Si ta femme, ta maîtresse, ta fille ou ta servante mérite une correction, ne te sers pour la frapper que d’une poignée de fleurs.(Proverbe des Ksours du Souf.)
Si ta femme, ta maîtresse, ta fille ou ta servante mérite une correction, ne te sers pour la frapper que d’une poignée de fleurs.
(Proverbe des Ksours du Souf.)
Je me demandais quel crime avait pu commettre cette jolie petite Nelly Fergusson pour exciter ainsi la colère demissRabbit. Nelly est une blonde à l’œil noir ; ses joues sont fraîches et douces à la vue comme les primevères au bord du bois et ses lèvres si rouges qu’on les croirait barbouillées de mûres, si bien que lorsqu’elle conjuguait le prétérit du verbe être avec son gentil accent anglais donnant auxule son de l’ou, j’avais envie de les croquer.
Son front est caché par une broussaille touffue de petits cheveux rebelles qui donnent à sa délicieuse figure ronde un ravissant air mutin. Elle est grassouillette comme une caille en juin et depuis deux ans déjà la couturière est obligée tous les six mois d’élargir son corsage à l’endroit où se logent ses blanches pommes d’amour.
Elle a bientôt seize ans ; c’est donc déjà une grande personne et je l’admirais à travers la porte vitrée qui sépare leparlourdu cabinet demissRabbit, lahead mistressde l’orphelinat des filles d’officiers pauvres, morts au service de Sa Majesté. Par quelle étourderie une servante novice m’avait-elle introduit dans ce sanctuaire à l’usage privé de la maîtresse de céans pour y attendre l’heure du cours ?
C’est de quoi je ne me préoccupais guère, occupé que j’étais ailleurs. Un bruit terrible de tempête m’avait arraché aux annonces duTimeset comme un larbin indiscret j’avais risqué un œil à un entrebâillement de rideau. Mais ma crainte d’être surpris nuisait au spectacle et les scènes les plus pathétiques furent gâtées par les calculs que je faisais en dedans de moi-même, à savoir combien il me faudrait de sauts pour atteindre, en cas d’alerte, le siège le plus voisin et m’y plonger dans les colonnes duTimes.
Oui, quoi donc avait pu exciter la colère demissRabbit qui ne rit jamais et badine encore moins ? C’est même à cause de sa sévérité et de son inexorable justice quevestrymen,churchmen,clergymen, toute la respectabilité administrative de la paroisse, pénétrés de cet axiome que pauvreté est mère de tous les vices, l’ont, depuis dix ans, choisie pour diriger dans le droit chemin ces jeunes personnes qui, déshéritées des biens du monde, ne peuvent être traitées comme des filles de banquiers.
Sa face a la couleur des vieilles poupées de cire de Mme Tussaud, celles de rebut que l’on dissimule dans les coins, derrières les neuves et qui, après avoir servi de bouche-trous dans la chambre des horreurs, finissent dans lesmuséesdes Barnum forains où elles sont livrées à l’admiration des foules sous l’étiquette de M. de Bismarck, de Mac-Mahon ou de Louise Michel.
— C’en est trop, s’exclamaitmissRabbit, il faut en finir. Des filles élevées presque par charité n’ont droit à nulle compassion. Nelly Fergusson ! Une des plus pauvres de l’orphelinat ! La fille d’une veuve qui a huit enfants. C’est une honte en vérité !
— Madame, je vous en prie, répondait la fillette terrifiée, pardonnez-moi pour cette fois, chère madame !
— Vous pardonner ! Quelle outrecuidance ! C’est une chose à laquelle je n’avais pas songé encore. Ah ! ah ! vous pardonner !
Et elle se dirigea avec la raideur d’une marionnette dans un coin de la chambre, prit un objet qu’elle serra contre sa robe, tandis que Nelly sanglotait le visage caché dans ses mains :
« Madame, madame, je vous en prie. » Pauvre petite ! J’eusse aimé l’entourer de mes bras pour la protéger contre les violences de cette désexée, me placer entre elle et cette furie et, au risque de perdre la demie-guinée que leVestrym’octroyait pour deux leçons de français par semaine, j’étais presque résolu à crier à cette hommasse : « Laissez donc cette pauvre enfant, vieille chèvre enragée », lorsque d’une voix brève, impérieuse, expression d’une volonté contre laquelle se seraient brisées les supplications des onze mille vierges dont parlent les pieux livres, elle ordonna à la petite Nelly de relever ses jupes et de dégrafer soninexpressible.
Ai-je bien entendu ?
Hein ! Dégrafer… et pourquoi faire ? Ne serait-ce donc pas sur ces belles joues roses qu’elle va appliquer des gifles ? J’en restais frappé de stupeur. LeTimeset ses annonces m’échappèrent des mains. Je ne songeais plus à me ménager une retraite rapide et, oubliant toute prudence je collai l’autre œil à la vitre de la porte.
Oui, tant pis. Dussé-je être découvert et chassé de l’école comme un frère ignorantin, il me faut voir le pantalon demissNelly. Mes idées d’intervention s’étaient évanouies. Après tout cette jeune personne avait sans doute mérité une punition exemplaire. Pourquoi serais-je intervenu ? Entre l’arbre et l’écorce… Vous savez le proverbe. Du moment que la dignemissRabbit, femme sévère mais juste, lui ordonnait d’ôter ses culottes, il valait mieux laisser la justice suivre son cours.
Et je vis son inexpressible, un pantalon comme tous les autres, blanc, en fin calicot avec une petite bordure de fausse dentelle au bas. Il cachait la jarretière, mais laissait découvert un mollet bien dodu tout habillé de bleu. Un drôle de petit tire-bouchon, comme aux polissons qui vont à l’école, frémissait par derrière.
Certes, simissNelly eût soupçonné que des regards indiscrets s’arrêtaient sur son inexpressible, elle eût rentré bien vite ce bout de vêtement intime, mais tout entière à sa douleur, elle ne savait que sangloter et dire :
— Madame ! oh madame ! je vous en prie, ma chère dame.
—Be quick !faites vite, répondit sèchement madame, vous vous lamenterez après à votre aise.
Ce que c’est que l’énergie ! Cependant, je ne sais pas si je me serais laissé attendrir ; je crois que, commemissRabbit, j’eusse été impitoyable. Décidément, c’est une femme de tête. Elle a raison après tout. Allons, petite Nelly, je vous aime bien, j’aime à vous entendre conjuguer le prétérit du verbe être, mais il faut obéir et dégrafer culotte.Be quick ! Be quick !On a beau être gentille, quand on mérite un châtiment, on doit le recevoir. Je ne connais que cela, moi.
C’estin petto, bien entendu, que je me disais ces paroles ; mais les eussé-je exprimées tout haut,missRabbit ne les eût pas entendues, la colère la rendant sourde. Lèvres pincées, œil en feu et face blême, elle répéta :
—Be quick ! Be quick !
A la vérité, cette petite Nelly était bien longue à se dégrafer.
Alors, voici que d’un autre bout de la chambre s’élève une voix aigrelette. Lentement et sentencieusement elle semble réciter un passage de l’Évangile :
— Les branches mauvaises de l’arbre malade doivent être coupées pour donner plus de force à la sève, et elles sont jetées au feu pour chauffer le bûcheron ; ainsi la grâce de Notre-Seigneur Jésus, sève sainte, ne peut pénétrer dans l’âme malade qu’à condition qu’elle ait été, au préalable amputée de ses branches mortes, qui sont les vices, par le glaive tranchant de l’humiliation, lesquels vices sont passés au feu de la honte. Madame, ne pensez-vous pas que plus profitable serait le châtiment, s’il était infligé devant la classe réunie, comme cela se pratique encore dans l’école où j’avais l’honneur d’appartenir avant d’être sous-maîtresse ici.
— Miss Gospel, répliqua sèchement la directrice, je sais ce que j’ai à faire ; seulement nous n’en finirons plus avec ces pleurnicheries si vous ne mettez vous-même la main à la besogne.
MissGospel s’inclina avec respect et s’avança d’un pas ferme et délibéré comme un soldat qui défile la parade. Grande, étroite, osseuse avec son long cou, son front énorme et ses cheveux coupés courts un peu au-dessous de la nuque, elle avait l’aspect d’un pommeau de canne sortant d’un fourreau de parapluie. Il était facile de voir que même aux jours les plus plantureux du printemps de sa vie, la couturière n’avait jamais eu besoin d’élargir le devant du corsage.
Mettre la main à la besogne, ce fut bientôt fait. Elle n’eut qu’à poser sa dextre sur l’épaule de la victime qui, demi-morte de peur, plia comme un roseau sous le poids d’une grue ; et en moins d’une seconde, le pantalon avait glissé jusqu’aux chevilles, tandis que jupes et chemise remontées par dessus la tête laissaient exposé au regard ce que de nos jours on ne montre même plus à M. Diafoirus.
Sans s’attarder à un spectacle dépourvu pour elle d’attrait,missRabbit brandit d’une façon terrible une baguette flexible que six fois elle leva et baissa avec force et méthode, marbrant les grasses chairs de cette belle fille de six longues rayures rouges.