Clarisse se réinstalla à la Cômerie selon les rites réguliers de son existence. Une fois de plus, elle fit ouvrir la maison, frotter les parquets, pendre les rideaux. Elle surveilla ces travaux domestiques avec le même calme autoritaire que d’habitude.
Pourtant, elle allait recevoir dans cette maison rouverte un hôte qui ne ressemblait guère à ceux des années précédentes. Mais après les regrets, les angoisses, les jalousies qu’elle venait de traverser, la campagne la fit verser dans une paix étrange et comme stagnante. Elle avait souffert de l’absence de celui auquel elle pensait toujours : sur le point de le revoir, elle s’immobilisa dans cette attente et ne souffrit plus. Elle se prépara à n’être pour le jeune homme qu’une hôtesse attentive. Sûre de ne jamais laisser voir ses sentiments, Clarisse savait bien que rien ne se passerait entre eux de coupable ou d’imprévu. Cette conviction l’enfonça de bonne foi dans sa quiétude. Ce n’était pas que vertu apprise et fierté naturelle, mais aussi naïveté, faiblesse d’imagination et manque total d’expérience. Les femmes auxquelles une aventure semble toujours possible connaissent les risques qu’elles courent et savent se défendre. Mais celles qui sont honnêtes ne se méfient ni d’elles-mêmes ni des circonstances parce que la certitude de leur honnêteté les tranquillise à l’excès.
D’un autre côté, Clarisse était décidée à réparer en quelque mesure le mal qu’elle avait laissé commettre. Elle voulait atténuer les reproches que lui avait faits sa conscience, et qui continuaient à entretenir en elle un remords latent, une confusion humiliée. Elle ne distinguait pas encore les moyens qu’elle emploierait pour sermonner le jeune homme. Mais son idée, arrêtée en principe, était de le purifier. Ses souillures ne le rendaient pas moins intéressant. Au contraire. Ce qu’il avait de mystérieux et de réprouvé augmentait ses attraits. Il ne s’agissait plus de le préserver, comme un innocent, mais de le faire revenir sur ses fautes, de les lui faire avouer pour mieux s’en repentir, et, en le ramenant au bien, de le ramener à elle. Elle n’avait jamais haï, ni méprisé les pécheurs que les hasards avaient mis en sa présence. Elle les avait plaints. Ici encore, et même avec plus de ferveur, elle s’apitoya.
Les jours passèrent. Hubert quittait la maison le matin de bonne heure pour aller prendre son train. Il déjeunait à Genève. Puis il revenait le soir, juste pour dîner. Clarisse écoulait ses heures dans la solitude. Une femme romanesque les eût consacrées à la rêverie. Elle, elle visitait la ferme, le hameau, donnait des ordres au jardinier, dressait un inventaire du linge de table… Cette année les roses étaient florissantes et tapissaient la façade grise aux volets bleus : Clarisse faisait de gros bouquets dont elle remplissait la maison, mais elle ne songeait pas à les respirer longuement. Les crépuscules descendaient avec lenteur sur les grands prés qui s’étendaient devant la terrasse, où les foins n’étaient pas fauchés encore. Clarisse ne s’attardait pas à regarder l’ombre venir, ni les grandes herbes onduler d’un seul mouvement, à peine perceptible. Elle n’était pas habile à enrichir son cœur de toutes les beautés du monde ; sans se préoccuper des sollicitations du dehors, elle attendait, elle attendait.
Un soir, son mari fut en retard. Clarisse, au salon, cousait une petite robe d’enfant pour une amie qui allait être mère. Soudain elle entendit le bruit de la voiture sur le gravier. « Voilà Hubert », se dit-elle, et elle continua de coudre. Mais Hubert, au lieu de venir de suite la rejoindre, comme d’habitude, s’attarda au vestibule : une autre voix se mêla à la sienne. « C’est lui ! » songea Clarisse. Elle se leva toute droite, et la petite robe tomba à ses pieds. Mais elle s’obligea à se rasseoir.
Les voix se rapprochèrent, la porte s’ouvrit.
— Passez donc.
Laurent entra. Dès l’abord Clarisse fut frappée de sa mine pâle. Elle comprit qu’il n’était plus le même. Quand elle lui donna la main, elle crut s’adresser à un étranger, ou plutôt à un frère aîné et inconnu du Laurent de naguère.
D’une voix plus ennuyée que jamais, Hubert expliqua qu’il avait invité le jeune homme le matin même et qu’il l’avait décidé à venir immédiatement. Inutile d’attendre, n’est-ce pas ? Il venait d’ordonner qu’on l’installe dans la chambre rouge.
— Dans la chambre rouge…
Et Clarisse se rappela que, lors de leur visite en mars, c’était dans cette même pièce tendue d’andrinople que Laurent et elle, penchés à la fenêtre, avaient regardé s’épanouir le printemps…
A cause de l’heure tardive, ils se mirent tout de suite à table. Par les baies ouvertes venait un jour verdâtre, filtré à travers les arbres voisins. Clarisse fit allumer la suspension. Sous la lumière qui le colorait, elle se réhabitua à Laurent, ce Laurent si lointain dans ses souvenirs, et dont la présence recommençait sur elle sa mystérieuse séduction. Elle détournait les yeux vers son mari, vers les fenêtres qui s’obscurcissaient, vers un tableau dans son cadre doré, puis elle revenait au jeune homme, irrésistiblement, pour l’observer, le dévisager, se repaître de lui, et chaque fois qu’elle rencontrait son regard, elle sentait un petit choc, une commotion qui descendait par degrés dans son être et la rendait heureuse.
Le voilà donc, non plus vague sur un fonds de mémoire, mais réel, avec son beau visage régulier, allongé, son teint mat, ses gestes un peu convenus de jeune homme bien élevé et qui s’applique. Il s’inclinait volontiers en parlant, dans une intention de déférence ; il écoutait avec grand soin, et scandait les paroles de son interlocuteur de son petit rire brusque. Au fait, et ses mains ? Clarisse se rappela sa déception de ne pouvoir s’en souvenir ; elle se donna le plaisir de considérer ses doigts, longs et forts, aux ongles bombés. Il lui sembla qu’elle le possédait mieux, désormais, puisqu’elle avait complété son image. L’essentiel était de l’avoir retrouvé et de le tenir près d’elle : elle remit à plus tard de l’exhorter.
Après dîner, ils allèrent, selon l’usage, s’installer sur la terrasse devant la maison, dans des fauteuils de paille. Au delà du bassin dont le jet d’eau, en retombant, faisait valoir le calme de la soirée, les prés s’étendaient, dominés de loin en loin par les chênes magnifiques. Dans la maison, la femme de chambre faisait les couvertures, et on l’entendait, par les fenêtres ouvertes, qui passait d’une pièce à l’autre.
Hubert avait apporté une boîte de cigares.
— Fumez-vous ?
Laurent dit qu’il ne fumait pas. Clarisse murmura avec une indéfinissable ironie :
— Comme vous êtes sage !
Elle ne le distinguait plus guère, dans l’ombre accrue, mais quel plaisir de l’interpeller ainsi directement, de tout près. Qu’elle était contente !
— Tiens, fit Hubert, une chauve-souris !
Ils levèrent les yeux et ils virent, contre le ciel demeuré clair, la silhouette instable et malheureuse de la bête. Laurent s’écria :
— Ah ! je n’aime pas ces animaux-là ! Croyez-vous qu’elle vienne sur nous ?
De nouveau, sans presque le vouloir, Clarisse lui rétorqua en plaisantant :
— Mais vous êtes peureux, monsieur Fabre-Gilles ! Craindre une chauve-souris, à votre âge !
Il ne répondit pas. Hubert ne dit rien non plus : c’est qu’il tirait sur son cigare dont on voyait briller le petit feu rouge. Clarisse se demanda pourquoi elle avait employé ce ton de raillerie. L’ombre était presque complète à présent, mais elle devina qu’elle l’avait fâché. Il était près d’elle, et pourtant elle venait de l’éloigner, de le repousser par l’accent involontaire de ses paroles.
Elle voulut lui parler de nouveau, plus gentiment. Elle s’adressa d’abord à son mari :
— Quand donc commencera-t-on à faire les foins ?
— Demain.
— Déjà ? C’est dommage ; je préfère quand les prés sont hauts et remplis de fleurs…
Elle se tourna dans l’obscurité vers Laurent, et dit :
— Ne trouvez-vous pas ?
Il prit un temps, comme pour marquer qu’il voulait bien répondre mais sans se presser, et il raconta que, lorsqu’il était enfant, il adorait les tas de foin parce qu’il s’y roulait avec son frère et ses sœurs…
Clarisse aima tout de suite ce souvenir et elle se plut à le voir petit garçon, courant dans les prairies. Mais, pour la troisième fois, sa voix se fit moqueuse, presque dure :
— Si cela vous amuse encore, vous pourrez ici vous rouler sur les meules… comme un petit garçon !
Dès qu’elle eut prononcé ces paroles, elle l’entendit, sur le gravier, qui reculait son fauteuil. Et elle se désola d’exprimer si mal, par maladresse, par besoin de le régenter toujours, ce qu’elle éprouvait véritablement à son égard. Peut-être avait-elle obéi à un mouvement spontané de défense, et sa taquinerie n’était-elle qu’une mise en garde ? Certainement elle l’avait froissé. S’il allait lui en vouloir ? Vexée, elle demeura silencieuse. Elle n’avait aucun droit sur lui, il n’avait aucun motif de lui pardonner : il leur manquerait les éléments d’une réconciliation… Ah, qu’ils étaient donc séparés !
Hubert bâilla, repris par son sommeil habituel.
— Vous savez que nous devons nous lever de bonne heure, dit-il. A la campagne, on se couche tôt.
— Mais je ne demande pas mieux que de rejoindre mon lit, répliqua Laurent. Et puis j’ai ma valise à défaire.
Clarisse les précéda dans la maison.
— Prenez-vous quelque chose le soir ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforça de rendre aimable.
— Jamais, madame.
Ils montèrent l’escalier en silence. En haut, au moment de se séparer, Laurent porta la main de Clarisse à ses lèvres. Geste banal, mais qu’elle ne lui connaissait pas. Déjà, il gagnait sa chambre, sans détourner le visage. Elle se dirigea vers la sienne, suivie d’Hubert qui ne se donnait plus la peine de dissimuler ses bâillements.
Leur chambre était une vaste pièce, tendue d’une cretonne bleue et blanche, meublée de fauteuils recouverts de housses, et de poufs bas et capitonnés. Une grosse commode de l’époque Louis-Philippe supportait une pendule d’albâtre à cadran doré. Au-dessus du lit, pendait un tableau à la façon de Léopold Robert, qui représentait des paysans dans la campagne romaine ; en face, il y avait des gravures anglaises de chiens et de chevaux.
Hubert ronflait déjà. Clarisse, en se déshabillant, s’étonna que la soirée se fût si vite écoulée et d’une façon si peu sensationnelle. Quoi, après tant de semaines de séparation, ils se retrouvaient ensemble, et ils n’échangeaient que des paroles banales !
Le matin, d’habitude, elle ne sortait pas d’un demi-sommeil quand s’en allait Hubert. Il l’embrassait et elle retombait à sa somnolence. Mais le lendemain elle s’éveilla en même temps que lui, elle le regarda à son insu qui allait et venait dans la chambre. Quand il s’approcha pour lui dire adieu, elle ferma les paupières et ne bougea pas.
Il partit, elle l’entendit qui descendait l’escalier. Maintenant il déjeunait avec Laurent ; ensuite ils prendraient la voiture pour aller à la station.
Alors Clarisse se leva, mit ses mules, sa robe de chambre, et ouvrit la porte : le corridor était vide. Elle se hâta jusqu’à la bibliothèque, qui donnait sur la cour, elle écarta un peu le rideau, le battant de la fenêtre, et elle aperçut, à l’ombre des marronniers, la voiture découverte, le cocher sur le siège, le cheval qui avec sa queue chassait les mouches. L’air était encore frais de la nuit.
Hubert et Laurent sortirent de la maison. Clarisse les vit de dos monter dans la victoria qui s’était avancée devant le perron. Elle était contente d’apercevoir le jeune homme dès le matin, dès le départ, pour le protéger en quelque sorte et afin qu’il revînt vers elle sans encombre… Le cocher rassembla ses rênes, toucha le cheval : la voiture s’ébranla, tourna à l’entrée de la cour où les roues, un instant, étincelèrent au soleil, — puis tout disparut.
Pendant la journée le souvenir de Laurent tint compagnie à Clarisse. Elle était inquiète de l’avoir froissé. S’il allait montrer au retour un visage plus fermé encore que d’habitude !… Ensuite, elle songea qu’elle oubliait toujours la différence d’âge qui les séparait. Parce qu’elle pensait constamment à lui, elle finissait par le concevoir comme son contemporain et son égal. Mais lui n’avait aucune raison d’envisager ainsi leurs relations. Au contraire. Elle l’intimidait peut-être, et il la respectait assurément. Il la mettait à côté de ses parents, de ses maîtres. Elle avait dix ans de plus que lui, et dix ans, pour un tout jeune homme, c’est incalculable ! Elle était à ses yeux une grande personne — de même qu’il lui paraissait un enfant.
Cette situation ne contristait pas Clarisse ; elle y voyait le motif principal de s’occuper de Laurent. S’il avait eu le même âge qu’elle, jamais elle ne l’aurait considéré avec cette tendre familiarité, avec cette autorité affectueuse. Jamais elle n’aurait osé lui faire la leçon. Or, elle y comptait. Il n’était pas un homme qui agit en connaissance de cause, et avec lequel il serait choquant de discuter certains sujets. Il était un adolescent qui, mal surveillé, avait commis quelques erreurs. Elle trouvait tout naturel de le mettre en garde, et de lui montrer les imprudences de sa conduite. Elle se jugeait plus expérimentée que lui et apte à ce qu’elle appelait une « tâche de relèvement ».
Sans doute n’aurait-elle pas grand’peine à ramener Laurent à des sentiments meilleurs. Si vite intimidé, il s’empresserait d’obéir. Et maintenant qu’il était revenu près d’elle, Clarisse sentit s’apaiser sa jalousie, qu’avaient stimulée l’absence et l’impossibilité de rivaliser avec des inconnues. Elle pensa qu’elle reprendrait bien des avantages au contraire, puisqu’elle allait, en lui faisant de la morale, le connaître davantage et l’influencer. Il serait touché de sa sollicitude ; il comprendrait combien elle était attentive et bienveillante. Peut-être sentirait-il, sans en deviner le foyer, la chaleur de son sentiment… Elle le verrait tous les jours, l’écouterait, lui parlerait, le tiendrait dans son intimité comme un enfant qu’on tient dans les plis de sa jupe. — Clarisse ne demandait rien de plus.