Chapter 10

Quoiqu'il s'attendît à un triste spectacle, et qu'il y eût d'avance préparé son coeur, celui qu'il vit était plus déplorable encore que celui qu'il avait rêvé.

Marguerite, à demi morte, couchée sur une chaise longue, la tête ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais, depuis son retour, elle râlait comme une agonisante.

À l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme intrépide, gisait, sans connaissance, étendue sur le tapis. En revenant de la Grève, comme à Marguerite, les forces lui avaient manqué, et la pauvre Gillonne allait de l'une à l'autre, n'osant pas essayer de leur adresser une parole de consolation.

Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare de sa douleur comme d'un trésor, et l'on tient pour ennemi quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.

Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le corridor, il entra pâle et tremblant.

Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui dans ce moment portait secours à Henriette, se releva sur un genou et tout effrayée regarda le roi.

Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la révérence, et sortit.

Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en silence; puis avec une intonation dont on eût cru cette voix incapable:

— Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se redressa:

— Votre Majesté! dit-elle.

— Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.

— Oui, dit Charles, je sais bien, mais écoute-moi. La reine deNavarre fit signe qu'elle écoutait.

— Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles.

— Moi! s'écria Marguerite.

— Oui, et d'après ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne venais pas on serait étonné de ne pas t'y voir.

— Excusez-moi, mon frère, dit Marguerite; vous le voyez, je suis bien souffrante.

— Faites un effort sur vous-même.

Marguerite parut un instant tentée de rappeler son courage, puis tout à coup s'abandonnant et laissant retomber sa tête sur ses coussins:

— Non, non, je n'irai pas, dit-elle.

Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui dit:

— Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde- moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère! Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons, relevons-nous, courageux et résignés comme lui.

— Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite.

— Oui, dit Charles, répondant à sa pensée; oui, le sacrifice est rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le plus beau trône du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien, regarde-moi… mes yeux, mon teint, mes lèvres sont d'un mourant, c'est vrai; mais mon sourire… est-ce que mon sourire ne ferait pas croire que j'espère? Et, cependant, dans huit jours, un mois tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort aujourd'hui.

— Mon frère! … s'écria Margot en jetant ses deux bras autour du cou de Charles.

— Allons, habillez-vous, chère Marguerite, dit le roi; cachez votre pâleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de votre beauté.

— Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout cela maintenant!

— La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour toi du moins.

— Jamais! jamais!

— Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en étouffant ou plutôt en dissimulant la souffrance que l'on honore le mieux les morts.

— Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme, qui fut bue aussitôt par sa paupière aride, mouilla l'oeil de Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrêta un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et dit:

— Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrière le roi, plusieurs pages entrèrent, apportant des coffres et des écrins. Marguerite fit signe de la main que l'on déposât tout cela à terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.

— Prépare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne, dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maîtresse d'un air étonné.

— Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend là-bas. Dépêche-toi donc! la journée aura été complète: fête à la Grève ce matin, fête au Louvre ce soir.

— Et madame la duchesse? dit Gillonne.

— Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle peut pleurer, elle peut souffrir tout à son aise. Elle n'est pas fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine. Aide-moi à m'habiller, Gillonne.

La jeune fille obéit. Les parures étaient magnifiques, la robe splendide. Jamais Marguerite n'avait été si belle. Elle se regarda dans une glace.

— Mon frère a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misérable chose que la créature humaine. En ce moment Gillonne revint.

— Madame, dit-elle, un homme est là qui vous demande.

— Moi?

— Oui, vous.

— Quel est cet homme?

— Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a fait frissonner.

— Va lui demander son nom, dit Marguerite en pâlissant. Gillonne sortit, et quelques instants après elle rentra.

— Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priée de vous remettre ceci.

Gillonne tendit à Marguerite le reliquaire qu'elle avait donné la veille au soir à La Mole.

— Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.

Et elle devint plus pâle et plus glacée encore qu'elle n'était.

Un pas lourd ébranla le parquet. L'écho, indigné sans doute de répéter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut sur le seuil.

— Vous êtes…? dit la reine.

— Celui que vous rencontrâtes un jour près de Montfaucon, madame, et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes blessés.

— Oui, oui, je vous reconnais, vous êtes maître Caboche.

— Bourreau de la prévôté de Paris, madame. C'étaient les seuls mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une heure on prononçait autour d'elle. Elle dégagea sa tête pâle de ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'émeraude, d'où semblait sortir un double jet de flammes.

— Et vous venez…? dit Marguerite tremblante.

— Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux gentilshommes, à celui qui m'a chargé de vous rendre ce reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?

— Ah! oui, oui, s'écria la reine, et jamais ombre plus généreuse n'aura plus noble satisfaction; mais où est-elle?

— Elle est chez moi avec le corps.

— Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportée?

— Je pouvais être arrêté au guichet du Louvre, on pouvait me forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau, on avait vu une tête?

— C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain.

— Demain, madame, demain, dit maître Caboche, il sera peut-être trop tard.

— Pourquoi cela?

— Parce que la reine mère m'a fait retenir pour ses expériences cabalistiques les têtes des deux premiers condamnés que je décapiterais.

— Oh! profanation! les têtes de nos bien-aimés! Henriette, s'écria Marguerite en courant à son amie, qu'elle retrouva debout comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds; Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme?

— Oui. Eh bien, que faut-il faire?

— Il faut aller avec lui.

Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes se reprennent à la vie:

— Ah! j'étais cependant si bien, dit-elle; j'étais presque morte.

Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses épaules nues un manteau de velours.

— Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.

Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenât la litière à la petite porte dérobée; puis, prenant Henriette sous le bras, descendit par le passage secret, faisant signe à Caboche de les suivre.

À la porte d'en bas était la litière, au guichet était le valet deCaboche avec une lanterne.

Les porteurs de Marguerite étaient des hommes de confiance muets et sourds, plus sûrs que ne l'eussent été des bêtes de somme.

La litière marcha pendant dix minutes à peu près, précédée de maître Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle s'arrêta.

Le bourreau ouvrit la portière tandis que le valet courait devant.

Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers à descendre. Dans cette grande douleur qui les étreignait toutes deux, c'était cette organisation nerveuse qui se trouvait être la plus forte.

La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un géant sombre et informe, envoyant une lumière rougeâtre par deux sarbacanes qui flamboyaient à son sommet.

Le valet reparut sur la porte.

— Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est couché dans la tour. Au même moment la lumière des deux meurtrières s'éteignit.

Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, passèrent sous la petite porte en ogive et foulèrent dans l'ombre une dalle humide et raboteuse. Elles aperçurent une lumière au fond d'un corridor tournant, et, guidées par le maître hideux du logis, elles se dirigèrent de ce côté. La porte se referma derrière elles.

Caboche, un flambeau de cire à la main, les introduisit dans une salle basse et enfumée. Au milieu de cette salle était une table dressée avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois couverts étaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide principal.

Dans l'endroit le plus apparent était cloué à la muraille un parchemin scellé du sceau du roi. C'était le brevet patibulaire.

Dans un coin était une grande épée, à poignée longue. C'était l'épée flamboyante de la justice.

Çà et là on voyait encore quelques images grossières représentant des saints martyrisés par tous les supplices.

Arrivé là, Caboche s'inclina profondément.

— Votre Majesté m'excusera, dit-il, si j'ai osé pénétrer dans le Louvre et vous amener ici. Mais c'était la volonté expresse et suprême du gentilhomme, de sorte que j'ai dû…

— Vous avez bien fait, maître, vous avez bien fait, ditMarguerite, et voici pour récompenser votre zèle.

Caboche regarda tristement la bourse gonflée d'or que Marguerite venait de déposer sur la table.

— De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hélas! madame, que ne puis-je moi-même racheter à prix d'or le sang que j'ai été obligé de répandre aujourd'hui!

— Maître, dit Marguerite avec une hésitation douloureuse et en regardant autour d'elle, maître, maître, nous faudrait-il encore aller ailleurs? je ne vois pas…

— Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle et que je pourrais vous épargner en vous apportant caché dans un manteau ce que vous venez chercher.

Marguerite et Henriette se regardèrent simultanément.

— Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la même résolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le chemin et nous vous suivrons.

Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chêne qui donnait sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonçait en plongeant sous la terre. Au même instant un courant d'air passa, faisant voler quelques étincelles de la torche et jetant au visage des princesses l'odeur nauséabonde de la moisissure et du sang.

Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albâtre, sur le bras de son amie à la marche plus assurée; mais au premier degré elle chancela.

— Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.

— Quand on aime bien, Henriette, répliqua la reine, on doit aimer jusque dans la mort.

C'était un spectacle horrible et touchant à la fois que celui que présentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de beauté, de parure, se courbant sous la voûte ignoble et crayeuse, la plus faible s'appuyant à la plus forte, et la plus forte s'appuyant au bras du bourreau.

On arriva à la dernière marche. Au fond du caveau gisaient deux formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:

— Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc, semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.

Il y avait un regard d'amour sous les paupières de La Mole, il y avait un sourire de dédain sous celles de Coconnas.

Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle avait tant aimée.

Quant à la duchesse de Nevers, appuyée à la muraille, elle ne pouvait détacher son regard de ce pâle visage sur lequel tant de fois elle avait cherché la joie et l'amour.

— La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.

— Annibal! Annibal! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si brave, tu ne me réponds plus! … Et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.

Cette femme si dédaigneuse, si intrépide, si insolente dans le bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute suprême, la passion jusqu'à la cruauté, cette femme n'avait jamais pensé à la mort.

Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brodé de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole, plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de l'or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté. Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas dans un pan de son manteau.

Et toutes deux, courbées sous leur douleur plus que sous leur fardeau, montèrent l'escalier avec un dernier regard pour les restes qu'elles laissaient à la merci du bourreau, dans ce sombre réduit des criminels vulgaires.

— Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, les gentilshommes seront ensevelis, enterrés saintement, je vous le jure.

— Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le présentant au bourreau.

On revint au Louvre comme on en était sorti. Au guichet, la reine se fit reconnaître; au bas de son escalier particulier, elle descendit, rentra chez elle, déposa sa triste relique dans le cabinet de sa chambre à coucher, destiné dès ce moment à devenir un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pâle et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande salle du bal, la même où nous avons vu, il y a tantôt deux ans et demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire.

Tous les yeux se tournèrent vers elle, et elle supporta ce regard universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait.

— Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:

— Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang…

— Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le sourire sur les lèvres!

XXXILa sueur de sang

Quelques jours après la scène terrible que nous venons de raconter, c'est-à-dire le 30 mai 1574, la cour étant à Vincennes, on entendit tout à coup un grand bruit dans la chambre du roi, lequel, étant retombé plus malade que jamais au milieu du bal qu'il avait voulu donner le jour même de la mort des deux jeunes gens, était, par ordre des médecins, venu chercher à la campagne un air plus pur.

Il était huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans causait avec feu dans l'antichambre, quand tout à coup retentit le cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles, les yeux baignés de larmes et criant d'une voix désespérée:

— Secours au roi! secours au roi!

— Sa Majesté est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dégagé de toute obéissance à la reine Catherine pour l'attacher à sa personne.

— Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les médecins! appelez les médecins!

Mazille et Ambroise Paré se relevaient tour à tour auprès de l'auguste malade, et Ambroise Paré, qui était de garde, ayant vu s'endormir le roi, avait profité de cet assoupissement pour s'éloigner quelques instants.

Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme Charles était atteint d'un relâchement des vaisseaux capillaires, et que ce relâchement amenait une hémorragie de la peau, cette sueur sanglante avait épouvanté la nourrice, qui ne pouvait s'habituer à cet étrange phénomène, et qui, protestante, on se le rappelle, lui disait sans cesse que c'était le sang huguenot versé le jour de la Saint-Barthélemy qui appelait son sang.

On s'élança dans toutes les directions; le docteur ne devait pas être loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer.

L'antichambre resta donc vide, chacun étant désireux de montrer son zèle en ramenant le médecin demandé.

Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître Catherine. Elle traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans l'appartement de son fils.

Charles était renversé sur son lit, l'oeil éteint, la poitrine haletante; de tout son corps découlait une sueur rougeâtre; sa main, écartée, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de ses doigts pendait un rubis liquide.

C'était un horrible spectacle.

Cependant, au bruit des pas de sa mère, et comme s'il les eût reconnus, Charles se redressa.

— Pardon, madame, dit-il en regardant sa mère, je voudrais bien mourir en paix.

— Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagère de ce vilain mal! Voudriez-vous donc nous désespérer ainsi?

— Je vous dis, madame, que je sens mon âme qui s'en va. Je vous dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.

— Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave maladie; depuis le supplice si mérité de ces deux sorciers, de ces deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances physiques doivent avoir diminué. Le mal moral persévère seul, et, si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous prouverais…

— Nourrice, dit Charles, veille à la porte, et que personne n'entre: la reine Catherine de Médicis veut causer avec son fils bien-aimé Charles IX.

La nourrice obéit.

— Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain, d'ailleurs, il serait peut-être trop tard. Seulement, une troisième personne doit assister à notre entretien.

— Et pourquoi?

— Parce que, je vous le répète, la mort est en route, reprit Charles avec une effrayante solennité; parce que d'un moment à l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pâle et muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai mis cette nuit ordre à mes affaires, de mettre ordre ce matin à celles du royaume.

— Et quelle est cette personne que vous désirez voir? demandaCatherine.

— Mon frère, madame. Faites-le appeler.

— Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dénonciations, dictées par la haine bien plus qu'arrachées à la douleur, s'effacent de votre esprit et vont bientôt s'effacer de votre coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!

La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.

— Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller quérir le duc d'Alençon.

Charles fit un signe qui retint la bonne femme prête à obéir.

— J'ai dit mon frère, madame, reprit Charles. Les yeux de Catherine se dilatèrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre en colère. Mais Charles leva impérativement la main.

— Je veux parler à mon frère Henri, dit-il. Henri seul est mon frère; non pas celui qui est roi là-bas, mais celui qui est prisonnier ici. Henri saura mes dernières volontés.

— Et moi, s'écria la Florentine avec une audace inaccoutumée en face de la terrible volonté de son fils, tant la haine qu'elle portait au Béarnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, si vous êtes, comme vous le dites, si près de la tombe, croyez- vous que je céderai à personne, surtout à un étranger, mon droit de vous assister à votre heure suprême, mon droit de reine, mon droit de mère?

— Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore, madame; je vous dis que je veux parler à mon frère Henri, et vous n'appelez pas mon capitaine des gardes?… Mille diables, je vous en préviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi- même.

Et il fit un mouvement pour sauter à bas du lit, qui mit au jour son corps pareil à celui du Christ après la flagellation.

— Sire, s'écria Catherine en le retenant, vous nous faites injure à tous: vous oubliez les affronts faits à notre famille, vous répudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller près du lit de mort d'un roi de France. Quant à moi ma place est marquée ici par les lois de la nature et de l'étiquette; j'y reste donc.

— Et à quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.

— À titre de mère.

— Vous n'êtes pas plus ma mère, madame, que le duc d'Alençon n'est mon frère.

— Vous délirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui donne le jour n'est-elle pas la mère de celui qui l'a reçu?

— Du moment, madame, où cette mère dénaturée ôte ce qu'elle donna, répondit Charles en essuyant une écume sanglante qui montait à ses lèvres.

— Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas, murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilaté par l'étonnement.

— Vous allez me comprendre, madame.

Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef d'argent.

— Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il contient certains papiers qui parleront pour moi.

Et Charles étendit la main vers un coffre magnifiquement sculpté, fermé d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui tenait la place la plus apparente de la chambre.

Catherine, dominée par la position suprême que Charles prenait sur elle, obéit, s'avança à pas lents vers le coffre, l'ouvrit, plongea ses regards vers l'intérieur, et tout à coup recula comme si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile endormi.

— Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mère de vue, qu'y a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame?

— Rien, dit Catherine.

— En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce sourire blêmissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais été la menace chez un autre.

— Oui, balbutia Catherine.

— Un livre de chasse?

— Oui.

— Prenez-le, et apportez-le-moi.

Catherine, malgré son assurance, pâlit, trembla de tous ses membres, et allongeant la main dans l'intérieur du coffre:

— Fatalité! murmura-t-elle en prenant le livre.

— Bien, dit Charles. Écoutez maintenant: ce livre de chasse… j'étais insensé… j'aimais la chasse, au-dessus de toutes choses… ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous, madame?…

Catherine poussa un gémissement sourd.

— C'était une faiblesse, continua Charles; brûlez-le, madame! il ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois!

Catherine s'approcha de la cheminée ardente, laissa tomber le livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette, regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient les feuilles empoisonnées.

À mesure que le livre brûlait, une forte odeur d'ail se répandait dans toute la chambre.

Bientôt il fut entièrement dévoré.

— Et maintenant, madame, appelez mon frère, dit Charles avec une irrésistible majesté.

Catherine, frappée de stupeur, écrasée sous une émotion multiple que sa profonde sagacité ne pouvait analyser, et que sa force presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et voulut parler.

La mère avait un remords; la reine avait une terreur; l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment domina tous les autres.

— Maudit soit-il, s'écria-t-elle en s'élançant hors de la chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit maudit!

— Vous entendez, mon frère, mon frère Henri, cria Charles poursuivant sa mère de la voix; mon frère Henri à qui je veux parler à l'instant même au sujet de la régence du royaume.

Presque au même instant, maître Ambroise Paré entra par la porte opposée à celle qui venait de donner passage à Catherine, et s'arrêtant sur le seuil pour humer l'atmosphère alliacée de la chambre:

— Qui donc a brûlé de l'arsenic ici? dit-il.

— Moi, répondit Charles.

XXXIILa plate-forme du donjon de Vincennes

Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rêveur sur la terrasse du donjon; il savait la cour au château qu'il voyait à cent pas de lui, et à travers les murailles, son oeil perçant devinait Charles moribond.

Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil miroitait dans les plaines éloignées, tandis qu'il baignait d'un or fluide la cime des arbres de la forêt, fiers de la richesse de leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mêmes semblaient s'imprégner de la douce chaleur du ciel, et des ravenelles, apportées par le souffle du vent d'est dans les fentes de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune aux baisers d'une brise attiédie.

Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorées: son regard franchissait les espaces intermédiaires, et allait au-delà se fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinée à devenir un jour la capitale du monde.

— Paris, murmurait le roi de Navarre, voilà Paris; c'est-à-dire la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris où est le Louvre, et le Louvre où est le trône; et dire qu'une seule chose me sépare de ce Paris tant désiré! … ce sont les pierres qui rampent à mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie.

Et en ramenant son regard de Paris à Vincennes, il aperçut à sa gauche, dans un vallon voilé par des amandiers en fleur, un homme sur la cuirasse duquel se jouait obstinément un rayon de soleil, point enflammé qui voltigeait dans l'espace à chaque mouvement de cet homme.

Cet homme était sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un cheval qui paraissait non moins impatient.

Le roi de Navarre arrêta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer son épée hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et agiter ce mouchoir en façon de signal.

Au même instant, sur la colline en face, un signal pareil se répéta, puis tout autour du château voltigea comme une ceinture de mouchoirs.

C'étaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, et qui, craignant qu'on ne tentât quelque chose contre Henri, s'étaient réunis et se tenaient prêts à défendre ou à attaquer.

Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier, se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et brisant ainsi les rayons du soleil qui l'éblouissait reconnut le jeune huguenot.

— De Mouy! s'écria-t-il comme si celui-ci eût pu l'entendre. Et dans sa joie de se voir ainsi environné d'amis, il leva lui-même son chapeau et fit voltiger son écharpe.

Toutes les banderoles blanches s'agitèrent de nouveau avec une vivacité qui témoignait de leur joie.

— Hélas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre… Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-être! … Maintenant j'ai trop tardé.

Et il leur fit un geste de désespoir auquel de Mouy répondit par un signe qui voulait dire:j'attendrai.

En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots comprirent la cause de cette retraite. Les épées rentrèrent au fourreau et les mouchoirs disparurent.

Henri vit déboucher de l'escalier une femme dont la respiration haletante dénonçait une marche rapide, et reconnut, non sans une secrète fureur qu'il éprouvait toujours en l'apercevant, Catherine de Médicis.

Derrière elle, étaient deux gardes qui s'arrêtèrent au haut de l'escalier.

— Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de nouveau et de grave pour que la reine mère vienne ainsi me chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes.

Catherine s'assit sur un banc de pierre adossé aux créneaux pour reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus gracieux sourire:

— Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mère? dit-il.

— Oui, monsieur, répondit Catherine, j'ai voulu vous donner une dernière preuve de mon attachement. Nous touchons à un moment suprême: le roi se meurt et veut vous entretenir.

— Moi? dit Henri en tressaillant de joie.

— Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement vous regrettez le trône de Navarre, mais encore que vous ambitionnez le trône de France.

— Oh! fit Henri.

— Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but de vous tendre un piège.

— À moi?

— Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a à craindre ou à espérer de vous; et de votre réponse à ses offres, faites-y attention, dépendront les derniers ordres qu'il donnera, c'est-à-dire votre mort ou votre vie.

— Mais que doit-il donc m'offrir?

— Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement.

— Enfin, ne devinez-vous pas, ma mère?

— Non; mais je suppose, par exemple… Catherine s'arrêta.

— Quoi?

— Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a dites, il veuille acquérir de votre bouche même la preuve de cette ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un gouvernement, la régence même.

Une joie indicible s'épandit dans le coeur oppressé de Henri; mais il devina le coup, et cette âme vigoureuse et souple rebondit sous l'attaque.

— À moi? dit-il, le piège serait trop grossier; à moi la régence, quand il y a vous, quand il y a mon frère d'Alençon? Catherine se pinça les lèvres pour cacher sa satisfaction.

— Alors, dit-elle vivement, vous renoncez à la régence? «Le roi est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piège.» Puis tout haut:

— Il faut d'abord que j'entende le roi de France, répondit-il, car, de votre aveu même, madame, tout ce que nous avons dit là n'est que supposition.

— Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours répondre de vos intentions.

— Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de prétentions, je n'ai pas d'intentions.

— Ce n'est point répondre, cela, dit Catherine, sentant que le temps pressait, et se laissant emporter à sa colère; d'une façon ou de l'autre, prononcez-vous.

— Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une résolution positive est chose si difficile et surtout si grave à prendre, qu'il faut attendre les réalités.

— Écoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps à perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses réciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez la régence, vous êtes mort.

«Le roi vit», pensa Henri. Puis tout haut:

— Madame, dit-il avec fermeté, Dieu tient la vie des hommes et des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise à Sa Majesté que je suis prêt à me présenter devant elle.

— Réfléchissez, monsieur.

— Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je suis prisonnier, répondit Henri gravement, j'ai eu le temps de réfléchir, madame, et j'ai réfléchi. Ayez donc la bonté de descendre la première près du roi, et de lui dire que je vous suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, veilleront à ce que je ne m'échappe point. D'ailleurs, ce n'est point mon intention.

Il y avait un tel accent de fermeté dans les paroles de Henri, que Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme qu'elles fussent déguisées, ne gagneraient rien sur lui; elle descendit précipitamment.

Aussitôt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit à de Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prêt à tout événement.

De Mouy, qui était descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le second cheval de main, vint au galop prendre position à deux portées de mousquet du donjon.

Henri le remercia du geste et descendit.

Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui l'attendaient.

Un double poste de Suisses et de chevau-légers gardait l'entrée des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes pour entrer au château et pour en sortir.

Catherine s'était arrêtée là et attendait.

Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'écarter, et posant une de ses mains sur son bras:

— Cette cour a deux portes, dit-elle; à celle-ci, que vous voyez derrière les appartements du roi, si vous refusez la régence, un bon cheval et la liberté vous attendent; à celle-là, sous laquelle vous venez de passer, si vous écoutez l'ambition… Que dites- vous?

— Je dis que si le roi me fait régent, madame, c'est moi qui donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je sors du château à la nuit, toutes ces piques, toutes ces hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi.

— Insensé! murmura Catherine exaspérée, crois-moi, ne joue pas avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort.

— Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine; pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai gagné jusqu'à présent?

— Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnés qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue historique.

— Passez la première, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas régent, l'honneur du pas vous appartient.

Catherine, devinée dans toutes ses intentions, n'essaya point de lutter, et passa la première.

XXXIIILa Régence

Le roi commençait à s'impatienter; il avait fait appeler M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut.

En voyant son beau-frère apparaître sur le seuil de la porte, Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura épouvanté comme s'il se fût trouvé en face d'un cadavre.

Les deux médecins qui étaient à ses côtés s'éloignèrent; le prêtre qui venait d'exhorter le malheureux prince à une fin chrétienne se retira également.

Charles IX n'était pas aimé, et cependant on pleurait beaucoup dans les antichambres. À la mort des rois, quels qu'ils aient été, il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur successeur.

Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la vue de ce roi lui-même, atteint d'une maladie qui s'est reproduite depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple, produisirent sur l'esprit encore jeune et par conséquent encore impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgré sa résolution de ne point donner de nouvelles inquiétudes à Charles sur son état, il ne put, comme nous l'avons dit, réprimer le sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant ce moribond tout ruisselant de sang.

Charles sourit avec tristesse. Rien n'échappe aux mourants des impressions de ceux qui les entourent.

— Venez, Henriot, dit-il en tendant la main à son beau-frère avec une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquée en lui jusque-là. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai bien tourmenté dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prêté les mains à ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maître des événements, et outre ma mère Catherine, outre mon frère d'Anjou, outre mon frère d'Alençon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma vie, quelque chose de gênant, qui cesse du jour où je touche à la mort: la raison d'État.

— Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de l'amour que j'ai toujours eu pour mon frère, que du respect que j'ai toujours porté à mon roi.

— Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vérité tu as beaucoup souffert sous mon règne, sans compter que c'est pendant mon règne que ta pauvre mère est morte. Mais tu as dû voir que l'on me poussait souvent. Parfois j'ai résisté; mais parfois aussi j'ai cédé de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passé; maintenant c'est le présent qui me pousse, c'est l'avenir qui m'effraie.

Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans ses mains décharnées.

Puis, après un instant de silence, secouant son front pour en chasser ces sombres idées et faisant pleuvoir autour de lui une rosée de sang:

— Il faut sauver l'État, continua-t-il à voix basse et en s'inclinant vers Henri; il faut l'empêcher de tomber entre les mains des fanatiques ou des femmes.

Charles, comme nous venons de le dire, prononça ces paroles à voix basse, et cependant Henri crut entendre derrière la coulisse du lit comme une sourde exclamation de colère. Peut-être quelque ouverture pratiquée dans la muraille, à l'insu de Charles lui- même, permettait-elle à Catherine d'entendre cette suprême conversation.

— Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une explication.

— Oui, Henri, dit Charles, ma mère veut la régence en attendant que mon frère de Pologne revienne. Mais écoute ce que je te dis, il ne reviendra pas.

— Comment! il ne reviendra pas? s'écria Henri, dont le coeur bondissait sourdement de joie.

— Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le laisseront pas partir.

— Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frère, que la reine mère ne lui aura pas écrit à l'avance?

— Si fait, mais Nancey a surpris le courrier à Château-Thierry et m'a rapporté la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait- elle. Mais moi aussi j'ai écrit à Varsovie, ma lettre y arrivera, j'en suis sûr, et mon frère sera surveillé. Donc, selon toute probabilité, Henri, le trône va être vacant.

Un second frémissement plus sensible encore que le premier se fit entendre dans l'alcôve.

— Décidément, se dit Henri, elle est là; elle écoute, elle attend! Charles n'entendit rien.

— Or, poursuivit-il, je meurs sans héritier mâle.

Puis il s'arrêta: une douce pensée parut éclairer son visage, et posant sa main sur l'épaule du roi de Navarre:

— Hélas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu de ce pauvre petit enfant que je t'ai montré un soir dormant dans son berceau de soie, et veillé par un ange? Hélas! Henriot, ils me le tueront! …

— Ô Sire, s'écria Henri, dont les yeux se mouillèrent de larmes, je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront à veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi.

— Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui était bien loin de son caractère, mais que cependant lui donnait la situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi… heureusement il n'est pas né pour le trône, mais un homme heureux. Je lui laisse une fortune indépendante; qu'il ait la noblesse de sa mère, celle du coeur. Peut-être vaudrait-il mieux pour lui qu'on le destinât à l'Église; il inspirerait moins de crainte. Oh! il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille, si j'avais là pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux visage de la mère.

— Sire, ne pouvez-vous les faire venir?

— Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voilà la condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir à leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille.

Henri réfléchit.

— Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir?

— Que veux-tu dire?

— Moi-même, ne serai-je pas proscrit, menacé comme lui, plus que lui, même? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant.

— Tu te trompes, répondit Charles; moi mort, tu seras fort et puissant, et voilà qui te donnera la force et la puissance. À ces mots, le moribond tira un parchemin de son chevet.

— Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revêtue du sceau royal.

— La régence à moi, Sire! dit-il en pâlissant de joie.

— Oui, la régence à toi, en attendant le retour du duc d'Anjou, et comme, selon toute probabilité, le duc d'Anjou ne reviendra point, ce n'est pas la régence qui te donne ce papier, c'est le trône.

— Le trône, à moi! murmura Henri.

— Oui, dit Charles, à toi, seul digne et surtout seul capable de gouverner ces galants débauchés, ces filles perdues qui vivent de sang et de larmes. Mon frère d'Alençon est un traître, il sera traître envers tous, laisse-le dans le donjon où je l'ai mis. Ma mère voudra te tuer, exile-la. Mon frère d'Anjou, dans trois mois, dans quatre mois, dans un an peut-être, quittera Varsovie et viendra te disputer la puissance; réponds à Henri par un bref du pape. J'ai négocié cette affaire par mon ambassadeur, le duc de Nevers, et tu recevras incessamment le bref.

— Ô mon roi!

— Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en restant converti, tu l'évites, car le parti huguenot n'a consistance qu'à la condition que tu te mettras à sa tête, et M. de Condé n'est pas de force à lutter contre toi. La France est un pays de plaine, Henri, par conséquent un pays catholique. Le roi de France doit être le roi des catholiques et non le roi des huguenots; car le roi de France doit être le roi de la majorité. On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthélemy; des doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de l'arsenic, et non du sang.

— Oh! Sire, que dites-vous?

— Rien. Si ma mort doit être vengée, Henriot, elle doit être vengée par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prévoir les événements qui en seront la suite. Je te lègue un bon parlement, une armée éprouvée. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armée pour résister à tes seuls ennemis: ma mère et le duc d'Alençon.

En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes et de commandements militaires.

— Je suis mort, murmura Henri.

— Tu crains, tu hésites, dit Charles avec inquiétude.

— Moi! Sire, répliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je n'hésite pas; j'accepte.

Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de préparer dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la France se décidait à trois pas d'elle:

— Appelle ma mère, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venirM. d'Alençon.

XXXIVLe roi est mort: vive le roi!

Catherine et le duc d'Alençon, livides d'effroi et tremblants de fureur tout ensemble, entrèrent quelques minutes après. Comme Henri l'avait deviné, Catherine savait tout et avait tout dit, en peu de mots, à François. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent, attendant.

Henri était debout au chevet du lit de Charles.

Le roi leur déclara sa volonté.

— Madame, dit-il à sa mère, si j'avais un fils, vous seriez régente, ou, à défaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, à défaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frère François; mais je n'ai pas de fils, et après moi le trône appartient à mon frère le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il viendra réclamer ce trône, je ne veux pas qu'il trouve à sa place un homme qui puisse, par des droits presque égaux, lui disputer ses droits, et qui expose par conséquent le royaume à des guerres de prétendants. Voilà pourquoi je ne vous prends pas pour régente, madame, car vous auriez à choisir entre vos deux fils, ce qui serait pénible pour le coeur d'une mère. Voilà pourquoi je ne choisis pas mon frère François, car mon frère François pourrait dire à son aîné: «Vous aviez un trône, pourquoi l'avez-vous quitté?» Non, je choisis donc un régent qui puisse prendre en dépôt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa tête. Ce régent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frère; ce régent, c'est le roi de Navarre!

Et avec un geste de suprême commandement, il salua Henri de la main.

Catherine et d'Alençon firent un mouvement qui tenait le milieu entre un tressaillement nerveux et un salut.

— Tenez, monseigneur le régent, dit Charles au roi de Navarre, voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous donne le commandement des armées, les clefs du trésor, le droit et le pouvoir royal.

Catherine dévorait Henri du regard, François était si chancelant qu'il pouvait à peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et cette fermeté de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui montraient le danger présent, debout, menaçant.

Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et François un regard qui voulait dire:

— Prenez garde, je suis votre maître. Catherine comprit ce regard.

— Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tête sous une race étrangère; jamais un Bourbon ne régnera en France tant qu'il restera un Valois.

— Ma mère, ma mère, s'écria Charles IX en se redressant dans son lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps pour punir les meurtriers et les empoisonneurs.

— Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais donner les miens. Venez, François, venez.

Et elle sortit rapidement, entraînant avec elle le duc d'Alençon.

— Nancey! cria Charles; Nancey, à moi, à moi! je l'ordonne, je le veux, Nancey, arrêtez ma mère, arrêtez mon frère, arrêtez…

Une gorgée de sang coupa la parole à Charles au moment où le capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqué râla sur son lit.

Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient suivi, prononcés d'une voix moins distincte, s'étaient perdus dans l'espace.

— Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne. Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps inanimé et qu'on eût pu prendre pour un cadavre, si un léger souffle n'eût agité la frange d'écume qui bordait ses lèvres. Il regarda longtemps; puis se parlant à lui-même:

— Voici l'instant suprême, dit-il, faut-il régner, faut-il vivre?

Au même instant la tapisserie de l'alcôve se souleva, une tête pâlie parut derrière, et une voix vibra au milieu du silence de mort qui régnait dans la chambre royale:

— Vivez, dit cette voix.

— René! s'écria Henri.

— Oui, Sire.

— Ta prédiction était donc fausse: je ne serai donc pas roi? s'écria Henri.

— Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue.

— Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire.

— Écoutez.

— J'écoute.

— Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles. René se pencha de son côté. La largeur du lit les séparait seule, et encore la distance était-elle diminuée par leur double mouvement. Entre eux deux était couché et toujours sans voix et sans mouvement le corps du roi moribond.

— Écoutez, dit René; placé ici par la reine mère pour vous perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre horoscope; en vous servant je trouve à la fois, dans ce que je fais, l'intérêt de mon corps et de mon âme.

— Est-ce la reine mère aussi qui t'a ordonné de me dire cela? demanda Henri plein de doute et d'angoisses.

— Non, dit René, mais écoutez un secret. Et il se pencha encore davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux têtes se touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbés sur le corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tête et qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri.

— Écoutez, continua René, écoutez un secret que je sais seul, et que je vous révèle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner la mort de votre mère.

— Je vous l'ai déjà promis une fois, dit Henri dont le visage s'assombrit.

— Promis, mais non juré, dit René en faisant un mouvement en arrière.

— Je le jure, dit Henri étendant la main droite sur la tête du roi.

— Eh bien, Sire, dit précipitamment le Florentin, le roi dePologne arrive!

— Non, dit Henri, le courrier a été arrêté par le roi Charles.

— Le roi Charles n'en a arrêté qu'un sur la route de Château- Thierry; mais la reine mère, dans sa prévoyance, en avait envoyé trois par trois routes.

— Oh! malheur à moi! dit Henri.

— Un messager est arrivé ce matin de Varsovie. Le roi partait derrière lui sans que personne songeât à s'y opposer, car à Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne précède Henri d'Anjou que de quelques heures.

— Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri.

— Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le bruit des armes que l'on préparait?

— Oui.

— Ces armes, on les préparait à votre intention. Ils viendront vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi.

— Le roi n'est pas mort encore. René regarda fixement Charles:

— Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes à vivre, peut-être moins.

— Que faire alors?

— Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde.

— Mais par où? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront quand je sortirai.

— Écoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais.

— Sois tranquille.

— Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'à la poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire à la belle- mère que vous descendez; vous serez censé avoir découvert ce passage secret et en avoir profité pour fuir: venez, venez.

Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front.

— Adieu, mon frère, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier désir fut de me voir te succéder. Je n'oublierai pas que ta dernière volonté fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos frères, je te pardonne le sang versé.

— Alerte! alerte! dit René, il revient à lui; fuyez avant qu'il rouvre les yeux, fuyez.

— Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de Charles l'épée désormais inutile du roi mourant, mit le parchemin qui le faisait régent dans sa poitrine, baisa une dernière fois le front de Charles, tourna autour du lit, et s'élança par l'ouverture qui se referma derrière lui.

— Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne femme accourut.

— Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle.

— Nourrice, dit le roi, la paupière ouverte et l'oeil dilaté par la fixité terrible de la mort, il faut qu'il se soit passé quelque chose pendant que je dormais: je vois une grande lumière, je vois Dieu notre maître; je vois mon Seigneur Jésus, je vois la benoîte Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le Seigneur tout-puissant me pardonne… il m'appelle… Mon Dieu! mon Dieu! recevez-moi dans votre miséricorde… Mon Dieu! oubliez que j'étais roi, car je viens à vous sans sceptre et sans couronne… Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous rappeler que les souffrances de l'homme… Mon dieu! me voilà.

Et Charles, qui, à mesure qu'il prononçait ces paroles, s'était soulevé de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui l'appelait, Charles, après ces derniers mots, poussa un soupir et retomba immobile et glacé entre les bras de sa nourrice.

Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandés par Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel Henri devait sortir, Henri, guidé par René, suivait le couloir secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui l'attendait, et piquait vers l'endroit où il savait retrouver de Mouy.

Tout à coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir le pavé sonore, quelques sentinelles se retournèrent en criant:

— Il fuit! il fuit!

— Qui cela? s'écria la reine mère en s'approchant d'une fenêtre.

— Le roi Henri, le roi de Navarre, crièrent les sentinelles.

— Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustèrent, mais Henri était déjà trop loin.

— Il fuit, s'écria la reine mère, donc il est vaincu.

— Il fuit, murmura le duc d'Alençon, donc je suis roi. Mais au même instant, et tandis que François et sa mère étaient encore à la fenêtre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et précédé par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un jeune homme lancé au galop, son chapeau à la main, entra dans la cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts comme lui de sueur, de poussière et d'écume.

— Mon fils! s'écria Catherine en étendant les deux bras par la fenêtre.

— Ma mère! répondit le jeune homme en sautant à bas du cheval.

— Mon frère d'Anjou! s'écria avec épouvante François en se rejetant en arrière.

— Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou à sa mère.

— Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eût conduit par la main qu'il ne t'eût pas amené plus à propos; regarde et écoute.

En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avançait sur le balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournèrent vers lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras étendus, tenant les deux morceaux de chaque main:

— Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les deux morceaux de la baguette.

— Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III!

Toutes les voix répétèrent ce cri, excepté celle du duc François.

— Ah! elle m'a joué, dit-il en déchirant sa poitrine avec ses ongles.

— Je l'emporte, s'écria Catherine, et cet odieux Béarnais ne régnera pas!

XXXVÉpilogue

Un an s'était écoulé depuis la mort du roi Charles IX et l'avènement au trône de son successeur.

Le roi Henri III, heureusement régnant par la grâce de Dieu et de sa mère Catherine, était allé à une belle procession faite en l'honneur de Notre-Dame de Cléry.

Il était parti à pied avec la reine sa femme et toute la cour.

Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul souci sérieux ne l'occupait à cette heure. Le roi de Navarre était en Navarre, où il avait si longtemps désiré être, et s'occupait fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite était près de lui, triste et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs de la vie: l'absence et la mort.

Paris était fort tranquille, et la reine mère, véritablement régente depuis que son cher fils Henri était roi, y faisait séjour tantôt au Louvre, tantôt à l'hôtel de Soissons, qui était situé sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au blé, et dont il ne reste que l'élégante colonne qu'on peut voir encore aujourd'hui.

Elle était un soir fort occupée à étudier les astres avec René, dont elle avait toujours ignoré les petites trahisons, et qui était rentré en grâce auprès d'elle pour le faux témoignage qu'il avait si à point porté dans l'affaire de Coconnas et de La Mole, lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de la plus haute importance à lui communiquer, l'attendait dans son oratoire.

Elle descendit précipitamment et trouva le sire de Maurevel.

— _Il _est ici, s'écria l'ancien capitaine des pétardiers, ne laissant point, contre l'étiquette royale, le temps à Catherine de lui adresser la parole.

— Qui,il?demanda Catherine.

— Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre?

— Ici! dit Catherine, ici… lui… Henri… Et qu'y vient-il faire, l'imprudent?

— Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve; voilà tout. Si l'on en croit les probabilités, il vient conspirer contre le roi.

— Et comment savez-vous qu'il est ici?

— Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant après madame de Sauve est venue l'y joindre.

— Êtes-vous sûr que ce soit lui?

— Je l'ai attendu jusqu'à sa sortie, c'est-à-dire une partie de la nuit. À trois heures, les deux amants se sont remis en chemin. Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; là, grâce au concierge, qui est dans ses intérêts sans doute, elle est rentrée sans être inquiétée, et le roi s'en est revenu tout en chantonnant un petit air et d'un pas aussi dégagé que s'il était au milieu de ses montagnes.

— Et où est-il allé ainsi?

— Rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile, chez ce même aubergiste où logeaient les deux sorciers que Votre Majesté a fait exécuter l'an passé.

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu me dire la chose aussitôt?


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