— La Mole! cria Coconnas sans faire attention à Marguerite et sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui avait ménagée; La Mole, mon ami, mon cher La Mole!
Et il s'élança dans les bras de son ami, renversant le fauteuil sur lequel il était assis et la table qui se trouvait sur son chemin.
La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les lui rendant:
— Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant à la duchesse de Nevers, si mon nom prononcé entre vous a pu quelquefois troubler votre charmant ménage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard d'indicible tendresse à Marguerite, il n'a pas tenu à moi que je vous revisse plus tôt.
— Tu vois, dit à son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai tenu parole: le voici.
— Est-ce donc aux seules prières de madame la duchesse que je dois ce bonheur? demanda La Mole.
— À ses seules prières, répondit Marguerite. Puis se tournant vers La Mole:
— La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un mot de ce que je dis.
Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serré son ami contre son coeur, qui avait tourné vingt fois autour de lui, qui avait approché un candélabre de son visage pour le regarder tout à son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de sa robe.
— Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me trouver supportable à présent.
— Mordi! s'écria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours, adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puissé- je avoir là une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres barbares hyperboréens, pour leur faire confesser que vous êtes la reine des belles.
— Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madameMarguerite donc?…
— Oh! je ne m'en dédis pas, s'écria Coconnas avec cet accent demi-bouffon qui n'appartenait qu'à lui, madame Henriette est la reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.
Mais, quoi qu'il pût dire ou faire, le Piémontais, tout entier au bonheur d'avoir retrouvé son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour lui.
— Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont mille choses à se dire qui viendraient se mettre en travers de notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remède qui puisse, je vous en préviens, rendre l'entière santé à M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la sottise d'aimer cette vilaine tête-là, comme dit son ami La Mole.
Marguerite glissa quelques mots à l'oreille de La Mole, qui, si désireux qu'il fût de revoir son ami, aurait bien voulu que la tendresse de Coconnas fût moins exigeante… Pendant ce temps Coconnas essayait, à force de protestations, de ramener un franc sourire et une douce parole sur les lèvres de Henriette, résultat auquel il arriva facilement.
Alors les deux femmes passèrent dans la chambre à côté, où les attendait le souper.
Les deux amis demeurèrent seuls.
Les premiers détails, on le comprend bien, que demanda Coconnas à son ami, furent ceux de la fatale soirée qui avait failli lui coûter la vie. À mesure que La Mole avançait dans sa narration, le Piémontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'était pas facile à émouvoir, frissonnait de tous ses membres.
— Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs comme tu l'as fait, et de me donner les inquiétudes que tu m'as données, ne t'es-tu point réfugié près de notre maître? Le duc, qui t'avait défendu, t'aurait caché. J'eusse vécu près de toi, et ma tristesse, quoique feinte, n'en eût pas moins abusé les niais de la cour.
— Notre maître! dit La Mole à voix basse, le duc d'Alençon?
— Oui. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai dû croire que c'est à lui que tu dois la vie.
— Je dois la vie au roi de Navarre, répondit La Mole.
— Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sûr?
— À n'en point douter.
— Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alençon, que faisait-il, lui, dans tout cela?
— Il tenait la corde pour m'étrangler.
— Mordi! s'écria Coconnas, es-tu sûr de ce que tu dis, La Mole?Comment! ce prince pâle, ce roquet, ce piteux, étrangler mon ami!Ah! mordi! dès demain je veux lui dire ce que je pense de cetteaction.
— Es-tu fou?
— C'est vrai, il recommencerait… Mais qu'importe? cela ne se passera point ainsi.
— Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tâche de ne pas oublier que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de service ce soir.
— Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte là- dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! … Tu plaisantes! … Non! … C'est providentiel: il est dit que je devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici.
— Mais malheureux, réfléchis donc, tu n'es pas ivre.
— Heureusement; car si je l'étais, je mettrais le feu au Louvre.
— Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne là- bas. Le service est chose sacrée.
— Retournes-tu avec moi?
— Impossible.
— Penserait-on encore à te tuer?
— Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait contre moi un complot arrêté, une résolution suivie. Dans un moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes étaient en gaieté ce soir-là.
— Que fais-tu, alors?
— Moi, rien: j'erre, je me promène.
— Eh bien, je me promènerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est un charmant état. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et nous leur donnerons du fil à retordre. Ah! qu'il vienne, ton insecte de duc! je le cloue comme un papillon à la muraille!
— Mais demande-lui un congé, au moins!
— Oui, définitif.
— Préviens-le que tu le quittes, en ce cas.
— Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui écrire.
— Lui écrire, c'est bien leste, Coconnas, à un prince du sang!
— Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'écria Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je m'amuse aux choses de l'étiquette!
— Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous, nous l'emmènerons.
Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son ami, et tout couramment composa le morceau d'éloquence que l'on va lire.
«Monseigneur, «Il n'est pas que Votre Altesse, versée dans les auteurs de l'Antiquité comme elle l'est, ne connaisse l'histoire touchante d'Oreste et de Pylade, qui étaient deux héros fameux par leurs malheurs et par leur amitié. Mon ami La Mole n'est pas moins malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui réclament mon aide. Il est donc impossible que je me sépare de lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je prends un petit congé, déterminé que je suis de m'attacher à sa fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire à Votre Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son service, en raison de quoi je ne désespère pas d'obtenir son pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, «De Votre Altesse royale, «Monseigneur, «Le très humble et très obéissant «ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, «ami inséparable de M. de La Mole.»
Ce chef-d'oeuvre terminé, Coconnas le lut à haute voix à La Mole qui haussa les épaules.
— Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.
— Je dis, répondit La Mole, que M. d'Alençon va se moquer de nous.
— De nous?
— Conjointement.
— Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous étrangler séparément.
— Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empêchera peut-être point l'autre.
— Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain matin. Où allons-nous coucher en sortant d'ici?
— Chez maître La Hurière. Tu sais, dans cette petite chambre où tu voulais me daguer quand nous n'étions pas encore Oreste et Pylade?
— Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hôte. En ce moment le panneau s'ouvrit.
— Eh bien, demandèrent ensemble les deux princesses, où sontOreste et Pylade?
— Mordi! madame, répondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de faim et d'amour.
Ce fut effectivement maître La Hurière qui, le lendemain à neuf heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maître Annibal de Coconnas.
XIVOrthon
Henri, même après le refus du duc d'Alençon qui remettait tout en question, jusqu'à son existence, était devenu, s'il était possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'était auparavant.
Catherine conclut de cette intimité que les deux princes non seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle interrogea là-dessus Marguerite; mais Marguerite était sa digne fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent était d'éviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions de sa mère, qu'après avoir répondu à toutes, elle la laissa plus embarrassée qu'auparavant.
La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct intrigant qu'elle avait apporté de la Toscane, le plus intrigant des petits États de cette époque, et ce sentiment de haine qu'elle avait puisé à la cour de France, qui était la cour la plus divisée d'intérêts et d'opinions de ce temps.
Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Béarnais lui venait de son alliance avec le duc d'Alençon, et elle résolut de l'isoler.
Du jour où elle eut pris cette résolution, elle entoura son fils avec la patience et le talent du pêcheur, qui, lorsqu'il a laissé tomber les plombs loin du poisson, les traîne insensiblement jusqu'à ce que de tous côtés ils aient enveloppé sa proie.
Le duc François s'aperçut de ce redoublement de caresses, et de son côté fit un pas vers sa mère. Quant à Henri, il feignit de ne rien voir, et surveilla son allié de plus près qu'il ne l'avait fait encore.
Chacun attendait un événement.
Or, tandis que chacun était dans l'attente de cet événement, certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le soleil s'était levé rose et distillant cette tiède chaleur et ce doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pâle, appuyé sur un bâton et marchant péniblement, sortit d'une petite maison sise derrière l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc.
Vers la porte Saint-Antoine, et après avoir longé cette promenade qui tournait comme une prairie marécageuse autour des fossés de la Bastille, il laissa le grand boulevard à sa gauche et entra dans le jardin de l'Arbalète, dont le concierge le reçut avec de grandes salutations.
Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son nom, appartenait à une société particulière: celle des arbalétriers. Mais, y eût-il eu des promeneurs, l'homme pâle eût été digne de tout leur intérêt, car sa longue moustache, son pas qui conservait une allure militaire, bien qu'il fût ralenti par la souffrance, indiquaient assez que c'était quelque officier blessé dans une occasion récente qui essayait ses forces par un exercice modéré et reprenait la vie au soleil.
Cependant, chose étrange! lorsque le manteau dont, malgré la chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif était enveloppé s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un large poignard et soutenait une longue épée qu'il semblait ne pouvoir tirer, tant elle était colossale, et qui, complétant cet arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et tremblantes. En outre, et pour surcroît de précautions, le promeneur, tout solitaire qu'il était, lançait à chaque pas un regard scrutateur, comme pour interroger chaque détour d'allée, chaque buisson, chaque fossé.
Ce fut ainsi que cet homme pénétra dans le jardin, gagna paisiblement une espèce de petite tonnelle donnant sur les boulevards, dont il n'était séparé que par une haie épaisse et un petit fossé qui formaient sa double clôture. Là, il s'étendit sur un banc de gazon à portée d'une table où le gardien de l'établissement, qui joignait à son titre de concierge l'industrie de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espèce de cordial.
Le malade était là depuis dix minutes et avait à plusieurs reprises porté à sa bouche la tasse de faïence dont il dégustait le contenu à petites gorgées, lorsque tout à coup son visage prit, malgré l'intéressante pâleur qui le couvrait, une expression effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier enveloppé d'un grand manteau, lequel s'arrêta proche du bastion et attendit.
Il y était depuis cinq minutes, et l'homme au visage pâle, que le lecteur a peut-être déjà reconnu pour Maurevel, avait à peine eu le temps de se remettre de l'émotion que lui avait causée sa présence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serré comme celui d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fossés- Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.
Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et même tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier était de Mouy et le jeune homme au justaucorps serré Orthon, on jugera si les oreilles et les yeux étaient occupés.
L'un et l'autre regardèrent autour d'eux avec la plus minutieuse attention; Maurevel retenait son souffle.
— Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, étant le plus jeune, était le plus confiant, personne ne nous voit ni ne nous écoute.
— C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu remettras ce billet à elle-même, si tu la trouves chez elle; si elle n'y est pas, tu le déposeras derrière le miroir où le roi avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le Louvre. Si l'on te donne une réponse, tu l'apporteras où tu sais; si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un poitrinal à l'endroit que je t'ai désigné et d'où je sors.
— Bien, dit Orthon; je sais.
— Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journée. Ne te hâte pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il _prend une leçon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi hardiment. Tu es rétabli, tu viens remercier madame de Sauve des bontés qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, enfant, va.
Maurevel écoutait, les yeux fixes, les cheveux hérissés, la sueur sur le front. Son premier mouvement avait été de détacher un pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui avait entrouvert son manteau lui avait montré sous ce manteau une cuirasse bien ferme et bien solide. Il était donc probable que la balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans quelque endroit du corps où la blessure qu'elle ferait ne serait pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien armé, aurait bon marché de lui, blessé comme il l'était, et, avec un soupir, il retira à lui son pistolet déjà étendu vers le huguenot.
— Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans autre témoin que ce brigandeau à qui mon second coup irait si bien!
Mais en ce moment Maurevel réfléchit que ce billet donné à Orthon, et qu'Orthon devait remettre à madame de Sauve, était peut-être plus important que la vie même du chef huguenot.
— Ah! dit-il, tu m'échappes encore ce matin; soit. Éloigne-toi sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dussé-je te suivre jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te perds.
En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et s'éloigna rapidement dans la direction des marais du Temple. Orthon reprit les fossés qui le conduisaient au bord de la rivière.
Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilité qu'il n'osait l'espérer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il était, au risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint- Antoine, gagna les quais et s'enfonça dans le Louvre.
Cinq minutes après qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les mille écus d'or qui lui avaient été promis pour l'arrestation du roi de Navarre.
— Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy sera la tache noire que René a trouvée dans l'horoscope de ce Béarnais maudit.
Un quart d'heure après Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se faisait voir comme le lui avait recommandé de Mouy, et gagnait l'appartement de madame de Sauve après avoir parlé à plusieurs commensaux du palais.
Dariole seule était chez sa maîtresse; Catherine venait de faire demander cette dernière pour transcrire certaines lettres importantes, et depuis cinq minutes elle était chez la reine.
— C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa familiarité dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre à coucher de la baronne, et après s'être bien assuré qu'il était seul, il déposa le billet derrière le miroir. Au moment même où il éloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon pâlit, car il semblait que le regard rapide et perçant de la reine mère s'était tout d'abord porté sur le miroir.
— Que fais-tu là, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point madame de Sauve?
— Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en tardant encore à la venir remercier je craignais de passer pour un ingrat.
— Tu l'aimes donc bien, cette chère Charlotte?
— De toute mon âme, madame.
— Et tu es fidèle, à ce qu'on dit?
— Votre Majesté comprendra que c'est une chose bien naturelle quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je ne méritais pas, n'étant qu'un simple serviteur.
— Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demandaCatherine, feignant d'ignorer l'événement arrivé au jeune garçon.
— Madame, lorsque je fus blessé.
— Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as été blessé?
— Oui, madame.
— Et quand cela?
— Le soir où l'on vint pour arrêter le roi de Navarre. J'eus si grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un d'eux me donna un coup sur la tête et je tombai évanoui.
— Pauvre garçon! Et te voilà bien rétabli, maintenant?
— Oui, madame.
— De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez lui?
— Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais osé résisté aux ordres de Votre Majesté, m'a chassé sans miséricorde.
— Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'intérêt. Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupée au-dessus d'ici, chez moi, dans mon cabinet.
Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-être pas eu le temps de cacher le billet derrière la glace, entra dans le cabinet de madame de Sauve pour laisser toute liberté au jeune homme.
Au même moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivée inattendue de la reine mère, se demandait si cette arrivée ne cachait pas quelque complot contre son maître, il entendit frapper trois petits coups au plafond; c'était le signal qu'il devait lui- même donner à son maître dans le cas de danger, quand son maître était chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui.
Ces trois coups le firent tressaillir; une révélation mystérieuse l'éclaira, et il pensa que cette fois l'avis était donné à lui- même; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y avait déjà posé.
Catherine suivait, à travers une ouverture de la tapisserie, tous les mouvements de l'enfant; elle le vit s'élancer vers le miroir, mais elle ne sut si c'était pour y cacher le billet ou pour l'en retirer.
— Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il donc maintenant à partir? Et elle rentra aussitôt dans la chambre le visage souriant.
— Encore ici, petit garçon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu?
— Oh! madame, Dieu m'en garde! répondit Orthon. Et l'enfant, s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'était pas faite pour éloigner ses soupçons; aussi ne fit-elle que les redoubler. De son côté Catherine n'eut pas plus tôt vu la tapisserie de la portière retomber derrière Orthon, qu'elle s'élança vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea derrière lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun billet. Et cependant elle était sûre d'avoir vu l'enfant s'approcher du miroir. C'était donc pour reprendre et non pour déposer. La fatalité donnait une force égale à ses adversaires. Un enfant devenait un homme du moment où il luttait contre elle. Elle remua, regarda, sonda: rien! …
— Oh! le malheureux! s'écria-t-elle. Je ne lui voulais cependant pas de mal, et voilà qu'en retirant le billet il va au-devant de sa destinée. Holà! monsieur de Nancey, holà!
La voix vibrante de la reine mère traversa le salon et pénétra jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le capitaine des gardes.
M. de Nancey accourut.
— Me voilà, dit-il, madame. Que désire Votre Majesté?
— Vous êtes dans l'antichambre?
— Oui, madame.
— Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant?
— À l'instant même.
— Il ne peut être loin encore?
— À moitié de l'escalier à peine.
— Rappelez-le.
— Comment se nomme-t-il?
— Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant ne l'effrayez point s'il ne fait aucune résistance. Il faut que je lui parle à l'instant même.
Le capitaine des gardes s'élança.
Comme il l'avait prévu, Orthon était à peine à moitié de l'escalier, car il descendait lentement dans l'espérance de rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor le roi de Navarre ou madame de Sauve.
Il s'entendit rappeler et tressaillit.
Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de réflexion au-dessus de son âge, il comprit que s'il fuyait il perdait tout. Il s'arrêta donc.
— Qui m'appelle?
— Moi, M. de Nancey, répondit le capitaine des gardes en se précipitant par les montées.
— Mais je suis bien pressé, dit Orthon.
— De la part de Sa Majesté la reine mère, reprit M. de Nancey en arrivant près de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son front et remonta. Le capitaine le suivit par-derrière.
Le premier plan qu'avait formé Catherine était d'arrêter le jeune homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le savait porteur; en conséquence, elle avait songé à l'accuser de vol, et déjà avait détaché de la toilette une agrafe de diamants dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais elle réfléchit que le moyen était dangereux, en ceci qu'il éveillait les soupçons du jeune homme, lequel prévenait son maître, qui alors se défiait, et dans sa défiance ne donnait point prise sur lui.
Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secrètement qu'elle se fit, se répandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette arrestation mettrait Henri sur ses gardes.
Il fallait cependant à Catherine ce billet, car un billet de M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommandé avec tant de soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaça donc l'agrafe où elle l'avait prise.
— Non, non, dit-elle, idée de sbire; mauvaise idée. Mais pour un billet… qui peut-être n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en fronçant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-même pouvait à peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il point mis le billet où il devait le mettre? Ce billet, il me le faut.
En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine avait une expression terrible, car le jeune homme s'arrêta pâlissant sur le seuil. Il était encore trop jeune pour être parfaitement maître de lui-même.
— Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en quelle chose puis-je être bon à Votre Majesté?
Le visage de Catherine s'éclaira, comme si un rayon de soleil fût venu le mettre en lumière.
— Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me plaît, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, nous autres reines, d'être oublieuses. Ce n'est point notre coeur qui l'est, c'est notre esprit, emporté par les événements. Or, je me suis rappelé que les rois tiennent dans leurs mains la fortune des hommes, et je t'ai rappelé. Viens, mon enfant, suis-moi.
M. de Nancey, qui prenait la scène au sérieux, regardait cet attendrissement de Catherine avec un grand étonnement.
— Sais-tu monter à cheval, petit? demanda Catherine.
— Oui, madame.
— En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un message que tu porteras à Saint-Germain.
— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
— Faites-lui préparer un cheval, Nancey.
M. de Nancey disparut.
— Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la première. Orthon la suivit. La reine mère descendit un étage, puis elle s'engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et du duc d'Alençon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire dont nul, excepté le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette galerie entourait comme un rempart certaines portions des appartements du roi et de la reine mère. C'était, comme la galerie du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence, une retraite ménagée en cas de danger.
La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.
Tout à coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son visage la même expression sombre qu'il y avait vue dix minutes auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une panthère, semblaient jeter du feu dans l'obscurité.
— Arrête! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses épaules: un froid mortel, pareil à un manteau de glace, tombait de cette voûte; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une tombe; le regard de Catherine était aigu, si cela peut se dire, et pénétrait dans la poitrine du jeune homme.
Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille.
— Où est le billet que tu étais chargé de remettre au roi deNavarre?
— Le billet? balbutia Orthon.
— Oui, ou de déposer en son absence derrière le miroir?
— Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.
— Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derrière le jardin de l'Arbalète.
— Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majesté se trompe bien certainement.
— Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la promesse que je t'ai faite.
— Laquelle, madame?
— Je t'enrichis.
— Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant.
Catherine commença un grincement de dents qui s'acheva par un sourire.
— Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille écus d'or?
— Je n'ai pas de billet, madame.
— Deux mille écus.
— Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner.
— Dix mille écus, Orthon. Orthon, qui voyait la colère monter comme une marée du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait qu'un moyen de sauver son maître, c'était d'avaler le billet. Il porta la main à sa poche. Catherine devina son intention et arrêta sa main.
— Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidèle. Quand les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal qu'ils s'assurent si c'est un coeur dévoué. Je sais à quoi m'en tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme première récompense. Va porter ce billet à ton maître, et annonce-lui qu'à partir d'aujourd'hui tu es à mon service. Va, tu peux sortir sans moi par la porte qui nous a donné passage: elle s'ouvre en dedans.
Et Catherine, déposant la bourse dans la main du jeune homme stupéfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.
Cependant le jeune homme demeurait debout et hésitant. Il ne pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa tête se fût éloigné.
— Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je pas dit que tu étais libre de t'en aller, et que si tu voulais revenir ta fortune serait faite?
— Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grâce?
— Il y a plus, je te récompense; tu es un bon porteur de billet doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton maître t'attend.
— Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'élançant vers la porte.
Mais à peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses pieds. Il trébucha, étendit les deux mains, poussa un horrible cri, disparut abîmé dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine venait de pousser le ressort.
— Allons, murmura Catherine, maintenant grâce à la ténacité de ce drôle, il me va falloir descendre cent cinquante marches.
Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint dans le corridor, replaça le ressort, ouvrit la porte d'un escalier à vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la terre, et, pressée par la soif insatiable d'une curiosité qui n'était que le ministre de sa haine, elle parvint à une porte de fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette.
C'est là que, sanglant, broyé, écrasé par une chute de cent pieds, mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.
Derrière l'épaisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine, qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de l'escalier.
Catherine entra dans la fosse humide et nauséabonde qui, depuis qu'elle existait, avait dû être témoin de bien des chutes pareilles à celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit la lettre, s'assura que c'était bien celle qu'elle désirait avoir, repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le fond bascula, et le cadavre glissant, emporté par son propre poids, disparut dans la direction de la rivière.
Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet, et lut le billet qui était conçu en ces termes:
«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle- Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas, dites non au porteur.
En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les lèvres de Catherine; elle songeait seulement à la victoire qu'elle allait remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette victoire.
Mais aussi, qu'était-ce qu'Orthon? Un coeur fidèle, une âme dévouée, un enfant jeune et beau; voilà tout.
Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le plateau de cette froide balance où se pèsent les destinés des empires.
Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame deSauve, et le plaça derrière le miroir.
En descendant, elle retrouva à l'entrée du corridor le capitaine des gardes.
— Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnés VotreMajesté, le cheval est prêt.
— Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un laquais, et c'était tout au plus un palefrenier; je lui ai donné quelque argent, et l'ai renvoyé par le petit guichet.
— Mais, dit M. de Nancey, cette commission?
— Cette commission? répéta Catherine.
— Oui, qu'il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut- elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de mes hommes?
— Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre chose à faire.
Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre.
XVL'hôtellerie de la Belle-Étoile
Deux heures après l'événement que nous avons raconté, et dont nulle trace n'était restée même sur la figure de Catherine, madame de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son appartement. Derrière elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole qu'Orthon était venu, il alla droit à la glace et prit le billet.
Il était, comme nous l'avons dit, conçu en ces termes:
«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle- Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas, dites non au porteur.»
De suscription, il n'y en avait point.
— Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine, car eût-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus maintenant le porteur pour lui dire non.
Sur ce point, Catherine ne s'était point trompée. Henri s'informa d'Orthon, Dariole lui dit qu'il était sorti avec la reine mère; mais, comme il trouva le billet à sa place et qu'il savait le pauvre enfant incapable de trahison, il ne conçut aucune inquiétude.
Il dîna comme de coutume à la table du roi, qui railla fort Henri sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinée à la chasse au vol.
Henri s'excusa sur ce qu'il était homme de montagne et non homme de la plaine, mais il promit à Charles d'étudier la volerie.
Catherine fut charmante, et, en se levant de table, priaMarguerite de lui tenir compagnie toute la soirée.
À huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par la porte Saint-Honoré, fit un long détour, rentra par la tour de Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'à la rue Saint-Jacques, et là il les congédia, comme s'il eût été en aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un homme à cheval enveloppé d'un manteau; il s'approcha de lui.
— Mantes, dit l'homme.
— Pau, répondit le roi. L'homme mit aussitôt pied à terre. Henri s'enveloppa du manteau qui était tout crotté, monta sur le cheval qui était tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le pont Saint-Michel, enfila la rue Barthélemy, passa de nouveau la rivière sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter à la porte de maître La Hurière. La Mole était dans la salle que nous connaissons, et écrivait une longue lettre d'amour à qui vous savez. Coconnas était dans la cuisine avec La Hurière, regardant tourner six perdreaux, et discutant avec son ami l'hôtelier sur le degré de cuisson auquel il était convenable de tirer les perdreaux de la broche.
Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grégoire alla ouvrir, et conduisit le cheval à l'écurie, tandis que le voyageur entrait en faisant résonner ses bottes sur le plancher, comme pour réchauffer ses pieds engourdis.
— Eh! maître La Hurière, dit La Mole tout en écrivant, voici un gentilhomme qui vous demande.
La Hurière s'avança, toisa Henri des pieds à la tête, et comme son manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vénération:
— Qui êtes-vous? demanda-t-il au roi.
— Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient à Paris pour se produire à la cour.
— Que voulez-vous?
— Une chambre et un souper.
— Hum! fit La Hurière, avez-vous un laquais? C'était, on le sait, la question habituelle.
— Non, répondit Henri; mais je compte bien en prendre un dès que j'aurai fait fortune.
— Je ne loue pas de chambre de maître sans chambre de laquais, dit La Hurière.
— Même si je vous offre de vous payer votre souper un noble à la rose, quitte à faire notre prix demain?
— Oh! oh! vous êtes bien généreux, mon gentilhomme! dit LaHurière en regardant Henri avec défiance.
— Non; mais dans la croyance que je passerais la soirée et la nuit dans votre hôtel, que m'avait fort recommandé un seigneur de mon pays, qui l'habite, j'ai invité un ami à venir souper avec moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois?
— J'en ai que le Béarnais n'en boit pas de meilleur.
— Bon! je le paie à part. Ah! justement, voici mon convive.
Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donné passage à un second gentilhomme de quelques années plus âgé que le premier, traînant à son côté une immense rapière.
— Ah! ah! dit-il, vous êtes exact, mon jeune ami. Pour un homme qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver à la minute.
— Est-ce votre convive? demanda La Hurière.
— Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme à la rapière et en lui serrant la main; servez-nous à souper.
— Ici, ou dans votre chambre?
— Où vous voudrez.
— Maître, fit La Mole en appelant La Hurière, débarrassez-nous de ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux, Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.
— Dressez le souper dans la chambre numéro 2, au troisième, dit La Hurière. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs suivirent Grégoire, qui marcha devant eux en les éclairant.
La Mole les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; et, se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à cette tête un air d'étonnement remarquable.
La Mole s'approcha de lui.
— Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu?
— Quoi?
— Ces deux gentilshommes?
— Eh bien?
— Je jurerais que c'est…
— Qui?
— Mais… le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge.
— Jure si tu veux, mais pas trop haut.
— Tu as donc reconnu aussi?
— Certainement.
— Que viennent-ils faire ici?
— Quelque affaire d'amourettes.
— Tu crois?
— J'en suis sûr.
— La Mole, j'aime mieux des coups d'épée que ces amourettes-là.Je voulais jurer tout à l'heure, je parie maintenant.
— Que paries-tu?
— Qu'il s'agit de quelque conspiration.
— Ah! tu es fou.
— Et moi, je te dis…
— Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde.
— Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à M. d'Alençon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu'il les tirât de la broche.
Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur chambre.
— Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table, vous avez vu Orthon?
— Non; mais j'ai eu le billet qu'il a déposé au miroir. L'enfant aura pris peur, à ce que je présume; car la reine Catherine est venue, tandis qu'il était là, si bien qu'il s'en est allé sans m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m'a dit que la reine mère l'a fait longuement causer.
— Oh! il n'y a pas de danger, le drôle est adroit; et quoique la reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre, j'en suis sûr.
— Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri.
— Non, mais je le reverrai ce soir; à minuit il doit me revenir prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en allant.
— Et l'homme qui était au coin de la rue des Mathurins?
— Quel homme?
— L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr?
— C'est un de nos plus dévoués. D'ailleurs, il ne connaît pasVotre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire.
— Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute tranquillité?
— Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet.
— À merveille.
— Eh bien, Sire, que dit M. d'Alençon?
— M. d'Alençon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est expliqué nettement à ce sujet. L'élection du duc d'Anjou au trône de Pologne et l'indisposition du roi ont changé tous ses desseins.
— Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan?
— Oui.
— Il nous trahit, alors?
— Pas encore; mais il nous trahira à la première occasion qu'il trouvera.
— Coeur lâche! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas répondu aux lettres que je lui ai écrites?
— Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout est perdu, n'est-ce pas, de Mouy?
— Au contraire, Sire, tout est gagné. Vous savez bien que le parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien! depuis le jour de la cérémonie, j'ai tout relié, tout rattaché à vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc d'Alençon, j'en ai levé quinze cents; dans huit jours ils seront prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, Sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée?
Henri sourit, et lui frappant sur l'épaule:
— Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul à le savoir, que le roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effrayé qu'on le croit.
— Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espère qu'avant qu'il soit longtemps la France tout entière le saura comme moi.
— Mais quand on conspire, il faut réussir. La première condition de la réussite est la décision; et pour que la décision soit rapide, franche, incisive, il faut être convaincu qu'on réussira.
— Eh bien! Sire, quels sont les jours où il y a chasse?
— Tous les huit ou dix jours, soit à courre, soit au vol.
— Quand a-t-on chassé?
— Aujourd'hui même.
— D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore?
— Sans aucun doute, peut-être même avant.
— Écoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est parti; on ne pense plus à lui. Le roi se remet de jour en jour de son indisposition. Les persécutions contre nous ont à peu près cessé. Faites les doux yeux à la reine mère, faites les doux yeux à M. d'Alençon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans lui: tâchez qu'il le croie, ce qui est plus difficile.
— Sois tranquille, il le croira.
— Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous?
— Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la reine.
— Et la reine nous sert franchement, elle?
— Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette couronne de Navarre absente lui brûle le front.
— Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire où elle aura lieu: si c'est à Bondy, à Saint-Germain ou à Rambouillet; ajoutez que vous êtes prêt, et quand vous verrez M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une fois hors de la forêt, si la reine mère veut vous avoir, il faudra qu'elle coure après vous; or, ses chevaux normands ne verront pas même, je l'espère, les fers de nos chevaux barbes et de nos genêts d'Espagne.
— C'est dit, de Mouy.
— Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa vie il fit à cette question.
— Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a.
— Eh bien, soit à vous, soit à elle, emportez-en le plus que vous pourrez.
— Et toi, en attendant, que vas-tu faire?
— Après m'être occupé des affaires de Votre Majesté assez activement, comme elle voit, Votre Majesté me permettra-t-elle de m'occuper un peu des miennes?
— Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires?
— Écoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garçon fort intelligent que je recommande à Votre Majesté), Orthon m'a dit hier avoir rencontré près de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est rétabli grâce aux soins de René, et qui se réchauffe au soleil comme un serpent qu'il est.
— Ah! oui, je comprends, dit Henri.
— Ah! vous comprenez, bon… Vous serez roi un jour, vous, Sire, et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne à accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires seront arrangées, ce qui donnera à ce brigand là cinq ou six journées encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour du côté de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons coups de rapière, après quoi je quitterai Paris le coeur moins gros.
— Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Béarnais.À propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas?
— Ah! charmant garçon qui vous est dévoué corps et âme, Sire, et sur lequel vous pouvez compter comme sur moi… brave…
— Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy; une fois arrivés là, nous chercherons ce que nous devrons faire pour le récompenser.
Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte s'ouvrit ou plutôt s'enfonça, et celui dont on faisait l'éloge au moment même parut, pâle et agité.
— Alerte, Sire, s'écria-t-il; alerte! la maison est cernée.
— Cernée! s'écria Henri en se levant; par qui?
— Par les gardes du roi.
— Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, bataille, à ce qu'il paraît.
— Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes?
— Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de retraite…
— Il y en a un qui m'a déjà servi à moi, et si Votre Majesté veut me suivre…
— Et de Mouy?
— M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier.
— Il est trop tard, dit Henri.
— Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, s'écria La Mole, je répondrais du roi.
— Alors, répondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les occuper, moi. Allez, Sire, allez.
— Mais que feras-tu?
— Ne vous inquiétez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy commença par faire disparaître l'assiette, la serviette et le verre du roi, de façon qu'on pût croire qu'il était seul à table.
— Venez, Sire, venez, s'écria La Mole en prenant le roi par le bras et l'entraînant dans l'escalier.
— De Mouy! mon brave de Mouy! s'écria Henri en tendant la main au jeune homme.
De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en referma derrière lui la porte au verrou.
— Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui, tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous avoir trahis?
— Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la lueur des flambeaux commençait à ramper le long de l'étroit escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espèce de cliquetis d'épée.
— Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans l'obscurité, il lui fit monter deux étages, poussa la porte d'une chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenêtre d'un cabinet:
— Sire, dit-il, Votre Majesté craint-elle beaucoup les excursions sur les toits?
— Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards!
— Eh bien, que Votre Majesté me suive; je connais le chemin et vais lui servir de guide.
— Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le premier, suivit un large rebord faisant gouttière, au bout duquel il trouva une vallée formée par deux toits; sur cette vallée s'ouvrait une mansarde sans fenêtre et donnant dans un grenier inhabité.
— Sire, dit La Mole, vous voici au port.
— Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pâle où perlait la sueur.
— Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules; le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit à une allée et cette allée conduit à la rue. J'ai fait le même chemin, Sire, par une nuit bien autrement terrible que celle-ci.
— Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le premier par la fenêtre béante, gagna la porte mal fermée, l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant dans la main du roi la corde qui servait de rampe:
— Venez, Sire, dit-il.
Au milieu de l'escalier Henri s'arrêta; il était arrivé devant une fenêtre; cette fenêtre donnait sur la cour de l'hôtellerie de la Belle-Étoile. On voyait dans l'escalier en face courir des soldats, les uns portant à la main des épées et les autres des flambeaux.
Tout à coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre aperçut deMouy. Il avait rendu son épée et descendait tranquillement.
— Pauvre garçon, dit Henri; coeur brave et dévoué!
— Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majesté remarquera qu'il a l'air fort calme; et, tenez, même il rit! Il faut qu'il médite quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.
— Et ce jeune homme qui était avec vous?
— M. de Coconnas? demanda La Mole.
— Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu?
— Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les soldats, il ne m'a dit qu'un mot:» — Risquons-nous quelque chose?» — La tête, lui ai-je répondu.» — Et te sauveras-tu, toi?» — Je l'espère.
» — Eh bien, moi aussi,» a-t-il répondu. Et je vous jure qu'il se sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en réponds, c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre.
— Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tâchons de regagner le Louvre.
— Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire; enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.
En effet, Henri et La Mole trouvèrent la porte ouverte, et n'éprouvèrent d'autre difficulté pour sortir que le flot de populaire qui encombrait la rue.
Cependant tous deux parvinrent à se glisser par la rue d'Averon; mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le capitaine des gardes, M. de Nancey.
— Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, à ce qu'il paraît. Diable! les guichets vont être fermés… On prendra les noms de tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer après lui, ce sera une probabilité que j'étais avec lui.
— Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement que par le guichet.
— Comment diable veux-tu que j'y rentre?
— Votre Majesté n'a-t-elle point la fenêtre de la reine deNavarre?
— Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez raison. Et moi qui n'y pensais pas! … Mais comment prévenir la reine?
— Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance, Votre Majesté lance si bien les pierres!
XVIDe Mouy de Saint-Phale
Cette fois, Catherine avait si bien pris ses précautions qu'elle croyait être sûre de son fait.
En conséquence, vers dix heures, elle avait renvoyé Marguerite, bien convaincue, c'était d'ailleurs la vérité, que la reine de Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle était passée chez le roi, le priant de retarder son coucher.
Intrigué par l'air de triomphe qui, malgré sa dissimulation habituelle, épanouissait le visage de sa mère, Charles questionna Catherine, qui lui répondit seulement ces mots:
— Je ne puis dire qu'une chose à Votre Majesté, c'est que ce soir elle sera délivrée de ses deux plus cruels ennemis.
Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui- même: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lévrier, qui vient à lui se traînant sur le ventre comme un serpent et posa sa tête fine et intelligente sur le genou de son maître, il attendit.
Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du Louvre.
— Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en fronçant le sourcil, tandis que le lévrier se relevait par un mouvement brusque en redressant les oreilles.
— Rien, dit Catherine; un signal, voilà tout.
— Et que signifie ce signal?
— Il signifie qu'à partir de ce moment, Sire, votre unique, votre véritable ennemi, est hors de vous nuire.
— Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mère avec cet oeil de maître qui signifie que l'assassinat et la grâce sont deux attributs inhérents à la puissance royale.
— Non, Sire; on vient seulement d'en arrêter deux.
— Oh! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mère, je suis grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi- même, et n'ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner; mais ici vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là.
— Mon fils, dit Catherine, c'est la dernière fois que je me mêle de vos affaires. Mais c'était une entreprise commencée depuis longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donné tort, et je tenais à coeur de prouver à Votre Majesté que j'avais raison.
En ce moment plusieurs hommes s'arrêtèrent dans le vestibule, et l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une petite troupe.
Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer chez le roi.
— Qu'il entre, dit vivement Charles.
M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:
— Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés: il est pris.
— Comment,il?s'écria Catherine fort troublée; n'en avez-vous pris qu'un?
— Il était seul, madame.
— Et s'est-il défendu?
— Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son épée à la première sommation.
— Qui cela? demanda le roi.
— Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit.
— De Mouy! s'écria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur?
— Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si VotreMajesté m'en accorde la permission, je lui ferai la même demande.
— Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la bonté, monsieur de Mouy, d'apprendre à mon fils quel est l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme un rebelle qu'il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel?
— En effet, dit Charles en fronçant le sourcil; sauriez-vous le nom de cet homme, monsieur de Mouy?
— Oui, Sire; Votre Majesté désire-t-elle le connaître?
— Cela me ferait plaisir, je l'avoue.
— Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale.
— C'était vous?
— Moi-même!
Catherine, étonnée de cette audace, recula d'un pas vers le jeune homme.
— Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du roi?
— D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eût un ordre de Votre Majesté; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme, M. de Maurevel, l'assassin de mon père et de M. l'amiral. Je me suis rappelé alors qu'il y avait un an et demi, dans cette même chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre Majesté m'avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice du meurtrier; or, comme il s'était depuis ce temps passé de graves événements, j'ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j'ai cru que c'était le ciel qui me l'envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire; j'ai frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme sur des bandits.
Charles ne répondit rien; son amitié pour Henri lui avait fait voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de vue que celui où il les avait envisagées d'abord, et plus d'une fois avec terreur.
La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui ressemblaient à des remords.
— Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure chez le roi de Navarre?
— Oh! répondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue à raconter; mais si cependant Sa Majesté a la patience de l'entendre…
— Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.
— J'obéirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant.
Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.
— Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon.
Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eût été introduit.
— Sire, dit de Mouy, j'étais venu chez Sa Majesté le roi de Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la religion.
Catherine fit signe à Charles IX.
— Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi étiez-vous venu?
— Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot; mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon, et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d'Albret, dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits à la couronne de Navarre.