Quoiqu’elle eût dit qu’elle prendrait le train de deux heures, Clarisse, le lendemain, et sitôt Hubert parti, pensa qu’il serait bien long d’attendre toute la matinée, et elle prit celui de dix heures. Enfin, elle quittait sa solitude ! Les rues de la ville, écrasées de soleil, lui parurent plus délicieuses que des chemins de forêt. C’était là que vivait Laurent. A chaque tournant de rue, elle pensa le rencontrer. Elle s’arrangea pour passer devant le bureau, elle lut la plaque de cuivre scellée à la porte :Damien et Cie. Qui sait ? Laurent allait peut-être sortir, juste à cette minute… Elle souriait d’aise en se rappelant sa silhouette et sa voix. Elle se réjouissait de lui reparler, de renouer leurs existences à leur dernier entretien et de combler ainsi le vide des heures qu’ils avaient vécues loin l’un de l’autre. Aussi arriva-t-elle chez ses parents pleine de bonne humeur. Mais là elle trouva tout le monde consterné.
— Le médecin sort d’ici, expliqua MmeBourgueil, il demande une consultation pour demain.
— Comment, c’est donc grave ?
— Oui, ma pauvre enfant, c’est grave…
Sa mère essuya une larme. Clarisse dut s’asseoir : le salon aux tapisseries bibliques tournait autour d’elle. Ainsi, tandis qu’elle n’avait songé qu’à elle-même, son père…
— Mais enfin, s’écria-t-elle avec irritation, pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue ?
— C’est ton père lui-même qui s’y est opposé. Tu sais comme il est autoritaire. Il prétend que ce n’est rien, et il répète tout le temps : je ne veux pas qu’on ennuie Clarisse…
— Mais il fallait me prévenir sans lui le dire…
— Je n’ai pas osé tout de suite. Hier, je me suis décidée à te téléphoner, mais je ne voulais pas t’inquiéter non plus.
Elle se tourna vers Jimmy qui, la gueule ouverte, riait au milieu de cette tristesse, et elle le caressa pour se consoler elle-même. Alors il redoubla de gaieté. Clarisse demanda ce qu’avait dit le docteur. Les explications embrouillées de sa mère la rassurèrent beaucoup.
— D’ailleurs, ajouta-t-elle, votre médecin est toujours très noir. En somme, ce n’est qu’une bronchite.
— Oui, mais la consultation !
MmeBourgueil donnait au terme plus qu’à la chose elle-même une importance considérable. Il l’impressionnait sans qu’elle en comprît toute la portée.
— La consultation n’est qu’une mesure de précaution, répliqua sa fille. Je vous assure, vous exagérez vos inquiétudes.
— Mais le mal a si vite empiré. Depuis hier !
— Vous connaissez la résistance de papa. Il est très solide. Il a déjà eu souvent des bronchites.
— Il n’a jamais eu autant de fièvre, Clarisse !
— A son âge, on a plus facilement de la fièvre. Cela ne signifie rien.
Clarisse ne cédait pas uniquement à l’instinct de contredire. Mais depuis le matin, elle était portée par un élan d’optimisme et elle voulait demeurer dans cet état d’esprit. Résolue à ne pas se frapper, elle était certaine que les choses s’arrangeraient.
Elle pénétra chez son père. Elle le trouva respirant avec peine, maigre dans sa chemise, et comme perdu au fond d’un vaste lit solennel qui remplaçait le lit de camp où il couchait d’habitude. Son grand nez, un peu pincé, pointait vers le plafond. Ses cheveux gris, d’ordinaire ramenés en coup de vent de chaque côté de la tête, étaient emmêlés et sans éclat. On l’eût dit plus rapproché de la moyenne humaine, plus familier, à l’instar d’un orateur descendu de la tribune ou d’un acteur sorti de scène.
— Eh bien ! fit-il avec un faible sourire, me voilà couché.
Elle lui prit la main, il se redressa pour mieux marquer son affirmation et dit :
— Ce n’est rien du tout… Tu sais comme est ta mère… Tout de suite inquiète… Elle a voulu un second docteur !
Clarisse l’embrassa sur le front. Elle éprouva pour son père, en cet instant, une immense tendresse. Lui qu’elle avait toujours considéré debout, elle s’affligea de le voir couché, atteint. Mais elle ne pouvait admettre que M. Bourgueil, qui était un des personnages principaux de sa vie, fût menacé.
— Comment vous sentez-vous ?
— Pas mal du tout, je t’assure.
Elle ne demandait qu’à le croire. Elle voulut trouver une raison encore de se réconforter, et l’interrogea :
— Avez-vous faim ?
— Guère…
Alors elle conclut :
— Après tout, il vaut mieux que vous ne vous chargiez pas l’estomac.
Et comme il sourit de nouveau, elle sourit à son tour.
— Eh bien ? fit MmeBourgueil quand Clarisse sortit de la chambre.
— Eh bien !… il ne m’a pas fait mauvaise impression… Mais c’est vous, m’a-t-il dit, qui avez réclamé la consultation…
— Du tout. Nous le lui avons fait croire afin de ne pas le frapper. En réalité, c’est le docteur lui-même qui la réclame, et au plus vite.
— Ah !…
Mais de nouveau Clarisse voulut écarter l’idée que son père était gravement malade. Et, sans preuve cette fois, elle déclara :
— Je vous assure que vous voyez beaucoup trop en noir.
Les deux femmes déjeunèrent tête à tête. Ensuite, elles ne se tinrent pas dans la chambre du malade, afin de ne pas le fatiguer, mais dans le salon. Il avait une sonnette à portée de sa main pour le cas où il aurait besoin de quelque chose. Mieux valait le laisser sommeiller tranquillement.
MmeBourgueil travailla à un ouvrage afin de s’occuper. Clarisse prit une tapisserie et s’assit près d’une fenêtre ouverte. Elle était toujours persuadée qu’elle verrait Laurent. Elle comptait sur le hasard. Peut-être Hubert dirait-il au jeune homme qu’elle passait la journée à Genève, et alors il ne manquerait pas de venir rôder devant la maison. De temps en temps elle jetait un coup d’œil sur le Bourg-de-Four et surveillait le va-et-vient des promeneurs. Un fiacre tourna le coin, puis vint une automobile qui remplit de son vacarme important le quartier fatigué par la chaleur. Des enfants sortirent d’une école et traînèrent leurs souliers sur le trottoir.
Tout à coup Clarisse déclara à sa mère qu’elle viendrait le lendemain s’installer dans l’appartement pour quelques jours.
— Vous me mettrez dans n’importe quelle chambre, dit-elle. Je vous aiderai, je vous réconforterai et nous guérirons papa ensemble.
Et tandis que sa mère la remerciait avec effusion, Clarisse songea qu’ainsi elle aurait plus certainement l’occasion de rencontrer Laurent.
— Tu es bien bonne, ma chère enfant, ajouta MmeBourgueil qui s’était arrêtée de coudre, car, vois-tu, je suis très inquiète.
Clarisse s’efforça de la remonter.
— Oh ! toi, je sais bien, reprit sa mère, tu as une nature raisonnable, tu ne t’affoles pas. Depuis que tu es ici, je me sens mieux. Et quand tu me dis que tu as confiance, je devrais te croire…
— Je vous jure, répondit Clarisse, que j’ai confiance.
Elle ne voulait pas admettre le pire. Et Jimmy non plus. Sans l’ombre d’hypocrisie, il manifesta sa belle humeur par des jappements, des jeux excités avec des pelotons de laine, ou en sautant d’un bond sur les genoux de sa maîtresse, qui vacillaient. Clarisse demanda comment son père avait pris froid.
— C’est l’autre soir. Il est demeuré à travailler très tard, avec ses deux fenêtres ouvertes. A minuit ou une heure, la nuit a fraîchi. Ton père m’a dit s’en être aperçu, mais il est resté pour regarder le clair de lune. Le clair de lune a été très beau la semaine dernière.
— Oui, fit Clarisse.
Vers trois heures, Jimmy aboya de toutes ses forces : c’était Hubert.
— Je viens aux nouvelles.
On le mit au courant. Il posa quelques questions, ne fit rien paraître de son opinion sur son visage bouffi, hocha la tête, laissa s’établir de longs silences… Ensuite, ranimé par l’idée de retourner à son bureau, il partit en disant qu’il reviendrait chercher Clarisse à la fin de l’après-midi.
— Tu as vu, s’écria MmeBourgueil dès qu’il eut disparu, il avait l’air préoccupé…
— Mais non, Hubert est toujours comme cela. C’est la banque qui le préoccupe…
Plus tard, survint Mmede Griffeuilhe. Elle avait appris — elle ne dit pas comment — l’aggravation de la maladie. Débordante de condoléances, affectant une expression et des phrases de deuil, elle mit les deux femmes mal à l’aise. Elle serra les mains de MmeBourgueil comme si elle était déjà veuve. Puis, changeant de ton, et la mine aiguisée par la curiosité, elle demanda :
— Puis-je voir le cher malade ?
Attendrie à l’évocation d’un grand malheur possible, et pleurant, MmeBourgueil lui dit qu’il dormait. Alors la vieille se leva, pressée de porter à d’autres les mauvaises nouvelles qu’on venait de lui confirmer.
— C’est une bonne amie, s’écria MmeBourgueil en se tamponnant les yeux, — et toujours prête à partager vos inquiétudes. Ne trouves-tu pas ?
Clarisse ne répondit rien. Penchée à la fenêtre, elle guettait un jeune homme qui montait la place. Maintenant il était caché par la fontaine. Mais quand il apparut, elle vit que ce n’était pas Laurent.
Le jour s’écoula peu à peu. Les oiseaux se réveillèrent dans les arbres et se mirent à se disputer. Des boutiquiers s’installèrent sur le seuil de leurs portes. Vers cinq heures on sonna. Clarisse s’élança dans le vestibule, en proie à un vague pressentiment. C’était le docteur.
— Ah, c’est vous, docteur ! fit-elle avec une légère déception.
Elle revint au salon et dit à sa mère qu’elle n’aimait pas ce docteur, qu’il était vieux jeu, qu’il manquait de diagnostic. Elle commençait à penser qu’elle ne verrait pas Laurent ce jour-là . D’ailleurs, comment avait-elle pu croire qu’ils se rencontreraient. Il aurait fallu un trop grand hasard. Elle devait maintenant ne plus compter sur les circonstances mais servir son amour effectivement, avec les forces de sa raison et de sa volonté. Et puis, elle ne pouvait se contenter d’une brève rencontre, de quelques mots échangés. Parce qu’elle avait un véritable besoin de Laurent, son impatience de le revoir devint de plus en plus douloureuse à mesure que les heures passaient. Elle avait trop de choses à lui dire pour ne pas désirer un long tête-à -tête. Et le souvenir de ses baisers faisait palpiter délicieusement son cœur.
Le docteur sortit de la chambre du malade avec MmeBourgueil.
— Eh bien ? demanda Clarisse.
— Le fièvre a un peu remonté, mais elle remonte toujours vers le soir. Ce qui m’ennuie, ce sont les complications cardiaques. Cependant M. Bourgueil est si robuste…
Il acheva ses explications dans le vestibule où les deux femmes le raccompagnèrent. Elles revinrent au salon.
— On dirait, dit MmeBourgueil en soupirant, qu’il ne veut pas se compromettre.
— Je vous en prie, s’écria vivement Clarisse, n’interprétez pas ses paroles, prenez-les comme il les a dites.
Cependant, l’inquiétude de sa mère commençait à la gagner et elle s’en irrita. Elle voulait juger raisonnablement l’état de son père, sans se laisser affoler. D’un autre côté, elle sentait qu’au cas où les circonstances s’aggraveraient, elle devrait se consacrer tout entière à son rôle de garde-malade. Or elle était beaucoup trop occupée de son amour pour ne pas souhaiter, au fond d’elle-même, ne pas en être distraite.
Elle revint à son observatoire. Après la grande chaleur du jour, l’air était doux, apaisé, sous un ciel immuablement pur. Clarisse souffrit de ce calme qui correspondait si mal à ses sentiments. Déçue d’avoir si fort espéré Laurent, elle pensa lui écrire. Mais où pourraient-ils se voir ? Dans son inexpérience, elle inventa toutes sortes de projets, et elle les écarta les uns après les autres, comme irréalisables ou trop imprudents. Cependant sa volonté de lui fixer un rendez-vous était maintenant arrêtée.
Elle aperçut Hubert qui traversait la place. Elle l’envia d’avoir passé la journée avec le jeune homme. Si elle osait interroger son mari, il pourrait lui donner de ses nouvelles. Mais saurait-il lui dire ce qui l’intéresserait ? N’importe. Elle résolut de lui poser, sous une forme ou sous une autre, une question sur Laurent… Toutefois la première parole fut dite par Hubert.
— Comment va ton père ?
Elle se rappela la maladie, soupira de l’avoir oubliée un instant, et répondit avec une mauvaise humeur qu’il attribua à ses appréhensions :
— Toujours la même chose…
— Eh bien alors ! filons prendre notre train…
Dans le hall de la gare, tout à coup elle vit Laurent en compagnie de Desnouettes. Tandis que Hubert achetait des journaux, elle l’attira à l’écart. Sa mauvaise humeur avait complètement disparu.
— Figurez-vous, dit-elle, que j’ai passé la journée en ville. J’espérais vous rencontrer peut-être…
— Ah ! quel dommage…
— Mais j’y reviens demain, pour quelques jours.
Laurent enveloppa Clarisse de son regard séduisant et velouté. Il conservait de leur dernière entrevue à la Cômerie une image ardente. La passion de cette femme avait éveillé en lui des vibrations inconnues, et il en était demeuré surpris, ému. Son désir puisa des forces nouvelles dans ce souvenir.
— Oui, fit-il de sa voix grave qui contrastait avec sa jeunesse, je veux vous revoir…
— Quand ?
— Demain.
Clarisse ressentit un immense bonheur. Ce n’était plus le Laurent cruel dont elle avait souffert. Il dit :
— J’irai chez vous…
— Mais mon appartement est fermé : j’habiterai…
— Raison de plus, nous y serons en sûreté.
— Laurent, je ne sais…
— Ne refusez pas, c’est entendu. J’irai chez vous, j’attendrai sur le palier que vous veniez me rejoindre. Vous m’ouvrirez… Seulement, l’ennui, c’est que ma présence au bureau est surveillée par le patron… Comment faire ? Eh bien ! à onze heures, il va à la Bourse, je pourrai m’échapper…
Elle regardait sans rien dire l’étroite bouche amoureuse qui prononçait ces paroles et réglait en quelques mots son destin. Puisqu’il voulait arranger les choses de la sorte, elle ne demandait qu’à obéir. Lui se rengorgea. Il dit encore :
— Et par quelle heureuse chance venez-vous en ville ?
— Mon père est souffrant, bredouilla-t-elle.
Hubert et Desnouettes les rejoignirent, puis, après quelques mots échangés, ils se séparèrent. Le mari et la femme gagnèrent leur train tandis que les deux jeunes gens en prenaient un autre. Dans le wagon, Hubert murmura, pour lui-même :
— Je me demande où ils allaient tous les deux.
Il déplia son journal et ajouta, toujours bourru :
— Encore une aventure, probablement…
Le journal était déplié : il ne vit pas le regard de haine que lui jeta Clarisse.