VDOCUMENTS HUMAINS

Là commençai à penser qu’il est bien vrai ce que l’on dict, que la moitié du monde ne sçait comme l’aultre vit. Vu que nul avoit encores escript de ce pays là…(Rabelais.)

Là commençai à penser qu’il est bien vrai ce que l’on dict, que la moitié du monde ne sçait comme l’aultre vit. Vu que nul avoit encores escript de ce pays là…

(Rabelais.)

Je n’aurais certainement pas ramené sur le tapis ce sujet grassouillet et délicat si le récent pamphlet de l’auteur anonyme de laVoisine de John Bullne m’y avait poussé. Cet aimable voisin, outre qu’il nous gratifie de toutes les laideurs physiques et morales et de tous les vices publics et privés, accuse les maîtresses de pension françaises de faire un abus immodéré du fouet. « C’est, dit-il, la punition ordinaire pour filles petites et grandes. » Si, en effet, on peut encore dans certaines écoles congréganistes donner quelquefois la fessée à des enfants au-dessous de dix ans, je ne pense pas qu’il soit jamais arrivé, quelque envie que puissent en avoir parfois les bonnes sœurs, d’infliger cet humiliant châtiment à des jeunes filles de seize à dix-huit ans, et surtout, comme le cas se présente, paraît-il, quelquefois, d’après ce que nous avons vu précédemment, sous les yeux du vicaire paroissial !

Donc, ce que l’enquête commencée et poursuivie par leTown Talken dépit des cris d’indignation des vieilles dames et surtout des vicaires, a pleinement démontré que cette antique habitude de lacingladen’est pas particulière aux écoles de filles, avec ou sans l’approbation des parents — car il est reconnu par un nombre formidable de pères et de mères de famille, que le fouet est absolument logique, rationnel,moralet surtout efficace à l’égard des grandes demoiselles récalcitrantes et de plus, une institution respectable, ancienne et vraiment nationale — mais que la chose est pratiquée plus qu’on ne le croit généralement par des matrones hypocondriaques et de vieilles vierges hystériques à l’égard de leurs jeunes servantes, et qui éprouvent, paraît-il, un plaisir sadique à repaître leurs regards des contorsions et des souffrances de la victime.

J’ai dit institution ancienne et vraiment nationale, et pour beaucoup de mes lecteurs j’ai l’air de faire une mauvaise plaisanterie ; rien, néanmoins, n’est plus vrai et plus sérieux. Les récits abondent, prouvant l’antiquité et le respect attaché à cet usage tout saxon. Au siècle dernier, les filles de toutes classes et de tous âges, petites marquises ou petites paysannes, étaient fouettées par leur mères jusque bien au-delà de leur nubilité, jusqu’au delà de leur adolescence, jusqu’à la veille de leur mariage même, et l’on vit quelquefois de désobéissantes et têtues célibataires de 40 à 45 ans, fouettées par les vieux parents. Ceux qui doutent de la véracité de ces faits n’ont qu’à consulter la littérature de cet époque et particulièrement la vie du célèbre docteur Johnson.

Pas de matrone d’alors n’était jugée bonne et digne mère, soucieuse de ses devoirs, si elle ne savait appliquer le fouet avec vigueur et sévérité, et les dames du plus haut rang, les reines de la mode, tiraient entre elles vanité de leur habileté et de la grâce merveilleuse avec laquelle elles administraient une vigoureuse fessée. Elles se donnaient quelquefois de petites représentations, s’invitant les unes et les autres dans leur boudoir pour étaler leur art, comme à une sorte de concours dont le derrière d’une servante, d’un page ou d’une fille de charité faisait le spectacle et les frais.

Il n’y a pas bien longtemps, c’est-à-dire au commencement de ce siècle, les enfants et adolescents des deux sexes des orphelinats, dont les matrones ou directeurs avaient à se plaindre, étaient fouettés de la blanche main desladiesinvesties du patronage de l’établissement, et qui visitaient à cet effet la maison une ou deux fois par semaine. Et la pauvre fille de chambre qui, en coiffant sa maîtresse, lui arrachait maladroitement quelques cheveux, était certaine de recevoir aussitôt sur la partieobjectionnablede son individu une correction manuelle, aussi bien que le groom qui répandait une sauce ou brisait un flacon.

Voilà certes des documents humains, et, je le répète, ils abondent, et le curieux sceptique qui sait bien ce que cachent la cuirasse de carton de l’hypocrisie moderne et les piètres mensonges de ce que nous appelons les convenances sociales, peut fouiller, sans jamais craindre de revenir bredouille, les fourrés et les bruyères de l’histoire des mœurs desclasses dirigeantesdu passé, car il y apprend à chaque découverte comme il faut rire des vertus de celles du présent.

Et ainsi que le disait J.-B. Rousseau :

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comiqueOù chacun joue un rôle différent,Là, sur la scène, en habit dramatique,Brillent prélats, ministres, conquérant.Pour nous, vil peuple, assis au dernier rang,Troupe futile et des grands rebutée,Par nous, d’en bas, la pièce est écoutée.Mais nous payons, utiles spectateursEt, quand la farce est mal représentée,Pour notre argent, nous sifflons les acteurs.

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comiqueOù chacun joue un rôle différent,Là, sur la scène, en habit dramatique,Brillent prélats, ministres, conquérant.Pour nous, vil peuple, assis au dernier rang,Troupe futile et des grands rebutée,Par nous, d’en bas, la pièce est écoutée.Mais nous payons, utiles spectateursEt, quand la farce est mal représentée,Pour notre argent, nous sifflons les acteurs.

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comique

Où chacun joue un rôle différent,

Là, sur la scène, en habit dramatique,

Brillent prélats, ministres, conquérant.

Pour nous, vil peuple, assis au dernier rang,

Troupe futile et des grands rebutée,

Par nous, d’en bas, la pièce est écoutée.

Mais nous payons, utiles spectateurs

Et, quand la farce est mal représentée,

Pour notre argent, nous sifflons les acteurs.


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