XII

Depuis le matin une petite pluie fine tombait, léger brouillard humide qui mouillait à peine. Tous les jardins de la ville la recevaient avec béatitude. Elle imbibait la terre sans l’inonder, elle fortifiait l’herbe, verdissait les feuilles, et, sous sa rosée tiède, s’épanouissaient les lilas. Clarisse, en traversant les Bastions, respira les parfums de cette douceur fondante. Grâce aux frondaisons épaissies régnait un demi-jour silencieux, troublé seulement par la chute d’une goutte d’eau sur les branches et par les cris des oiseaux. Le long des pelouses, Clarisse regarda les fleurs nouvellement installées dans leurs plates-bandes : jamais elle n’avait pris un tel intérêt à ce qui sortait de terre, jeune et nouveau.

Elle revint chez elle, à travers la vieille ville, et, à cause de l’appel printanier, elle considéra comme pour la première fois ces calmes petites rues où elle avait vécu toujours. Des confiseries étroites montraient derrière leurs vitres des gâteaux d’un rose ou d’un vert précieux ; des antiquaires présentaient des porcelaines tendres, des verreries et des armes ; des bouquinistes alignaient des livres vénérables dans leurs reliures fauves ; des éventaires de marchands de légumes mêlaient à leurs primeurs des bouquets de pivoines. Dans la cour d’un hôtel ancien, des musiciens ambulants, suspendant le silence de cette matinée humide, jouaient des airs méridionaux, acclimataient l’Italie dans Genève. Et la musique, au passage, fit plaisir à Clarisse.

Le jour mouillé s’éclaira. Un peu de soleil vint sur le pavé gras, illumina les maisons. Bâties dans la molasse du pays, elles prirent chacune sa nuance particulière, mais d’une délicatesse telle qu’il fallait la remarquer pour en jouir. L’une était verdâtre, l’autre d’un gris fin, celle-ci rose de chair, celle-là d’un jaune doré. Elles se tenaient côte à côte, d’âge inégal, mais imprégnées de la même noblesse un peu sévère, de la même grâce décente. Toute à ses découvertes — jamais elle n’avait si bien regardé que ce matin — Clarisse se reconnut en elles, en ce vieux quartier traditionnel, poli, discret, sans éclat excessif, et qui cachait, sous un style d’une harmonie sobre, ses passions.

Comme elle longeait l’Arsenal et que la pluie recommençait, elle s’arrêta un instant sous les arcades pour la voir tomber. Gaillardoz, qui passait, vint la rejoindre.

— Bonjour, ma cousine, dit-il de sa voix bruyante et avec le sourire heureux d’un Immortel.

Devant ce témoin, Clarisse eut un geste effarouché, inquiète de se protéger contre les indiscrétions. Gaillardoz la dévisagea :

— Vous êtes charmante, Clarisse.

Avait-elle trahi au dehors ses transformations morales ? Elle rougit un peu et s’empressa de répondre :

— Laissez donc à Desnouettes le soin de me faire des compliments, c’est mon fournisseur.

L’autre avait parlé sans réfléchir, frappé par une expression particulière de Clarisse. Il n’insista pas et entama un autre sujet :

— Vous savez que nous avons maintenant notre auto ! Nous formons mille projets, Fanny et moi, et nous espérons bien que vous nous accompagnerez un jour. Tenez, nous voudrions faire le Dauphiné.

Clarisse le remercia vivement : l’idée du départ, des courses sur les routes, la tentait tout à coup. Mais elle s’aperçut que Gaillardoz de nouveau la considérait avec attention. Alors elle éteignit son regard et dit, d’un ton banal :

— Malheureusement je ne sais si nous pourrons accepter votre aimable invitation. Hubert est très occupé.

— Nous le regretterions, mais enfin pourquoi ne pas venir seule ?

Clarisse s’excusa, en prétextant que son mari n’aimerait pas la voir partir… Pour mieux dépister son interlocuteur elle affecta l’expression raisonnable qui lui était auparavant naturelle. Elle l’imita si bien que Gaillardoz la jugea peu empressée, pas très cordiale même, et il fut déçu, car il avait pour elle de l’amitié. Mais son vigoureux optimisme dissipa ce regret, et il se mit à parler d’autre chose, de sa voix réjouie qui faisait retourner les passants. Il ne se douta pas que sa compagne n’était plus la même, et qu’en réalité il causait avec une inconnue.

— Décidément, songea Clarisse, cela ne se voit pas.

Néanmoins, elle se dit qu’elle devait désormais se méfier et dissimuler avec grand soin ce qu’elle était devenue. Elle n’était pas femme à afficher ses opinions et ses sentiments en public. Ayant horreur du bruit, de la singularité, de l’exception, de ce qui pouvait ressembler à une faute de tact ou de convenance, un scandale lui paraissait une catastrophe. Toujours, elle avait été conduite par l’idée d’un type auquel il lui fallait se conformer : type moral, social, religieux. Elle ne ressemblait pas à ces femmes mobiles, tout entières dans leurs sensations, qui changent sans difficulté de genre d’existence en même temps que d’amant. Fixée en un lieu de la terre, en une catégorie humaine donnée, elle ne songeait pas à sortir, par un éclat, de ses habitudes. Elle continuerait donc à vivre comme naguère, avec les mêmes amis, les mêmes mœurs, les mêmes occupations, la même couturière, le même ameublement.

Par l’effet de son éducation, Clarisse trouvait naturel d’avoir à se contraindre. Elle était foncièrement disciplinée. Loin d’accorder une importance excessive à ce qu’elle éprouvait d’inattendu, elle commençait par le critiquer. L’orgueil la soutenait dans cette attitude, un orgueil qui n’était pas de l’égoïsme aveuglé, mais la certitude de sa dignité personnelle. Avant tout elle voulait être maîtresse d’elle-même. Peut-être se mêlait-il à ce souci héréditaire une certaine timidité, l’appréhension des aventures. Elle n’était plus assez jeune pour être imprudente, pour courir le risque d’une humiliation ou d’un ridicule.

Et ce qui l’aurait retenue encore, ce qui suffisait à l’incliner au silence, au secret, c’était la crainte des autres. Jusque-là elle n’avait recueilli d’eux que des compliments, et cette louange perpétuelle lui avait été agréable. Son aveu interromprait peut-être l’encens. Elle savait qu’elle représentait aux yeux du monde certaines vertus ou, plus simplement, une certaine qualité de femme ; fallait-il les désobliger en abdiquant ? Sa banqueroute égoïste démoraliserait beaucoup de gens. Elle vit combien il est cynique parfois d’être sincère. Il lui fallait donc obéir à cette image d’elle-même qui, bien qu’inexacte, était généralement admise : c’était faire honneur à sa signature. Encore une fois, elle se tairait. Elle sacrifierait à une vertu plus haute et plus utile les sentiments, les instincts dont elle venait de découvrir l’existence — ou du moins elle sacrifierait leur expression publique… Du reste, elle ne raisonnait avec tant de sûreté que parce qu’elle s’était arrêtée au bord même de la découverte. Elle distinguait mal les forces éveillées au fond de son être et qui n’avaient pas atteint encore la pleine lumière de l’évidence.

Quelques jours plus tard, en rangeant une armoire, Clarisse trouva un paquet d’anciennes photographies, et, parmi elles, son portrait, du temps où elle était une petite fille bien sage. On reconnaissait sans peine, en puéril, son visage doux, raisonnable, d’expression étonnée. Et pourtant ! « Pourtant, songea-t-elle, cette enfant paisible dissimulait déjà, à l’insu de tous, ce qui allait grandir pour me tourmenter. La personne que je suis et que j’ignore presque, existait dans ce corps innocent. Je ne savais pas ; personne ne savait que la vie, beaucoup plus tard, la ferait surgir. Pourquoi n’est-elle pas restée inconnue ! »

Elle s’arrêta, en poussant un soupir, et, comme la porte s’ouvrait, elle cacha la photographie. C’était sa mère, qui vint l’embrasser. Puis, s’asseyant, s’installant, MmeBourgueil ajouta, le visage un peu rubicond :

— Quelle chaleur ! Vous devriez aller à la campagne le plus tôt possible.

« Bien sûr », pensa Clarisse. Elle songea que le verger, à la Cômerie, devait défleurir et que les pivoines s’épanouissaient autour de la maison aux volets bleus. Distraite, elle écouta sa mère qui lui parlait encore de Fanny. Décidément, affirmait la bonne dame, elle dépassait la mesure. Auparavant, elle n’était qu’excentrique, voilà qu’elle s’affichait.

— Mais avec qui ? demanda Clarisse.

— Avec M. Desnouettes !

Au fait, Clarisse avait oublié cette intrigue. Elle vit combien elle avait dérivé loin de ces choses, loin de ses intérêts de naguère. Elle s’obligea à écouter sa mère avec attention :

— J’ai pensé, dit celle-ci, que tu pourrais agir…

— Pardon, interrompit Clarisse, vous m’avez déjà fait parler à Fanny, et voilà le résultat.

— Sans doute. Mais si tu intervenais auprès de son mari ?

— Triste métier…

— Ou bien auprès de M. Desnouettes ? Tu as beaucoup d’influence sur M. Desnouettes.

Encore ! Vraiment on abusait d’elle ! Pourquoi la chargeait-on toujours de faire régner la vertu ? Clarisse se révolta contre cette perpétuelle mission, et pendant une seconde, elle ne considéra plus le désordre comme un accident auquel chacun était tenu de porter secours, mais comme une sorte d’innovation, un ordre imprévu auquel on devait laisser collaborer les intéressés. Cette protestation silencieuse et passagère en faveur de Fanny, Clarisse ne pensa pas l’appliquer à sa propre situation ; elle ne conclut pas qu’elle pourrait tirer profit d’une indulgence qui serait universelle. D’ailleurs, reprise par ses habitudes, elle finit par accepter d’intervenir auprès de Desnouettes.

MmeBourgueil considéra dès lors le problème comme résolu. Elle se leva, ronde et souriante, rappela à sa fille que le prochain dîner de famille aurait lieu chez elle, puis s’en alla, en trottant, heureuse.

Clarisse la regarda partir avec une sorte de rancune. Elle lui en voulut de l’avoir faite telle qu’elle était, et de ne pas le savoir. Comme les parents sont peu perspicaces ! Ils créent des enfants de leur propre chair, mais ignorent ce qu’ils leur transmettent. Ensuite ils les élèvent, c’est-à-dire qu’ils les obligent à devenir ce qu’ils voudraient qu’ils soient. Ces êtres nouveaux doivent ressembler à leurs prédécesseurs, qui traitent comme une désobéissance ou une impiété la moindre inquiétude, la moindre recherche personnelle… Mais là encore, Clarisse se tint dans des généralités pour éviter de décider sur elle-même. Son intelligence formula en abstraction ce qui était le désir de son cœur.

Pourtant, livrée à la solitude, elle retourna vers son portrait, elle se dévisagea de nouveau. Alors, devant ces traits indécis et ce regard qui la questionnait, elle cessa de se dérober plus longtemps. Elle vit qu’elle ne pourrait pas éternellement se tirer d’affaire à force de maximes et de vues d’ensemble. « Que deviendras-tu ? murmura-t-elle. Vas-tu étouffer ce que tu es, et te contenter jusqu’au bout d’être docile et mensongère ? Que te procurera cette duplicité que tu n’as point choisie, mais que la vie t’impose ? Je crains pour toi, quoi que tu fasses ? » Et elle reposa son image, le cœur serré.

Dans la pièce aux tapisseries bibliques, sous les yeux d’Esther au repas d’Assuérus, et de Déborah debout devant sa tente, une fois encore la famille se trouvait réunie. Sauf les Gaillardoz, en voyage pour quelques jours, — et eux seuls osaient choisir la date du dîner pour faire une absence — tout le monde était là. Abandonnant l’ouvrage auquel elle travaillait, Clarisse se laissa aller au ronron des entretiens où elle reconnaissait les voix, l’une après l’autre, qui disaient les paroles attendues. Naguère, d’un ton simple et enjoué, elle aurait pris part à la causerie, heureuse d’être au milieu des siens et de rencontrer l’assentiment unanime. Maintenant, elle se tenait sur la réserve. Et elle s’étonna qu’on pût accorder tant d’importance à des détails, à des questions de personnes. On parlait de fiançailles, on discutait d’une élection politique, on vantait un concert récent… Tout cela, désormais, n’était plus l’essentiel.

Mais elle ne l’avouerait pas ! Jamais elle n’aurait le courage d’expliquer aux siens qu’elle était différente de ce qu’ils croyaient. Elle n’osa prévoir ce qu’un pareil récit provoquerait de stupeur, d’incrédulité et d’indignation. D’ailleurs, ils étaient bien loin de se méfier. Leur opinion était faite depuis longtemps, ils ne pensaient plus à elle, mais à eux. Chacun s’occupait de son intérêt propre, de sa passion égoïste. Car — et Clarisse s’étonna de ne pas l’avoir vu plus tôt — ils étaient tous passionnés. Sous des dehors corrects, convenables et convenus, affectant de la froideur, ou de l’impolitesse, ou une éternelle et lourde raillerie, dissimulés par décence autant que par timidité et par faiblesse d’expression, ils avaient tous une manie, une fièvre, un souci, un songe, peut-être un idéal…

Clarisse fut interrompue dans ses hypothèses par l’appel de son nom. Elle tressaillit. De l’autre côté du salon, un groupe l’invoquait dans une controverse. L’oncle Henri, toujours soigné, sa barbe blanche tranchant sur son teint d’un rose congestionné par deux verres d’eau-de-vie, se leva pour interroger sa nièce.

— N’es-tu pas de mon avis, Clarisse ?

— Quoi donc ? fit-elle, interloquée et craignant qu’on devinât ses réflexions.

Tout le monde s’arrêta de parler pour regarder Clarisse. Certains visages étaient attentifs, d’autres souriaient, tous reflétaient un mélange de confiance et d’admiration. L’oncle Henri adorait être écouté. Ravi de cette occasion de montrer sa finesse, son habitude du monde diplomatique, il reprit sur un ton légèrement apprêté :

— Nous discutons la question de savoir si une femme peut épouser un homme beaucoup plus jeune qu’elle. Moi, je prétends qu’une pareille union est absurde, parce que l’homme doit être le protecteur et le chef. Le bonheur n’existe que là où on se conforme aux conditions naturelles. Jamais une femme n’aura la considération nécessaire pour…

— Cependant…, fit quelqu’un.

— Attendez, s’écria l’oncle Henri en s’assurant d’un coup d’œil circulaire qu’on l’écoutait toujours. — Nous avons pris Clarisse pour arbitre : qu’elle décide entre nous.

Il était bien sûr de sa réponse, et il jouissait à l’avance d’entendre sa propre opinion confirmée par la personne la plus raisonnable de l’assemblée. Clarisse piqua son aiguille dans son ouvrage, mécontente d’être l’objet de l’attention unanime.

— On ne peut pas, murmura-t-elle, décider d’une façon générale. Cela dépend des personnes…

L’oncle Henri ne se contenta pas de cette défaite. Sûr de lui, il s’avança au milieu du salon :

— Clarisse, tu te dérobes. Nous réclamons un oracle, un oui ou un non. Faut-il épouser un homme plus jeune que soi, ou bien est-ce une bêtise ?

De nouveau, ce silence attentif, et tous les regards convergents. Clarisse, pour se débarrasser de l’importun, dit d’une voix froide :

— Hubert a quatre ans de plus que moi.

Des rires approbateurs accueillirent cette réponse. On pensait que Clarisse voulait simplement taquiner son oncle. Mais Hubert, qui était accoudé à la cheminée, protesta d’un air boudeur :

— Je demande qu’on ne me mêle pas à l’affaire.

L’oncle Henri tourna sur lui-même pour obtenir le silence, et, l’index levé, recommença :

— Tu entends, ta réponse n’est pas jugée suffisante. Pas de faux-fuyants. Départage-nous.

Alors, d’un élan Clarisse s’écria :

— Je crois qu’on peut aimer, et passionnément, quelqu’un de plus jeune que soi… Il n’y a pas d’âge en amour…

L’oncle Henri resta la bouche ouverte, stupéfait d’être contredit par la personne « la plus raisonnable de l’assemblée ». Sa mine était si drôle qu’on lui fit un triomphe, et qu’on admira, une fois de plus, Clarisse pour ce qu’on crut être une moquerie. MmeBourgueil battit des mains afin d’approuver sa fille, le vieux Jean-Étienne daigna sourire, Hubert haussa les épaules, et, chacun voulant ensuite donner son avis, cela provoqua une rumeur générale dans laquelle on n’entendit plus que l’avocat Gouvieux qui disait : « Moi, je propose de faire un bridge », et l’oncle Amédée, la main en cornet sur l’oreille, qui demandait à MmeHenri Bourgueil :

— Qu’est-ce qu’elle a dit ? Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Et la noble matrone, pour se faire entendre, dut crier à tue-tête :

— Elle a dit qu’on pouvait aimer passionnément un jeune homme !

« Ainsi, songea Clarisse, je leur ai affirmé ma pensée, mais personne ne l’a comprise ! Je leur dirais en face ce que je suis qu’ils ne me croiraient pas. » Pour une fois, ils venaient d’entendre une parole sincère et ils continuaient d’en rire comme d’une bonne plaisanterie.

Un seul être l’écouterait : Laurent lui-même. Et celui-là ne saurait jamais rien. Qu’elle demeurât secrète vis-à-vis des siens, c’était possible, c’était facile. Elle ne souffrait pas de se dissimuler à eux. Mais demeurer une inconnue pour lui, voilà le sacrifice.


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