A Madame G. H.Hommage de fidèle amitié.
— Mais vous, Clarisse, s’écria Desnouettes, vous êtes une puritaine… une incontestable puritaine !
La jeune femme lui jeta un coup d’œil interrogateur.
— Moi ? Expliquez-vous donc…
Autour d’eux s’élevait le bruit du dîner de famille Bourgueil. La grande table, chargée de fleurs, miroitante d’argenteries et de cristaux, assemblait une vingtaine de personnes occupées deux à deux à des conversations particulières. Desnouettes, nerveux et blême, commença sa démonstration :
— Eh bien, d’abord, vous êtes pieuse, pratiquante même…
— Si vous voulez.
— Très charitable…
— Allons donc !
— Comment, allons donc ?… Hubert et vous, vous êtes riches mais vous vivez sans luxe. Jamais de voyages, pas d’auto. Vous recevez peu. Par contre, vous soutenez des familles entières de pauvres gens, vous remettez d’aplomb les bonnes œuvres en faillite…
— Mais c’est mon mari qui…
— N’interrompez pas mon raisonnement. Vous êtes bienfaisante, simple dans vos habitudes, sincère dans vos paroles. Vous vous habillez sans faste. Vous ne lisez pas de vaines littératures. Je ne vous ai jamais entendue dire du mal de vos amis, et je n’oserais pas vous tenir des propos lestes. Que vous le vouliez on non, je vous appelle une puritaine.
Comme il parlait trop vite et sans arrêt, le souffle lui manqua. Clarisse en profita pour lui répondre de sa voix raisonnable et douce :
— Vous exagérez, mais je vous pardonne. D’ailleurs, être puritaine, on dit que c’est une tradition genevoise.
— Voilà justement ce qui m’intéresse chez vous, reprit Desnouettes avec une verve nouvelle. Aujourd’hui, Genève a cessé d’être la « sombre cité de Calvin ». L’atmosphère y est heureuse, la vie aimable et ornée. Toutefois, certains milieux conservent les mœurs abolies. Si je suis loin de regretter les lois somptuaires, j’éprouve une vive curiosité pour telles personnes bien dressées, rigoristes, de langage convenu, susceptibles sous des dehors froids, et qui apportent du raffinement dans les cas de conscience. Ailleurs on se permet tout. Ici, il y a des choses vraiment défendues. Peut-être les âmes austères, grâce à leurs préjugés et leurs scrupules, sont-elles plus complexes que les âmes jouisseuses… Or, j’adore la complexité, puisque je suis psychologue !
Il but hâtivement, au risque de s’étrangler, une gorgée de vin, puis repartit à toute allure :
— J’étudie de la sorte un certain nombre de caractères des deux sexes, revêches, anguleux, d’une franchise quelquefois excessive, riches de pensées secrètes, de silences, d’imaginations inavouées, nourrissant au fond d’eux-mêmes une ou deux passions — rarement des passions amoureuses, — des dévouements très nobles, des manies, des idéalismes orgueilleux ou sublimes, enfin un goût amer du sarcasme et de la contradiction. Si vous saviez combien je les admire et combien ils me rebutent ! Leur commerce, pas toujours souriant, prête à d’étonnantes observations morales. Les Genevois étaient dignes de Stendhal et de Balzac qui sont venus ici et les ont regardés…
Satisfait de cette dernière pointe, Desnouettes arrêta son discours et tourna son visage pâle, tiraillé de tics nerveux, vers les autres convives.
Au milieu de la table, dominait le père de Clarisse, le vieux Jean-Étienne Bourgueil, chef de la branche aînée. En face de lui, et contrastant avec sa tête glabre d’historien doctrinaire, sa femme dodelinait un visage bienveillant et poupin sur un corps tassé dans de la soie noire et des dentelles anciennes. « Courte, mais bonne », l’avait surnommée Desnouettes. Plus loin, Amédée Roset, le frère de MmeBourgueil, petit comme elle, portait sur ses traits une expression qu’elle n’avait pas, l’expression tendue et mélancolique de l’homme à l’oreille dure qui guette de phrase en phrase. A côté de lui, la ravissante Fanny Gaillardoz plaisantait son voisin de droite, l’avocat Gouvieux, que Desnouettes n’aimait pas parce qu’il lui coupait toujours la parole. Plus loin, c’était MmeHenri Bourgueil dont le profil et les épaules de statue avaient naguère enchanté les salons romains : son mari, frère cadet de Jean-Étienne, après avoir représenté la Suisse en Italie pendant une dizaine d’années, avait donné sa démission de ministre, et ils étaient rentrés au pays pour se consacrer à l’éducation de leurs quatre fils. Desnouettes affectait volontiers de s’attrister sur cette Vénus dont la beauté, vouée au seul amour conjugal, disait-il, s’était alourdie dans ses maternités. Il la quitta des yeux pour regarder à côté d’elle le mari barbu et jovial de Fanny Gaillardoz, ensuite, plus loin, Hubert Damien, le mari de Clarisse, à la face ronde et aux prunelles si claires qu’elles semblaient toujours sur le point de se dissoudre, de s’évanouir dans le sommeil ou dans la mort. Et passant encore en revue quelques autres cousins et cousines, Desnouettes ne put s’empêcher d’admirer une fois de plus cettegensBourgueil dont il ne faisait pas partie, ce dîner de famille où il n’était invité que comme ami, et qui représentait une si respectable valeur sociale.
Ces convives s’unissaient les uns aux autres par une solidarité de fait et de volonté. Ils étaient riches presque tous, mais sans ostentation. Ils témoignaient de qualités analogues : la probité, la persévérance dans le travail, le dévouement à la chose publique, mais c’était par tradition plus encore que par vertu. Leur culture d’esprit était réelle, toutefois l’histoire, le droit, les sciences y tenaient une place plus importante que la poésie. Surtout ils se considéraient, presque naïvement, comme une race particulière et choisie par la Providence pour donner l’exemple. L’application qu’ils mettaient à remplir leurs devoirs leur rendait l’orgueil naturel. Il y avait quelque chose du sentiment dynastique dans leur sentiment de famille. Depuis des siècles les Bourgueil avaient fourni à la République des savants, des pasteurs, des magistrats, dont les parchemins, les portraits, les mobiliers ornaient leurs demeures d’aujourd’hui et nourrissaient leur fierté. Ils tenaient à leurs souvenirs comme à des droits spirituels, seuls restes de leurs privilèges abolis. Sûrs et satisfaits d’eux-mêmes et de leurs généalogies, conscients des obligations politiques et morales que leur créait leur passé, désireux de jouer un rôle sans que ce fût toujours par intérêt personnel, ils se retrouvaient volontiers tous les quinze jours à ce repas de famille où ils prenaient une notion exacte de leurs ressources, de leur caractère et de leur parenté. D’ailleurs, ils ne déméritaient ni par le talent, ni par la fortune. Du haut de son cadre, Gaspard Bourgueil, l’ami de Théodore de Bèze, avec sa mine jaune et son rabat, comme, du haut de son socle, Bénédict Bourgueil, sculpté par Houdon, et qui jouaZaïresur le théâtre de Voltaire, contemplaient avec satisfaction l’assemblée de leurs descendants, et montraient le même air volontaire sur leurs visages rasés, le même nez proéminent que Jean-Étienne Bourgueil présidant la table et trônant parmi les siens.
Clarisse réveilla Desnouettes de sa méditation :
— Et ma cousine Fanny, est-elle une puritaine ?
Il s’empressa de dévisager celle qu’on lui nommait : la jolie MmeGaillardoz riait à pleine gorge. Il voulut s’expliquer, mais les termes exacts ne vinrent pas à son esprit. Alors il soupira, car il n’était content que lorsqu’il avait condensé sa pensée en une formule :
— Votre cousine… non certes… Elle est si vive… si…
Brusquement, il cessa de bafouiller, et se penchant vers Clarisse :
— Pourquoi me demandez-vous cela ? Vous a-t-on raconté quelque chose ?
Clarisse s’étonna à son tour. Elle n’était au courant de rien, ayant horreur des potins et ne sollicitant jamais les confidences. Les secrets des autres ne l’intéressaient pas, ou plutôt elle ne songeait pas que les autres eussent des secrets.
Desnouettes reprit son aplomb.
— J’admire beaucoup MmeGaillardoz. C’est une nature si extraordinairement féminine, si contradictoire souvent…
— Mais non, mais non. Elle est comme tout le monde, elle ne pense qu’à une chose à la fois.
— Quelle erreur, chère amie. Vous, vous êtes complètement maîtresse de vous-même. Mais il existe des natures moins heureuses, plus compliquées…
On se levait de table et il dut s’interrompre. On passa au salon. C’était une vaste pièce à boiseries grises, tendue de belles tapisseries où dominaient les rouges et les verts, et dont les scènes bibliques étaient bordées de fleurs et de fruits en guirlandes : elles représentaient Déborah après son crime, Esther au festin d’Assuérus, entre les lances des gardes, et, sur une autre paroi, le roi David venant à la rencontre d’Abigaïl. Des rideaux d’un riche damas pourpre étaient tirés sur les fenêtres ; la cheminée de marbre noir encadrait un feu de bûches. Le café fut servi dans des tasses de vieux Nyon.
Puis les hommes se rendirent en cortège au fumoir. Desnouettes faisait profession de ne s’intéresser qu’aux femmes : aussi, renfermé dans un silence qui lui était, d’ailleurs, pénible à soutenir, affecta-t-il de regarder, dans l’importante bibliothèque, le dos des livres. Au milieu d’une rangée, reliés de sombre avec leurs titres en or, se présentaient les ouvrages du maître de maison, et notamment sa grandeHistoire de la Libertéqui l’avait rendu célèbre en Europe. Tome Ier:Athènes; tome II :Florence; tome III :La Réforme; tome IV… Tout en lisant, Desnouettes ne pouvait s’empêcher d’entendre, derrière lui, l’auteur, le vieux Bourgueil qui, à propos d’un incident de la politique quotidienne, se livrait à son éloquence habituelle :
— Le monde, quoi qu’on dise, reviendra aux éternelles idées directrices ; il ne peut compromettre pour une aventure, le salut de son avenir.
Son frère le diplomate, flattant sa jolie barbe blanche bien assortie à son visage d’un rose soigné, lui rétorqua :
— Des idées directrices ? Il n’y en a pas ; il n’y a que du va-et-vient ; et les hommes, comme des bouchons de liège, dansent malgré eux dans les remous…
— Je crois à l’intervention de l’homme dans les événements et je crois qu’elle se multiplie en raison du progrès. A l’origine, les sociétés ont besoin d’un chef unique. Mais, à mesure qu’elles se civilisent, le maître devient moins utile, et l’enfant commence à marcher seul. Le sens de l’évolution humaine, c’est l’apprentissage de la liberté. Ceux qui se laissent diriger s’aperçoivent qu’ils peuvent à leur tour agir sur les choses et sur eux-mêmes ; ils prennent ainsi l’ambition de marquer le monde à leur ressemblance… Il y a du César dans le fond de toute âme…
M. Henri Bourgueil n’avait pas du tout l’âpreté enthousiaste de son frère. Il pensait mettre de la profondeur à paraître léger, et s’imaginait railler par tradition diplomatique et scepticisme mondain, alors qu’en réalité il obéissait à une timidité naturelle et à une peur de la critique, qui l’empêchaient d’affirmer. Son amour des belles relations lui venait du besoin de se rassurer sur lui-même. Désireux d’observer toutes les convenances, la solitude, la nudité, la sincérité lui eussent causé une égale confusion. Il admirait son frère, mais ne le jalousait point, car il préférait n’être pas célèbre. Il lui répondit avec une malice apprêtée :
— Tu es un historien et je ne connais que le présent. La pratique des affaires enseigne à ne compter que sur le hasard. Un souverain, un général, un ministre font des gestes et donnent des signatures, mais ils obéissent à un nombre considérable de faits extérieurs, d’influences anonymes, et d’irrémédiables nécessités…
La tradition des dîners de famille exigeait ainsi que les deux frères, à propos des questions du jour, opposassent leurs points de vue en un dialogue toujours recommencé. Ils discutaient volontiers, l’un avec un mélange de solennité et de violence, l’autre disert et méticuleux, n’étant pas toujours si différents qu’ils le pensaient, mais prenant bien garde de ne pas s’accorder, car ils aimaient leurs éternelles controverses.
— A propos, fit l’avocat Gouvieux, qui est-ce qui a été à l’assemblée générale d’Ain-Bessem ?
La Société d’Ain-Bessem avait été fondée par des banquiers genevois pour exploiter un domaine agricole au Maroc. Depuis trois ans, elle donnait de beaux bénéfices.
— Moi, répondit Hubert Damien d’un ton bourru.
— Est-il vrai que le dividende a été fixé à huit pour cent ?
— Oui. Ils ont tort.
— Pourquoi donc ? fit Gouvieux, inquiet. Il avait « en portefeuille », comme il disait, un certain nombre de ces valeurs qu’il jugeait « intéressantes ».
— Eh bien, répondit Hubert, parce qu’ils devraient augmenter leurs réserves dans de beaucoup plus fortes proportions. Leurs titres y gagneraient de la stabilité.
— Puisque vous parlez d’affaires, dit M. Henri Bourgueil à son neveu, me conseillez-vous de vendre mes Uritanys ? Ces valeurs brésiliennes ne me plaisent pas.
— A combien sont-elles cotées ? demanda Gouvieux.
— Au pair, je crois.
— On prétend qu’elles vont baisser quand on connaîtra le résultat du dernier exercice.
Amédée Roset, la main en cornet sur l’oreille, avait saisi en partie les aphorismes de son beau-frère Jean-Étienne, mais cette conversation financière lui parut trop dure à suivre. D’ailleurs, elle ne le regardait pas. Serré dans une petite jaquette démodée et pas très propre, l’air modeste, il n’avait rien du capitaliste ; et il aurait frémi à l’idée de déplacer les quelques obligations de villes et de cantons qui formaient son maigre revenu. Sans faire de bruit, il gagna un autre groupe où il tâcha de comprendre. Justement Gaillardoz racontait une anecdote ; l’oncle Amédée n’en savoura guère les détails, tendu qu’il était dans son appréhension de manquer le mot de la fin. Et il le manqua en effet, mais il se mit à rire comme les autres.
Hubert s’approcha de son beau-père, Jean-Étienne Bourgueil.
— J’ai entendu parler aujourd’hui d’un de vos anciens amis.
— Lequel ?
— Richard Fabre-Gilles, de Nîmes.
— Comment, qui vous a parlé de lui ?
— Son petit-fils.
Hubert expliqua que M. Georges Fabre-Gilles, banquier à Nîmes, avec qui il était en relations d’affaires, lui avait demandé de prendre son fils Laurent dans ses bureaux pendant quelques mois. Rien n’était plus simple : la maison Damien & Cieavait l’habitude d’accueillir chaque année des volontaires allemands, italiens ou français, attirés par la réputation de la finance genevoise. Le jeune homme, tout nouvellement arrivé, était venu dans l’après-midi rendre visite à son futur patron, et il avait parlé de son grand-père Richard.
Le vieux Bourgueil releva vers le plafond son nez lamartinien :
— Quel souvenir ! Nous nous sommes rencontrés à Athènes, lors de mon premier voyage en Grèce. Plus tard, je l’ai revu chez lui, nous avons échangé une longue correspondance. Mais il y avait bien quinze ans que nous ne nous étions plus donné signe de vie quand il est mort.
— Faisait-il des affaires ?
— Non, de l’archéologie. Comment est son petit-fils ?
— Oh, insignifiant…
— Fabre-Gilles ? N’y a-t-il pas eu une alliance de ce nom-là avec les de Végabre, la famille de notre mère ? demanda M. Henri Bourgueil.
— Attends. Il y a deux branches de Végabre : l’une qui est allée s’établir en Angleterre au commencement du XVIIImesiècle, et dont un membre en effet s’est marié à Nîmes et y est mort. L’autre branche s’est éteinte, faute d’héritier mâle, lors du mariage de notre mère, en mil huit cent trente-neuf…
— … Trente-huit.
— Permets. Je tiens aux dates précises. Nos parents se sont épousés en avril mil huit cent trente-neuf. Notre père, qui était de mil huit cent dix, avait vingt-neuf ans. Notre mère était de mil huit cent dix-huit.
— Tu as raison. Mais tu oublies une autre alliance. Notre grand-oncle Antoine Mérienne avait également épousé, vers mil sept cent soixante-quinze, une Végabre. Ceux-là étaient d’Aubonne, où ils possédaient un château. C’était une bonne famille de la Côte.
— Comment, fit Gaillardoz, vous êtes parents des Mérienne. Est-ce la même famille que Théodore Mérienne, mon camarade ?
— Sans doute. Nous cousinons encore.
« Parler d’argent, ensuite de généalogies, pensa Desnouettes, ce sont les thèmes habituels. Mais ce sont des thèmes ennuyeux. » Il préféra songer à Fanny Gaillardoz. Il l’avait définie : une coquette. Fort de cette définition, il avait commencé à lui faire une cour selon les principes. Pour séduire, il n’agissait pas au hasard, mais suivait une tactique. Dans le cas présent, les résultats n’avaient pas été fameux. « Assurément, c’est une coquette, ajouta-t-il avec le souci de ne pas renoncer à une formule, mais une coquette d’une espèce particulière. » Alors, il chercha à dresser un autre plan de campagne, et maudit cette interminable conversation de fumoir.
Enfin l’on revint au salon. Fanny, debout près du piano, feuilletait de la musique. Desnouettes se précipita. Jusque-là il avait affecté auprès d’elle une courtoisie de bon ton ; il se mit, par contraste et à l’improviste, à lui débiter des galanteries presque libertines.
Fanny le regarda d’un œil arrondi sous son beau sourcil noir, puis elle recommença à tourner les pages. Comme elle venait de s’accouder, le jeune homme dominait son épaule blanche, sa poitrine décolletée sur laquelle se baissait son profil mince, sa bouche en cerise qui faisait une moue de moquerie. Enfin elle n’y tint plus et murmura :
— Mais c’est scandaleux, ce que vous me dites… Et ici, en plein dîner de famille…
Desnouettes se sentit encouragé. « C’est bien cela, pensa-t-il, elle cache son jeu, mais elle a des intentions. » Fanny ajouta, avec un demi-sourire de côté qui lui était habituel :
— Regardez donc…
De nouveau, Desnouettes jeta un coup d’œil circulaire. Le vieux Bourgueil, droit devant la cheminée, glabre et emphatique, la main passée dans son gilet, continuait à paraphraser des idées générales ; son frère l’écoutait, calé dans un fauteuil et aplatissant entre ses deux mains comme pour la repasser, sa barbe d’argent. Autour de la grande table, sous la lampe, des femmes travaillaient à des ouvrages. Un peu en retrait, Clarisse penchait sur une broderie sa tête bien coiffée. Trois jeunes filles sur un sofa se racontaient des histoires puériles avec de fous rires impossibles à réprimer. L’avocat Gouvieux persistait à demander des conseils financiers à Hubert Damien qui avalait ses bâillements : on voyait ses yeux se plisser et sa gorge se contracter sous l’effort. Amédée Roset, résigné au silence, assis sur une chaise basse, attendait.
— Vous êtes indigne, murmura Fanny en raillant, de troubler cette atmosphère.
— Avouez que cela vous amuse.
— Croyez-vous que je m’amuse de si peu ? fit-elle avec brusquerie et lui tournant le dos.
MmeBourgueil avait une faiblesse : elle aimait porter le soir de nobles toilettes, ce qu’elle appelait des « robes de style ». Elle rapprocha son fauteuil de sa fille.
— Clarisse, je ne suis pas contente de ma couturière, elle perd la tradition, elle veut me pousser à des extravagances. J’ai bien envie de l’abandonner. Que me conseilles-tu ?
Clarisse continua sa broderie. Elle était habituée à ce que sa mère la consultât sur toutes ses démarches. Elle demanda de sa voix paisible :
— Avez-vous quelqu’un d’autre en vue ?
MmeBourgueil soupira et regarda ses magnifiques dentelles : l’idée de trahir la couturière qui l’habillait depuis trente ans lui parut soudain monstrueuse.
— Ah, si tu pouvais m’accompagner chez elle, tu l’obligerais à faire ce que je veux. Tu as tellement plus d’autorité que moi…
Et comme Clarisse souriait, elle ajouta :
— Mais si, mais si. Personne ne te résiste.
MmeHenri Bourgueil se leva. Elle ne semblait jamais se rendre compte combien, quoique un peu lourde, elle était classiquement belle ; ses attitudes étaient sculpturales à son insu. Elle traversa le salon d’un pas de déesse, vint s’asseoir à son tour près de Clarisse, et la chaise cria sous sa majesté.
— Renseigne-moi, dit-elle. On m’a beaucoup vanté l’École nouvelle de Céligny, et j’ai l’idée d’y mettre François. Qu’en penses-tu ?
Comme sa belle-sœur, comme toute la famille, MmeHenri Bourgueil tenait à l’opinion de Clarisse, et son adhésion à un projet le faisait paraître légitime et raisonnable.
— François, ajouta-t-elle, est un peu diable, il a besoin d’être surveillé. J’irai parler au directeur. De tous mes enfants, c’est Nicolas qui me préoccupe le moins. Il est si travailleur, si consciencieux.
Et elle entama l’éloge de Nicolas. L’éducation de ses quatre garçons était son souci principal. Sa beauté de matrone s’animait dès qu’elle parlait de ses fils.
L’oncle Amédée dit tout à coup :
— J’ai été ce matin au sermon de M. Lachault, à Saint-Pierre.
— Sur quoi a-t-il prêché, mon oncle ? demanda Clarisse, en articulant avec soin pour se faire mieux saisir.
— J’étais près de la chaire, répondit-il, j’ai très bien entendu.
La bonne MmeBourgueil déclara qu’elle ne tenait plus à l’écouter : elle le trouvait trop sévère, et n’allait pas à l’église pour qu’on la décourageât. Le pasteur Lachault était un homme d’une âpre éloquence, un prophète de l’Ancien Testament. Il ne prêchait pas, il dénonçait. Il requérait à la face de Dieu, comme un procureur, contre les péchés innombrables de l’humanité.
— J’ai longtemps hésité à lui confier l’instruction religieuse de Nicolas, dit MmeHenri Bourgueil.
Son mari, s’étant approché, déclara d’un air fin :
— Sa sévérité bien connue n’éloigne personne, tant on a besoin qu’un pasteur ou un médecin prenne au sérieux les fautes ou les maux qu’on vient leur confier. M. Lachault peut à peine suffire aux entretiens, aux conseils qu’on réclame de lui. Il est très couru !
— C’est, paraît-il, un théologien remarquable, fit l’oncle Amédée.
— Mais surtout un connaisseur de l’âme humaine. Ses yeux sont perçants et sa conscience inflexible. Dès qu’on se trouve devant lui, il vous devine, il met le doigt sur votre plaie, et il vous oblige à guérir.
— Eh bien, je trouve cela indiscret, s’écria la bonne MmeBourgueil.
Clarisse dit, d’une voix lente qui fit taire les autres :
— C’est un grand chrétien.
Tout de suite, chacun oubliant son avis particulier, se rallia à ce jugement : il parut être, parce que Clarisse l’avait prononcé, la juste expression d’une vérité incontestable.
Là-dessus, dans le silence, à travers les fenêtres fermées, résonna le carillon de la cathédrale qui annonça la demie de dix heures : la pendule du salon lui fit écho tout de suite, car dans la famille on avait le goût de l’exactitude et l’on réglait les pendules. Alors chacun se leva et prit congé. Plusieurs autos, qui attendaient à la porte, emmenèrent les principaux couples, mettant pour quelques minutes dans ce quartier déjà endormi de la haute ville et tout blême d’une neige récente, une animation imprévue.
Les Damien, qui habitaient à deux pas, rentrèrent à pied. Hubert raconta en bâillant à sa femme que son père se souvenait très bien de Richard Fabre-Gilles. La bise, soufflant fort, l’interrompit un instant au coin du Bourg-de-Four, et ils se hâtèrent vers la rue de l’Hôtel de Ville où était leur maison.
Clarisse demanda :
— Quand mon père l’a-t-il connu ?
— En Grèce, autrefois…
Ils arrivèrent devant leur porte, une haute porte cochère qui grinça lorsque Hubert l’ouvrit. Ils traversèrent la cour, montèrent l’escalier. Mais comme, selon son habitude, le concierge avait tout éteint de bonne heure, ils durent gravir l’escalier à tâtons, dans le noir.
— Sapristi, s’écria Hubert, j’oublie toujours mes allumettes…
Clarisse songeait aux dernières paroles de son mari et revoyait ce petit Fabre-Gilles qui était venu leur rendre visite dans l’après-midi : un jeune garçon très intimidé, qui n’était resté qu’un instant et n’avait prononcé que peu de paroles. Tandis qu’elle montait ainsi, dans l’obscurité, sa pensée ranimait son image, et elle croyait le voir encore et l’entendre.
— Comment, nous voilà déjà en haut ? fit-elle en atteignant leur palier.