XVIII

Le lendemain matin, il fallut bien, pour sauver les apparences, que Laurent allât au bureau : ses collègues se seraient étonnés de son absence. Clarisse, qui était rentrée dans sa chambre vers la fin de la nuit, s’éveilla pour le voir partir. Comme au premier matin de son séjour, elle courut à la bibliothèque, le guetter par la fenêtre entre-bâillée. Elle regretta de ne pas l’avoir prévenu : elle aurait tant voulu revoir son visage. Mais la voiture partit sans qu’il se fût retourné.

Elle revint se coucher et somnola, abandonnée à un engourdissement de bonheur. Grâce à Laurent elle avait éprouvé un transport dont elle ne se croyait pas capable. Jamais elle n’avait connu un tel ravissement de l’être total. L’amour l’avait menée au désir, — un désir naïf, nouveau, auquel le jeune homme avait si bien répondu qu’elle éprouvait pour lui une immense gratitude.

La journée entière elle demeura dans cet état, très inédit pour elle, de sensualité satisfaite. Étendue en plein air, immobile, elle se sentit en accord avec la nature qui respirait au soleil, et visitée par tous les souffles, tous les rayons du jardin. Elle n’était plus renfermée, secrète, maîtresse d’elle-même, mais épanouie, prête à vibrer et à comprendre, gorgée comme les roses de la terrasse, ouvertes et chaudes de parfum et de lumière. Elle ne se raidissait plus dans une attitude d’action et de conquête : elle gisait sans mouvement et conquise. Le voluptueux bien-être de son corps ralentit ses pensées. Son esprit ne s’occupa que de deux choses : le souvenir de la nuit précédente, et l’espoir que revînt bientôt celui qui l’avait ainsi terrassée.

Dans les lettres du courrier d’onze heures, il s’en trouva une de sa tante, MmeHenri Bourgueil. Clarisse y jeta un coup d’œil indifférent. MmeBourgueil voulait envoyer son fils Nicolas passer l’été à Penzance, en Cornouailles. On lui avait indiqué le nom d’un professeur, là-bas, qui prenait des pensionnaires. Elle pensait que sa nièce pourrait la renseigner à ce sujet. « Pourquoi ? » murmura Clarisse. Alors elle se remémora vaguement qu’elle était la personne raisonnable à laquelle on s’adressait toujours.

Puis, elle se remit à penser à Laurent. Si longtemps il lui avait paru un étranger ! Si longtemps elle avait constaté entre elle et lui une zone de froideur et de silence ! Alors elle avait essayé de le joindre par ses conseils, affectueux ou sévères, par ses exhortations, mais il s’était toujours échappé. Elle sourit de cette curiosité opiniâtre qui, dès le début de leurs relations, et sans qu’elle pût deviner où elle la mènerait, l’avait attachée au jeune homme. Mais un être n’appartient jamais complètement à un autre être, sinon par l’amour. Il avait fallu, de toute nécessité, qu’elle se donnât pour le posséder. Elle se rappela un mot de la Bible qui l’avait intriguée comme jeune fille, et dont elle comprenait le symbolisme maintenant qu’elle « connaissait » Laurent au sens de l’Écriture.

Cependant si leurs relations étaient devenues très étroites, leur intimité n’était encore que physique. Ils avaient accordé leurs corps, mais non leurs pensées. Ce qui tentait Clarisse, à présent qu’elle avait tous les droits d’enquête et d’interrogatoire, c’était de pénétrer son âme, d’atteindre à son mystère le plus secret. Elle était insatiable de Laurent tout entier. Elle aurait voulu l’accompagner à toutes les minutes de son existence ; elle souhaita ne rien ignorer de ses occupations, des gens qu’il rencontrait, des choses qu’il lisait. Près de lui, elle se dit certaine d’être heureuse. De son regard, de sa voix, de ses caresses, naissait pour elle une joie grave et sans mélange qu’elle ne rencontrerait nulle part ailleurs. Et elle jouissait de n’être plus jalouse, maintenant qu’elle était comblée. Car Laurent lui avait si bien témoigné son amour qu’elle ne se croyait plus de rivales. Comment aurait-elle douté de lui lorsqu’elle évoquait à son gré, contre le voile pourpre de ses paupières fermées, les étreintes dont elle avait gémi ?

Ces récents souvenirs la renseignèrent sur un point : Laurent n’était plus pour elle l’« enfant ». Naguère, afin de mieux oser le conduire, elle avait exagéré sa puérilité. Comme il se laissait faire, sans autre protestation que de baisser les yeux, elle ne l’avait jamais traité en grande personne. Et l’innocence qu’elle avait prêtée à Laurent avait causé sa perte. Il était trop tard pour résister lorsqu’elle avait découvert chez lui des appétits virils. Elle se rappela encore son étonnement — le dernier qu’elle devait éprouver à ce sujet — lorsqu’il l’avait saisie dans ses bras : au milieu de son trouble, elle avait senti, chez ce jeune garçon, la vigueur masculine de bras musclés. Le « petit » qui, lors de sa première visite, ne répondait que par monosyllabes, dont elle avait méconnu la puissance sinon la beauté, ce « petit » l’avait prise.

Vers six heures on apporta une dépêche. C’était d’Hubert, qui annonçait que, retenu par ses affaires, il reviendrait le lendemain seulement. Ce bout de papier commença à dissiper l’ivresse lourde qui stupéfiait Clarisse. Il lui fit comprendre qu’au delà de son amour le monde continuait comme auparavant. Elle n’avait pas transformé sa vie, elle n’y avait fait qu’une exception. L’extase ne durerait pas toujours.

Laurent rentra, elle lui tendit la dépêche. Son visage prit une expression vaniteuse. Ils gagnaient ainsi une nouvelle nuit de liberté. Clarisse, dans son désarroi, n’y avait pas pensé.

Le soir, dans la chambre de Laurent où elle était retournée, elle ne put s’empêcher, ensuite, comme ils reposaient, de murmurer :

— Qu’allons-nous faire ?

— Comment ?

— Oui, dès demain nous serons trois ici. De quelle façon arranger… Je ne sais…

Laurent, qui était satisfait, répondit en se moquant. Mais elle l’arrêta et, d’un ton grave, le pria d’être sérieux.

— Je pourrais peut-être, dit-elle, prétexter une cure à faire afin de m’éloigner d’ici. Où pourrions-nous nous rejoindre ? Non ce n’est pas possible… Cependant quand il sera ici, je ne pourrai… Et puis, vous allez partir bientôt.

Laurent haussa les épaules comme un enfant qu’on veut priver d’un plaisir.

— N’y pensons pas, fit-il, les choses s’arrangeront.

Clarisse soupira. L’idée du lendemain ne l’avait pas arrêtée, parce que sa passion, puissante et libérée, lui faisait vivre uniquement la minute présente, — mais le lendemain pourtant allait naître. Elle avait cédé à un entraînement, et elle voyait qu’il lui faudrait calculer. Pour protéger son amour si sincère et si naïf, elle devrait suivre une politique, pratiquer des ménagements et mentir.

Son compagnon grogna :

— Il m’ennuie, cet homme !

— Laurent !

— Mais oui, je ne l’aime pas, ton mari, et j’ai des raisons personnelles. Si tu savais ce qu’il me fait enrager. Tout le temps sur mon dos, à me faire recommencer mon travail… L’autre jour, tiens, il m’a attrapé devant les employés, avec une brutalité et une sécheresse… Je ne sais pas pourquoi il m’en veut.

Soudain Laurent se calma en regardant la femme étendue près de lui, et il pensa qu’il était au moins vengé. Il n’osa pas le dire à haute voix. Néanmoins, en poursuivant ses réflexions, il reconnut que cette pensée de revanche n’avait pas été étrangère à son désir de séduire Clarisse. Outre sa fierté virile d’avoir réussi si vite son entreprise, c’était bien cette pensée qui lui enlevait tout remords de tromper son hôte : il avait l’impression d’avoir joué un bon tour au patron. Lorsqu’on « l’attraperait » encore, il n’aurait qu’à se représenter la scène qu’il avait maintenant sous les yeux… Il ajouta :

— Je suis très étonné de voir comme il est différent au bureau ou chez lui… Ici il est ralenti, endormi, bonhomme parfois. Mais là-bas !

— Là-bas ?

— On ne le reconnaîtrait pas. Autant il a l’air ici paresseux, autant là-bas il est rapide et actif.

— Vraiment ?

— Très dur en affaires, très âpre. Et puis, très roublard. Il paraît qu’à la Bourse on le redoute énormément, on cherche à être dans ses combinaisons parce qu’elles sont toujours avantageuses. C’est un malin. Son voyage à Zurich, s’il réussit, va lui rapporter la grosse somme.

— Je ne croyais pas…

— S’il est resté un jour de plus, c’est qu’il double son bénéfice… Mais, heureux en affaires, malheureux en amour !

Laurent ricana et voulut embrasser Clarisse. Elle l’écarta, perplexe. Elle ne reconnaissait pas ce portrait de son compagnon d’existence ! Elle questionna Laurent : à travers ses réponses, elle vit, avec stupeur, apparaître un mari inconnu. C’était peut-être dans l’exercice de sa profession que Hubert déployait au mieux ses facultés et ses ressources. Voilà pourquoi il était si fort attaché à son bureau. Elle n’aurait donc eu de lui qu’un faux visage et le reste de ce qu’il donnait à autrui… Laurent, qui apercevait son trouble, céda au plaisir de la tourmenter encore. Et il pensa qu’il était fort intime dans le ménage puisqu’il renseignait la femme sur le mari, et qu’il pourrait aussi, maintenant, renseigner le mari sur la femme.

Minuit sonna à la pendule. Ici commençait la journée qui terminerait leur tête-à-tête. Clarisse frissonna. Comme les heures avaient passé vite ! Et cependant, il lui semblait avoir vécu des mois depuis l’avant-veille. Ces instants hallucinés avaient suffi pour bouleverser son existence, pour faire qu’elle ne serait plus jamais, éternellement, ce qu’elle avait été. Elle se rapprocha du jeune homme, et à voix basse :

— M’aimez-vous, Laurent ?

— Mais oui. Et toi ?

Elle se dit qu’elle n’avait pas besoin de répondre, et que son sacrifice parlait assez haut. Elle détourna les yeux du visage sans scrupules que dorait la lumière de la lampe, et elle regarda dans la chambre comme pour y chercher l’avenir. Elle distingua le bureau ouvert : alors, reprise sans s’en apercevoir par ses préoccupations habituelles, elle observa :

— N’oubliez pas que vous m’avez promis d’écrire à vos parents.

Il se mit à rire :

— On vous obéira, madame !

Et même, bondissant vers la table, il prit une feuille de papier et s’écria :

— Dicte-moi, je commence… Dois-je tout dire ?

Elle le gronda, l’air peiné. Il revint vers elle, et reprit avec amertume :

— Je leur écrirais plus volontiers s’ils m’envoyaient l’argent que je leur demande. Mais ils sont si rats !

Elle lui reprocha de parler de sa famille en ces termes. Elle ne pouvait s’empêcher de lui faire toujours un peu la leçon, seulement elle la faisait désormais sans assurance. Trop longtemps elle avait été une femme vertueuse : son amour coupable était obligé de prendre toutes les formes de la vertu.

— Ah ! reprit-il, ma famille, si tu savais ce qu’elle m’a tyrannisé ! Je garde de mon enfance et de Nîmes un mauvais souvenir. J’ai été élevé dans un milieu affreusement sévère. Mon père ne m’a jamais consulté sur mes goûts, ne m’a jamais manifesté la moindre indulgence. Son plus grand intérêt était de surveiller mes pensées et mes actes. Sous mes apparences obéissantes, ce que j’ai dissimulé de révoltes ! Mais je n’osais pas les exprimer parce que j’avais peur, peur des menaces, des punitions. J’ai fini par être bien malheureux.

Clarisse lui tendit les bras. De telles paroles l’excusaient d’avoir voulu le consoler. Il continua :

— Dès que je suis arrivé à Genève, avec quelle joie j’ai pensé que j’étais libre. Cependant, j’avais pris l’habitude de la méfiance. Chez toi, je me suis parfois effrayé de retrouver la sollicitude terrible que je détestais…

— Pardonnez-moi, mais ma sollicitude et mes blâmes, c’est encore des preuves que je vous aime.

Il se mit à rire :

— Tu ne ressembles pas aux autres femmes que j’ai connues.

Ce contraste l’amusait, maintenant qu’il était sûr d’être le vainqueur. Sa méfiance et ses calculs, de même que sa susceptibilité, avaient disparu. Dans cette intimité où il régnait en maître, et puisqu’il avait obtenu ce qu’il voulait, il redevenait gamin.

— Dire, reprit-il, que nos relations auraient pu se borner à mes visites embarrassées ! Mais ces relations si convenables m’ont toujours paru avoir un caractère étrange de froideur à la fois et de complicité. Nous avions parfois l’air de penser à autre chose qu’à nos paroles. Et c’est pour cela que, petit à petit, j’ai envisagé le projet de te faire la cour.

— Comment ?

— Oui, bien sûr, avant-hier, j’ai un peu arrangé les choses, j’ai exagéré le côté sentimental. Qu’est-ce que cela te fait puisque je t’aime ? Eh bien ! il était très vague, mon projet, et je me moquais de moi-même, mais je me disais que peut-être… Ai-je eu si tort ?

Il la prit dans ses bras et continua, faisant l’apprentissage du mépris des femmes, nécessaire au séducteur :

— Ah ! madame Hubert Damien, née Bourgueil, l’irréprochable, la noble, la hautaine madame Damien…

— Hautaine ? interrompit Clarisse avec précipitation.

— Oui, je pense à cette expression que tu prends parfois comme pour t’élever au-dessus des autres, afin de mieux les dédaigner. Elle m’excitait au jeu, cette expression. Tu ne l’as pas eue ce soir !

Il sourit d’être si perspicace dans ses commentaires. Clarisse murmura :

— On me croit hautaine, c’est de la timidité. Et je ne suis qu’une fausse « puritaine »…

— Non, ne diminue pas ton orgueil. Tu es une femme austère, ne le nie pas : tu nierais mon amour. J’ai reçu tes aveux. Je tiens dans mes bras une personne universellement et justement respectée. Quelle revanche ! Pour un garçon de mon âge c’est un beau succès. Gens moraux et mômiers, voilà votre œuvre !

— Laurent, vous avez tort de parler ainsi…

Il s’arrêta, vit tout à coup la figure attristée de Clarisse, et il s’aperçut qu’elle était pâle et confuse entre ses cheveux dénoués, — figure pudique et raisonnable qu’avait meurtrie la volupté. Il s’empressa de dire, sur un ton plus grave :

— Oui, je suis fier d’avoir mérité ton amour…

Puis il reprit :

— Mais je voudrais qu’ils le sachent, là-bas, à Nîmes…

Il se leva d’un bond léger, s’avança vers la fenêtre et poussa les volets. Clarisse éteignit la lampe, se réfugia au fond du lit. Le clair de lune était aussi pur que les nuits précédentes. Il entra largement dans la chambre qu’il baigna d’un jour bleu. Du dehors vint le frémissement des branches que froissait un air doux ; il s’y ajouta, dans le grand calme où tout s’entendait, le bruit monotone et paisible du jet d’eau sur la terrasse… Clarisse contempla la silhouette mince du jeune homme penchée sur le vide nocturne, éclairée par la lueur laiteuse. Puis elle appela tout bas :

— Laurent…

Quelques heures plus tard, elle se réveilla. La maison était silencieuse. Mais dehors, par la fenêtre aux volets restés ouverts, elle vit l’aube qui naissait. Un oiseau se mit à chanter, tout seul, et s’arrêta. La paix de la nature ensuite sembla plus profonde encore : recueillement, attente du beau jour. Clarisse se tourna vers son compagnon, il dormait. Elle se leva sans bruit, hésita, le baisa sur la joue comme la première fois. Il ne bougea pas, sa poitrine montait et descendait, au rythme d’une respiration tranquille… Cependant le soleil, ayant dépassé l’horizon, pénétra soudain dans la pièce et vint s’étendre jusqu’au bien-aimé. Alors Clarisse comprit qu’elle devait s’en aller devant cette aurore. Et elle s’enfuit de la chambre qui s’emplissait maintenant de clartés, et où le soleil, plus brûlant à chaque seconde, frappait le jeune homme endormi d’un long rayon d’or.


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