X

On vint en hâte prévenir Clarisse : l’un de ses protégés, le petit garçon de la rue du Soleil-Levant, était en train de mourir. Quand elle entra dans la pièce étroite où elle lui avait si souvent rendu visite, il était mort. Sa mère, une grosse blanchisseuse à la figure rouge, assise sur une chaise, se tenait immobile et le regardait fixement. Elle avait interrompu sa lessive, elle était accourue. Puis, ayant assisté à sa dernière heure, maintenant elle demeurait écrasée, sans comprendre.

Son enfant était devenu très beau. L’expression habituellement souffreteuse de ses traits avait disparu. La maladie cessait de le tourmenter : il semblait guéri. Deux voisines qui s’étaient poussées jusqu’au seuil de la chambre, s’extasiaient à voix basse sur les hasards de la vie et le grand calme de la mort. Ce gamin dont elles avaient souvent maudit les cris de souffrance, leur apparaissait comme une étrange victime, et leurs phrases banales trahissaient d’effroi.

La mère finit par sortir de sa stupeur douloureuse, essuya ses yeux qui savaient mal pleurer, et dit à Clarisse :

— Il vous aimait, le petit ! Qu’aurait-il fait sans vous, bien des fois… Il vous a réclamée avant de… eh mon Dieu !… Voulez-vous rester avec lui jusqu’à six heures : il faut que je retourne à mes savonnages.

La mort de cet enfant inspira une affreuse tristesse à Clarisse. Elle tint à s’occuper elle-même des formalités et de l’enterrement. Le service funèbre fut fait par le pasteur Lachault. Elle se rappela avec quelle confiance le petit laissait dans sa main sa main fiévreuse. Elle regretta amèrement d’être arrivée trop tard à son chevet d’agonie, de n’avoir pas revu son sourire hésitant et son regard qui l’implorait. « Comme il est lamentable, songea-t-elle, de faire défaut à ceux qui vous espèrent jusqu’à la dernière minute. Une affection vraie est si rare qu’on ne devrait pas la désillusionner. Faut-il pour témoigner de l’intérêt aux autres attendre qu’on vous appelle ? » Et puis elle se souvenait des paroles de la mère : « Ce petit m’aimait », et cette simple pensée lui donnait un grave et profond contentement.

Clarisse n’était pas privée d’affection : liens du sang ou d’une alliance légitime, liens d’amitié aussi, liens sociaux qui lui étaient assurés publiquement et sans conteste. Mais, par comparaison, ces attachements lui parurent monotones et dépourvus de chaleur. Certes, elle se savait considérée par beaucoup de personnes, mais qui donc la préférait ? Clarisse se reprocha bien vite une telle réflexion : n’avait-elle pas son mari, ses parents ? Toutefois elle ne put s’empêcher de concevoir un sentiment spontané, qui ne ressemblerait pas aux autres, qui résulterait d’une nécessité particulière, peut-être secrète, et non du consentement universel. Elle se disait qu’elle en avait vu la première esquisse chez ce petit garçon qui était mort, mais que jamais elle ne le connaîtrait plus complètement.

Comme elle ne faisait rien pour la chasser, sa tristesse se généralisa. Sous l’impression de cette mort, la vie lui apparut comme une vaste étendue désolée, sans chemins et sans abris. Presque toutes les destinées étaient malheureuses puisqu’elles s’interrompaient brusquement, sans toujours achever leurs désirs. Partout il y avait des séparations. Chaque homme, chaque femme étaient en deuil de quelqu’un. Sa vue entière de l’humanité tourna au noir. Un tel pessimisme était la seule opinion qui pût la satisfaire à cette heure, satisfaire les besoins obscurs d’un cœur ignorant de lui-même.

Un soir, Clarisse se mit à son bureau pour rédiger le compte-rendu de son orphelinat. C’était un travail qu’elle faisait chaque année en y apportant tous ses soins. Il lui valait régulièrement les compliments de ses lecteurs, étonnés qu’une femme pût montrer tant d’ordre et de clarté dans un rapport et des statistiques.

Hubert, qui avait allumé un cigare, s’étala dans son fauteuil.

— Ah, soupira-t-il, quelle chance de passer une soirée tranquillement chez soi.

Comme sa femme, absorbée dans une addition, ne répondait pas, il reprit :

— Tu sais que les Gaillardoz ont acheté une auto ? C’est Fanny qui l’a exigé. Une trente chevaux avec laquelle ils comptent voyager. Gaillardoz a peut-être tort de toujours céder à sa femme : elle deviendra insupportable… Insupportable !

Au bout d’un moment, il recommença :

— Tiens, la pendule est encore arrêtée. Il faudra faire venir l’horloger, ce petit horloger bossu que tu as découvert. Comment diable s’appelle-t-il ?… Mais enfin, pourquoi ne dis-tu rien ?

Les questions de son mari dérangeaient beaucoup Clarisse. Ce soir elle ne parvenait pas à rassembler ses idées et à rédiger ses phrases. Sa pensée se dissipait dès qu’elle cherchait à la préciser. Habituée à exécuter immédiatement ce qu’elle voulait, elle éprouva une humiliation profonde de sentir comme paralysée l’intelligence dont elle était fière.

— Je t’en prie, fit-elle, jette ce cigare. C’est la fumée qui m’entête.

— Mais c’est un très bon cigare. Il m’a été offert au conseil de la Banque générale par un collègue qui les fait venir de la Havane.

— Eh bien alors, va le fumer ailleurs… Je te le demande.

Hubert fronça les sourcils, cessa de jouer ce personnage bourgeois, bonhomme et ensommeillé qu’il affectait chez lui, par dissimulation, et il s’en alla dans son fumoir méditer des opérations de Bourse.

Mais Clarisse, laissée seule n’éprouva pas moins de difficulté dans son travail. Véritablement, sa pensée était rebelle. Elle griffonna quelques lignes, les recommença, puis, d’impatience, déchira la feuille. Qu’avait-elle donc ? Pourquoi son cerveau était-il incapable et son cœur stérile ? Elle s’efforçait de se représenter l’œuvre dont elle devait raconter l’exercice écoulé, mais son cher orphelinat la laissait indifférente. Les mots ne lui venaient pas, c’est qu’elle ne sentait rien. Pourquoi cette impuissance dont le papier raturé était la preuve évidente et qu’elle n’arrivait pas à surmonter ?

Ces questions lui parurent plus indiscrètes que celles de son mari, tout à l’heure. Elle redouta, sans chercher à les préciser, les réponses qu’il faudrait faire. Elle eut peur de sa propre curiosité. Et ainsi il lui était impossible de dissiper ou de contraindre des inquiétudes qu’elle ne voulait même pas définir.

Alors elle reprit son manuscrit et s’appliqua de toutes ses forces. Si elle arrivait à terminer son rapport, c’est-à-dire si elle retrouvait, comme naguère, le plein exercice de ses facultés intellectuelles, elle n’aurait pas besoin de s’interroger davantage. Sous l’empire de cette conséquence, les idées lui revinrent, et elle se remit à écrire avec une sorte de fièvre, et comme l’ardeur d’une personne poursuivie qui se sauve. L’activité renaissante de son intelligence la détourna du mystère mélancolique qu’elle portait en elle. Phrase après phrase, il lui sembla affirmer son intégrité morale, défier l’inconnu. Quel soulagement d’être encore, d’être toujours maîtresse d’elle-même ! Son écriture, redevenue nette et droite, couvrit les pages les unes après les autres, jusqu’à la dernière qu’elle termina d’un grand parafe victorieux.

Minuit sonna. Hubert était couché depuis longtemps. Maintenant que le travail était terminé, l’inspiration ne soutenait plus Clarisse qui se trouva étrangement seule. Elle frissonna à l’idée de retomber dans d’autres incertitudes. Alors pour éviter le retour de ces faiblesses, elle se fixa un programme. Dès le lendemain, elle recommencerait ses visites de pauvres qu’elle avait négligées depuis trop longtemps. Obéissant à son esprit méthodique, elle résolut d’agir afin de rétablir son équilibre, et aussi pour éviter de regarder en elle-même.

Le lendemain, Clarisse alla chez MmeWiniger. Elle revit la porte étroite, l’escalier de pierre aux marches creuses et, dans son petit appartement du quatrième étage, la vieille insensée.

MmeWiniger la considéra en pinçant sa bouche flétrie :

— Ah, vous voilà, vous ? Enfin !… M’aviez-vous donc oubliée ?

Clarisse s’excusa :

— Je vous apporte…

— Chut !

La vieille femme crispa sur son bras sa main maigre afin de mieux lui enjoindre de se taire.

— Prenez garde, fit-elle. On nous écoute peut-être.

— Mais qui donc ?

— Baissez la voix, je vous dis…

Clarisse ne comprenait rien à tant de mystère. Et l’autre, avec un grand air tragique :

— Je suis entourée d’espions, d’ennemis, de gens qui m’en veulent… Mais oui, Ils sont nombreux, Ils cherchent à savoir, Ils veulent me nuire… Ah ! on ne s’en doute guère, dans le quartier. Silence !…

— Mais je vous assure…

— Soyez tranquille. Je suis résolue à me défendre. Et Ils n’ont encore rien obtenu.

Cette menace fictive l’intéressait au point qu’elle reprenait des forces. Clarisse l’avait laissée geignante et malade : elle se dressait, maintenant, attentive comme une sentinelle. L’oreille tendue, elle se glissa de son fauteuil, gagna sans bruit la porte pour mieux écouter ce qui se passait au dehors, puis revint vers sa visiteuse. Une excitation réelle animait son corps débile. Au déclin de son existence elle avait trouvé le moyen de s’amuser.

— Si vous saviez, reprit-elle, toutes les ruses qu’Ils essayent pour me surprendre. Mais je suis plus fine qu’eux tous. Et je ne dirai pas mes secrets, pas même à vous, vous iriez me trahir… Personne ne les connaîtra. Tant pis, messieurs et mesdames !

Elle essaya une révérence, fit une grimace de vieille comédienne, puis, changeant soudain de ton, reprit d’un air sévère :

— Ah ! vous me laissiez seule ici au milieu des dangers et maintenant vous venez me demander pardon.

Clarisse la contempla, un peu attristée, un peu déçue. Son intention était de lui lire des passages des Écritures. Fallait-il se risquer et mêler la parole biblique à ces divagations ?

— Madame Winiger, voulez-vous que je vous lise la parabole…

— Oui, oui, mais pas trop fort : je crois qu’Ils essayent de percer la boiserie.

Clarisse se mit à lire. La vieille, très grave, hochait la tête et se comportait comme si Clarisse soumettait le récit à son approbation. Elle ponctua la lecture de « Pas mal… D’accord… Hé, hé… ». Puis, de temps à autre, reprise par son obsession, elle se tournait vers la fenêtre ou vers la porte, pour ne pas relâcher la surveillance. Clarisse parfois levait les yeux, près de s’interrompre, alors la vieille l’encourageait, avec le sourire supérieur d’une grande personne indulgente à des puérilités.

— Continuez donc…

Et elle avait véritablement l’air d’être celle qui se plie par complaisance aux caprices d’une malade. Après un quart d’heure, Clarisse n’y tint plus et laissa retomber le livre sur ses genoux. MmeWiniger, les yeux perdus, murmura :

— Ah c’est bien joli, bien joli… Moi aussi j’en raconterais des paraboles, si je voulais. Mais, motus !

— Avez-vous besoin de quelque chose ? demanda Clarisse sans vouloir attacher d’importance à ces billevesées.

— J’ai besoin de silence.

— Répondez-moi : qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Je puis vous apporter des fleurs, ou bien des oranges. Un peu de gelée de poulet, peut-être ?

— Leur Chef est un grand homme noir dont j’ai refusé la main.

Découragée, Clarisse se leva et voulut s’en aller. De nouveau la vieille Winiger se laissa glisser de son fauteuil pour accompagner sa visiteuse.

— Prenez garde en sortant : Ils se tiennent tous contre la porte. Je la fermerai vite derrière vous, sans cela Ils entreraient et se mettraient sous mon lit. Ils vous questionneront. Oh ! Ils sont malins et cajoleurs quand Ils ne sont pas méchants… Allez, vite, sortez. Mais dépêchez-vous donc !

Elle tapa la porte, et Clarisse se trouva expulsée sur le palier obscur. Descendant lentement l’escalier, elle songea combien vaine était sa visite. MmeWiniger ne l’avait point entendue. D’ailleurs, avait-elle besoin de consolation ? Cette vieille toquée passait ses journées dans le bonheur, et Clarisse, loin de l’enseigner, aurait dû écouter sa leçon. « Oui, certes, se disait-elle avec un accent de tristesse et de défi, MmeWiniger est plus heureuse que moi. »

Obéissant à l’ordre qu’elle s’était donné, elle se dirigea vers la Pélisserie et monta les cinq étages de Pigueret, le vieux batelier repenti. Du palier où elle reprenait son souffle, elle l’entendit qui chantait gaillardement. Elle frappa :

— Entrez, bon sang de bon Dieu ! fit une voix joviale.

Elle entra et vit bien qu’à son apparition il cachait sa pipe, la mine atterrée, et changeait de ton comme d’attitude.

— Hé, madame, comme vous êtes bonne de venir me voir. Justement aujourd’hui, je vais beaucoup mieux.

— Et vos rhumatismes ?

— Le remède que vous avez eu la bonté de m’envoyer a beaucoup diminué mes douleurs. Grâce à la Providence et à votre charité…

— Laissez donc.

Clarisse fit des yeux le tour de la pièce et rencontra sur la table une bouteille avec cette étiquette : Rhum. Le regard de Pigueret avait suivi le sien et, en réponse, prit une expression doucereuse :

— C’est un de mes vieux camarades qui m’a apporté ça. Il dit que c’est excellent pour les rhumatismes. J’ai voulu essayer, pour ne pas lui faire de la peine. On nous dit toujours de ne pas faire de la peine aux autres, et on a bien raison. Alors, n’est-ce pas…

— Combien en avez-vous bu ?

— Oh, madame, pensez-vous ? Je ne bois pas, je me frotte.

Il dit ces mots avec une indignation vertueuse, puis, quand même, il ne put s’empêcher de sourire de sa blague que démentait son haleine alcoolisée. Cependant comme Clarisse ne manifestait pas cette indulgence complice sur laquelle comptent les pochards, il prit un air contrit et, avec un soupir :

— Moi et les liqueurs, c’est fini. J’ai bien compris que c’est mal d’en boire. Parfois, bien sûr, le besoin me reprend. Dame, la goutte, c’est l’habitude de l’homme. Mais je lutte. Et puis, n’est-ce pas, y a pas : j’ai signé.

Il tendit la main vers un calendrier édité par la Croix-Bleue et cadeau de sa bienfaitrice. Mais il avait oublié depuis un mois d’en enlever les feuillets.

Pigueret le remarqua, et alors, avec une intonation attendrie :

— Vous me lirez bien quelque chose, ma bonne dame.

Clarisse s’excusa et dit qu’elle avait mal à la gorge. Puis, surmontant son dégoût, elle demanda avec un enjouement forcé :

— Et que devenez-vous ? Êtes-vous sorti ces jours derniers ?

Oui, il sortait de temps à autre. Il retournait volontiers sur le port, se chauffer aux premiers soleils. Il regardait les mouettes, les pêcheurs, les barques, il retrouvait des bateliers. Il bavardait. Parfois il poussait jusqu’au bout des Eaux-Vives où habitait une de ses filles qui était charcutière. Et le dimanche, s’empressa-t-il d’ajouter, il allait à l’église…

— Moi, il me faut Saint-Pierre toutes les semaines !

Clarisse écouta ses histoires qu’elle connaissait par cœur. La figure du vieil ivrogne, tannée par le vent et la lumière, avait mille petites rides qui le trahissaient toujours en lui donnant l’air de rire de ses propres paroles. Elle songea qu’il avait dû être autrefois un fier sacripant, buvant sec, jurant comme un païen, et tirant des bordées terribles. Il était devenu patelin, douillet, sournois. Elle l’aurait préféré encore insolent et brutal.

Pourquoi n’avait-elle jamais aperçu chez ce pauvre homme la lâcheté et la dissimulation humaines ? L’hypocrisie des autres lui fit horreur. Et elle haussa les épaules en pensant à la charité « chrétienne », qui la menait chez tant de malheureux : elle souhaitait leur faire du bien, mais eux n’attendaient d’elle qu’un secours matériel, et mentaient, comme Pigueret, pour mieux l’obtenir. Ce n’était pas leur faute, c’était la sienne. Pourquoi vouloir leur imposer ce qu’ils ne demandaient pas ? Ses lectures, ses pieuses exhortations, ses conseils lui parurent ridicules.

Pigueret lui dit, d’un ton papelard :

— M. Lachault est venu me voir…

Par contraste, l’image du grand pasteur fit du bien à Clarisse : celui-là, c’était une conscience, une volonté. Elle comprit ses exigences, son besoin de proclamer la vérité qui scandalisaient ses tranquilles paroissiens. Dans cette mansarde empestée, on sentait mieux la nécessité du grand vent pour balayer ce qui est impur.

Pigueret ajouta :

— Il voulait me prêter un peu d’argent pour envoyer à ma petite-fille qui est en apprentissage à Neuchâtel, et puis, justement, il avait oublié son porte-monnaie. Enfin, je ne discute pas la Providence.

Clarisse vit l’allusion, peut-être le mensonge. Elle se leva, lui donna vingt francs comme pour payer sa propre délivrance, puis, coupant court aux remerciements excessifs, elle s’enfuit, la bouche pleine d’amertume.

Ces deux visites lui firent beaucoup de mal. Désormais son activité quotidienne lui parut sans justification profonde. Elle s’obligea à continuer les mêmes gestes, les mêmes démarches — qu’aurait-elle fait d’autre ? — mais ils prirent un caractère automatique. L’âme manqua. Pour les êtres optimistes et sûrs d’eux-mêmes, chaque journée a une saveur qui suscite l’appétit d’exister : Clarisse continua ses occupations parce qu’il le fallait bien, et comme on se met à table quand on n’a pas faim. Elle douta de sa force, de sa certitude, de son orgueil même.

Assis devant son petit déjeuner, Hubert ouvrait son courrier avec le sérieux qu’il apportait toujours à ce geste. Il coupait les enveloppes au moyen de son canif et les plaçait à sa gauche ; à sa droite il empilait les lettres. Une de celles-ci le retint : c’était une demande de secours que lui adressait une pauvre femme veuve et chargée d’enfants. Sous la maladresse des phrases perçait l’aveu d’une triste misère. Hubert leva les yeux pour demander conseil à Clarisse. D’habitude elle déjeunait à huit heures tapant, soucieuse d’être prête en même temps que lui et de diriger son ménage dès le matin. Mais ce jour-là elle était restée au lit en invoquant une grande lassitude.

Il hésita, puis passa dans la chambre de sa femme et lui montra la lettre. Il était exact, méticuleux dès qu’il s’agissait d’argent, mais il n’était pas avare. Sans jamais en faire étalage, il aimait inscrire sur ses livres d’importantes libéralités.

— J’ai envie, dit-il, de faire quelque chose pour cette malheureuse. Veux-tu procéder à une enquête ? Si elle dit vrai, il faut agir tout de suite.

Que de fois ils avaient prononcé de telles paroles ! L’exercice de la charité était ce qui les unissait le plus. Là étaient leur devoir commun, leur satisfaction partagée. Cependant Clarisse ne répondit pas tout de suite. La perspective de retourner dans un de ces logis populaires, de se créer une nouvelle obligation de bienfaisance, lui était pénible. Hubert, déjà pressé, insista :

— Alors, c’est convenu ?

Peut-être, si Clarisse avait été à sa place coutumière, et habillée, coiffée, et en train de verser à son mari sa tasse de thé, aurait-elle obéi à sa discipline habituelle. Mais la chaleur du lit où elle s’attardait, déguisant en lassitude sa paresse découragée, la rendit lâche : ce changement infime dans ses mœurs lui changea les idées. Elle répondit :

— Pourquoi se presser ? La lettre exagère peut-être… Ne te laisse pas prendre aux apparences.

— Précisément, il faut s’informer, étudier le cas.

Il traitait ces choses-là comme une affaire, avec sa netteté professionnelle.

— Iras-tu ? Je suis en retard…

— J’irai…

Elle n’y alla pas. Elle envoya sa femme de chambre à l’adresse indiquée, avec un billet de banque dans une enveloppe. Pigueret lui avait enseigné sans le savoir le moyen de se libérer. Ensuite elle regretta cette dérobade ; ce qui faisait la valeur de la charité, c’était la visite personnelle, la parole affectueuse, et l’argent ne venait qu’ensuite, comme remède matériel. Quand Hubert rentra pour déjeuner, elle raconta que de violents maux de tête l’avaient retenue chez elle.

— Es-tu malade ?

— Non, un peu de fatigue…

Clarisse s’écoutait si peu, en général, qu’il insista pour téléphoner au docteur. Elle se défendit, elle lui en voulut de ne pas deviner qu’elle se servait d’un prétexte. Voyant sa mine fâchée, et, pour la satisfaire, il lui dit :

— Quant à la femme de ce matin, ne t’en préoccupe pas. Après tout c’est peut-être une intrigante, une hypocrite. Il y en a tant. En tous cas, je ne veux pas qu’on m’exploite.

Il aurait mieux aimé passer à côté d’une douleur vraie qu’être trompé par un faux malheur. Jamais personne ne l’avait roulé, ni une femme, ni un homme d’affaires. Il en tirait une sorte de vanité astucieuse, un dédain profond pour les naïfs, et il devenait de plus en plus méfiant à mesure que la vie augmentait les enjeux.

Mais Clarisse s’accabla intérieurement de reproches. Elle n’avait pas rempli son devoir, et il lui devenait de plus en plus difficile de le remplir. Elle ne trouvait pas dans son existence personnelle les moyens de s’arracher à l’inertie mélancolique où elle s’enlisait. Alors elle résolut de recourir à autrui, et elle se décida à rendre visite à son père qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Et comme elle se sentait de plus en plus inquiète, elle y alla le jour même.


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