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Depuis trois semaines bientôt, je vivais à Gérone, et je m'y serais ennuyé fort, en compagnie de ce niguedouille, si je n'avais pris à tâche de le travailler minutieusement, de le confesser, de m'instruire : tour à tour, et sans jamais avoir l'air d'attacher aucune importance à quoi que ce fût, j'obtenais de lui tous les renseignements qui m'étaient nécessaires, sur l'assassin, sa résidence actuelle, ses habitudes, ses goûts : Émile, dit Ballade (on ne lui connaissait pas d'autre nom dans le monde de l'anarchie internationale), était bien d'origine française, mais citoyen de toutes les capitales : il se déplaçait sans cesse, évidemment par prudence, et probablement aussi par un besoin inné d'agitation ; peut-être même éprouvait-il une volupté spéciale à passer les frontières, par protestation contre l'idée de patrie. Ne souriez point, vous qui n'avez pas étudié, de tout près, ladose d'enfantillage qui se mêle à la furie de ces théoriciens, portés tout naturellement à déséquilibrer le monde, parce que leur intellect est déséquilibré…
Passons ; l'examen de ces mobiles relève de la neurologie et n'est pas mon affaire. L'unique affaire était de réunir les deux complices, sous ma main, dans ma main, et j'apprêtais doucement la venue de cette heure promise, je la rendais nécessaire, inévitable, et je la sentais prochaine : doucement, avec des mots qui semblaient tomber par hasard, je semais dans la pauvre tête de Blasquez le germe des idées qu'il devait faire siennes, des envies qu'il devait concevoir, des projets qu'il devait émettre ; je voulais que toute initiative émanât de lui seul, et qu'il me conduisît, et qu'il crût me conduire, là où j'avais délibéré qu'il me guidât ; je ne me permettais d'autre rôle apparent que celui d'une obéissance passive, indifférente à tout, et prête à tout, par lassitude de mon inaction. Mon ennui même m'était utile, car j'en donnais la contagion.
— Blasquez, on s'amuse peu, chez toi.
— C'est vrai, qu'on ne rigole guère…
Cet aveu le faisait rire aux éclats, et préparaitnotre départ, puisque j'avais décidé de partir à la recherche de l'absent.
Ah, que le crâne de mon Blasquez était bon terrain de culture, et comme les semailles y levaient bien! Par vanité, il avait la prétention d'être organisateur, et, par névropathie, il jouissait de nuits blanches, dans la blancheur desquelles il voyait rouge, combinant des aventures de feuilleton, des complots à la Rocambole, des révolutions puériles et sanglantes ; je lui en suggérais, et, pendant des heures, sa fièvre d'insomnie incubait mes larves d'idées ; au matin, il se réveillait avec des yeux troubles, éblouis d'admiration pour ce qu'il croyait être les produits de sa pensée, et il venait m'exposer des plans.
— Hein? Qu'est-ce que tu en dis?
— Magnifique, mais difficile, pour nous deux : il faudrait au moins être trois.
— Émile?
— Celui-là ou un autre.
Le matin du vingtième jour, il entra dans ma chambre et cria : « Nous partons! »
Je répondis, avec une molle indifférence :
— Ah? Soit. Quand?
— Midi!
— Où allons-nous?
— Tu le sauras!
Je le savais mieux que lui, et depuis deux semaines. Ai-je besoin d'ajouter qu'il n'existait aucun train à l'heure indiquée par Blasquez? Je ne lui avais laissé d'initiative que pour le choix des heures, et il nous choisissait un train inexistant. Peu importe : le soir même, nous partions pour Perpignan, où nous ne restions qu'une journée, afin de « dépister la rousse ». Le surlendemain nous amenait à Lyon ; de là, en route pour Genève!
Émile nous y reçut. Je feignis la surprise ; Blasquez jouissait de mon étonnement.
— Hein! C'est conduit, ça? Personne ne s'est douté de rien, pas même toi.
Cette première entrevue avec ma proie fut empreinte de quelque gêne ; sans doute, je le haïssais trop, l'assassin de mes chéries, et une électricité répulsive se dégageait de moi, en dépit de ma volonté tendue. Je m'ingéniais en vain à des sourires amicaux. Blasquez s'indignait de nos froideurs.
— Voyons, La Ballade! Jarguina t'a sauvé la vie, et il en a perdu sa place ; sans lui, tu n'en mènerais pas large : ça compte,ces services-là. Quant à toi, Enrique, tu es vexé parce qu'Émile t'a brûlé la politesse, et qu'il s'est méfié de toi ; tu as tort, car on ne se méfie jamais trop. Il faut que vous soyez amis! Je le veux, pour qu'à nous trois nous fassions la belle besogne, une besogne dont on parlera, je vous prie de le croire! J'ai mon plan!
Il nous l'exposa : à quelques sottises près, c'était celui dont je m'acharnais depuis trois semaines à suggérer les éléments, et qui devait nous ramener en Espagne : à Gérone d'abord, à Madrid ensuite, là pour préparer les engins, et là pour les utiliser. Mais vous pensez bien que le voyage des tueurs se limiterait à Gérone, et que je me chargerais de les y arrêter pour toujours…
Eh!caraco!la bonne joie, quand le programme de Blasquez fut définitivement adopté! J'en oubliais presque ma rage, tant je jouissais de l'assouvir, et ma haine devenait alerte, communicative, entraînante, comme la plus chaude amitié. Je chantais, je jasais, ma gaieté sonnait en fanfares et s'épanouissait en boutades. Vraiment, mes deux condamnés à mort ont bien ri pour leurs derniersjours! Croyez-moi si vous pouvez, et si vous comprenez : je ne les détestais presque plus, depuis qu'ils étaient sous ma griffe. Je me suis souvent reproché ces heures d'entraînement comme une trahison vis-à-vis des deux mortes ; c'était plus fort que moi : j'étais trop plein de mon bonheur, trop enivré de ma victoire sûre, et tout le reste s'estompait. Le chat qui guette la souris est sévère devant le trou qu'il garde, et son impatience le hérisse ; mais, après le premier coup de croc, quand il tient sa proie, il s'amuse. Je m'amusais! Ils étaient déjà dans leur mort, et je jouais avec cette double agonie, très lente et très propre, dont les agonisants n'avaient pas conscience, et que j'étais seul à connaître, à contempler, à prolonger : un spectacle pour moi seul, de ces deux trépassés qui persistaient à se croire des vivants, et qui disposaient l'avenir!… J'ai passé à Genève les meilleures journées de ma jeunesse ; les dernières aussi, puisque le sacrifice était fait de ma vie comme des deux autres.
Nous partîmes enfin.
Le retour fut charmant. Toute suspicionavait définitivement disparu, et toute contrainte. Une parfaite intimité régnait, et quand nous descendîmes de wagon, j'étais vraiment le camarade indispensable, celui qui, par sa belle humeur, abolit les fatigues, vivifie les courages et fait mépriser les périls.
Nous arrivâmes de nuit : Émile, toujours prudent, nous avait quittés avant la frontière espagnole, pour n'y être pas vu en compagnie de gens suspects ; il gagna Gérone à bicyclette, et, le lendemain soir, il entrait chez Blasquez, pour n'en plus sortir : c'est moi qui ai refermé la porte derrière lui.
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On se mit à la besogne : il s'agissait de fabriquer simplement quelques engins, et de faire sauter l'Escurial, rien de plus ; d'après le plan dont Diego Blasquez s'imaginait être l'auteur, l'exécution ne présentait que des difficultés enfantines ; j'approuvais et renchérissais. Mes anciennes fonctions de policier me permettaient de fournir, sur la question topographique, des renseignements qu'on jugeaitprécieux ; en revanche, on raillait mon incompétence en matière d'explosifs, et je l'exagérais de mon mieux : le chimiste résolut de m'instruire, ainsi que je l'avais prévu. Tout s'organisait selon mes vœux : le laboratoire souterrain fut nécessairement notre salon ; la mortelle chimie entra en jeu : l'heure approchait.
Le quatrième jour, je savais manier les bases et les acides ; sous l'œil de mes excellents maîtres, je pus confectionner trois bombes à renversement, qui furent déclarées parfaites.
— C'est un plaisir, disait Blasquez, de t'apprendre les choses : tu profites!
— Oui, je profiterai.
Vous n'en êtes plus, j'espère, à vous demander de quelle mort mes condamnés allaient périr? Je n'en admettais qu'une, celle de leurs victimes : œil pour œil, bombe pour bombe! Je les voulais éparpillés, eux aussi, mais avec un prélude d'interminables épouvantements, et je suis assez fier de ma trouvaille.
Il me plaisait aussi que les engins fussent mon œuvre : je dissociai les éléments de ceuxque j'avais composés, et je les mis à part.
Il s'agit maintenant de procéder à quelques préparatifs secondaires mais indispensables.
D'un geste maladroit, je heurte la gargoulette où nous gardons notre eau potable : elle tombe et se brise. Je jure, Émile tressaute, Diego m'injurie.
— Ne te fâche pas, je la remplacerai, ta gargoulette…
En effet, j'achète, le lendemain, quatre cruches en terre, longues, de belle ampleur et de haute encolure : elles sont exactement semblables. Je les apporte au laboratoire, sous prétexte qu'elles serviront ; les prétextes les plus ineptes sont ordinairement les meilleurs : ils satisfont la majorité, et, parfois, l'unanimité. Mais Émile, dit La Ballade, est, par essence, un esprit mécontent, qui doit critiquer tout : il blâme la forme de mes vases, qui manquent d'assise, et dont l'équilibre est peu stable.
— Émile, ton reproche est fort juste, mais j'avais une raison pour les choisir ainsi faits.
— Laquelle?
— Avant huit jours d'ici, tu la sauras, je te le promets.
En effet, il me faut maintenant attendre quelque peu, attendre une absence de Blasquez, ou la provoquer si elle tarde trop : car j'ai besoin d'être seul avec mon assassin pendant une bonne heure. J'attendrai. Cette patience est même un plaisir : je m'en délecte, et, tandis que nous causons, que nous rions, je guigne mes trois bombes sur leur planchette, et mes trois cruches dans leur coin : je dis bien « mes trois cruches », puisque nous avions utilisé la quatrième, qui était pleine d'eau.
J'attends deux jours. Il faudrait en finir, pourtant? Encore deux jours… Enfin, Blasquez nous annonce qu'il est convoqué à une réunion catalaniste, pour le lendemain.
Demain! Demain! Ah! la folle nuit d'insomnie que j'ai faite avec ce mot-là! L'exquise nuit de certitude! Et quelle adorable journée, ensuite, avec toutes ces heures qui tournaient au cadran, et que je regardais tourner, en les décomptant par demies et par quarts : lorsqu'elles tintaient au clocher de la cathédrale, j'avais l'obsession d'entendre, dans leur musique prolongée, un rire de Barbara et de Catalina, qui chantonnaient : « C'est pour cesoir… » Mon idée me grisait comme un vin : j'exhibais sans contrainte une gaieté d'estudiantina, et le majestueux Émile, en riant malgré lui, sentenciait, non sans dédain :
— Quel gosse!
Le souper fut verveux. Au dessert, Diego nous quitte : l'heure est venue.
— Au laboratoire, Émile, veux-tu?
J'emmène ma proie qui, naturellement, par légitime orgueil, marche en avant : j'ai raflé, sur la table, un jambon, un pain, un couteau. Je tâte mes poches : je n'oublie rien?
Le dos va devant moi, le dernier soir d'un dos! Il est prétentieux, oui, vraiment, et comique, d'aller ainsi, bêtement, sans défiance, et de montrer la route! Derrière lui, j'ai des envies de gambader.
Nous arrivons. Nous y sommes, au laboratoire! J'ôte ma veste, dont les poches pleines se rendent à l'excès. Il demande :
— Tu as donc chaud?
— Oui, j'ai chaud.
On s'assied ; je lui tends mon tabac qu'il accepte ; il bourre sa pipe, il l'allume ; je note qu'il replace ses allumettes dans le goussetgauche de son gilet. Il fume : c'est commencé!
— D'un goût bizarre, ton tabac…
— Je le parfume moi-même, avec une préparation dont j'ai le secret : c'est le tabac de la Vendetta.
Il hausse les épaules : jamais La Ballade ne se résignera à me prendre au sérieux.
Il continue à fumer. Je l'observe. Pour l'occuper, je parle des revanches sociales, du prolétariat qui souffre, de la fraternité humaine, des humbles que nous émancipons : et puisque le monde s'obstine à nous refuser justice, tous les moyens sont légitimes, même l'action directe, pour en arriver à nos fins… Il fume toujours.
— Nous frappons à la porte de l'avenir!
— Vous frappez fort, mon cher Émile, et j'ai un scrupule, moi : quand tu lances une bombe dans la rue, comme tu fis à Barcelone, tu écrabouilles de pauvres diables qui sont nos frères, des femmes, des enfants…
— Tant pis pour eux! Je t'ai déjà dit que je m'en désintéresse.
— Je veux que tu me le redises.
— L'individu ne compte pas ; les principes seuls existent.
— L'individu est innocent…
— Il n'y a pas d'innocents! La société est solidaire de ses exactions, comme notre révolte l'est de ses actes! Ceux qui se soumettent font cause commune avec ceux qui oppriment, par cela même qu'ils se soumettent : ils sont coupables, et plus que les autres, à mes yeux, parce qu'ils sont les transfuges, traîtres à la cause de l'humanité!
— Qui souffre.
— Qui souffre!
— Et que tu aimes… Dépêche-toi de l'aimer, parce que le temps presse. Tu vas laisser éteindre ta pipe…
— Il me dégoûte, ton tabac.
— Il faut que je te l'avoue, pour que tu me rassures : je ne suis pas poltron, mais j'ai peur des remords. On n'en a pas?
— Mais non!
— Tu n'as jamais vu de spectres, de pauvres créatures éventrées ou décapitées, qui reviennent la nuit, pour te demander raison de leur martyre?
— Quelle blague!
— Je me rappelle une petite fille que j'ai vue à Barcelone, par terre ; elle avait, autourdu cou, les intestins d'un cheval et, toute morte qu'elle était, elle crispait ses petits poings à la robe de sa maman, qui n'avait plus de tête. Tu ne les a pas remarquées, toi?
— M'en fiche.
— Tu es bien sûr que jamais elles ne reviendront, bien sûr?
— Tu me rases, avec tes balivernes… Qu'est-ce que j'ai donc, moi?
Il se lève. Je le guette. Il marche à travers la salle, avec des pieds de plomb.
— Émile, tu es pâle, assieds-toi.
Je le prends sous le bras, et je l'entraîne vers la couchette ; à peine l'ai-je poussé, qu'il tombe assis : ses yeux sont vagues. Je l'ai.
— Étends-toi…
Je soulève ses jambes : elles sont lourdes, molles. Le voilà allongé sur le lit de camp.
— C'est peut-être bien mon tabac… de la Vendetta… qui te barbouille? Ça va passer.
Je ramène et croise ses deux mains sur son ventre : il laisse faire. Je vais tranquillement prendre ma corde ; je ligote ses poignets, ses chevilles.
— Voilà le saucisson paré, pour devenirchair à saucisses… Et maintenant, tu vas les voir, les spectres!
De crainte que Blasquez ne survienne à l'improviste, je ferme la porte, d'un double tour de clef.
Le narcotique est préparé pour produire un engourdissement de quelques minutes : Émile se réveille peu à peu.
Il me regarde aller et venir par la salle. Il travaille à se souvenir : il se rappelle que je l'ai poussé, ligoté, et peut-être endormi : pourquoi? Il bouge et tente de se soulever, d'un coup de reins : il n'en a pas encore la force.
Cependant, par prudence, je pose, sur le haut de sa poitrine, deux larges feuilles de plomb : il cherche mes yeux, il voudrait comprendre mon idée. Mais c'est moi qui lis distinctement la sienne : il commence à penser ; sans doute, il croit à quelqu'une de ces farces qui m'amusent et l'offusquent, mais il n'ose rien dire, par crainte de se tromper : je connais ce fiérot, son outrecuidance et l'appréhension qu'il a du ridicule ; je lui souris, tandis que tranquillement je replie vers ses épaules la couverture de plomb : j'ai l'aird'une maman qui borde son petit. Je te dorlote, mignon?
Sans plus bouger, il me suit des yeux : il me voit prendre sur le rayon les trois bombes que j'ai moi-même confectionnées naguère, et les tubes que je garnis d'acide, que je fixe à leur place ; la besogne est délicate et longue : je m'y adonne avec une méticuleuse prudence ; j'ai le temps.
Si je ne m'abuse, il doit avoir reconquis sa tête? Systématiquement je m'abstiens de regarder vers le lit : je travaille comme un homme qui est seul dans sa chambre ; mais si peu que je semble m'occuper du camarade, je ne cesse pas de le surveiller : il est toujours immobile ; j'entends, par intervalles, les ahans de sa respiration gênée par le plomb qui pèse sur ses côtes.
Maintenant, il me voit prendre et transporter des cruches. Il s'intéresse ; il est rentré en pleine possession de ses esprits : je le sens. Je sens aussi qu'il rage : une plaisanterie dont il est la victime offense sa dignité, surtout quand elle émane d'un personnage sans conséquence, comme moi : il médite de m'en châtier, plus tard, et cette pensée me fait sourire de nouveau.
Aussi ai-je une figure aimable quand je m'approche de lui, en éployant une serviette, et je dis en manière d'excuse :
— Deux minutes…
Je pose le linge sur son visage. Mais puisque j'ai parlé, il daigne parlera son tour et, sous son voile, il crie avec courroux :
— Enlève ça!
— Deux minutes seulement.
— Ces gamineries ont trop duré! Enlève ça!
Je ne réponds pas, car ma tâche exige à présent plus d'attention que jamais : il s'agit d'enfourner les trois bombes dans les trois vases, et la moindre inadvertance causerait une catastrophe… Voilà qui est fait. Mon anarchiste respire avec une difficulté croissante ; il souffle, mais ne souffle mot : assurément, il se tient pour déshonoré, sous son linge sale, mais il se tient, quoiqu'il rage de plus en plus ; il patiente. Je suis ravi : je dispose en un beau désordre, au milieu du laboratoire, les trois cruches où sont mes bombes, et celle qui contient l'eau. De-ci, de-là, je disperse sur le sol nos chaises, nos escabeaux, le balai, une canne, un pavé quinous sert de presse, le mortier, des courroies, menus obstacles. C'est fort bien, la chose est prête.
Je retourne vers mon homme, et je le débarrasse de son voile : tout de suite, je constate son regard féroce. Il me foudroie de son indignation.
— As-tu fini, toi?
— J'ai fini, en effet.
— Tu deviens fou! Détache-moi!
— Ne t'agite pas inutilement : on te déliera tout à l'heure, et tes cris n'avanceraient rien.
Encore une fois, il se résigne : mais comme ma vue excite sa colère, il tourne la tête de côté, pour ne plus me voir. Je poursuis :
— Émile, mon ami, souviens-toi : je t'ai promis une histoire ; je te l'ai promise à Barcelone, il y a dix mois, le jour de l'attentat ; de l'attentat, je dis bien! Tu venais de lancer une bombe, du haut d'une fenêtre, et, sous prétexte d'assassiner un roi, tu avais éventré trente-cinq créatures : ma femme et ma fille en étaient.
— Assez de blagues, je te dis!
— Des blagues? Je ne ris plus. C'est de joie que je riais, depuis tantôt, depuis hier, depuis Genève, parce que je te tiens, et qu'elles vont être vengées! Rappelle-toi, bourreau! Pour comprendre où tu es, et ce qui t'arrive, et ce qui va t'arriver, rapproche tes souvenirs, confronte les faits. Comment je t'ai découvert? Par un trait de génie que m'inspirait la haine. Pourquoi je t'ai sauvé? Pour te réserver à ma propre vengeance. Un anarchiste, moi? Tu l'as cru, imbécile, nigaud, ma dupe, prétentieux phraseur qui réformais le monde, qui me méprisais, pendant que je jouais avec ta carcasse et ta tête, du bout de la patte!
Droit au chevet du lit, je l'observe, en parlant, mais il ne montre qu'un profil perdu ; je vois ses sourcils qui se froncent, dans un effort d'attention : il cherche à démêler, dans mes propos, la part de vérité à laquelle il doit croire ; l'anxiété commence.
— Tu l'as eue, cependant, ta minute d'intelligence! Une lueur, et tu as flairé ma haine, au moment où je t'arrachais des doigts le portrait de tes deux victimes : rappelle-toi! Alors, tu as douté, presque compris, tu t'essauvé, et c'était sage : mais tu avais affaire à plus malin que toi ; je t'ai donné la chasse, je t'ai repris, je t'ai! Et maintenant, regarde-les, les douces figures de celles qui ne sont plus, mais qui sont ici tout de même, pour te juger, pour te punir! Je t'annonçais des spectres? Regarde!
Je tends sur lui le petit cadre, qu'il reconnaît du coin de l'œil, mais il se détourne davantage, avec une affectation de dédain, et il hausse une épaule.
— En face! Regarde-les! Demande pardon, à genoux!
Sa mine m'a exaspéré : je ne me possède plus. J'arrache de lui les lames de plomb, et, d'une force décuplée, je l'empoigne par le torse, je le tire à bas du lit, je l'agenouille à terre. Il crie :
— Lâche!
A cinq doigts de sa face, je dresse le portrait des martyres :
— A genoux, devant leur relique!
Il ne doute plus ; il a compris tout. Cependant, son angoisse, dans un suprême espoir, tourne encore vers moi des yeux qui interrogent.
— Pas à moi, à elles! Parle-leur, à elles, implore-les, implore ton pardon! Des spectres et des juges, c'est elles, et je ne suis que ton geôlier! Vois-tu qu'elles sourient au vent de ton haleine? Ton dernier souffle monte vers elles, et ce qui fait une buée sur la glace du reliquaire, c'est ton dernier soupir que je leur offre!
Il ne me regarde plus : l'espoir s'en va de lui. Pour occuper ses yeux, il contemple le cadre : mais il ne le voit pas ; il pense à lui, il se sent perdu.
— Les innocents qui tombent sur ton passage, les femmes et les enfants que tu assassines, — tu l'as dit — « ne t'intéressent aucunement » ; tu l'as redit, chaque fois que j'ai voulu l'entendre, pour attiser ma haine. Répète-le encore, devant elles, si tu oses!
Il bande son courage, et dans un grand effort d'orgueil, avec un calme feint, il scande :
— Aucunement.
— Bravo! Mais tu ne me trompes pas, avec tes mômeries d'héroïsme. Je connais le fond de ton âme et ta couardise secrète ;je l'ai vue, à Barcelone, la peur qui te cassait les jambes ; c'est elle qui t'a livré à moi, en t'empêchant de fuir, et c'est avec elle que je vais t'enfermer ici!
— Je n'ai peur de rien.
— Devant la galerie, mais tout seul? Quand tu halèteras pendant des nuits et des jours qui seront des nuits, tout seul dans les ténèbres avec la mort sans phrase et sans témoin, tu ne cabotineras plus et tu ne seras plus que toi-même, un misérable pleutre qui grelotte et claque des dents!
Humilié d'être à genoux devant mes pieds, il tente de se redresser, mais je l'abats :
— A terre, en attendant que tu rentres sous terre! Reste à genoux!
— Lâche, qui insultes un homme sans défense!
— Oui bien, et tu dis vrai, et je n'en rougis pas, et ce rôle est celui qui me convient, pour te traiter comme tu traitais les autres, toi qui professes le métier d'égorger sans remords des êtres sans défense! Ce que tu délibérais de faire et de refaire, je te le fais, et sans plus de scrupules que tu n'en as, et sans honte, je te le jure! La mort que tu leur donnais,tu l'auras, et la même, mais avec un avertissement qui t'aidera, bandit, à méditer sur leur sort, en te forçant à trembler pour le tien!
— Je ne comprends pas et je me moque de comprendre.
— Tu mens! Tu veux savoir, et c'est déjà la peur qui te talonne du besoin de savoir. Sache donc! Là, sur le sol, tu vois ces quatre vases si bien pareils : dans l'un d'eux, il y a de l'eau, dans les trois autres, j'ai mis les bombes, les trois bombes préparées pour toi, avec ton aide. Je vais t'enfermer sans lumière, et quand tu auras soif, tu t'en iras dans l'ombre, à tâtons, pour choisir. Mais prends garde de te tromper! Prends garde d'effleurer en passant une seule de ces cruches, dont l'équilibre est si peu stable que tu as raillé ma sottise, quand je les ai choisies et apportées. Prends garde aussi de trébucher, parmi les escabeaux ou les autres obstacles que je sème sur ton chemin : les bombes sont à renversement, comme vous dites, et si l'une d'elles chavirait, ah! pauvre ami, quelle aventure!
Il louche vers les cruches. Son orgueill'abandonne. Il s'affale, peu à peu, puis tout d'un coup, sur ses talons. Il regarde la porte.
— Non! non! Blasquez ne viendra pas, tu ne sortiras plus, et tu es dans ta tombe. Regarde-la une dernière fois, pendant qu'il y fait clair. Tu ne verras plus la clarté. Mais tes victimes, ces deux-ci, qui sont des mortes, savent voir tout, dans les ténèbres, et je les accroche au mur, pour qu'elles jouissent de ta peur, jusqu'à ce que ta soif les fasse jouir de ta mort.
Un clou est là ; avant d'y suspendre le cadre, je baise pieusement la double image et les larmes me viennent aux paupières : toute ma colère est tombée.
— Douces chéries, je me sépare de vos portraits, mais vous êtes mieux peintes dans mon cœur ; et cette plume bleue, souvenir de votre dernière fête, je vous la rends aussi ; je n'ai plus rien à vous offrir, puisque je vous ai déjà sacrifié ma vie et celle de vos meurtriers ; il ne me restait de vous que ces reliques, et je les donne de bon cœur pour que vous soyez mieux présentes…
Je suspends le cadre et la plume.
— Barbara, Catalina, adieu…
Mais leur assassin a profité du répit, et, lorsque je me tourne, il est debout dans ses liens, pareil à une momie rigide.
— Pensais-tu t'évader, niais? Assis!
Du bout d'un doigt je le pousse, et il tombe de flanc sur le grabat.
— Espérer que tu leur échapperais? Tu as pu espérer cette chose? Ah! pour la peine, laisse-moi jouer un peu avec leur jouet, avant qu'elles le cassent… Ne t'agite pas ainsi, ne saute pas encore! Dans un quart d'heure, tu te promèneras, mon ami ; je tiens à ce que tu te balades, La Ballade, et j'entends que tu te débarrasses de tes liens, mais, au préalable, je te débarrasserai moi-même, si tu permets, d'une autre superfluité : tu es l'ennemi du superflu, j'imagine? L'homme n'a droit qu'au nécessaire, et des allumettes ne sont pas indispensables pour entretenir l'obscurité ; je prends les tiennes, mon ami, dans ton gousset, comme tu vois, pour t'épargner la tentation d'illuminer ici et de choisir entre les cruches. En revanche, voici, à portée de ta main, un jambon et du pain : je te soigne? Je ne tolérerai pas que tu souffresde la faim ; la soif me suffit : elle est pire. On dit que c'est une torture atroce, et qui rend fou : je n'ai rien trouvé de mieux à t'offrir. J'appréhende même qu'avec elle le pain te paraisse trop sec et le jambon trop salé. Bah! si tu n'y peux plus tenir, tu trouveras de quoi boire dans l'une des quatre cruches, à condition que tu choisisses la bonne, et sans renverser les autres… Il ne te manque plus, à présent, qu'un outil pour couper tes cordes? Le voici, ouvre ta main, prends-le. Parfait! Avec ce couteau entre les doigts, parole! tu as l'air d'un autodafé qui tient son crucifix. Dans l'attitude où te voilà, il ne te sera pas difficile de scier le chanvre à ton poignet : tu y mettras le temps mais j'ai besoin de temps pour m'éloigner, n'est-ce pas? Tes mains une fois libres, rien ne te sera plus aisé que de délivrer tes jambes, et tu pourras alors te promener à ton aise, au milieu des bombes, en pleine nuit, toi qui es noctambule. Bonne promenade, mon garçon, et pas d'imprudence. Eh! là donc! On dirait que tes yeux m'implorent?… Oui, oui, te voilà humble, avec des yeux tout ronds! Es-tu naïf au point de croire à ma pitié possible? Invoquela leur, si tu veux, celle des femmes… Essaie… Pourquoi n'essaierais-tu pas? Qu'est-ce que tu risques, au point où tu en es? Demande-leur pardon, un peu!
Timidement, ses regards obliquent vers le portrait. Va-t-il supplier?… Non. Dans un rehaut de courage, il se crispe et ravale sa prière. Tant mieux! Je ne le veux pas vil. Qu'il ait peur de la mort, ça me suffit et j'en suis sûr! Qu'il soit capable de résister à sa faiblesse, cela me plaît, car le supplice durera plus longtemps.
— Avant que je sorte, regarde encore une fois un vivant : c'est le dernier que tu verras!
Ce coup-ci, je ne m'y trompe pas : ses prunelles me supplient. Mais il n'articule pas un mot.
— Adieu, Tantale, l'eau est là! Meurs de soif et de peur, à côté de l'eau, ou décide-toi au talion, et fais de toi ce que tu fis des autres, bouillie de chair, de sang, de moelle et de cervelle, bifteck haché, mètres d'andouilles et purée d'os, dans les murailles qui s'écroulent!
Je prends la lampe et ma lanterne. Je sors. Je ferme.
Derrière la porte, la voix sourde de mon prisonnier clame désespérément :
— Au secours!
Je m'en vais.
** *
Avec Blasquez, je ne prévoyais qu'une besogne trop facile et sans charme.
— Je l'immobiliserai simplement dans le vestibule du laboratoire, entre deux portes bien fermées : l'imbécile se laissera mener comme un agneau ; je n'ai rien à lui dire, et véritablement je ne le hais même pas : à peine l'ai-je détesté une minute, pendant qu'il se vantait d'avoir fabriqué la bombe, et si j'en avais le droit… Je n'ai pas de droits, je n'ai que des devoirs! Les tueurs appartiennent aux victimes, et leurs destins au talion.
J'attendis Blasquez, en fumant des cigarettes : il ne rentra que vers une heure du matin. Il rayonnait, et, en me voyant, il s'écria :
— Ça marche! Bonne soirée! On en a décidé des choses! Tout est réglé, pour labombe de l'Escurial. Mais j'ai une soif! On a tant parlé, tant fumé… Où est Émile?
— Au laboratoire.
— A cette heure?
— Il t'attend, il veut te parler : nous avons eu une dispute.
— Encore!
— Oui.
— J'arrangerai ça. Allons-y.
Il a vraiment trop de candeur, ce nigaud, et c'est comme à plaisir qu'il vous supprime le plaisir.
Je détiens toujours le trousseau des caves, où nous pénétrons. Je fais marcher Blasquez devant moi, sous prétexte de l'éclairer mieux. En route, j'ouvre sournoisement ma lanterne et je la souffle ; en même temps que je la cogne au mur.
—Caraco!J'ai fait un faux pas. Donne tes allumettes, je n'en ai plus.
Il me tend sa boîte, que je m'abstiens de lui rendre ; il ne songe même pas à me la réclamer ; le tour est joué.
On repart. Nous arrivons à la porte du vestibule : j'ouvre. Il entre, et, tandis qu'il descend les huit marches, je dis :
— Émile t'expliquera.
Je referme la porte derrière lui. C'est fait.
Je l'entends qui rit : il ne demande qu'à rire. Il m'appelle. Je le devine qui traverse l'antichambre : il appelle Émile. Il frappe à la porte du laboratoire.
— Frappe, mon bonhomme : la mort est derrière.
Il parle : l'idée me vient d'écouter ce qu'ils se disent. Je cache ma lanterne dans le retrait du mur et je la tourne, de crainte qu'un filet de lumière ne décèle ma présence. J'applique mon oreille contre l'épais vantail de chêne. Je ne perçois qu'une seule des deux voix, celle de Blasquez ; l'autre m'arrive comme un bourdonnement, à cause des deux portes qu'elle doit traverser.
— Enfermé?
— …
— Quelle blague!
… Émile raconte longuement : le ronron monte vers moi. Diego a du mal à comprendre.
— Un traître! Jarguina?
Émile explique. De temps en temps, des exclamations d'incrédulité, puis d'étonnementme dénoncent les progrès de la compréhension dans l'esprit de Blasquez. Mais La Ballade, décidément, parle trop : il crie même ; il se fâche : sans nul doute, c'est contre Blasquez à présent, qu'il pérore et qu'il récrimine, Blasquez et sa sottise, qui m'a aidé, guidé, qui est cause de tout!
L'autre se tait. La scène devient banale ; elle m'ennuie : je n'apprendrai rien ; rien d'intéressant ne se produira cette nuit. C'est l'acte des parlotes : on ne souffre pas encore. Allons dormir. Mais la place est bonne, et j'y reviendrai demain.
Je remonte ; je me couche.
C'est étrange, et je ne l'aurais pas prévu : je ne ressens aucune fièvre, nul énervement ; je suis très calme, et comme soulagé, ou détendu, peut-être par la notion du labeur terminé, par la conscience du devoir accompli? Je n'ai plus rien à faire, en somme, qu'à surveiller, patienter, enregistrer les heures, imaginer ce qu'elles engendrent sous terre, et je n'ai nulle hâte de les presser, au contraire : plus le dénouement tardera, mieux il vaudra. A l'heure actuelle, ils ne sont encore que dans la première phase de leuranxiété. Je me trompe : La Ballade entre déjà dans la seconde ; après ma sortie, il pouvait escompter le secours de Blasquez, mais, depuis une trentaine de minutes, cet espoir-là est aboli. Après la colère, prostration. La période des vrais tourments ne s'inaugurera guère qu'avec le jour. Dormons. J'invoque Barbara et Catalina : je les vois ; elles sourient ; je leur parle ; elles sont satisfaites. Je m'endors…
** *
Dès le lever du soleil, j'étais debout. Tout de suite, j'ai regardé ma montre.
— La Ballade a déjà sept heures de prison ; Blasquez, quatre. C'est encore bien peu.
Je dis à la vieille servante de préparer dorénavant les repas pour moi seul :
— Votre maître est parti en voyage cette nuit, avec son ami de France.
Elle est accoutumée à ces disparitions brusques, et, d'ailleurs, indifférente à tout.
Je descends au jardin. Vous pensez bien que j'ai, de longue date, repéré l'endroit sous lequel le laboratoire se cache. J'y vais. Je suissur eux. Je marche sur eux. Je tape le sol, de mon pied, pour me délecter de ma domination. Je me couche, j'appuie ma tempe à la terre, inculte depuis des années.
J'écoute. Aucun bruit.
— S'ils sautaient, juste à ce moment, et moi avec eux?
Pourquoi pas, et que m'importe? Ai-je besoin de vivre? La tâche est finie, et l'existence aussi! Je n'ai plus de but, plus de désirs : mes jours futurs seront monotones et chargés d'ennui, une mort m'en délivrerait! Je ne veux plus de l'avenir.
— Saute donc, misérable!
Je martèle le sol à coups de poing. La rage me crispe. Puis, je m'apaise. La sagesse me revient. Je ne demande plus qu'ils sautent, mais au contraire que leur supplice se prolonge tout aujourd'hui, mardi, et demain encore, n'est-ce pas? Après-demain, aussi, mon Dieu, si c'est possible, et encore après…
Mais, par compensation de mon affolement refréné, une soudaine envie me prend, d'aller savoir, plus près d'eux, et d'écouter leur agonie. Je redescends aux caves.
Me voici à la porte du vestibule ; je mesuis approché à pas de loup, avec ma lanterne aveuglée.
J'écoute : rien. J'attends : rien. Ils dorment, peut-être? J'attends encore. Le silence persiste. Sûrement ils dorment! Cette hypothèse m'irrite ; même, je n'oserais pas nier que mon amour-propre d'auteur n'en fût quelque peu offensé : je condamne des gens à l'angoisse, et ils dorment!
— Je vous réveillerai, moi, de la bonne manière! Dans votre sommeil, vive Dieu! je vais mettre la suée d'un cauchemar!
J'arme mon revolver et je tire au plafond.
Un double cri d'horreur se rue du fond de la terre, un beuglement fou et bestial de bœufs égorgés, et j'en ai moi-même le frisson, tant ces deux épouvantes hurlent sinistrement. Ils ont cru qu'ils sautaient! La stridence de leur appel déchire les échos de la détonation, qui se répercutent de cave en cave, dans les ténèbres.
Ils ont bien eu peur. Maintenant ils se taisent. Ils s'étonnent de vivre ; ils tâchent de comprendre ; ils n'osent bouger : je les vois très distinctement. Comme ils sont blêmes, avec des lèvres qui remuent…
Blasquez est debout ; il marche : je l'entends. Il marmonne, à mi-voix, des mots, tout seul. Il gravit les degrés de l'escalier. Il appelle :
— Au secours! A l'aide!
Il est de l'autre côté de la porte, et il la frappe du poing. Je méjugeais de ce garçon ; tout imbécile qu'il soit, il devine pourtant qu'une présence étrangère a causé le vacarme.
— Ouvrez! Au secours!
Je ne réponds pas. Je retiens mon haleine.
— Il y a quelqu'un! Ouvrez! Jarguina, c'est toi?… Réponds!… Je vois une lueur sous la porte… Tu es là, Enrique? Je te dis que tu es là!… Ouvre!
— Non.
— Je savais bien que tu étais là! Ouvre!
— Non.
— C'était une farce… Émile m'a raconté. Ouvre!
— Non.
Je reprends ma lanterne, et je m'éloigne. Il écoute mon pas. Il crie mon nom d'une voix lamentable, qui me trouble.
Barbara, Catalina, pardonnez-moi : j'ai eu pitié de celui-ci, pendant une seconde, et,presque, j'ai failli vous trahir! Est-ce qu'ils ont eu pitié de vous? Je me croyais plus fort. Je ferai sagement de ne plus redescendre.
Au grand air, je respire ; la lumière me lave. Le ciel est pur ; des oiseaux volent dans le jardin : il me semble que je remonte de l'enfer. Dans un arbre, juste au-dessus du laboratoire, une mésange s'égosille. Il est huit heures du matin. Pas plus? Le temps est long : ils n'ont pas encore très soif, mais l'excitation nerveuse, après mon coup de revolver, leur procurera la fièvre. Je ne veux plus penser à ce Blasquez : il me gêne. Pour que l'âme des trépassées me réconforte, je prie…
Je ferai du jardin mon quartier général, jusqu'à la fin. Et pourquoi n'y dormirais-je pas, la nuit? Les nuits de Gérone sont belles en septembre. C'est dit : je ne quitterai pas.
Je me promène sur eux, autour d'eux : à force de passer, je trace des sentiers dans la friche.
Souvent, je consulte ma montre, et parfois aussi je m'hypnotise dans la contemplation des aiguilles qui évoluent, si lentement.A vrai dire, c'est monotone, et je m'ennuierais, sans la ressource de me dire que cette lenteur, fastidieuse pour moi, est infernale pour les emmurés.
Midi approche : c'est la quatorzième heure d'Émile, la onzième de Blasquez.
— Allons manger.
Après un repas sommaire, je rejoins mon poste. Par une fortune providentielle, j'ai trouvé dans la bibliothèque un ouvrage traduit du russe : un jeune aventurier y raconte les affres d'une mission au désert pendant trois jours de soif. Je lirai cela sous mon arbre. L'imagination n'est pas une faculté purement spontanée ; elle demande qu'on l'aide, et elle y gagne. C'est pourquoi j'emporte aussi — ne riez pas — des raisins, une poignée de gros sel, un verre de cristal, une énorme gargoulette d'où l'eau fraîche suinte sous la flanelle mouillée…
Tout le jour, je lis sous mon arbre, je lis la soif, je la relis ; pour exciter la mienne et mieux jouir de la leur, je fume en suçant du sel. Ah! la magique beauté, alors, d'un verre où l'eau est froide, et qui s'irise quand on le lève vers le ciel, et qui frileusement se ternitpeu à peu de vapeurs condensées! Les rubis et les topazes du vin, ou les opales de l'absinthe n'ont pas, pour un ivrogne, les splendeurs de ce diamant potable, et quand le flot se rue en torrent dans ma gorge, c'est de la vie que je bois, leur vie, leur sang, et je dessèche leurs artères en inondant les miennes!
Le jour s'écoule. Le soir vient. Jusqu'ici, leur soif n'est qu'un tourment ; un supplice, pas encore…
La nuit descend : les étoiles brillent, comme des âmes heureuses ; Barbara et Catalina observent de là-haut. Je ne souperai pas ce soir, pour déguster la faim.
La nuit tourne : voici la vingt-quatrième heure. Je me couche dans l'herbe sèche, sur Eux. Je dors dans ma cape ; ils veillent, sans doute? Je dors bien. Pourtant, je m'éveille deux fois. Une dernière, et c'est l'aube.
— Trente et une heures!
Ils doivent, là-dessous, geindre furieusement! Si j'allais écouter? Je résiste à cette envie, tout le jour, et le mercredi passe. Je bois. La journée se traîne, pareille à celle d'hier : pareille pour moi, mais pour eux?…
— Quarante-huit heures! Oh! comme ila soif, mon tueur de femmes, qui n'ose pas aller boire! Combien de fois déjà a-t-il risqué un pas, deux pas, et reculé? Combien de fois par heure? Combien de fois la tentation, par minute? A quatre pattes, dans la nuit, le cou tendu, les yeux écarquillés, il s'aventure à tâtons : ses bras lents, comme des tentacules, s'éploient, un peu, si peu, reviennent et retournent, évoluent, et caressent de l'ombre avec leurs mains fébriles.
— S'il trouvait!
Peut-être, il a trouvé, oui, peut-être?…
— Eh bien? La mort tardera davantage, et voilà tout ; elle n'en sera que plus vengeresse.
La troisième nuit passe : elle est pourtant interminable. Trente fois, au moins, je me réveille. Et même, ai-je vraiment dormi? Oh, que c'est long! Est-ce que je ne m'ennuie pas? Je crois que je m'ennuie. L'aube n'arrivera donc jamais? Jamais plus, elle ne reviendra pour ceux qui l'attendent sous terre!
La voici… La nuit est passée. Je me lève mal. Je consulte ma montre, nonchalamment et sans plaisir.
— Cinquante-six heures.
J'ai les nerfs agacés, harassés : rien ne m'intéresse. D'ailleurs, le ciel est chargé de nuages, et l'air lourd. Ils ne savent pas que le soleil vient de se lever, ni qu'ils sont à leur cinquante-septième heure. Au dire des médecins, trois jours de soif rendent un homme fou : les tortures se font si aiguës, qu'on se tuerait, pour en finir!
— Midi… Soixante-deux heures…
Sûrement, un orage se prépare : j'entends la foudre, très loin, du côté des montagnes ; elle est très loin, mais je suis sûr que je l'entends.
J'étouffe. Mes nerfs sont surmenés plus que je ne pensais. Et les leurs, dans le trou? Car les miens ne sont las, en somme, que d'évoquer la torture des leurs… Il n'éclatera donc pas, cet orage, à la fin, pour qu'on sache? Eh oui, pour qu'on sache! Depuis ce matin, il faut bien l'avouer, je ne sais plus. Qu'est-ce qu'il dit là-bas, le tonnerre? Est-ce à moi qu'il parle, ou bien à eux? Ils ont déjà terriblement souffert, là-dessous, assez souffert, peut-être, pour que le châtiment suffise…
— Soixante-quatre heures.
Être mort, n'être plus : supplice? Non. Lesupplice, c'est de la voir venir, la mort, et de la sentir qui approche, seconde par seconde : cette angoisse-là, ils l'ont eue, certes, et je me demande : si je les relâchais, à présent, serait-ce lâcheté ou justice?…
— Ce que j'ai fait est bien!
Mais, ce que je vais faire? Ce qui va arriver?
— J'avais le devoir!
Est-ce que j'ai le droit?
— Cet autre droit de relancer sur le monde un animal nuisible, est-ce que je l'ai? Ses crimes futurs seront les miens.
Allons donc! Je n'ai pas pensé au monde, je n'ai pensé qu'à moi, à elles, aux mortes, et il me semble, par instants, qu'elles me dissuadent… Oh, Dieu! qu'il éclate donc, l'orage!
— Soixante-sept heures.
Tout à coup, l'idée ressuscite, qu'au moment où j'imagine les tourments de la soif, il a trouvé l'eau, et qu'il boit.
— Soixante-huit heures!
Il faut que je sache, que je descende! Une électricité monte de terre et me crispe. Je veux savoir!
Si j'y vais, et si j'entends geindre, si Blasquez se lamente, et s'il m'implore, le pauvre diable, je ne pourrai plus résister?
Advienne qu'advienne!
Je m'élance vers la maison.