[9]Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.
[9]Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.
Comme mon but principal était d'échapper à Zee, je m'écriai aussitôt:—
—Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je renonce à mon projet. Vous en avez dit assez sur les dangers que je pouvais courir pour m'arrêter; et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est pas convenable pour une jeune Gy douée d'autant d'attraits que votre fille de voyager en un pays étranger avec un aussi faible protecteur qu'un Tish de ma force et de ma taille.
Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre le son doux et sifflant qui est le seul rire que se permette un An d'âge mûr.
—Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais momentanée, que m'inspire une observation faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu m'empêcher de rire à l'idée de Zee, qui aime tant à protéger que les enfants la surnomment la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre les dangers résultant de l'admiration audacieuse des hommes. Sachez que nos Gy-ei, tant qu'elles ne sont pas mariées, voyagent seules au milieu des autres tribus, pour voir si elles trouveront un An qui leur plaise mieux que ceux de leur propre tribu. Zee a déjà fait trois voyages semblables, mais jusqu'ici son cœur est resté libre.
L'occasion que je cherchais s'offrait à moi, et je dis en baissant les yeux et d'une voix tremblante:—
—Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre de me pardonner, si je dis quelque chose qui puisse vous offenser?
—Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé; ou, si je le suis, ce sera à vous et non à moi de pardonner.
—Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter. Malgré le plaisir que j'aurais eu à voir toutes vos merveilles, à jouir du bonheur qui appartient à votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.
—Je crains qu'il n'y ait de graves raisons qui m'en empêchent; dans tous les cas, je ne puis rien faire sans la permission du Tur et il ne me l'accordera probablement pas. Vous ne manquez pas d'intelligence; vous pouvez, bien que je ne le pense pas, nous avoir caché la puissance destructive à laquelle est arrivé votre peuple; bref, vous pouvez nous causer quelque danger; et, si le Tur est de cet avis, son devoir serait de vous supprimer, ou de vous enfermer dans une cage pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer quitter un peuple que vous avez la politesse de déclarer plus heureux que le vôtre?
—Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De peur que, sans le vouloir, je trahisse votre hospitalité; de peur que, par un de ces caprices que dans notre monde on attribue proverbialement à l'autre sexe et dont une Gy elle-même n'est pas exempte, votre adorable fille daigne me regarder quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé, et.... et.... et....
—Vous faire la cour pour vous épouser,—ajouta Aph-Lin gravement et sans le moindre signe de déplaisir ou de surprise.
—Vous l'avez dit.
—Ce serait un malheur,—répondit mon hôte après un instant de silence,—et je sens que vous avez bien agi en m'avertissant. Comme vous le dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un goût que les autres trouvent étrange; mais il n'existe pas de moyen de forcer une Gy à changer ses résolutions. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience nous prouve que le Collège entier des Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy en matière d'amour. Je suis désolé pour vous, parce qu'un tel mariage serait contre l'A-glauran, ou bien de la communauté, car les enfants qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient même venir au monde avec des dents de carnassiers; on ne peut permettre une chose pareille: on ne peut rien contre Zee; mais vous, comme Tish, on peut vous détruire. Je vous conseille donc de résister à ses sollicitations; de lui dire clairement que vous ne pouvez répondre à son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un An, ardemment aimé d'une Gy, la repousse et met fin à ses persécutions en en épousant une autre. Vous pouvez en faire autant.
—Non, puisque je ne puis épouser une autre Gy, sans mettre en danger le bien de la communauté et l'exposer au péril d'élever des enfants carnivores.
—C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le dis avec tout l'intérêt dû à un Tish et le respect dû à un hôte, mais je le dis franchement, c'est que si vous cédez, vous serez réduit en cendres. Je vous laisse le soin de trouver le meilleur moyen de vous défendre. Vous feriez peut-être bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette assurance, venant de la bouche de l'An qu'elle aime, suffit d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente. Nous voici arrivés à ma maison de campagne.
Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin et l'extrême froideur avec laquelle il avouait son impuissance à contrôler les dangereux caprices de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres, où l'amoureuse flamme de Zee exposait ma trop séduisante personne, m'enleva tout le plaisir que j'aurais éprouvé en d'autres circonstances à visiter la propriété de mon hôte, à admirer la perfection merveilleuse des machines au moyen desquelles étaient accomplis tous les travaux. La maison avait un aspect tout différent du bâtiment sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans la ville et qui ressemblait aux rochers dans lesquels la cité avait été taillée. Les murs de la maison de campagne étaient composés d'arbres plantés à une petite distance les uns des autres, et les interstices remplis par cette substance métallique et transparente qui tient lieu de verre aux Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs, et l'effet en était charmant sinon de très bon goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des automates qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent dans une chambre; je n'en avais jamais vu de semblable, mais dans les jours d'été j'en avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet, moitié chambre, moitié jardin. Les murs n'étaient qu'une masse de plantes grimpantes en fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons fenêtres et dont les panneaux métalliques étaient baissés, commandaient divers points de vue; quelques-uns donnaient sur un vaste paysage avec ses lacs et ses rochers, les autres sur des espaces plus resserrés ressemblant à nos serres et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour de la chambre se trouvaient des plates-bandes de fleurs, mêlées de coussins pour le repos. Au milieu étaient un bassin et une fontaine de ce liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il était lumineux et d'une couleur vermeille; son éclat suffisait pour éclairer la chambre d'une lumière douce sans le secours des lampes. Tout le tour de la fontaine était tapissé d'un lichen doux et épais, non pas vert (je n'ai jamais vu cette couleur dans la végétation de ce pays), mais d'un brun doux sur lequel les yeux se reposent avec le même plaisir que nos yeux sur le gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et sur les fleurs (dans la partie que j'ai comparée à nos serres) se trouvaient des oiseaux innombrables, qui chantaient, pendant que nous étions dans la chambre, les airs qu'on leur enseigne d'une façon si merveilleuse. Il n'y avait point de toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs et la variété du spectacle offert aux yeux, tout charmait les sens, tout respirait un repos voluptueux. Quelle maison, pensais-je, pour une lune de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas armée d'une façon si formidable non seulement des droits de la femme, mais de la force de l'homme! Mais quand on pense à une Gy si grande, si savante, si majestueuse, si au-dessus du niveau des créatures auxquelles nous donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est Zee, non! même quand je n'aurais pas eu peur d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle que j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les songes d'un poétique amour.
Les automates reparurent et nous servirent un de ces délicieux breuvages qui sont les vins innocents des Vril-ya.
—En vérité,—dis-je,—vous avez une charmante résidence, et je ne comprends guère comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter une des sombres maisons de la cité.
—Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable envers la communauté de l'administration de la Lumière, et je ne puis venir ici que de temps en temps.
—Mais si je vous ai bien compris, cette charge ne vous rapporte aucun honneur et vous donne au contraire quelque peine, pourquoi donc l'avez-vous acceptée?
—Chacun de nous obéit sans observation aux ordres du Tur. Il a dit: Aph-Lin est chargé des fonctions de Commissaire de la Lumière. Je n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe cette charge depuis longtemps, les soins qu'elle exige et qui, d'abord, me furent pénibles, sont devenus sinon agréables, du moins supportables. Nous sommes tous formés par l'habitude; les différences mêmes entre nous et les sauvages ne sont que le résultat d'habitudes transmises, qui par l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes. Vous voyez qu'il y a des Ana qui se résignent même au fardeau de la suprême magistrature; personne ne le ferait si les devoirs n'en devenaient légers, ou si l'on n'était obéi sans murmure.
—Mais si les ordres du Tur vous paraissaient contraires à la justice ou à la raison?
—Nous ne nous permettons pas de supposer de telles choses, et tout va comme si tous et chacun se gouvernaient d'après des coutumes remontant à un temps immémorial.
—Quand le premier magistrat meurt ou se retire, comment lui donnez-vous un successeur?
—L'An qui a rempli les fonctions de premier magistrat pendant longtemps est regardé comme la personne la plus capable de comprendre les devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme ordinairement son successeur.
—Son fils, peut-être?
—Rarement; car ce n'est pas une charge que personne ambitionne et un père hésite naturellement à l'imposer à son fils. Mais si le Tur lui-même refuse de faire un choix de peur qu'on ne lui attribue quelque sentiment de malveillance envers la personne choisie, trois des membres du Collège des Sages tirent au sort lequel d'entre eux aura le droit d'élire le nouveau Tur. Nous regardons le jugement d'un An d'intelligence ordinaire comme meilleur que celui de trois ou davantage, quelque sages qu'ils soient; car entre trois il y aurait probablement des discussions; et, là où on discute, la passion obscurcit le jugement. Le plus mauvais choix fait par un homme qui n'a aucun motif de choisir mal est meilleur que le meilleur choix fait par un grand nombre de gens qui ont beaucoup de motifs de ne pas choisir bien.
—Vous renversez dans votre politique les maximes adoptées dans mon pays.
—Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits de vos gouvernants?
—Tous! certainement non; les gouvernants qui plaisent le mieux aux uns sont sûrement ceux qui déplaisent le plus aux autres.
—Alors notre système est meilleur que le vôtre.
—Pour vous, peut-être; mais suivant notre système on ne pourrait pas réduire un Tish en cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à l'épouser, et comme Tish, je soupire après le monde où je suis né.
—Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee ne peut pas vous forcer à l'épouser. Elle ne peut que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire. Venez, nous allons faire le tour du domaine.
Nous visitâmes d'abord une cour entourée de hangars, car quoique les Ana n'élèvent pas d'animaux pour la nourriture, ils en ont un certain nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres pour leur laine. Les premiers ne ressemblent en rien à nos vaches, ni les seconds à nos moutons, ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces de notre monde. Ils se servent du lait de trois espèces: l'une qui ressemble à l'antilope, mais beaucoup plus grande et presque de la taille du chameau; les deux autres espèces sont plus petites, elles diffèrent l'une de l'autre, mais ne ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur terre. Ce sont des animaux à poil luisant et aux formes arrondies; leur couleur est celle du daim tacheté, et ils paraissent fort doux avec leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces diffère de goût et de valeur. On le coupe ordinairement avec de l'eau et on le parfume avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même, d'ailleurs, il est délicat et nourrissant. L'animal, dont la laine leur sert pour leurs vêtements et d'autres usages, ressemble plus à la chèvre italienne qu'à toute autre créature, mais il est plus grand et n'a pas de cornes; il n'exhale pas non plus l'odeur désagréable de nos chèvres. Sa laine n'est pas épaisse, mais très longue et très fine; elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais plutôt couleur d'ardoise ou de lavande. Pour les vêtements on l'emploie teinte suivant le goût de chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés, et les enfants qui les soignaient (des filles pour la plupart) les traitaient avec un soin et une affection extraordinaires.
Nous allâmes ensuite dans de grands magasins remplis de grains et de fruits. Je puis remarquer ici que la principale nourriture de ces peuples se compose, d'abord, d'une espèce de grain dont l'épi est plus gros que celui de notre blé et dont la culture produit sans cesse des variétés d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit assez semblable à une petite orange, qui est dur et amer quand on le récolte. On le serre dans les magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient alors tendre et succulent. Son jus, d'une couleur rouge foncé, entre dans la plupart de leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la nature de l'olive et ils en extraient de l'huile délicieuse. Ils ont une plante qui ressemble un peu à la canne à sucre, mais le jus en est moins doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont point d'abeilles ni aucun insecte qui amasse du miel, mais ils se servent beaucoup d'une gomme douce, qui suinte d'un conifère assez semblable à l'araucaria. Leur sol est très riche en racines et en légumes succulents, que leur culture tend à perfectionner et à varier à l'infini. Je ne me souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce peuple, même tout à fait en famille, dans lequel on ne servit pas quelqu'une de ces délicates nouveautés. Enfin, comme je l'ai déjà remarqué, leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante, qu'on ne regrette pas d'être privé de viande. Du reste, la force physique des Vril-ya prouve que, pour eux du moins, la viande n'est pas nécessaire à la production des fibres musculaires. Ils n'ont pas de raisins; les boissons qu'ils tirent de leurs fruits sont inoffensives et rafraîchissantes. Leur principale boisson est l'eau, dans le choix de laquelle ils sont très délicats, et ils distinguent tout de suite la plus légère impureté.
—Mon second fils prend grand plaisir à augmenter nos produits,—me dit Aph-Lin, comme nous quittions les magasins,—et par conséquent il héritera de ces terres qui constituent la plus grande partie de ma fortune. Un semblable héritage serait un grand souci et une véritable affliction pour mon fils aîné.
—Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui regardent l'héritage d'une fortune considérable comme un souci et une affliction?
—Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne regardent une fortune très au-dessus de la moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons un peu indolents quand notre enfance est terminée, et nous n'aimons pas à avoir trop de souci; or, une grande fortune cause beaucoup de souci. Par exemple, elle nous désigne pour les fonctions publiques que nul parmi nous ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle nous force à nous occuper de nos concitoyens plus pauvres, afin de prévenir leurs besoins et de les empêcher de tomber dans la misère. Il y a parmi nous un vieux proverbe qui dit: «Les besoins du pauvre sont la honte du riche....»
—Pardonnez-moi si je vous interromps un instant. Vous avouez donc que, même parmi les Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent l'indigence et ont besoin de secours?
—Si par besoin vous entendez le dénuement qui domine dans un Koom-Posh, je vous répondrai quecelan'existe pas chez nous, à moins qu'un An, par quelque accident extraordinaire, ait perdu toute sa fortune, ne puisse pas ou ne veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé les secours empressés de ses parents et de ses amis, ou bien qu'il les refuse.
—Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas pour remplacer un enfant ou un automate, n'en fait-on pas un ouvrier ou un domestique?
—Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la raison et nous le plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment public où on lui prodigue tous les soins et tout le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais un An n'aime pas à passer pour fou, et des cas semblables se présentent si rarement que le bâtiment dont je parle n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et le dernier habitant qu'il y ait eu est un An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. Il ne semblait pas s'apercevoir de son manque de raison et il écrivait des glaubs (poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu dire ces désirs que la fortune d'un An peut ne pas lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux chantants d'un prix élevé, ou une plus grande maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen de satisfaire ces désirs c'est d'acheter à l'An qui les forme les choses qu'il vend. C'est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter beaucoup de choses dont ils n'ont pas besoin et de mener un grand train de maison, quand ils préféreraient une vie plus simple. Par exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis pour ma femme et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir si grande qu'elle en est incommode pour nous, parce que, comme l'An le plus riche de la tribu, je suis désigné pour recevoir les étrangers venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font en foule deux fois par an, à l'époque de certaines fêtes périodiques et quand nos parents dispersés dans les divers États viennent se réunir à nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si vaste échelle n'est pas de mon goût et je serais plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous devons tous accepter le lot qui nous est assigné dans ce court voyage que nous appelons la vie. Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, comparés aux siècles que nous devons traverser? Heureusement j'ai un fils qui aime la richesse. C'est une rare exception à la règle générale et je confesse que je ne puis le comprendre.
Après cette conversation je cherchai à revenir au sujet qui continuait à peser sur mon cœur.... je veux dire aux chances que j'avais d'échapper à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler la discussion et demanda son bateau aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui s'apercevant de notre départ, à son retour du Collège des Sages, avait déployé ses ailes et s'était mise à notre recherche.
Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s'illumina en nous voyant, et, s'approchant du bateau les ailes étendues, elle dit à Aph-Lin d'un ton de reproche:—
—Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si peu accoutumé? Il aurait pu, par un mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hélas! il n'est pas comme nous, il n'a pas d'ailes. Ce serait la mort pour lui. Cher!—ajouta-t-elle en m'abordant et parlant d'une voix douce, ce qui ne m'empêchait pas de trembler,—ne pensais-tu donc pas à moi quand tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de la mienne? Ne sois plus aussi téméraire à moins que tu ne sois avec moi. Quelle frayeur tu m'as causée!
Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il réprimanderait sa fille, pour avoir exprimé son inquiétude et son affection en des termes qui, dans notre monde, seraient toujours regardés comme inconvenants dans la bouche de toute jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé, fût-il du même rang qu'elle.
Mais les droits des femmes sont si bien établis en ce pays et, parmi ces droits, les femmes revendiquent si absolument le privilège de faire leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas plus pensé à réprimander sa fille qu'à désobéir au Tur. Chez ce peuple, comme il me l'avait dit, la coutume est tout.
—Zee—répondit-il doucement,—le Tish ne courait aucun danger, et mon opinion est qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.
—J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger de ce soin. Oh! ma chère âme, c'est à la pensée du danger que tu courais que j'ai senti pour la première fois combien je t'aimais!
Jamais homme ne se trouva dans une plus fausse position. Ces paroles étaient prononcées assez haut pour que le père de Zee les entendît, ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis de honte pour eux et pour elle et ne pus m'empêcher de répondre avec dépit:—
—Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui est inconvenant vis-à -vis l'hôte de votre père, ou les paroles que vous venez de m'adresser sont malséantes dans la bouche d'une jeune Gy, même en s'adressant à un An, si ce dernier ne lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes encore, adressées à un Tish qui n'a jamais essayé de gagner vos affections et qui ne pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments que ceux du respect et de la crainte.
Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation, mais ne dit rien.
—Ne soyez pas si cruel!—s'écria Zee, sans baisser la voix.—L'amour véritable est-il maître de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel pays venez-vous donc?
Ici Aph-Lin s'interposa doucement.
—Parmi les Tish-a,—dit-il,—les droits de ton sexe ne paraissent pas être établis, et dans tous les cas mon hôte pourra causer plus librement avec toi, quand il ne sera pas gêné par la présence d'autrui.
Zee ne répondit rien à cette observation, mais me lançant un regard de tendre reproche, elle agita ses ailes et s'envola vers la maison.
—J'avais compté, du moins, sur quelque assistance de mon hôte,—dis-je avec amertume,—dans les dangers auxquels sa fille m'expose.
—J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier une Gy dans ses amours, c'est affermir sa résolution. Elle ne permet à aucun conseiller de se mettre entre elle et l'objet de son affection.
En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut abordé dans le vestibule par un enfant qui venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami qui avait depuis peu quitté ce bas monde.
Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le pays et, heureux de saisir même cette triste occasion d'éviter un entretien avec Zee, je demandai à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à l'enterrement de son parent, à moins que cette cérémonie ne fût regardée comme trop sacrée pour qu'on y admît un être d'une race différente.
—Le départ d'un An pour un monde meilleur,—me répondit mon hôte,—alors que, comme mon parent, il a vécu assez longtemps dans celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est plutôt une fête animée d'une joie tranquille qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez m'accompagner si vous voulez.
Précédés par le jeune messager, nous nous rendîmes à une des maisons de la grande rue et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits à une salle du rez-de-chaussée, où nous trouvâmes plusieurs personnes réunies autour d'une couche sur laquelle était étendu le défunt. C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé sa cent trentième année. À en juger par le calme sourire de son visage, il était mort sans souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant le chef de la famille et qui semblait encore dans toute la vigueur de l'âge, bien qu'il eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança vers Aph-Lin avec un visage joyeux et lui dit que la veille de sa mort son père avait vu en songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller la rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire plus proche de la Bonté Suprême.
Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention fut attirée par un objet noir et métallique placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet avait vingt pieds de long environ et était étroit proportionnellement à sa largeur: il était fermé de tous côtés, sauf le dessus, où l'on voyait de petits trous ronds au travers desquels scintillait une lueur rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum doux et pénétrant. Pendant que je me demandais à quoi pouvait servir cette machine, toutes les horloges de la ville se mirent à sonner l'heure avec leur solennel carillon. Quand ce bruit cessa, une musique d'un caractère plus joyeux, mais cependant calme et douce, emplit la chambre et les pièces voisines. Tous les assistants se mirent à chanter en chœur sur cet accompagnement. Les paroles de cet hymne étaient fort simples. Elles n'exprimaient ni adieux, ni regrets, mais semblaient plutôt souhaiter la bienvenue dans ce monde meilleur au défunt qui y précédait les chanteurs. Dans leur langue, ils appellent l'hymne des funérailles le Chant de la Naissance. Alors le corps couvert de longues draperies fut soulevé avec tendresse par six parents et porté vers l'objet noir que j'ai décrit. Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On souleva une trappe ou coulisse à l'un des bouts de la machine, le corps fut déposé à l'intérieur sur une planche, la porte refermée, on toucha un ressort sur le côté, un certain sifflement se fit entendre; aussitôt l'autre bout de la machine s'ouvrit et une petite poignée de cendres tomba dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir. Le fils du défunt prit cette coupe et dit (j'appris plus tard que ces paroles étaient une formule consacrée):—
—Voyez combien le Créateur est grand! Il a donné à ce peu de cendres une forme, une vie, une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé que nous rejoindrons bientôt.
Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la main sur leur cœur. Alors une petite fille ouvrit une porte dans le mur et j'aperçus dans un enfoncement, sur des étagères, plusieurs coupes semblables à celle que j'avais vue sauf qu'elles avaient toutes des couvercles. Une Gy s'approcha alors du fils, en tenant à la main un couvercle qu'elle plaça sur la coupe et qui s'y adapta au moyen d'un ressort. Sur le côté se trouvaient gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous fut prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous fut retiré» (ici la date de la mort).
La porte se ferma avec un bruit musical, et tout fut terminé.
—Et c'est là ,—dis-je, l'esprit tout plein du spectacle auquel je venais d'assister,—c'est là votre manière habituelle d'enterrer vos morts?
—C'est notre coutume invariable,—me répondit Aph-Lin.—Comment faites-vous dans votre monde?
—Nous enterrons le corps entier dans le sol?
—Quoi! dégrader ainsi le corps que vous avez aimé et respecté, la femme sur le sein de laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux horreurs de la corruption!
—Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe que le corps se décompose dans la terre ou soit réduit par cette effroyable machine, mue, je n'en doute pas, par la puissance du vril, en une petite pincée de cendres?
—Votre réponse est judicieuse,—dit mon hôte,—et il n'y a pas à discuter une question de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est horrible et répugnante, elle doit servir, ce me semble, à entourer la mort d'idées sombres et hideuses. C'est quelque chose aussi, selon moi, de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a été notre ami ou notre parent, dans la maison que nous habitons. Nous sentons ainsi qu'il vit encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos sentiments en ceci, comme en toutes choses, sont créés par l'habitude. Un An sage ne peut pas plus qu'un État sage changer une coutume sans les délibérations les plus graves, suivies de la conviction la plus sincère. C'est ainsi que le changement cesse d'être un caprice, et qu'une fois accompli, il l'est pour tout de bon.
Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela quelques enfants et les envoya chez ses amis pour les prier de venir ce jour-là , aux Heures Oisives, afin de fêter le départ de leur parent rappelé par la Bonté Suprême. Cette réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que j'ai jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, et elle se prolongea fort tard pendant les Heures Silencieuses.
Le banquet fut servi dans une salle réservée pour les grandes occasions. Ce repas différait des nôtres et ressemblait assez à ceux dont nous lisons la description dans les écrits qui nous retracent l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. Il n'y avait pas une seule grande table, mais un grand nombre de petites tables, destinées chacune à huit convives. On prétend que, au delà de ce nombre, la conversation languit et l'amitié se refroidit. Les Ana ne rient jamais tout haut, comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de leurs voix aux différentes tables prouvait la gaieté de leur conversation. Comme ils n'ont aucune boisson excitante et mangent très sobrement, quoique délicats dans le choix de leurs mets, le banquet ne dura pas longtemps. Les tables disparurent à travers le plancher et la musique commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, cependant, se mirent à se promener: les plus jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel ouvert, et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient dans les appartements, examinant les curiosités dont ils étaient remplis, ou se formaient en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en vogue est une sorte de jeu d'échecs compliqué qui se joue à huit. Je me mêlai à la foule, sans pouvoir prendre part aux conversations, grâce à la présence de l'un ou de l'autre des fils de mon hôte, toujours placé à côté de moi, pour empêcher qu'on ne m'adressât des questions embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: ils s'étaient habitués à mon aspect, en me voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé d'exciter une vive curiosité.
À mon grand contentement, Zee m'évitait et cherchait évidemment à exciter ma jalousie par ses attentions marquées envers un jeune An, très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux et en rougissant suivant la coutume modeste des Ana quand une femme leur parle, et en paraissant aussi timide et aussi embarrassé que la plupart des jeunes filles du monde civilisé, excepté en Angleterre et en Amérique) était évidemment séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un modeste oui si elle l'en avait prié. Espérant de tout mon cœur qu'elle y viendrait, et de plus en plus rebelle à l'idée d'être réduit en cendres, depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un corps humain peut être transformé en une pincée de poussière, je m'amusai à examiner les manières des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction de remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer les plus précieux droits de la femme. Partout ou je portai les yeux, partout où j'écoutai une conversation, il me semblait que c'était la Gy qui témoignait de l'empressement et l'An qui se montrait timide et qui résistait. Les jolis airs d'innocence que se donne un An quand on le courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite de répondre directement aux déclarations, ou tourne en plaisanterie les compliments flatteurs qu'on lui adresse, feraient honneur à la coquette la plus accomplie. Mes deux chaperons furent soumis à ces influences séductrices, et tous deux s'en tirèrent de façon à faire honneur à leur tact et à leur sang-froid.
Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à l'administration d'une grande propriété et qui était d'un tempérament éminemment philosophique:—
—Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de tous les objets qui peuvent enivrer les sens, de musique, de lumière, de parfums, vous vous montriez assez froid pour que cette jeune Gy si passionnée vous quitte les larmes aux yeux à cause de votre cruauté.
—Aimable Tish,—répondit le jeune An avec un soupir,—le plus grand malheur de la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime une autre?
—Oh! vous êtes amoureux d'une autre?
—Hélas! oui!
—Et elle ne répond pas à votre amour?
—Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, me le fait espérer; mais elle ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait.
—Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille que vous l'aimiez?
—Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous donc? Puis-je trahir ainsi l'honneur de mon sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez dépourvu de pudeur pour avouer mon amour à une Gy qui n'a point devancé mon aveu par le sien?
—Je vous demande pardon; je ne croyais pas que la modestie de votre sexe fût poussée si loin chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une Gy: Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?
—Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais fait, mais celui qui se conduit ainsi est déshonoré aux yeux des Ana, et les Gy-ei le méprisent en secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait; elle regarderait cet aveu comme une usurpation audacieuse des droits de son sexe et un outrage à la modestie du nôtre. C'est bien fâcheux,—continua le jeune An,—car celle que j'aime n'a certainement fait la cour à aucun autre, et je ne puis m'empêcher de penser que je lui plais. Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la cour parce qu'elle craint que je n'exige quelque convention déraisonnable au sujet de l'abandon de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime pas réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne tous ses droits.
—Cette jeune Gy est-elle ici?
—Oh! oui. La voilà là -bas assise près de ma mère.
Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus une Gy habillée de vêtements d'un rouge brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une Gy préfère encore le célibat. Elle porte du gris, teinte neutre, pour indiquer qu'elle cherche un époux; du pourpre foncé, si elle veut faire entendre qu'elle a fait un choix; du pourpre et orange, si elle est fiancée ou mariée; du bleu clair, quand elle est divorcée ou veuve et désire se remarier. Le bleu clair est naturellement très rare.
Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si universellement répandue, il est difficile de distinguer une femme plus belle que les autres. La Gy choisie par mon ami me parut posséder la moyenne des charmes mais son visage avait une expression qui me plaisait beaucoup plus que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait moins hardie, moins pénétrée des droits de la femme. Je remarquai qu'en causant avec Bra elle jetait de temps en temps un regard de côté vers mon jeune ami.
—Courage,—lui dis-je,—la jeune Gy vous aime.
—Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en suis-je plus heureux?
—Votre mère connaît votre amour?
—Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué. Il serait peu viril de confier une pareille faiblesse à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il se peut qu'il l'ait répété à sa femme.
—Voulez-vous me permettre de vous quitter un moment et de me glisser derrière votre mère et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne pas me laisser questionner jusqu'au moment où je vous rejoindrai.
Le jeune An mit sa main sur son cœur, me toucha légèrement la tête, et me permit de le quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur conversation.
C'était Bra qui parlait.
—Il n'y a aucun doute à cet égard,—disait-elle,—ou bien mon fils, qui est d'âge à se marier, sera entraîné par une de ses nombreuses prétendantes, ou il se joindra aux émigrants qui s'en vont au loin, et nous ne le verrons plus. Si vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous devriez vous déclarer.
—Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si je pourrai jamais gagner son affection; il a tant de passion pour ses inventions et ses horloges; et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que je crains de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris, et alors il se fatiguera de moi, et au bout des trois ans il divorcera et je ne pourrais jamais en épouser un autre.... non, jamais.
—Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme d'une horloge pour savoir devenir si nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer sa Gy. Vous voyez, ma chère Lo,—continua Bra,—que précisément parce que nous sommes le sexe le plus fort, nous gouvernons l'autre à condition de ne jamais laisser voir notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils dans la construction des horloges et des automates, comme sa femme vous devriez toujours lui laisser croire que la supériorité est de son côté; l'An accepte tacitement la supériorité de la Gy en tout, excepté dans les choses de sa vocation. Mais si elle le dépasse dans ces choses-là ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, il ne l'aimera pas longtemps; peut-être même divorcera-t-il. Mais quand une Gy aime réellement, elle apprend bien vite à aimer tout ce qui est agréable à l'An.
La jeune Gy ne répondit rien à ce discours, Elle baissa les yeux d'un air rêveur, puis un sourire se glissa sur ses lèvres, elle se leva sans rien dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de l'An qui l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à quelque distance en l'observant. Je fus surpris, jusqu'au moment où je me souvins de la tactique modeste des Ana, de voir l'indifférence avec laquelle le jeune homme paraissait recevoir les avances de Lo. Il fit mine de s'éloigner, mais elle le suivit, et peu de temps après, je les vis étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace lumineux.
Au même instant, je fus accosté par le magistrat suprême, qui se mêlait à la foule sans aucune marque particulière de déférence ou d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire depuis le jour où j'étais entré dans son domaine, et me rappelant les paroles d'Aph-Lin à propos du terrible doute qu'il avait exprimé sur la question de savoir si je devais ou non être disséqué, je me sentis frissonner en regardant son visage tranquille.
—J'entends beaucoup parler de vous, étranger, par mon fils Taë,—dit le Tur, en posant poliment la main sur ma tête inclinée.—Il aime beaucoup votre société, et j'espère que les mœurs de notre peuple ne vous déplaisent pas.
Je murmurai une réponse inintelligible, qui devait exprimer ma reconnaissance pour toutes les bontés dont m'avait comblé le Tur et mon admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel à disséquer brillait devant mes yeux et arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix plus douce dit tout à coup:—
—L'ami de mon frère doit m'être cher.
En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy qui pouvait avoir seize ans, debout à côté du magistrat et me regardant avec bonté. Elle n'avait pas atteint toute sa taille, et n'était pas beaucoup plus grande que moi (cinq pieds dix pouces environ), et grâce à cette petitesse relative, je trouvai que c'était la plus jolie Gy que j'eusse encore vue. Je suppose que quelque chose dans mon regard trahit ma pensée, car sa physionomie devint encore plus douce.
—Taë me dit,—reprit-elle,—que vous n'avez pas appris à vous servir de nos ailes. Cela me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler avec vous.
—Hélas!—répondis-je,—je ne puis espérer de jouir jamais de ce bonheur. Zee m'a assuré que le don de se servir des ailes avec sécurité était héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant qu'un être de ma race pût planer dans les airs comme un oiseau.
—Que cette pensée ne vous désole pas trop,—me répondit l'aimable Princesse,—car, après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être quand ce jour arrivera, serions-nous toutes heureuses que l'An que nous choisirons ne possédât pas d'ailes.
Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la foule. Je commençais à me sentir à l'aise avec la charmante sœur de Taë et je l'étonnai un peu par la hardiesse de mon compliment en répondant que l'An qu'elle choisirait ne se servirait jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. Il est tellement contre l'usage qu'un An adresse un tel compliment à une Gy jusqu'à ce qu'elle lui ait déclaré son amour, que la jeune fille resta un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait pas l'air mécontent. Enfin, reprenant son sang-froid, elle m'invita à l'accompagner dans un salon moins encombré pour écouter le chant des oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle glissait devant moi et elle me mena dans une salle où il n'y avait presque personne. Une fontaine de naphte jaillissait au milieu; des divans moelleux étaient rangés tout autour, et tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, donnait accès dans une volière remplie d'oiseaux, qui chantaient en chœur. La Gy s'assit sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.
—Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi[10]pour sa maison afin d'éviter qu'on vous questionnât sur le pays d'où vous venez ou sur la raison qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?
[10]Littéralement: a dit:On est prié dans cette maison. Les mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, comme impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé que son Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté ceci:On prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore soit prié de se soumettre à la dissection.
[10]Littéralement: a dit:On est prié dans cette maison. Les mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, comme impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé que son Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté ceci:On prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore soit prié de se soumettre à la dissection.
—Oui.
—Puis-je, du moins, sans manquer à cette loi, vous demander si les Gy-ei de votre pays sont d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles ne sont pas plus grandes?
—Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la loi d'Aph-Lin, à laquelle je suis plus obligé que tout autre de me soumettre, en répondant à des questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon pays sont beaucoup plus blanches et elles sont ordinairement plus petites que moi d'au moins une tête.
—Elles ne peuvent être aussi fortes que les Ana parmi nous. Mais je pense que leur force en vril, supérieure à la vôtre, compense une si grande différence de taille.
—Elles ne se servent pas de la force du vril comme vous l'entendez. Mais cependant elles sont très puissantes dans mon pays et un An n'a pas grande chance de mener une heureuse vie s'il n'est pas plus ou moins gouverné par sa Gy.
—Voilà un mot plein de sentiment,—dit la sœur de Taë d'un ton à demi triste, à demi pétulant.—Vous n'êtes pas marié sans doute?
—Non.... certainement non.
—Ni fiancé?
—Ni fiancé.
—Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait demandé en mariage?
—Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait cette demande: c'est l'An qui parle le premier.
—Quel étrange renversement des lois de la nature,—dit la jeune fille,—et quel manque de modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez jamais demandé une Gy.... vous n'en avez jamais aimé une plus que l'autre?
Je me sentais embarrassé par ces questions ingénues.
—Pardonnez-moi,—répondis-je,—mais je crois que nous commençons à dépasser les limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à votre dernière question, mais, je vous en prie, ne m'en faites pas d'autres. J'ai ressenti une fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma demande et la jeune Gy m'aurait accepté de grand cœur, mais ses parents refusèrent leur consentement.
—Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement que les parents peuvent intervenir dans le choix fait par leurs filles?
—Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le font assez souvent.
—Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,—dit simplement la Gy;—mais j'espère que vous n'y retournerez jamais.
Je baissai la tête en silence. La Gy la releva doucement avec sa main droite et me regarda avec tendresse.
—Restez avec nous,—dit-elle,—restez avec nous et soyez aimé.
Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais pu répondre, au danger que je courais d'être réduit en cendres, quand la clarté de la fontaine de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux ailes, et Zee, descendant par le plafond ouvert, se posa près de nous. Elle ne dit pas un mot, mais prenant mon bras dans sa puissante main, elle m'emmena, comme une mère emmène un enfant méchant, et me conduisit à travers les appartements vers l'un des corridors; de là , par une de ces machines qu'ils préfèrent aux escaliers, nous montâmes à ma chambre. Arrivés là , Zee souffla sur mon front, toucha ma poitrine de sa baguette, et je tombai dans un profond sommeil.
Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, et que j'entendis la voix des oiseaux dans la chambre voisine, le souvenir de la sœur de Taë, de ses doux regards, et de ses paroles caressantes me revint à l'esprit; et il est si impossible à un homme né et élevé dans notre monde de se débarrasser des idées inspirées par la vanité et l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de hardis châteaux en l'air.
—Tout Tish que je suis,—me disais-je,—tout Tish que je suis, il est clair que Zee n'est pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment je suis aimé d'une Princesse, la première jeune fille de ce pays, la fille du Monarque absolu dont ils cherchent si inutilement à déguiser l'autocratie par le titre républicain de premier magistrat. Sans la soudaine arrivée de cette horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait certainement demandé ma main, et quoiqu'il puisse très bien convenir à Aph-Lin, qui n'est qu'un ministre subordonné, un Commissaire des Lumières, de me menacer de la destruction si j'accepte la main de sa fille, cependant un Souverain, dont la parole fait loi, pourrait forcer la communauté à abroger la coutume qui défend les mariages avec les races étrangères et qui, après tout, est contraire à leur égalité tant vantée. Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle avec tant de dédain de l'intervention des parents, n'ait pas assez d'influence sur son royal père pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin prétend me condamner. Et si j'étais honoré d'une si haute alliance, qui sait.... peut-être le Monarque me désignerait-il pour son successeur? Pourquoi non? Peu de gens parmi cette race d'indolents philosophes se soucient du fardeau d'une telle grandeur. Tous seraient peut-être heureux de voir le pouvoir suprême remis entre les mains d'un étranger accompli, qui a l'expérience d'une vie plus remuante; et une fois au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que de choses j'ajouterais avec mes souvenirs d'une autre civilisation à cette vie réellement agréable mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des rois? Quelles étranges sortes de gibier abondent dans ce monde inférieur! Quel plaisir on doit éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux que depuis le Déluge on ne connaît plus sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au moyen de ce terrible vril, dans le maniement duquel je ne ferai jamais, dit-on, de grands progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à culasse, que ces ingénieux mécaniciens non seulement sauront faire, mais perfectionneront; je suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu favorable au vril, excepté en cas de guerre. À propos de guerre, il est parfaitement ridicule de resserrer un peuple si intelligent, si riche, si bien armé, dans un territoire insignifiant, suffisant pour dix ou douze mille familles. Cette restriction n'est-elle pas une pure lubie philosophique, en opposition avec les aspirations de la nature humaine, comme l'utopie qui, dans le monde supérieur, a été essayée en partie par feu M. Robert Owen, et qui a si complètement échoué. Naturellement nous n'irions pas faire la guerre aux nations voisines aussi bien armées que nos sujets; mais dans ces régions habitées par des races qui ne connaissent pas le vril et qui ressemblent, par leurs institutions démocratiques, à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait les envahir sans offenser les nations Vril-ya, nos alliées, s'approprier leur territoire, s'étendant peut-être jusqu'aux régions les plus éloignées du monde intérieur, et régner ainsi sur un empire où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais dans mon enthousiasme qu'il n'y a pas de soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire et de la renommée à un individu remarquable, parce que la poursuite des honneurs excite des contestations, stimule les passions mauvaises, et trouble la félicité de la paix, cette doctrine est opposée aux instincts mêmes de la créature, non seulement humaine, mais de la brute, qui, si elle peut s'apprivoiser, devient sensible aux louanges et à l'émulation. Quel renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi son empire! On ferait de moi un demi-dieu.
Je pensai aussi que c'était un autre préjugé fanatique que de vouloir régler cette vie sur la vie future, à laquelle nous croyons fermement, nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons jamais compte. Je décidai donc qu'une philosophie éclairée me forçait à détruire une religion païenne, si superstitieusement contraire aux idées modernes et à la vie pratique. En rêvant à ces divers projets, je sentais que j'aurais très volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un bon grog au whisky. Non pas que je sois un buveur de spiritueux, mais pourtant il y a des moments où un léger excitant alcoolique, accompagné d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. Oui, certainement, parmi ces herbes et ces fruits il doit en exister un dont on puisse extraire une agréable boisson alcoolique, et avec une côtelette d'élan (ah! quelle insulte à la science de rejeter la nourriture animale que nos plus grands médecins s'accordent à recommander au suc gastrique de l'humanité!) on passerait une heure agréable. Puis, au lieu de ces drames antiques joués par des enfants, certainement, quand je serai roi, j'organiserai un opéra moderne avec un corps de ballet pour lequel on pourra trouver, parmi les nations dont je ferai la conquête, des jeunes femmes moins formidables que ces Gy-ei, par la taille et par leur force, qui ne seront pas armées du vril, et ne voudront pas vous forcer à les épouser.
J'étais si complètement absorbé par ces idées de réforme sociale, politique, morale, et par le désir de répandre sur les races du monde inférieur les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, que je ne m'aperçus de la présence de Zee qu'en l'entendant pousser un profond soupir et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.
Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes de ce peuple, une Gy peut sans manquer au décorum visiter un An dans sa chambre, mais qu'on regarderait un An comme effronté et immodeste au suprême degré, s'il entrait dans la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la permission formelle. Heureusement j'avais encore sur moi les vêtements que je portais quand Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je me sentis très irrité aussi bien que choqué de sa visite et je lui demandai rudement ce qu'elle voulait.
—Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en supplie,—dit-elle,—car je suis bien malheureuse. Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai quitté.
—La conscience de votre honteuse conduite envers moi, l'hôte de votre père, était bien faite pour bannir le sommeil de vos paupières. Où était l'affection que vous prétendez avoir pour moi; où était cette politesse dont se vantent les Vril-ya, quand prenant avantage de la force physique, qui distingue votre sexe dans cet étrange pays, et de ce pouvoir détestable et impie que le vril donne à vos yeux et à vos doigts, vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs réunis, devant Son Altesse Royale.... je veux dire, devant la fille de votre premier magistrat.... en m'emmenant au lit, comme un enfant méchant, et en me plongeant dans le sommeil, sans me demander mon consentement?
—Ingrat! Me reprocher ce témoignage de mon amour! Penses-tu que sans parler de la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au moment béni où nous sommes sûres d'avoir gagné le cœur que nous poursuivons, je pouvais demeurer indifférente aux périls que te faisaient courir les audacieuses avances de cette sotte petite fille?
—Permettez! Puisque vous parlez de périls, il convient peut-être de vous dire que vous m'exposez au plus grand des dangers ou que vous m'y exposeriez si je me laissais aller à croire à votre amour et à accepter vos avances. Votre père m'a dit clairement que dans ce cas on me réduirait en cendres, avec aussi peu de remords que Taë a détruit l'autre jour le grand reptile, par un seul éclair de sa baguette.
—Que cette crainte ne t'arrête pas,—s'écria Zee en se jetant à genoux et en saisissant ma main dans la sienne.—Il est bien vrai que nous ne pouvons pas nous marier comme se marient des êtres de la même race; il est vrai que notre amour doit être aussi pur que celui qui, selon notre croyance, existe entre les amants qui se réunissent au delà des limites de cette vie. Mais n'est-ce pas un assez grand bonheur que de vivre ensemble, unis de cœur et d'esprit? Écoute.... je viens de parler à mon père, il consent à notre union à ces conditions. J'ai assez d'influence sur le Collège des Sages pour être certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir dans le libre choix d'une Gy, pourvu que son mariage avec un étranger ne soit que l'union de leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable amour ait besoin d'une grossière union? Je ne désire pas seulement vivre près de toi, dans cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et à tes joies; je demande un lien qui m'unisse à toi pour toujours dans le monde des immortels. Me refuseras-tu?
Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était agenouillée et toute l'expression de sa physionomie s'était transformée, et, si elle était encore majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: une lumière divine, comme l'auréole d'un être immortel, illuminait sa beauté mortelle. Mais j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte comme un ange qu'à l'aimer comme une femme. Après une pause embarrassée, je balbutiai une réponse évasive qui exprimait ma gratitude et cherchai, aussi délicatement que je le pus, à lui faire comprendre combien ma position serait humiliante au milieu de son peuple dans le rôle d'un mari à qui ne serait jamais accordé le nom de père.
—Mais,—dit Zee,—cette communauté ne constitue pas le monde entier. Non, et d'ailleurs toutes les populations de ce monde ne font pas partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour de toi, je renoncerai à mon pays et à mon peuple. Nous fuirons ensemble vers quelque région où tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te porter sur mes ailes à travers les déserts qui nous en séparent. Je suis assez habile pour ouvrir un chemin parmi les rochers et y creuser des vallées où nous établirons notre habitation. La solitude et une cabane avec toi seront ma société et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans ton monde, au-dessus de celui-ci, exposé à des saisons incertaines et éclairé par ces globes changeants qui, d'après le tableau que tu nous en as tracé, président à l'inconstance de ces régions sauvages? S'il en est ainsi, dis un mot, et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, pourvu que je sois avec toi, quand même je devrais là comme ici n'être l'associée que de ton âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays où il n'y a plus ni mort ni séparation.
Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément ému par cette tendresse à la fois si pure et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une voix qui aurait adouci les plus rudes sons de la plus rude langue. Et, pendant un instant, il me vint à l'esprit que je pourrais profiter du secours de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre vers le monde supérieur. Mais un moment de réflexion suffit pour me montrer combien il serait bas et honteux de profiter de tant de dévouement pour l'entraîner hors d'un pays et d'une famille où j'avais été reçu avec tant d'hospitalité, vers un autre monde qui lui serait si antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré son amour platonique et spirituel, je ne pourrais renoncer à l'affection plus humaine d'une compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce sentiment de mes devoirs envers la Gy s'unissait le sentiment de mes devoirs envers mon pays. Pouvais-je me hasarder à introduire dans le monde supérieur un être doué d'un pouvoir si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement de sa baguette réduire en moins d'une heure la ville de New-York et son glorieux Koom-Posh en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa baguette, sa science lui permettrait facilement d'en construire une autre; et tout son corps était chargé des éclairs mortels qui armaient la légère machine. Si redoutable aux cités et aux populations du monde supérieur, pourrait-elle être pour moi une compagne convenable, au cas où son affection serait sujette au changement ou empoisonnée par la jalousie? Ces pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer, passèrent rapidement dans mon esprit et décidèrent ma réponse.
—Zee,—dis-je de la voix la plus douce que je pus trouver, et pressant avec respect mes lèvres sur cette main dans l'étreinte de laquelle disparaissait ma main captive,—Zee, je ne puis trouver de mots pour vous dire combien je suis touché et honoré par un amour si désintéressé et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse sera une entière franchise. Chaque pays a ses habitudes. Les habitudes du vôtre ne me permettent pas de vous épouser; celles de mon pays sont également opposées à une union entre des races si différentes. D'autre part, bien que je ne manque pas de courage parmi les miens, ou au milieu des dangers qui me sont familiers, je ne puis, sans un frisson d'horreur, penser à construire notre demeure nuptiale dans un si horrible chaos, où tous les éléments, le feu, l'eau, et les gaz méphitiques sont en guerre les uns contre les autres; où, tandis que vous seriez occupée à fendre des rochers ou à verser du vril dans les lampes, je serais dévoré par un krek, que vos opérations auraient fait sortir de son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas l'amour d'une Gy si brillante, si docte, si puissante que vous. Non, je ne mérite pas cet amour, car je ne puis y répondre.
Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se détourna pour cacher son émotion; puis elle glissa sans bruit vers la porte et se retourna sur le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une nouvelle pensée, elle revint vers moi et me dit tout bas:—
—Tu m'as dit que tu me parlerais avec une entière franchise. Réponds donc avec une entière franchise à cette question: Si tu ne peux m'aimer, en aimes-tu une autre?
—Certainement non.
—Tu n'aimes pas la sœur de Taë?
—Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.
—Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus prompt que le vril. Tu hésites. Ne crois pas que la jalousie seule me pousse à t'avertir. Si la fille du Tur te déclare son amour.... si dans son ignorance elle confie à son père une préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que de demander ta destruction immédiate, puisqu'il est chargé de veiller au bien de la communauté, qui ne peut permettre à une fille des Vril-ya de s'unir à un fils des Tish-a, par un mariage qui ne se borne pas à l'union des âmes. Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour toi. Elle n'a pas des ailes assez fortes pour t'emporter dans les airs; elle n'est pas assez savante pour te créer une demeure dans les déserts. Crois-moi, mon amitié seule parle et non ma jalousie.
Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant ses paroles je perdis toute idée de succéder au trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les réformes politiques, sociales et morales que je voulais introduire comme Monarque Absolu.
Après ma conversation avec Zee, je tombai dans une profonde mélancolie. La curiosité avec laquelle j'avais étudié jusque-là la vie et les habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout à coup. Je ne pouvais chasser de mon esprit l'idée que j'étais au milieu d'une race qui, tout aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire d'un instant à l'autre sans scrupule et sans remords. La vie pacifique et vertueuse d'un peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par son contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde supérieur, commençait à m'oppresser, à me paraître ennuyeuse et monotone. La sereine tranquillité de l'atmosphère même me fatiguait. J'avais envie de voir un changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou l'obscurité. Je commençais à sentir que quels que soient nos rêves de perfectibilité, nos aspirations impatientes vers une sphère meilleure, plus haute, plus calme, nous, mortels du monde supérieur, nous ne sommes pas faits pour jouir longtemps de ce bonheur même que nous rêvons et auquel nous aspirons.
Dans cette société des Vril-ya, c'était chose merveilleuse de voir comment ils avaient réussi à unir et à mettre en harmonie, dans un seul système, presque tous les objets que les divers philosophes du monde supérieur ont placés devant les espérances humaines, comme l'idéal d'un avenir chimérique. C'était un état dans lequel la guerre, avec toutes ses calamités, était impossible, un état dans lequel la liberté de tous et de chacun était assurée au suprême degré, sans une seule de ces animosités qui, dans notre monde, font dépendre la liberté des luttes continuelles des partis hostiles. Ici, la corruption qui avilit nos démocraties était aussi inconnue que les mécontentements qui minent les trônes de nos monarchies. L'égalité n'était pas un nom, mais une réalité. Les riches n'étaient pas persécutés, parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes sur les labeurs de la classe ouvrière, encore insolubles dans notre monde et qui créent tant d'amertume entre les différentes classes, étaient résolus par le procédé le plus simple: ils n'avaient pas de classe ouvrière distincte et séparée. Les inventions mécaniques, construites sur des principes qui déjouaient toutes nos recherches, mues par un moteur infiniment plus puissant et plus gouvernable que tout ce que nous avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité, aidées par des enfants dont les forces n'étaient jamais excédées, mais qui aimaient leur travail comme un jeu et une distraction, suffisaient à créer une richesse publique si bien employée au bien commun que jamais un murmure ne se faisait entendre. Les vices qui corrompent nos grandes villes n'avaient ici aucune prise. Les amusements abondaient, mais ils étaient tous innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse, aux querelles, aux maladies. L'amour existait avec toutes ses ardeurs, mais il était fidèle dès qu'il était satisfait. L'adultère, le libertinage, la débauche étaient des phénomènes si inconnus dans cet État, que pour trouver même les noms qui les désignaient on eût été obligé de remonter à une littérature hors d'usage, écrite il y a plusieurs milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur notre terre les théories philosophiques savent que tous ces écarts étranges de la vie civilisée ne font que donner un corps à des idées qui ont été étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées, essayées quelquefois d'une façon partielle, et consignées dans des œuvres d'imagination, mais qui ne sont jamais arrivées à un résultat pratique. Le peuple que je décris ici avait fait bien d'autres progrès vers la perfection idéale. Descartes a cru sérieusement que la vie de l'homme sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à atteindre ici-bas une durée éternelle, mais jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des patriarches, qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait ici, était même dépassé; car la vigueur de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la centième année. Cette longévité était accompagnée d'un bienfait plus grand que la longévité même, celui d'une bonne santé inaltérable. Les maladies qui frappent notre race étaient facilement guéries par le savant emploi de cette force naturelle, capable de donner la vie et de l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée n'est pas inconnue sur la terre, bien qu'elle n'ait guère été professée que par des enthousiastes ou des charlatans et qu'elle ne repose que sur les notions confuses du mesmérisme, de la force odique, etc. Laissant de côté l'invention presque insignifiante des ailes, qu'on a essayées sans jamais réussir depuis l'époque mythologique, je passe à cette question délicate posée depuis peu comme essentielle au bonheur de l'humanité, par les deux influences les plus turbulentes et les plus puissantes de ce monde, la Femme et la Philosophie. Je veux dire, les Droits de la Femme.
Les jurisconsultes s'accordent à prétendre qu'il est inutile de discuter des droits là où il n'existe pas une force suffisante pour les faire valoir; et sur terre, pour une raison ou pour l'autre, l'homme, par sa force physique, par l'emploi des armes offensives ou défensives, peut généralement, quand les choses en viennent à une lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais parmi ce peuple il ne peut exister aucun doute sur les droits de la femme, parce que, comme je l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus forte que l'An; sa volonté est plus résolue, et la volonté étant indispensable pour la direction du vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement que l'An sur elle, les mystérieuses forces que l'art emprunte aux facultés occultes de la nature. Ainsi tous les droits que nos philosophes féminins sur la terre cherchent à obtenir sont accordés comme une chose toute naturelle dans cet heureux pays. Outre cette force physique, les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un vif désir d'acquérir les talents et la science et, en cela, elles sont supérieures aux Ana; c'est donc à elles qu'appartiennent les étudiants, les professeurs, en un mot la portion instruite de la population.
Naturellement, comme je l'ai fait voir, les femmes établissent dans ce pays leur droit de choisir et de courtiser leur époux. Sans ce privilège, elles mépriseraient tous les autres. Sur terre nous craindrions, non sans raison, qu'une femme, après nous avoir ainsi poursuivi et épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique. Il n'en est pas de même des Gy-ei: une fois mariées elles suspendent leurs ailes, et aucun poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne plus aimable, plus complaisante, plus docile, plus sympathique, plus oublieuse de sa supériorité, plus attachée à étudier les goûts et les caprices relativement frivoles de son mari. Enfin parmi les traits caractéristiques qui distinguent le plus les Vril-ya de notre humanité, celui qui contribue le plus à la paix de leur vie et au bien-être de la communauté, c'est la croyance universelle à une Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à l'existence d'une vie future auprès de laquelle un siècle ou deux sont des moments trop courts pour qu'on les perde à des pensées de gloire, de puissance, ou d'avarice; une autre croyance ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils ne peuvent connaître de la Divinité que Sa bonté suprême, du monde futur que son heureuse existence, leur raison leur interdit toute discussion irritante sur des questions insolubles. Ils assurent ainsi à cet État situé dans les entrailles de la terre, ce qu'aucun État ne possède à la clarté des astres, toutes les bénédictions et les consolations d'une religion, sans aucun des maux, sans aucune des calamités qu'engendrent les guerres de religion.
Il est donc incontestable que l'existence des Vril-ya est, dans son ensemble, infiniment plus heureuse que celle des races terrestres, et que, réalisant les rêves de nos philanthropes les plus hardis, elle répond presque à l'idée qu'un poète pourrait se faire de la vie des anges. Et cependant si on prenait un millier d'êtres humains, les meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse trouver à Londres, à Paris, à Berlin, à New-York, et même à Boston, et qu'on les plaçât au milieu de cette heureuse population, je suis persuadé qu'en moins d'une année ils y mourraient d'ennui, ou essayeraient une révolution par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté et se feraient réduire en cendres à la requête du Tur.
Assurément je ne veux pas glisser dans ce récit quelque sotte satire contre la race à laquelle j'appartiens. J'ai au contraire tâché de faire comprendre que les principes qui régissent le système social des Vril-ya l'empêchent de produire ces exemples de grandeur humaine qui remplissent les annales du monde supérieur. Dans un pays où on ne fait pas la guerre, il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le monde est si heureux qu'on ne craint aucun danger et qu'on ne désire aucun changement, on ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni Sumner, ni Wendel Holmes, ni Butler. Dans une société où l'on arrive à un degré de moralité qui exclut les crimes et les douleurs, d'où la tragédie tire les éléments de la crainte et de la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies, auxquels la comédie puisse prodiguer les traits de sa satire comique, un tel pays perd toute chance de produire un Shakespeare, un Molière, une Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer mes semblables en montrant combien les motifs, qui stimulent l'activité et l'ambition des individus dans une société de luttes et de discussions, disparaissent ou s'annulent dans une société qui tend à assurer à ses citoyens une félicité calme et innocente qu'elle présume être l'état des puissances immortelles; je n'ai pas non plus l'intention de représenter la république des Vril-ya comme la forme idéale de la société politique, vers laquelle doivent tendre tous nos efforts. Au contraire, c'est parce que nous avons si bien combiné, à travers les siècles, les éléments qui composent un être humain, qu'il nous serait tout à fait impossible d'adopter la manière de vivre des Vril-ya, ou de régler nos passions d'après leur façon de penser; c'est pour cela que je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui non seulement a appartenu à notre race, mais qui, d'après les racines de sa langue, me paraît descendre de quelqu'un des ancêtres de la grande famille Aryenne, source commune de toutes les civilisations de notre monde; ce peuple qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques, a passé par des transformations qui nous sont familières, forme maintenant une espèce distincte avec laquelle il serait impossible à toute race du monde supérieur de se mêler. Je crois de plus que, s'ils sortaient jamais des entrailles de la terre, suivant l'idée traditionnelle qu'ils se font de leur destinée future, ils détruiraient pour la remplacer la race actuelle des hommes.
Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait pu concevoir un caprice pour un représentant aussi médiocre que moi de la race humaine, dans le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre, nous pourrions être sauvés de la destruction par le mélange des races. Tel espoir serait téméraire. De semblables mésalliances seraient aussi rares que les mariages entre les émigrants Anglo-Saxons et les Indiens Peaux-Rouges. D'ailleurs, nous n'aurions pas le temps de nouer des relations familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous terre, charmés par l'aspect d'une terre éclairée par le soleil, commenceraient par la destruction, s'empareraient des territoires déjà cultivés, et détruiraient sans scrupules tous les habitants qui essayeraient de résister à leur invasion. Quand je considère leur mépris pour les institutions du Koom-Posh, ou gouvernement populaire, et la valeur de mes bien-aimés compatriotes, je crois que si les Vril-ya apparaissaient d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient pas, puisque c'est la plus belle partie du monde habitable, et disaient: «Nous nous emparons de cette portion du globe; citoyens du Koom-Posh, allez-vous-en et faites place pour le développement de la race des Vril-ya,» mes braves compatriotes se battraient, et au bout d'une semaine il ne resterait plus un seul homme qui pût se rallier au drapeau étoilé et rayé des États-Unis.
Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas, quand la famille se réunissait, et elle était alors silencieuse et réservée. Mes craintes au sujet d'une affection que j'avais si peu cherchée et que je méritais si peu se calmaient, mais mon abattement augmentait de jour en jour. Je mourais d'envie de revenir au monde supérieur; mais je me mettais en vain l'esprit à la torture pour trouver un moyen. On ne me permettait jamais de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour voir s'il ne me serait pas possible de remonter dans la mine. Je ne pouvais pas même descendre de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant les Heures Silencieuses, quand tout le monde dormait. Je ne savais pas commander à l'automate qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres, debout contre le mur; je ne connaissais pas les ressorts par lesquels on mettait en mouvement la plate-forme qui servait d'escalier. On m'avait volontairement caché tous ces secrets. Oh! si j'avais pu apprendre à me servir des ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux rochers, et m'enlever par le gouffre dont les parois verticales refusaient de supporter un pas humain.