M. Washburn
Nous n'ignorons pas que ce diplomate, si sympathique d'abord à la cause paraguayenne, si profondément rempli d'admiration pour le maréchal Lopez, nie le fait de la conspiration dont il était, pourtant, le pivot. Il le nie, en insultant grossièrement, en outrageant de la plus révoltante manière celui dont l'amitié l'honorait naguère; celui qu'il appelait «l'illustre magistrat et commandant en chef qui s'est acquis un renom des plus remarquables dans les fastes militaires66.»
Note 66:(retour)Expressions empruntées à une note, adressée par M. Washburn à M. Gumecindo Bénitès, ministre du Paraguay.
M. Washburn oublie que le 3 août 1868, quelques jours après avoir tenu ce langage, il affirmait lui-même l'existence de la conspiration, puisque, en constatant que «le complot avait échoué,» il chargeait M. Bénitès «de transmettre ses félicitations au maréchal Lopez»; et il ajoutait: «Je me souviens de l'horreur et de l'exécration qu'il (le maréchal) manifesta à la nouvelle de l'assassinat du président Lincoln. Ces sentiments sont ceux que doit exciter le complotqui avait été tramécontre son gouvernement.»
On est donc bien mal inspiré, quand on a écrit les lignes qui précèdent, de traiter de voleur et d'assassin le chef de l'Etat Paraguayen et de déclarer «qu'il n'y a jamais eu de conspiration67.» Ajoutons immédiatement que M. Washburn n'a osé formuler ces odieuses accusations que lorsqu'il n'a plus foulé le sol de la République, et, aussi, lorsqu'il s'est vu confondu par les déclarations de ses complices. Il comptait également sur le blocus pour intercepter la réponse du Paraguay. Ayant seul la parole, il entraînerait l'opinion à sa suite. Ces calculs ont été trompés par la publication, à Buenos-Ayres, même, de la correspondance échangée entre lui et le gouvernement auprès duquel il était accrédité.
Note 67:(retour)Lettre de M. Washburn au maréchal Lopez. A bord du vapeur leWasp, en vue d'Angostura. Le 12 septembre 1868.
Nous croyons devoir reproduire à cette place, et en entier, la proclamation du maréchal Lopez à son armée. Cette proclamation est authentique; avons-nous besoin de le déclarer? Elle établit le fait de la conspiration, en même temps qu'elle signale à notre admiration le rôle magnifique des femmes paraguayennes et qu'elle affirme l'inébranlable résolution des hommes «de sauver la patrie avec son honneur et sa gloire, ou de mourir.»
A tous ces titres, la pièce en question mérite d'être placée sous les yeux des lecteurs.
«A la nation et à l'armée Paraguayennes:
»Il y a six ans que le Congrès me confia, en votre nom, les destinées de la patrie. Je jurai devant Dieu et devant les hommes de conserver son indépendance et sa liberté. Son indépendance et sa liberté ont été menacées; l'honneur national a été outragé, et un cri unanime m'a demandé de venger celui-ci et de garantir ceux-là.
»Le même congrès qui m'éleva à la première magistrature m'a imposé la guerre. J'ai obéi à son ordre souverain. Pendant plus de trois ans, vous m'avez toujours vu à la tête de nos légions. Comme soldat, j'ai partagé avec joie les fatigues et les dangers de mes compagnons d'armes; comme magistrat, le bien du peuple a été mon occupation la plus chère, au milieu des hasards de nos luttes sanglantes.
»Soldats!
»Ce fut un sujet de grande satisfaction et de confiance non moins grande pour tous que votre bravoure et votre décision devant l'ennemi. Vous êtes devenus plus braves et plus décidés encore, en voyant nos familles prendre la résolution éminemment patriotique d'abandonner leurs foyers, pour courir aux armes à vos côtés. Mais cette résolution n'était pas nécessaire; n'êtes-vous pas là? Cependant, elle vous imposa de nouvelles obligations, de nouveaux devoirs. Nous jurâmes tous de sauver ces femmes magnanimes qui, oubliant la faiblesse de leur sexe, voulaient faire, comme vous, de leurs poitrines, une muraille contre l'ennemi.
»Nous avons gémi en secret, de voir dans les rangs de nos ennemis quelques enfants du pays outrager le drapeau de leur patrie et donner la mort à nos héroïnes; mais il ne serait venu à la pensée d'aucun de vous que, parmi nous, dans nos rangs, un seul pourrait renier son propre sang, son pays, pour le livrer à la servitude et à l'extermination! Et, pourtant, la réalité est là pour nous désabuser; elle nous montre des hommes misérables, naguère ardents, décidés, enthousiastes parce que la fortune nous était propice et qui prévariquent devant la perspective de moments moins heureux; elle nous montre nos ennemis exploitant leur lâcheté et en faisant des traîtres.
»Soldats!
»Tandis que bravant gaiement l'ennemi, vous versiez votre sang sur les champs de bataille; tandis que vos mères et vos épouses se courbaient sur la charrue pour nourrir vos enfants et vous nourrir vous-mêmes; tandis que le pays tout entier ne songeait qu'à sa défense et à son salut, quelques hommes ligués avec des étrangers auxquels nous avons donné une hospitalité franche et généreuse, avec la jouissance entière de leurs droits et la plus entière liberté; quelques hommes conspiraient contre vous, vidaient le trésor national à leur profit et au profit de nos ennemis, négociaient la servitude de la patrie et votre extermination. Ceux d'entre vous qui auraient survécu à tant de malheurs auraient été livrés aux mêmes ennemis qui nous combattent aujourd'hui, pour grossir leurs rangs, sans autre drapeau que celui de l'esclavage que vous auriez porté à nos frères du Pacifique. Plus malheureux encore que les citoyens orientaux que, sous vos coups, vous avez vus disparaître des rangs de nos envahisseurs, pour n'y laisser qu'un drapeau soutenu par des mains étrangères, vous auriez porté vous-mêmes l'avilissante bannière de l'esclavage!
»Tels sont les infâmes projets des hypocrites, des traîtres, qui se disaient Paraguayens comme nous. Pour déguiser leur infamie, ils prétendaient que la patrie était fatiguée de la guerre. La guerre, une fois qu'elle est commencée, s'arrête-t-elle quand on veut? N'avez-vous pas fait tout ce qui dépendait de vous pour l'abréger? N'ai-je pas fait en votre nom des propositions conciliantes à nos adversaires? Faudrait-il que la République du Paraguay demandât à ses ennemis l'aumône d'une paix ignominieuse? N'êtes-vous pas tous là pour la sauver tout entière avec son honneur et sa gloire?
»Oui, vous êtes là, et moi avec vous. Nous sommes tous là pour sauver la patrie avec son honneur et sa gloire; ou nous mourrons tous, comme tant d'illustres victimes dont les âmes se sont envolées vers le ciel, dans cette sainte croisade.
»L'heure est venue pour nous des dures épreuves; mais les esprits faibles et lâches sont tombés; il n'existe plus que les âmes nobles et généreuses, et, plus que jamais, nous montrerons au monde combien nous adorons la patrie et la liberté; combien nous est chère chaque victime immolée sur leurs autels, et combien son souvenir nous est sacré.
»Compatriotes!
»Nous avons échappé au plus grand des malheurs, par une évidente protection de la Providence. Elevons nos mains vers le ciel; mettons en lui notre confiance, et croyons toujours à sa protection. Remplissons nos devoirs envers la patrie et, Dieu aidant, ainsi que nos armes, la postérité verra encore la République du Paraguay grande et glorieuse.
«Francisco S. Lopez,
»Quartier général de Pikisiry. 16 octobre 1868.»
Mieux que ne pourrait le faire une biographie minutieuse, ce document nous fait connaître à fond l'homme remarquable auquel le Paraguay a confié ses destinées. Le grand caractère du maréchal Lopez se révèle tout entier dans ces lignes, empreintes tout à la fois d'une douleur profonde, d'une énergie virile, d'une résignation noble, digne, éminemment chrétienne. Après les avoir lues, quelle confiance peut-on accorder aux violentes et grossières protestations de M. Washburn?
La proclamation n'a dit que la vérité, et cette vérité est navrante.
«Tandis que les mères et les épouses se courbaient sur la charrue»; tandis que les hommes «bravant gaiement l'ennemi, versaient leur sang sur les champs de bataille; tandis que le pays tout entier ne songeait qu'à sa défense et à son salut» une conspiration était tramée à l'Assomption, dont le chef, Benigno Lopez, était le plus jeune des frères du président de la République. Parmi les membres importants du complot se trouvaient: l'autre frère du président, Venancio Lopez, et aussi ses deux beaux-frères Bedoya et Barrios, un de ses ministres, Bergès, un certain nombre de hauts fonctionnaires, soit civils, soit militaires, et des Argentins et des Orientaux réfugiés au Paraguay.
Aussitôt après l'arrestation de ces conspirateurs, quelques-uns de leurs complices, redoutant le sort qu'ils avaient mérité, s'empressèrent de chercher un refuge auprès de M. Washburn qui les accueillit à sa légation, dans l'espoir de les couvrir de ses immunités diplomatiques.
Déclarons tout de suite que ceux-ci, réclamés aussitôt par la justice paraguayenne, se livrèrent d'eux-mêmes, comptant davantage sur la générosité du maréchal Lopez que sur l'interprétation, faite par M. Washburn, dans sa correspondance officielle, des textes de Grotius, de Vattel, de Martens, de Chambrier d'Oleires, d'Hauterive et autres écrivains diplomatiques.
Une instruction s'ouvrit alors et la vérité, la triste vérité fut connue.
Sous prétexte de mettre fin à une guerre qui désolait le pays et qui devait fatalement le conduire à sa ruine; mais, en réalité, poussés par un mobile fort peu patriotique, des hommes appartenant à la riche bourgeoisie et à la haute administration avaient conçu la pensée de traiter avec l'ennemi sur la base du traité secret d'alliance du 1er mai 1865.
L'ambition, une ambition effrénée, dévorait Benigno Lopez, qui voulait prendre la place de son frère, dût-il marcher dans son sang pour arriver plus vite à la présidence de la République.
Les complices de Benigno formaient deux catégories bien distinctes. Loin de posséder la moindre parcelle de cette flamme sacrée qui animait la masse de la nation, ces hommes, corrompus par le bien-être, doutaient du succès d'une guerre soutenue avec des forces si disproportionnées. La perspective d'une lutte longtemps prolongée, qui les condamnerait à de dures privations et à d'incessants sacrifices, effrayait ces mauvais citoyens, tandis que, de leur côté, les fonctionnaires d'un ordre élevé tremblaient à la pensée de perdre, par la chute, inévitable à leurs yeux, de Lopez, les places lucratives qu'ils occupaient.
La première catégorie ne comprenait donc que des Paraguayens décidés à trahir leur patrie pour le mieux de leurs intérêts personnels; la deuxième se composait d'étrangers--Orientaux et Argentins--que la nécessité, le patriotisme, la haine du Brésil, avaient conduits à passer du côté du Paraguay. Croyant, eux aussi, au triomphe définitif des alliés, ces réfugiés étaient bien aises de se ménager une amnistie, en favorisant les projets de celui qui plaiderait leur cause auprès des chefs de la triple alliance.
Il résulte de cet exposé que, comme notre révolution de 1830, l'évolution projetée devait s'accomplir au profit exclusif de la bourgeoisie, sans bénéfice aucun pour le peuple, qui continuait, lui, massé dans le camp, autour du chef qu'il avait élu, à verser son sang pour la défense du territoire national.
Le but poursuivi par l'accord des passions malsaines des conjurés est tellement celui que nous indiquons ici, que Benigno Lopez n'a pas craint de déclarer à M. Washburn lui-même, qu'une fois élevé sur le fauteuil présidentiel, il maintiendrait la nation sous le joug du despotisme actuel.
A la demande de M. Washburn, si, «une fois la guerre terminée, il donnerait une constitution au pays,» le déclarant répondit que cela ne semblait pas opportun, au sortir d'une situation si cruelle68.
Note 68:(retour)Note du 4 septembre 1868, adressée par M. Caminos, ministre des affaires étrangères du Paraguay, à M. Washburn, ministre des États-Unis d'Amérique.
Et cet homme, M. Washburn, qui prétendait avoir reçu de son gouvernement l'ordre de «faire tout ce qui est possible pour la liberté des peuples de l'Amérique,» manquait ainsi doublement à son devoir, en aidant à un bouleversement qui ne devait diminuer en rien l'oppression sous laquelle gémissait, à son avis, la nation paraguayenne.
La déposition des conjurés est accablante pour M. Washburn, comme pour eux-mêmes.
Le mouvement circulaire du maréchal Caxias est ainsi expliqué par Benigno Lopez, dans son interrogatoire:
«Le déclarant (Benigno) n'hésita plus à lui communiquer (lui, c'est M. Washburn) la pensée d'un changement de gouvernement, auquel il travaillerait pour sa part, à la condition que le marquis de Caxias enverrait les bases d'un arrangement définitif...
»A Paso-Pacu, un moment avant que Washburn ne se rendit au camp ennemi, le déclarant alla le voir à son logement et là, interrogé sur la situation de l'armée, il répondit que celle-ci était dans une mauvaise situation, mais qu'elle se trouverait dans une situation plus mauvaise encore, si Caxias étendait ses lignes de Tuyuty jusqu'à la rivière Paraguay pour l'envelopper.
»En disant cela, le déclarant s'inclina pour dessiner le mouvement sur le sol; il signala la position des deux armées et montra qu'au moyen de l'opération qu'il indiquait, l'intérieur de la République se trouvait ouvert, qu'on pouvait passer le Tébicuari dans le département de Caapucú, s'avancer rapidement jusqu'au Paraguari qui n'est pas éloigné, et se mettre en rapport avec la Révolution. On serait maître alors des points les plus importants de la République, y compris la capitale, dont on occuperait le chemin de fer.
»Washburn, désirant bien comprendre ce plan, tira un crayon de la poche de son gilet et le passa au déclarant. En même temps, il dit à son secrétaire privé, Meineke, qui était dans la chambre, de se retirer un moment, ce que fit Meineke, mais après s'être aperçu du sujet de la conversation et de la figure que le déclarant traçait sur la terre avec le doigt. Meineke étant sorti, le déclarant termina sa description avec le crayon de Washburn; et, ensuite, celui-ci partit pour le camp ennemi, emportant la même description reproduite sur le papier.
»L'intention du déclarant, en dessinant cette opération, était que Washburn la communiquât à Caxias; et s'il ne lui demanda pas explicitement de le faire, c'est qu'il savait parfaitement qu'il le ferait. Sa prévision fut, en effet, justifiée, non-seulement par le fait postérieur de la réalisation du plan ainsi communiqué, mais encore par cet autre fait que Washburn, à son retour, apporta au déclarant la communication de Caxias, avec les bases demandées pour accomplir le changement de gouvernement, comme il a été déclaré ci-dessus.»
M. Washburn s'est rendu plusieurs fois au campement du maréchal Caxias, sous prétexte d'offrir sa médiation, au nom du gouvernement des Etats-Unis; mais, en réalité, pour servir d'intermédiaire entre les conspirateurs et les alliés. C'est lui qui portait les dépêches des Paraguayens, et aussi les lettres des Orientaux et des Argentins; c'est sous son couvert que les réponses parvenaient à leurs destinataires.
D'après les explications qui précèdent, on comprend le mobile,--mobile abject et vil, assurément--qui faisait agir les chefs du complot; mais, sous quelle influence M. Washburn compromettait-il son caractère et assumait-il sur sa tête une aussi lourde responsabilité, en trahissant ensemble son devoir et un gouvernement auquel il s'était montré jusqu'alors favorable?
Hélas! cette influence est la même que celle qui poussa l'amiral américain Coé à livrer à Buenos-Ayres l'escadrille que Urquiza, général des autres provinces de la Confédération, lui avait confiée: un sordide intérêt,auri sacra fames.
L'instruction est explicite à cet égard.
Benigno Lopez avoue avoir donné à M. Washburn «mille onces d'or monnayées et quinze mille piastres en billets du pays, lui disant que, s'il lui fallait davantage, il ne se fît aucun scrupule de l'en aviser, car il pouvait disposer de trois mille onces.»
Dans une autre occasion, il lui dit:
«Si on arrive au terme désiré de l'entreprise, vous pouvez compter sur un demi-million et une centaine de mille francs par dessus le marché.»
Tel est l'usage que le chef de la conspiration faisait des sommes recueillies pour subvenir aux frais de la guerre; il s'en servait pour rémunérer les honteux services de M. Washburn. Celui qui avait introduit l'ennemi au sein de la République, et livré ainsi le chef de l'Etat, son frère et ses compatriotes, au couteau des noirs brésiliens et aux chaînes des mulâtres de Rio-Grande, restait dans son rôle infâme, en pillant le trésor national!
Et ce n'est pas seulement la déclaration, si précise de Benigno Lopez qui flétrit le caractère de M. Washburn; un autre conspirateur, le juge Jose Vicente Urdapilleta, tient du même Benigno, qu'un deuxième présent de 500 onces et de 10,000 piastres en billets, a été fait au même M. Washburn pour «les services très-importants qu'il rendait à la conspiration.» Enfin, l'émigré oriental Francisco Rodriguez Larreta, ami intime de Washburn, affirme dans son interrogatoire que celui-ci lui a avoué avoir reçu 140 mille piastres en billets dans les derniers jours de février 1868.
«Le déclarant a vu lui-même, une fois, deux femmes, domestiques de Benigno, apporter l'argent à la maison. M. Washburn, qui en avait reçu l'ordre, a-t-il dit, de Benigno Lopez, offrit 40,000 piastres au déclarant et à Carreras, qui ne les touchèrent pas, ne pouvant en faire usage, et qui restèrent par conséquent entre les mains de Washburn69.»
Note 69:(retour)Note envoyée de Luque, le 4 septembre 1868, par M. Caminos à M. Washburn, ministre des États-Unis, au Paraguay.
M. Washburn ne se contentait pas des sommes énormes qu'il soutirait au chef des conspirateurs; il se faisait encore grassement payer par la triple alliance dont il servait également les intérêts. Comme un courtier habile, il touchait une double commission. Aucun doute n'est possible à ce sujet, lorsqu'on sait que la lettre qui accompagnait le papier contenant les bases demandées par Benigno Lopez et envoyées par le marquis de Caxias, déclarait «que le porteur Washburn serait un collaborateur efficace et qu'il s'en allait (du camp brésilien)bem cheio,» rempli, bondé d'argent.
Nous avons montré M. Washburn reconnaissant, puis niant l'existence de la conspiration. En présence des aveux accablants des principaux conjurés, l'ex-ministre de Washington se voyant démasqué et, par conséquent, perdu, essaye d'un dernier moyen pour ramener l'opinion qui l'avait condamné. Dans la lettre qu'il a écrite le 12 septembre 1868, à bord du Wasp au maréchal Lopez, lettre qu'ont publiée les journaux platéens, M. Washburn déclare que les paroles de ses accusateurs «leur ont été arrachées par la torture». Il conseille ironiquement au maréchal de «tuer, non seulement les personnes qui ont fait ces déclarations, mais encore celles qui les leur ont arrachées par la force.»
En vérité, on se demande si c'est sérieusement qu'un personnage investi d'un caractère diplomatique, à pu compter sur l'effet d'une pareillerengaîne(qu'on nous pardonne ce mot trivial qui rend si bien notre pensée) pour faire reculer la juste réprobation qui l'a frappé!
Comment! un chef d'Etat qui est en train d'acquérir une renommée immortelle, tout en illustrant son pays; un général dont la défaite, s'il succombe sous le nombre, sera plus glorieuse que la victoire de ses ennemis, aurait interrompu ses héroïques travaux pour inventer une conspiration? Mais dans quel but l'aurait-il fait? Voilà ce que M. Washburn et, après lui, l'auteur du pamphlet intitulé:les Républiques de la Plata et la guerre du Paraguay, ont oublié de nous apprendre.
Et ce même homme, remarquable à tant de titres, transformé en romancier, amoureux de son oeuvre, aurait poussé sa démonstration, par amour de l'art, sans doute, jusqu'à faire emprisonner ses deux frères, ses deux beaux-frères, le vénérable évêque de l'Assomption, des personnages considérables de l'administration, un de ses ministres, des émigrés qu'il avait élevés à de hautes positions? Puis, le romancier, devenu tout à coup bourreau, aurait déchiqueté avec des tenailles rougies au feu la chair grésillante de ces infortunés qu'il savait innocents!
Oui, vous avez bien lu, les tortures--mot vague--de M. Washburn, ont pris une forme plus arrêtée sous la plume autrement haineuse de M. Le Long.
«La questionaux tenaillesentre dans la politique traditionnelle de la dynastie des Lopez70,» déclare simplement, carrément, M. Le Long, comme si une chose aussi monstrueuse n'avait pas besoin d'être démontrée. L'écrivain bilieux et fantaisiste ignore-t-il donc que le bon sens public, comme la conscience humaine, se révoltent justement contre celui qui, ayant formulé une pareille accusation, ne l'appuie pas sur des preuves irréfragables?
Note 70:(retour)Les Républiques de la Plata, page 43.
L'absurde ne se discute pas: passons.
Quant à M. Washburn, nous lui demanderons s'il trouve quelque ressemblance entre le tigre à face humaine, ou le fou furieux qu'il nous présente et, «l'illustre magistrat» qui lui inspirait naguère une admiration que nous avons tout lieu de croire sincère; entre le maréchal Lopez de sa lettre du 12 septembre 1868, et «l'homme extraordinaire» de l'Albion, «le héros,» de M. Rouher.
Et les nombreux personnages, jusqu'alors considérés de tous, que le monstre en question aurait soumis--les sachant innocents--à une horrible torture, ils auraient inventé, eux, aussi, des faits hideux dont la publication les déshonore à tout jamais, en imprimant une tache sur le front de leurs descendants?
Allons donc! Votre calomnie, messieurs de la triple alliance, a, une fois encore, dépassé le but. Lorsqu'on a la conscience et les mains pures, on n'avoue pas qu'on a vendu son pays à l'étranger, qu'on a pillé le trésor national, et qu'on a voulu renverser le chef de l'Etat «par la faim ou par le poignard71.»
Note 71:(retour)Interrogatoire du docteur Carreras.
La forte trempe du caractère paraguayen nous est désormais connue. Si donc ceux que la justice a saisis n'avaient point tramé des complots abominables, nous dirions volontiers, sacriléges, en raison des cruelles épreuves que traverse leur pays, ils se seraient laissés égorger, comme l'ont été leurs frères du Yatay; mais ils n'auraient pas signé leur condamnation et leur honte.
Et puis, enfin, vous avez oublié, ô publicistes peu candides, certes, mais trop étourdis encore pour votre âge, qu'en évoquant ces sinistres appareils de supplice, empruntés à l'arsenal de l'Inquisition, vous enveloppiez dans vos impostures les hommes honorables qui représentent, auprès du gouvernement du Paraguay, la France, l'Italie et les Etats-Unis. Vous ne pouvez pas ignorer que tous les représentants des puissances étrangères, à l'exception de M. Washburn, ont suivi le maréchal Lopez à sa nouvelle capitale. Ils se trouvent encore à Luque, à cette heure, ou à Cerro-Leon, et, avec eux, le général Mac-Mahon, le nouveau ministre américain.--Pousserez-vous l'audace, ou l'aberration, jusqu'à prétendre que ces diplomates auraient autorisé, par leur présence, les hécatombes humaines--la question aux tenailles--surtout, que le dictateur paraguayen a, suivant vous, ordonnées; ou, du moins, s'ils n'avaient pu les empêcher, qu'ils n'auraient pas hautement protesté, au nom de la civilisation, contre des atrocités d'un autre âge?
Eh bien! Répondez. Montrez-nous les protestations des chefs de légation. Nous croirons alors aux exécutions sommaires, aux fusillades par séries, aux prisonniers torturés; mais, dans tous les cas, nous n'admettrons jamais la parfaite innocence des malheureux que MM. Washburn et Le Long essayent de couvrir de leur impuissante protection.
Seul, le mouvement circulaire des confédérés, mouvement qui a produit les résultats désastreux que l'on connaît, affirme l'existence d'une conspiration. Depuis deux ans, les lecteurs le savent, les alliés restaient immobiles dans leurs lignes, tenus en respect par les canons d'Humaïta. S'ils ont fini par tourner la position, en traversant des marais réputés impraticables, c'est que le secret du passage leur a été révélé.
Le plan dressé par Benigno Lopez,avec le crayon de M. Washburn, et transmis par celui-ci au général brésilien, est, en effet, une des pièces les plus importantes du procès. En expliquant, en justifiant la manoeuvre, imprudente, en apparence, du maréchal Caxias, cette pièce suffit pour ne laisser aucun doute sur l'existence du complot tramé à l'Assomption.
On ne saurait trop le répéter: les alliés étaient réduits à l'impuissance, depuis l'attaque de Curupaïty et, dès lors, suivant l'énergique expression de M. Lamas, la paix devenait pour eux une «nécessité suprême». Le passage à travers les marais a changé du tout au tout la situation. L'abandon d'Humaïta, les massacres du Chaco, la retraite de Tébicuari, les sanglants assauts de Villeta et d'Angostura, la ville de Pilar brûlée, les pertes considérables faites par l'armée nationale, la détresse de la population, la ruine du pays, en un mot, telles sont les conséquences du secret livré par les conspirateurs aux chefs de la triple alliance.
Et, en présence de ces immenses calamités, on s'apitoyerait sur le sort des misérables qui les ont produites! On reprocherait à celui qui a juré de sauver la République ou de périr avec elle, d'avoir sacrifié au génie de la patrie, les ingrats et les infâmes qui ont noyé dans des flots de sang l'indépendance nationale!
Il faut que la société se défende, a dit un jour M. Guizot, à propos de l'ingérance hostile de Rosas dans les affaires intérieures, et de l'État Oriental, et de la province brésilienne, alors insurgée, de Rio-Grande. Si jamais ce principe d'ordre public a dû être appliqué rigoureusement et d'urgence, c'est bien dans la position où a placé le Paraguay l'accord des traîtres et des confédérés.
On n'a que des détails incomplets sur la répression de la conspiration bourgeoise de l'Assomption; mais, s'il est vrai que le maréchal Lopez ait élevé ses sentiments patriotiques à cette hauteur, où le salut du pays commande de ne plus distinguer entre les coupables; la condamnation des citoyens parricides, parmi lesquels se trouvent des membres de sa propre famille, confirmera aux yeux de la postérité les éloges enthousiastes donnés par M. Washburn à «l'illustre magistrat.»
L'auteur du pamphlet intitulé:les Républiques de la Plata et la guerre du Paraguay, a imaginé une singulière tactique pour venir en aide à l'ex-ministre américain. Désireux d'établir que cet homme politique n'était point dans le cas de commettre la noire trahison qui lui est reprochée, M. John Le Long n'a pas craint de le présenter à ses lecteurs comme «un caractère faible et pusillanime72.» Quelques pages plus loin, il a la charitable pensée de mettre en relief «l'inqualifiable faiblesse de M. Washburn73.»
Note 72:(retour)Page 38.
Note 73:(retour)Page 55.
Ce procédé rappelle beaucoup le pavé que lance si lourdement l'ours de la fable.
Pourquoi, puisqu'il se trouvait en belle veine d'éloquence, l'avocat de Buenos-Ayres et de l'empire esclavagiste n'a-t-il pas appeléidiotl'ex-ministre des États-Unis? Cela aurait été peu parlementaire, sans doute; mais l'appréciation:caractère faible et pusillanime, est-elle bien respectueuse? Dans ce cas, du moins, M. Le Long aurait pu soutenir que si M. Washburn avait reçu de l'argent de toutes mains, des conspirateurs comme des alliés, c'était sans intention mauvaise de sa part, puisqu'il était incapable de distinguer une once espagnole d'une cruzade brésilienne.
En somme, nous ne pensons pas que ce diplomate se déclare satisfait du moyen employé pour prouver son innocence.
Pour en finir avec le client suspect de M. Le Long, nous reproduirons ici le jugement formulé sur son compte, par une feuille de Buenos-Ayres dont l'impartialité ne saurait être contestée.
A propos du rappel du général Mac-Mahon qui avait été envoyé auprès du président Lopez «pour faire le contraire de ce qu'a fait M. Washburn»Le Courrier de la Plataajoute:
«Or, tout le monde sait quel rôle a joué cet homme, qui a laissé parmi nous la réputation d'un agent diplomatique, se servant de son pavillon pour couvrir des affaires personnellesde la plus mauvaise senteur.
»Vraie ou fausse, l'accusation est restée debout et les lettres de M. Benitès, le ministre paraguayen, ont trouvé plus de crédit dans le public, que celles de M. Washburn, l'envoyé des Etats-Unis74.
Note 74:(retour)Le Courrier de la Plata, numéro du 28 avril 1869.
Le maréchal Caxias
L'effet produit, à Buenos-Ayres et à Montevideo, par la publication des documents paraguayens a été si défavorable aux alliés, que le maréchal Caxias a éprouvé le besoin, lui, aussi, de repousser la part de responsabilité que l'interrogatoire des conspirateurs faisait peser sur sa tête. Mais sa défense n'a pas été plus heureuse que celle de M. Washburn. Les lecteurs vont en juger.
Dans une dépêche adressée à son gouvernement le généralissime brésilien nie qu'une correspondance ait existé entre lui et Benigno Lopez, Bergès et Carreras. Si ces déclarations ont été faites, «elles ont dû être arrachées par latortureet par les sévices les plus barbares.»
Nous connaissons le thème. Poursuivons:
«Ayant étudié les choses et les hommes du Paraguay, dès mon arrivée sur le théâtre de la guerre, j'ai acquis la pleine conviction que nous ne pourrions jamais obtenir des avantages dans la lutte engagée, que par la voie des armes.»
Cette appréciation du caractère paraguayen, en général, confirme celle que nous en avons faite ci-dessus, en même temps qu'elle est un hommage que le vieux maréchal, plus que tout autre, était en mesure de rendre. Nous dirons bientôt pourquoi.
«Dans tout autre pays et dans d'autres conditions, jen'aurais pas hésitéà me servir contre l'ennemi, comme arme de guerre, d'uneréactionvenant du peuple. Cela s'est pratiqué dans tous les temps, et les nécessités de la guerre l'ontjustifié.»
Que dire de ce motréaction, pour exprimer la manoeuvre par laquelle un ennemi corrupteur excite les mauvaises passions d'un pays et pousse à s'entre-égorger dans l'ombre les citoyens de ce même pays?
Et c'est cette provocation aux complots ténébreux que vous prétendez, monsieur le maréchal, êtrejustifiée par les nécessités de la guerre! Cela a pu se pratiquerdans tous les tempset même dans le nôtre, nous n'y contredirons point; mais la morale publique s'est modifiée, depuis que la religion du Christ a remplacé le polythéisme brutal; elle a fait de nouveaux progrès, sous l'influence de la philosophie, ainsi que l'atteste la double proclamation des Droits de l'homme et de la Solidarité des peuples. Aujourd'hui, la morale publique plane souverainement dans les pures régions de la justice et de l'honneur; aussi, repousse-t-elle avec une indignation mêlée de mépris, une doctrine comme la vôtre, monsieur le maréchal, qui approuve tous les moyens, les plus vils comme les plus odieux, en vue du but à atteindre.
Dans notre siècle, lorsque deux peuples civilisés se font la guerre, ils tirent à l'envi des coups de canon et se tuent le plus d'hommes qu'ils peuvent. Cela se pratique en plein jour, sur les champs de bataille. Les surprises ont lieu la nuit, quelquefois, nous en convenons; mais l'ennemi est averti; c'est à lui de se tenir sur ses gardes. Dans tous les cas, on se bat loyalement des deux côtés, et l'on n'emploie que des armes qui ne laissent de tache ni aux mains, ni à l'honneur de ceux qui s'en sont servis.
«La guerre a ses règles dictées par la raison, l'humanité et la civilisation; ces règles sont sacrées, parce qu'elles tendent à diminuer l'effusion du sang, à restreindre l'oeuvre de destruction.»
Vous connaissez, sans doute, monsieur le maréchal, les belles paroles de M. Andrès Lamas, que nous avons reproduites plus haut. Eh bien! nous prenons la liberté de vous demander si lesréactions--pour employer votre langage--qui mettent la torche et le couteau dans les mains d'une partie d'un peuple, pendant que l'autre partie fait face à l'ennemi, doivent être comprises parmi les règles que dictent laraison, l'humanité et la civilisation?Loin d'êtrerestreinte, l'oeuvre de destructionqu'accomplissent les belligérants, se complique de guerre civile et, dès lors, au lieu d'êtrediminuée, l'effusiondusangprend des proportions effrayantes. Sans compter que dans l'espèce, la tactique que vous appelezréaction, n'est rien moins qu'un exécrable guet-apens; or, l'honneur qui défend d'attaquer traîtreusement l'homme que l'on hait, ne permet pas davantage de dresser, sous prétexte de guerre, un guet-apens nocturne à une généreuse nation qui combat «avec énergie et loyauté»75en présentant sa poitrine au feu de ses ennemis.
Note 75:(retour)Réponse du maréchal Lopez à la sommation de se rendre. 24 décembre 1868.
Le Paraguay a tiré l'épée pour défendre son indépendance qui répond des libertés platéennes. Chargez-le par devant, avec l'épée qui est l'arme glorieuse du soldat, et non point par derrière, avec le poignard qui est l'arme vile de l'assassin.
Évidemment, le maréchal Caxias n'a pas suivi les cours de M. Frank. Le pacificateur de Rio-Grande n'est pas de son siècle; mais il subit l'influence des moeurs de son pays, et dans ce pays, nous le savons, on sacrifie sans trop de peine au but ses derniers scrupules... quand on en a.
Le-Vieux-de-la-montagne, les Borgia, et Rosas invoquaient également cetultima ratioque le maréchal appelle euphoniquement:les nécessités de la guerre, lorsqu'ils se débarrassaient perfidement de leurs ennemis; mais ni le couteau de l'un; ni le poignard et le poison des autres n'ont trouvé grâce devant l'histoire. La civilisation nejustifiepas davantage la violation des capitulations, l'égorgement des prisonniers, ou leur réduction en esclavage.
Si ce beau système, basé sur lesnécessités de la guerre, était admis, il faudrait vanter l'extrême générosité des brésiliens, pour ne pas avoir empoisonné les sources et les fontaines du Paraguay. Et, en effet, par ce moyen expéditif, d'extermination leur illustre chef aurait plutôt couronné son front glorieux du laurier de la victoire.
Il résulte donc des paroles mêmes du marquis de Caxias, que la doctrine de laréactionprovoquée à prix d'argent, ou, pour mieux dire, de la trahison soudoyée dans le camp ennemi et employée,comme arme de guerre, ne répugne en rien à la délicatesse de ce maréchal brésilien. Les raffinés d'honneur crieront au cynisme, et ils n'auront pas tort; mais, du moins, ils ne pourront s'empêcher de reconnaître que le généralissime des noirs et des mulâtres a le courage de ses opinions.
De son propre aveu, le marquis de Caxias était capable de solliciter, d'encourager, d'aider les chefs de la conspiration; en un mot, de s'entendre avec eux, en vue du but commun à atteindre. S'il n'a pas agi dans ce sens, ce n'est pas qu'il n'ait point songé à le faire; c'est, uniquement, parce qu'il était convaincu qu'il ne trouverait personne à corrompre dans les rangs paraguayens.
La défaite est habile; néanmoins, elle ne blanchira ni le maréchal Caxias, ni ses complices eux-mêmes, dont les procédés sont connus. Le Nestor de l'armée confédérée appartient essentiellement à cette vieille école philosophique qui, de Perse, fut introduite en Grèce, par Philippe de Macédoine, et dont la formule est celle-ci:
»Il n'y a pas de forteresse imprenable, quand un mulet chargé d'or peut y entrer.»
Dans notre étude intitulée:L'ouverture de l'Amazone, nous avons eu l'occasion de rappeler la formidable insurrection de Rio-Grande. Pendant douze ans, cette province qui s'intitulait déjà:République de Rio-Grande, soutint le choc de toutes les forces de l'Empire, sans que ces forces pussent vaincre sa résistance. En désespoir de cause, le gouvernement central confia la conduite de cette guerre au général Caxias. Il n'y eut plus de combats et, cependant, la rébellion fut abattue. Les insurgés, privés tout-à-coup de leurs principaux chefs, furent obligés de se soumettre.
Le succès avait donc été complet. Voici comment nous l'expliquions dans la note de la page 34, du travail sus-indiqué:
»Le général Caxias, aujourd'hui, maréchal, qui opère contre le Paraguay, pourrait nous dire le prix auquel a été obtenue la pacification de cette province. Là, aussi, le principal rôle a été rempli par le mulet historique dont il vient d'être parlé, à propos du commandant de Curupaïty. La force n'avait pu vaincre la résistance des Rio-Grandenses; mais, grâce aux arguments dont il était chargé, l'animal gagna la cause du pouvoir central auprès des chefs de la révolte!»
Mon Dieu! oui. On avait distribué généreusement des titres de baron, des décorations et de l'argent, de l'argent surtout, et laréactions'était naturellement opérée; et laRépublique de Rio-Grandeavait cessé d'exister.
S'il n'est pas un grand foudre de guerre, le marquis de Caxias est, du moins, un habile négociateur. Son futur biographe devra enregistrer un deuxième succès de ce genre, qu'il obtint, au retour de Caseros, où le concours d'Urquiza venait de lui donner la victoire. Sommé par le nouveau président de la République Argentine, de retirer de Montevideo les troupes qui l'occupaient, le général Caxias évacua la place; mais il y laissa Florès, élevé par ses manoeuvres au pouvoir présidentiel; Florès, dont le dévouement, soldé par le trésor brésilien, était acquis à la politique de l'Empire.
Nous ignorons si le marquis de Caxias avait un profond mépris pour ceux qui lui livraient ainsi à prix d'argent leurs aspirations et leur patriotisme; ce qui nous paraît indiscutable, toutefois, c'est que la réussite de ses deux premières opérations devait l'avoir entièrement convaincu de l'excellence de son système. En conséquence, nous trouvons tout naturel de sa part que, en prenant le commandement des troupes, après le désastre de Curupaïty, il ait essayé d'introduire le fameux mulet macédonien dans la forteresse dont, ni Mitre, ni Tamandaré, ni Polidoro n'avaient pu s'emparer. Nous devinons le désappointement du vieux sceptique, lorsqu'il apprit que les portes de Curupaïty étaient restées fermées devant l'avocat ordinaire du roi Philippe, et qu'on le lui ramenait avec cette hautaine réponse du commandant paraguayen:
«Me prend-on pour un Florès, qu'on ose me proposer de vendre mon pays!»
Néanmoins, cet échec ne découragea point, ne pouvait pas décourager un homme dont la confiance restait absolue, dans la supériorité de son système. Du reste, lesnécessités de la guerrel'obligeaient à provoquer uneréaction; pour obtenir cetteréaction, il ne trouva pas de meilleur moyen que de corrompre le colonel Alen, qui commandait dans Humaïta.
Une entrevue eut lieu entre le maréchal et le colonel. Le premier offrit au second 2 millions 500,000 francs, et le grade de général dans l'armée paraguayenne, pour le décider à livrer la place confiée à son honneur.
Le colonel lui répondit railleusement:
«Je regrette, maréchal, de ne pouvoir, à votre exemple, vous offrir des grades et des millions; mais, si vous consentez à me livrer votre armée, je m'engage, au nom du président de la République, à vous donner la couronne impériale du Brésil.»
Que ce double insuccès ait inspiré au maréchal Caxias une haute idée du caractère paraguayen, c'est ce qui ressort du paragraphe, précédemment reproduit, de la lettre qu'il a écrite à son gouvernement; mais croire que le maréchal ait renoncé pour cela à trouver des traîtres dans la nation paraguayenne; surtout, lorsque la complicité de M. Washburn a été acquise, c'est ne tenir aucun compte de cette phrase caractéristique, à propos d'uneréaction venant du peuple:
«Cela s'est pratiqué dans tous les temps, et les nécessités de la guerre l'ont justifié.»
C'est oublier, aussi, la situation tout à la fois ridicule et désespérée dans laquelle se trouvait l'armée confédérée, après l'assaut infructueux de Curupaïty. Seule, la trahison pouvait sauver cette armée et rétablir les affaires de la triple alliance. M. Washburn s'en est allébem cheioet le Paraguay a été livré à ses ennemis.
Toutes les dénégations, intéressées, on le comprend, de MM. Washburn et Caxias, ne ramèneront pas l'opinion qui les a condamnés.
Cependant, le maréchal possédait un moyen certain pour établir sérieusement son innocence et, du même coup, celle de M. Washburn et aussi celle de Benigno Lopez et des autres chefs de la conspiration; c'était de prouver que le mouvement circulaire qui lui a ouvert l'intérieur du Paraguay, est bien une conception de son génie. Cette démonstration n'a pas été faite... et pour cause.
Nous avons donc le droit de dire que, sur ce point encore, le procès est jugé, et jugé sans appel.