tous les êtres qu'on n'entende jamais marcher.
C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée.
Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque vallée fraîche où ils pussent aller respirer.
On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.
Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et quintessences de fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre. J'y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville, médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la propreté des chambres. Puis je repartis au matin.
La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel bizarre séjour d'été on m'avait indiqué là; et j'hésitais presque à revenir pour regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs écroulés, toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'était une antique commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc.
Je contournai ce mont, et soudain je découvris une longue vallée verte, fraîche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel.
En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas, s'élève un château habité, le château des Quatre-Tours, qui fut construit vers 1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la Renaissance.
C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère, flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom.
J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir, qui ne me laissa pas gagner l'hôtel.
Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le dîner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé.
Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de vieux cuir de Cordoue, puis une autre pièce où j'aperçus rapidement sur les murs, à la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces tableaux dont Théophile Gautier a dit:
J'aime à vous voir en vos cadres ovalesPortraits jaunis des belles du vieux temps,Tenant en main des roses un peu pâlesComme il convient à des fleurs de cent ans!
J'aime à vous voir en vos cadres ovalesPortraits jaunis des belles du vieux temps,Tenant en main des roses un peu pâlesComme il convient à des fleurs de cent ans!
puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit.
Quand je fus seul je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles peintes où l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres précieuses.
Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les fenêtres, larges dans l'appartement, étroites à leur sortie au jour, traversant toute l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des meurtrières, de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma porte, je me couchai et je m'endormis.
Et je rêvai; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la journée. Je voyageais; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon, bizarre société dont je ne m'étonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo, qui venait de mourir, et je prenais part à leur causerie. Enfin j'allais me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout à coup j'apercevais le domestique et le maçon, armés de briques, qui venaient doucement vers mon lit.
Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me reconnaître. Puis je me rappelai les événements de la veille, mon arrivée à Thorenc, l'aimable accueil du châtelain.... J'allais refermer mes paupières, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au milieu de ma chambre, à la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux yeux de feu qui me regardaient.
Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un bruit, un bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et roulé, et quand j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande table au milieu de l'appartement.
Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les armoires, rien.
Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et je me rendormis, non sans peine.
Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient, dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en plein désert. C'était un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros, aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux.
Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre—tous mes rêves finissaient donc ainsi—une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux de bêtes par terre, et, devant le feu—l'idée de feu me poursuivait jusqu'au désert—sur une chaise basse, une femme, à peine vêtue, qui m'attendait.
Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun, mais d'un brun chaud et capiteux.
Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends l'hospitalité. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on recevrait un étranger de cette façon.»
Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître, savait si bien.
D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main et je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés.... Mais on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de doux que je caressais amoureusement.
Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai, et je fis comme lui, encore une fois.
Quand le jour parut, il était parti; et je crus vraiment que j'avais rêvé; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et en sortir, la porte étant fermée à clef.
Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se mit à rire, et me dit: «Il est venu par la chattière», et soulevant un rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.
Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave au grenier, de la chambre de la servante à la chambre du seigneur, et qui font du chat le roi et le maître de céans.
Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans bruit, le silencieux rôdeur, le promeneur nocturne des murs creux.
Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire:
C'est l'esprit familier du lieu;Il juge, il préside, il inspireToutes choses dans son empire;Peut-être est-il fée,—est-il Dieu?
C'est l'esprit familier du lieu;Il juge, il préside, il inspireToutes choses dans son empire;Peut-être est-il fée,—est-il Dieu?
Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.
La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même.
Enfin elle demanda:
—Qu'est-ce que tu as encore fait?
—Oh!... ma chère... ma chère.... C'est trop drôle... trop drôle..., figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...
—Comment, sauvée?
—Oui, sauvée!
—De quoi?
—De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!
—Comment libre? En quoi?
—En quoi? Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
—Tu es divorcée?
—Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un flagrant délit... songe!... un flagrant délit... je le tiens....
—Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?
—Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, c'est l'essentiel.
—Comment as-tu fait?
—Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
—Je ne devine pas.
—Oh! tu ne devineras jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une photographie de cette fille.
—De la maîtresse de ton mari?
—Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie par dessus le marché.
—Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps l'original.
—Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais besoin de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.
—Je ne comprends pas.
—Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute... de toute nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces hommes... enfin tu comprends.
—Oui, à peu près. Et tu lui as dit?
—Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la payerai ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin plus de trois mois.»
Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle irréprochable?»
Je rougis, et je balbutiai: «—Mais oui, comme probité.»
Il reprit: «.... Et... comme mœurs?...» Je n'osai pas répondre. Je fis seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit: «Oh! monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... pour le surprendre...»
Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à ce moment-là il avait envie de me serrer la main.
Il me dit: «Dans huit jours, madame, j'aurai votre affaire. Et nous changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de monsieur votre mari?»—«Oui, monsieur.»—«Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?»—Je ne comprenais pas; je répétai: «Comment, quel parfum?» Il sourit. «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le pincerez. Oh! nous le tenons, madame, nous le tenons.»
Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très intelligent.
—Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! madame peut m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.
—Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
—Je m'en doute, madame.
—Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop?
—Oh! madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.
—Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?
—Oh! madame, cela dépend tout à fait du tempérament de monsieur. Quand j'aurai vu monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre exactement à madame.
—Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il n'est pas beau.
—Cela ne me fait rien, madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai à madame si elle s'est informée du parfum.
—Oui, ma bonne Rose,—la verveine.
—Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-là!
Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de monsieur porte du linge de soie.
—Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
—Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à devenir commun.
—C'est très vrai ce que vous dites-là!
—Eh bien, madame, je vais prendre mon service.
Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait que cela toute sa vie.
Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
Il me demanda aussitôt:
—Qu'est-ce que c'est que cette fille-là!
—Mais... ma nouvelle femme de chambre.
—Où l'avez-vous trouvée?
—C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs renseignements.
—Ah! elle est assez jolie!
—Vous trouvez?
—Mais oui... pour une femme de chambre.
J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.
Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à madame que ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile!
—Ah! vous avez déjà essayé?
—Non, madame, mais ça se voit au premier coup d'œil. Il a déjà envie de m'embrasser en passant à côté de moi.
—Il ne vous a rien dit?
—Non, madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de ma voix.
—Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
—Que madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire pour ne pas me déprécier.
Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais rôder toute l'après-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre.
Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide:
—C'est fait, madame, de ce matin.
—Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:—Et... et... ça s'est bien passé!...
—Oh! très bien, madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle désire le flagrant délit.
—Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
—Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-là pour tenir monsieur en éveil.
—Vous êtes sûre de ne pas manquer?
—Oh, oui, madame, très sûre. Je vais allumer monsieur dans les grands prix de façon à le faire donner juste à l'heure que madame voudra bien me désigner.
—Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
—Ça va pour cinq heures, madame; et à quel endroit?...
—Mais... dans ma chambre.
—Soit, dans la chambre de madame.
Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures juste.... Oh! comme mon cœur battait. J'avais fait monter aussi le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande.... Ah! ah! ah! ça y était en plein... en plein... ma chère.... Oh! quelle tête!... quelle tête!... si tu avais vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile! Ah qu'il était drôle.... Je riais, je riais.... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon mari.... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'était farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse.... Si tu en as jamais besoin, n'oublie pas!
Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce!...
Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, songeuse et contrariée, murmurait:
—Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?
J'étais assis sur le môle du petit port Obernon, près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, l'entourant d'une fleur d'écume; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité, éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pâles; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l'œil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le cœur.
Je dis à mon compagnon, M. Martini, un méridional pur sang: «Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.
J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.
J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.
Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers d'Homère me reviennent en tête; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie! bien que Troie fût loin de la mer.»
M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: «Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille, vers l'an 340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire «contre-ville», ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
«Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville municipale; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
«Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...»
Il continuait. Je l'arrêtai: «Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Méditerranée, qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.»
Un bruit de pas me fit tourner la tête; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: «C'est MmeParisse, vous savez!»
Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger Troyen me confirma dans mon rêve.
Je dis cependant: «Qui ça, MmeParisse?»
Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire.
J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu grasse.
Et M. Martini me conta ceci.
MmeParisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue forte et triste.
Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours trop large.
Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré durant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
Il y rencontra MmeParisse qui venait aussi, les soirs d'été, respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils? Le sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les yeux de MmeParisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper.
À force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être; et à force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à côte.
Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes.
Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets quelconques; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le cœur, car elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.
Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l'air de les entendre.
Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir.
Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.»
Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un air fâché.
Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, dès l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule.
Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots: «Ce soir, dix heures.» Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer.
Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie, affaires terminées. Je rentre ce soir train neuf heures.—Parisse.
Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la soupière sur le parquet.
Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte; et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il demanda du papier, et écrivit:
«Madame,