Clarisse, marchant d’un bon pas selon son habitude, s’entendit rejoindre. C’était Desnouettes qui lui demanda où elle allait ; comme elle lui disait qu’elle faisait des courses, il la supplia d’y renoncer.
— Clarisse, j’ai besoin de vous…
Elle devina de quoi il s’agissait ; elle avait décidé qu’elle ne se mêlerait plus de cette affaire, et elle secoua la tête. Mais il insista, très vite :
— Non, non, ce n’est pas un service que j’ai à vous demander, aujourd’hui… C’est un conseil, une grave consultation morale…
Il l’entraîna, ils traversèrent la rue et pénétrèrent dans le Jardin anglais, presque vide en cette fin d’après-midi. Les pelouses étaient sèches comme le sol des allées. Contre le ciel gris, les arbres se découpaient, minces, nus et fragiles, sauf quelques pins et quelques cèdres dont la fourrure noire rendait par contraste les autres branches plus frileuses. Mais Desnouettes ne voyait rien de cette délicatesse frissonnante. Il exultait :
— Ma chère amie, j’aime… Oui, j’aime. Enfin !
— Encore, voulez-vous dire.
— Ne plaisantez pas, je vous prie. Souvent j’ai cru aimer, ce n’était que les tâtonnements d’un cœur aveugle. C’est cela : les tâtonnements d’un cœur aveugle. Aujourd’hui…
Il poussa du pied un caillou solitaire ; il étendit les bras comme pour s’étirer.
— Amoureux de qui ? demanda Clarisse.
— Mais d’Elle, naturellement.
Ils arrivèrent au lac. L’eau était d’un vert pâle qui donnait froid. Une bande de mouettes criaient ensemble leur plainte mécanique. Des canards ramaient de leurs petites pattes contre le courant, et leur énergie désespérée ne suffisait qu’à les maintenir sans les faire avancer. Au ciel de grands nuages tristes gonflaient d’énormes joues blanches, lourdes de neiges prochaines. Mais Desnouettes ne sentait rien de toute cette mélancolie glacée : sa joie lui réchauffait le sang. Clarisse l’interrogea :
— Voulez-vous parler de MmeGaillardoz ?
— Sans doute, il n’y a qu’elle au monde.
— Eh bien, dispensez-moi de vos confidences, car je ne veux rien savoir de votre intrigue.
— Mais ce n’est pas une intrigue, s’écria Desnouettes. C’est l’amour, le vrai amour !
Clarisse trouva qu’il dépassait la mesure. Elle voulut le ramener à des expressions plus convenables :
— Savez-vous ce qu’elle pense de vous ?
— Je ne lui ai encore rien dit.
— C’est prudent : je crois qu’à vous avancer trop, vous risqueriez d’être déçu.
Elle avait le ton sec de qui veut donner une leçon. Mais il n’y prit pas garde. Ses tics nerveux tiraillèrent sa face dans tous les sens, et il ajouta :
— Attendez… si je ne lui ai rien dit encore, je lui ai fait comprendre… Et du moment qu’elle ne me témoigne aucune désapprobation, c’est que… Non, non, je connais les femmes.
— En êtes-vous bien sûr ? Croyez-vous donc qu’elles sont toujours pareilles, et qu’aucune n’aura de secret pour vous ?
Il essaya de répondre, mais Clarisse, qui ne tenait pas à en entendre davantage, lui coupa la parole :
— Vous vouliez me demander un conseil. Lequel ?
Il retint son chapeau qu’un souffle froid faisait s’envoler et, entraînant sa compagne le long de la promenade, il avoua :
— Ce n’était qu’un subterfuge pour que vous m’écoutiez. Ah, Clarisse, il faut que je parle d’elle, et à qui d’autre qu’à vous qui saurez vous taire. Si vous me repoussez, j’irai tout dire au premier venu !
Clarisse baissa la tête. Malgré elle, une sorte de curiosité l’attachait à ce bavardage. Desnouettes reprit, avec un mélange de pédanterie et d’excitation :
— Je l’ai vue hier dans une soirée. Ravissante ! Cette bouche rouge et petite comme une cerise, cet air perpétuel de se moquer. Et une délicieuse robe noire et blanche, drôlement ajustée : elle seule s’habille avec une telle hardiesse ironique. Est-elle une « fausse coquette », comme il y a de fausses maigres ? Je ne sais.
Le portrait parut à Clarisse flatté, mais ressemblant. On existe donc d’une manière particulière aux yeux de celui qui vous recherche, pensa-t-elle. Tout, dans votre personne, lui est un motif à vous goûter davantage… Cependant Desnouettes, sans prendre le temps de respirer, conta les détails de la soirée. « Assurément, il se vante, comme toujours, mais peut-être moins que d’habitude. Serait-il aimé ? Lui, Desnouettes ? Pourquoi et qu’a-t-il fait pour le mériter ?… » Clarisse voulut s’informer :
— Que lui avez-vous dit ?
Il recommença ses récits enthousiastes, puis tout à coup s’arrêta et, la regardant d’un air soupçonneux :
— Ah, mais vous irez la chapitrer, je le devine… Vous me questionnez, mais c’est pour mieux intervenir entre nous…
Clarisse se mordit les lèvres et d’un ton catégorique :
— Mon cher, si j’avais pris un instant au sérieux vos confidences, croyez-vous que je vous aurais permis de continuer ?
Desnouettes, stupéfait, murmura :
— Il n’y a pas à dire, quand vous voulez remettre les gens à leur place, cela ne traîne pas.
— Vous imaginez-vous que ma cousine prêterait sincèrement l’oreille aux compliments d’un autre que son mari ? Mais elle devrait prendre garde de ne pas donner prise à la médisance, ni encourager de vaines illusions.
— Vous me comprenez mal…
— Non, je vous comprends très bien, et c’est pourquoi je vous avertis.
Ils étaient parvenus au quai des Eaux-Vives et ils regardèrent le port dans son autre sens. Un bac arriva, vira au ponton en chassant des vagues et des canards balancés. Quelques personnes débarquèrent, passèrent hâtivement. Plus loin, un chaland était amarré : il n’avait de vivant qu’une fumée mince qui sortait par une cheminée de l’entrepont. Desnouettes parut enfin frappé par cette désolation de l’hiver. Il frissonna. Clarisse de son côté regretta sa trop brusque réponse. Si elle voulait un jour ou l’autre empêcher Desnouettes de commettre l’irréparable, il fallait demeurer son amie et conserver sa confiance. Elle l’interpella, en souriant un peu.
— Parlez-moi plutôt de vos précédentes conquêtes. Et ne me dites pas les noms…
Ranimé, quoique encore un peu vexé de ses remontrances, il fit l’important et se défendit de ne rien trahir. La jeune femme allait changer de sujet lorsque tout à coup il commença :
— C’était une petite fleuriste…
On le reconnaissait en entier dans ses histoires, avec ce qu’il avait de léger, de sincère, de prétentieux, d’ardent. Parfois il s’arrêtait sur une formule, il la répétait avec satisfaction. Ou bien, cédant à sa manie de psychologie, il émettait des observations générales… Par contraste, Clarisse songea que le petit Fabre-Gilles ne lui ressemblait guère. Il n’avait pas cette vanité trop voyante. On le devinait plus concentré, plus riche de sensibilité neuve et pas gaspillée. Elle continua le parallèle, et chaque chose que disait Desnouettes, elle en fit profiter l’autre. Desnouettes se livrait à toutes ses impulsions ; lui, il était réservé ; Desnouettes prêtait à la raillerie, même lorsqu’il était ému ; lui, il était grave. Desnouettes devenait vite familier, lui ne quittait jamais un air de noblesse hautaine. Malgré ses aventures, Desnouettes ignorait assurément ce qu’était l’amour, il manquait trop de sérieux, de force d’âme, de conviction profonde. Laurent Fabre-Gilles, lui, n’avait sans doute jamais aimé. Il était trop jeune. Mais quand son heure viendrait…
— Si nous retournions sur nos pas, proposa Desnouettes qui avait épuisé ses histoires.
Elle y consentit. C’était à son tour de ne plus entendre la plainte maussade des canots amarrés, tirant sur leur chaîne et claquant l’eau ; de ne plus voir s’ouvrir sur sa tête l’immensité triste du ciel. Elle avait dans le cœur un sentiment qui lui tenait chaud. Et elle demeurait insensible au paysage inquiet et neigeux.
Le soir, Hubert se plaignit du jeune homme.
— Pourquoi ?
— Il ne s’intéresse pas à son travail. Il commet des erreurs à chaque instant.
Sans rien dire, Clarisse tourna ce grief en éloge : Laurent Fabre-Gilles valait mieux que sa besogne. Pourtant elle avait été habituée à considérer avec respect la banque Damien & Cie. Mais elle décida ce soir-là que les affaires n’avaient pas le prestige que son ignorance leur avait longtemps prêté. Ce « bureau » qu’elle entendait citer tous les jours, perdit à ses yeux son caractère absolu.
Hubert continua d’ennuyer sa femme en lui parlant de politique. Une loi, pour laquelle il avait voté, venait d’être repoussée par le peuple, et il s’en indignait. Il émettait son opinion de manière tranchante, comme pour signifier qu’il n’entrerait à aucun prix dans les raisons d’un contradicteur, d’ailleurs inexistant. Réfugiée au fond d’une bergère, sans penser à rien, Clarisse se tenait tranquille.
Hubert arrêta net ses récriminations, s’approcha d’elle et voulut l’embrasser. Elle se retira.
— Hé bien ? fit-il.
Son ardeur politique bouillonna en lui, se transforma en désir. Battu sur un terrain, il voulut triompher sur un autre, et tout de suite.
— Non, Hubert, laisse-moi.
— Mais pourquoi donc ?
Elle se dégagea des bras qui voulaient la saisir. C’est qu’elle venait de revoir le jardin glacé par l’hiver — et d’éprouver dans son cœur le sentiment chaleureux. Elle balbutia :
— Je suis souffrante.
— Qu’est-ce que tu as ?
— La migraine…
Et elle obtint sa liberté.
Quelques jours plus tard, Fanny vint chercher sa cousine. Clarisse, un peu étonnée de cette démarche, y consentit volontiers et toutes deux s’en allèrent chez Mmede Griffeuilhe. Celle-ci les reçut au fond d’un salon obscur qu’on eût dit rempli de pièges cachés. Elle fit l’aimable avec les deux jeunes femmes, leur adressa quelques compliments, mais ne put s’empêcher, à la fin, de leur dire :
— Je suis heureuse de vous voir ensemble, mes chères petites. On m’avait prétendu que vous étiez en froid.
— Quelle idée, madame ?
— C’est que vous êtes si différentes : l’une, très mondaine, l’autre sérieuse, l’une…
Fanny l’interrompit :
— Ma cousine a pour moi beaucoup d’affection. Vous le voyez, nous ne nous quittons guère ! C’est qu’elle me juge telle que je suis, sans croire les interprétations fâcheuses…
Dehors, dès l’escalier, Fanny éclata de rire :
— Est-elle mauvaise, cette vieille ! Je savais qu’elle disait pis que pendre de moi et prétendait que nous étions brouillées. J’ai tenu à me montrer chez elle avec vous, sous votre égide. Voilà pourquoi je suis venue vous chercher.
Clarisse sourit de cette combinaison et protesta qu’elle n’avait guère d’autorité sur Mmede Griffeuilhe.
— Allons donc ! Vous seule trouvez grâce à ses yeux. Elle vous considère comme une femme modèle. Au fond, elle se sert de vous pour mieux vilipender les autres. Alors vous comprenez combien c’est excellent pour moi d’être garantie par vous.
— Écoutez, Fanny…
— Non, non, ne me grondez pas. Ne vous plaignez pas de me rendre service. Pour moi, je n’aime que les gens qui me sont utiles.
Elle était, comme le voyait très bien Mmede Griffeuilhe, le contraire de son interlocutrice : moqueuse, imprévue dans ses paroles, et câline. Clarisse se sentait toujours un peu choquée par elle, mais croyait devoir lutter contre cette impression. Fanny reprit :
— Avez-vous grande envie de continuer ces visites ? Je meurs de soif. Allons goûter quelque part. Tenez, à la Métropole.
De son premier mouvement, Clarisse allait refuser. Et puis, toujours pour se vaincre, elle accepta.
Comme elles entraient dans le hall de l’hôtel, au son de musiques faciles, un homme se leva d’une table et vint à leur rencontre. C’était Desnouettes.
— Chère amie, je commençais à être d’une impatience…
Fanny regarda Clarisse avec son demi-sourire de côté, et dit :
— Cela aussi, c’était combiné. Asseyons-nous.
Clarisse s’assit, vexée. Quel rôle lui faisait-on jouer là ? Très droite sur sa chaise, évitant de regarder sa cousine, elle considéra Desnouettes. Il était selon son habitude, nerveux et essoufflé. Il entourait les deux femmes d’un tourbillon incessant de paroles. On eût dit un jongleur faisant bondir dans l’air des boules brillantes et toujours relancées.
Sans l’interrompre, Fanny beurrait son pain grillé et le dévorait. Clarisse se demanda comment elle pouvait se contenter d’un pareil bavardage. Un homme qui ne sait pas se taire, songea-t-elle, n’est pas un homme séduisant. Mais Fanny saurait-elle deviner chez quelqu’un sa vie intérieure ? Et alors, cessant de blâmer ce rendez-vous, l’empressement du jeune homme, la complaisance de la jeune femme, Clarisse se borna à les écouter avec une grave ironie. Elle éprouva le sentiment agréable d’être supérieure à sa cousine, d’être meilleure qu’elle, et, quoique moins jolie, moins élégante et moins spirituelle, plus apte à comprendre les finesses morales.
— Vous rappelez-vous, dit Desnouettes, notre promenade au bord de l’Arve, quand vous vous êtes tellement mouillé les pieds…
— Prenez garde, s’écria Fanny, MmeDamien ignore le secret de nos rencontres. Vous évoquerez plus tard ce souvenir.
Soudain Clarisse vit Desnouettes s’interrompre d’un air piteux, comme le jongleur lorsqu’il laisse tomber ses boules. Fanny dit, paisiblement :
— Voici mon mari.
Et comme Clarisse se retournait, elle ajouta :
— Je lui ai dit de venir nous rejoindre ici dès qu’il serait libre.
Décidément, Clarisse n’y comprenait plus rien. Avec lequel de ces deux hommes Fanny était-elle sincère ? Lequel voulait-elle rendre jaloux ? Gaillardoz s’avança entre les tables, dit bonjour sans la moindre surprise et s’installa avec la préoccupation de confort qu’il apportait dans toutes les circonstances.
Clarisse s’irrita contre lui, contre ses épaules carrées, son corps bien nourri, sa voix sonore. Ne voyait-il pas que Desnouettes faisait la cour à sa femme ? Et s’il le voyait, pourquoi conservait-il sur sa face pleine un sourire d’homme épris et rassuré ? Ce colosse aurait renversé son fébrile rival du revers de la main ; pourquoi, avec tous les attributs de la force, n’usait-il pas de son autorité ? Les gens qui l’entouraient, qui bavardaient aux tables voisines, cette musique de violons, ce va-et-vient, parurent à Clarisse d’une médiocrité affreuse. La salle était vide. Il y manquait quelque chose, — ou quelqu’un, — pour redonner la vie à cette foule sans âme, un sens élevé à ces paroles vaines.
Desnouettes, qui avait passé par l’étonnement, la gêne, la colère, recommença de parler. De nouveau ses boules de jongleur dessinèrent dans l’air des figures fugaces. Fanny montra à la foule un visage innocent. « Pourtant, se dit Clarisse, elle est peut-être coupable ! » Mais aussitôt elle repoussa cette idée en se reprochant de l’avoir formulée. Elle la repoussa par honnêteté native, par solidarité de famille, et aussi faute d’imagination pour la développer. Elle n’ignorait pas l’existence du mal, certes, mais elle ne l’avait jamais constaté dans son entourage. Elle ne lui prêtait aucun attrait. Elle y pensait comme à une chose triste et étrangère. Ce désir, qui ne la quittait pas, d’être bienveillante et loyale, l’avait toujours empêchée d’observer utilement autour d’elle. Le sentiment de son propre devoir à accomplir détourne d’autrui.
Alors elle se morigéna, elle s’obligea à être aimable, à quitter son « air Bourgueil ». Gaillardoz lui répondit avec cordialité. Sous ses gros sourcils, touffus comme des moustaches, il avait des yeux plus ironiques qu’on ne le pensait d’abord. Sa bonne humeur, son sang-froid suffirent à dissiper le malaise provoqué par son apparition. Et grâce à lui, il n’y eut plus rien que de régulier et de légitime autour de cette table.
On avait indiqué à Clarisse, qui avait besoin de dentelles, une marchande « en chambre » chez laquelle on trouvait des « occasions » extraordinaires. C’était à la Servette. Clarisse ne connaissait guère ce quartier de jardins étroits, de villas démodées parmi lesquelles se dresse, de loin en loin, une vaniteuse maison à cinq étages, toute neuve. Elle suivit des rues solitaires qui se coupaient au hasard, s’égara, et, comme elle cherchait auprès de qui se renseigner, elle n’entendit que le sifflement d’un merle. Par-dessus la haie, elle le regarda qui sautillait sur le sable d’une allée, tournait son bec jaune vers elle, et recommençait éperdument à dire sa joie.
Continuant sa marche, plus lente, Clarisse s’étonna de prendre plaisir à flâner. C’était une de ces journées de printemps hâtif, promesse soudaine que la saison ne tient pas toujours, mais qui suffit à attendrir. Clarisse qui, d’habitude, préférait l’air vif ou même la bise d’hiver, savoura cette tiédeur, et songea avec complaisance au prochain renouveau, comme si elle en espérait quelque chose.
Elle finit par trouver le rez-de-chaussée, au fond d’un enclos déjà rempli de primevères, où MmeGrandchamp, la dentellière, tenait son commerce. Elle fit quelques achats à cette forte femme, de ton énergique, à la poitrine rebondie, puis, comme elle s’en allait, elle croisa presque sur le seuil son oncle, Amédée Roset. Il parut surpris, inquiet même de la voir :
— Que faites-vous donc ici, Clarisse ? Vous connaissez MmeGrandchamp ?
Cependant, rebroussant chemin, il entraîna la jeune femme dans l’avenue. Elle expliqua :
— C’est une très brave femme qu’on m’a recommandée. Elle vit seule et a besoin de gagner.
Il soupira. Clarisse, croyant qu’il n’avait pas entendu, reprit d’une voix plus haute :
— Je ne connaissais pas ce quartier. Je le trouve charmant, retiré, silencieux…
Ils marchaient sur un trottoir de terre battue où ils étaient les seuls promeneurs. A gauche et à droite, de petits pavillons essayaient de se dissimuler derrière des bosquets sans feuilles. Elle ajouta :
— Je ne pensais pas vous y rencontrer.
Cette fois l’oncle Amédée toussa, la dévisagea avec ce regard triste qui lui donnait l’air d’un pauvre honteux. Il releva le col du paletot verdâtre qu’il portait toujours, puis désignant de sa canne une bâtisse entourée d’échafaudages :
— Tenez, fit-il, ils achèvent le toit.
Des longues années qu’il avait passées chez un architecte — toute son existence de petit employé, — il avait conservé un goût très vif pour la construction ; l’intérêt de son vieil âge était de suivre le progrès des travaux publics. Il partait pour des après-midi entières et allait, comme à des rendez-vous, surveiller aux quatre coins de la ville des édifices nouveaux qui s’élevaient vers le ciel. L’érection d’un monument le passionnait pendant des mois, et rien n’égalait la curiosité qu’il promenait parmi les démolitions de quartiers insalubres.
— D’ici dix ans, murmura-t-il avec orgueil, il y aura ici des rangées d’immeubles.
Rassuré comme chaque fois qu’il menait la conversation et n’appréhendait pas d’être interrogé, il déclara :
— Hubert m’a parlé de vos réparations à la Cômerie. J’irai voir cela un de ces jours.
Clarisse cherchait toujours à faire plaisir ; elle lui proposa :
— Hubert doit y aller bientôt : vous devriez l’accompagner.
Il la comprit, et ses yeux brillèrent de confiance. Clarisse ne l’intimidait pas comme les autres personnes, parce qu’elle le laissait parler et ne lui posait jamais de questions. Il l’aimait bien. Il admirait sans rancune son existence heureuse et régulière, son esprit de décision, et ce qu’il appelait sa chance. Car l’humanité pour lui se partageait en veinards et en déveinards. Il se rangeait sans hésiter, avec résignation, parmi les derniers, tandis que sa nièce resplendissait loin de lui, dans le paradis de la bonne fortune. Et comme il était superstitieux, il lui était reconnaissant de ses moindres attentions qu’il prenait pour des fétiches.
Il lui saisit la main, la serra dans ses doigts maigres aux ongles trop longs.
— C’est entendu, ma chère enfant. Hubert m’écrira le jour et l’heure, n’est-ce pas ?
Il fit mine de s’en aller tout à coup, fuyant, selon son habitude, l’adieu qu’il n’aurait point entendu, mais il s’arrêta, et d’une voix changée :
— Je connais MmeGrandchamp. C’est une vieille amie. Vous avez raison, elle est femme de mérite, et elle travaille… Que voulez-vous ? Elle n’a pas eu de chance.
Puis, craignant d’en avoir trop dit, il s’échappa de son petit pas pressé.