— Eh bien, l'affaire de Pologne?
— Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être débarrassée de ton frère d'Anjou.
— Le pape a donc ratifié son élection?
— Oui, ma chère.
— Et tu ne me disais pas cela! s'écria Marguerite. Eh! vite, vite, des détails.
— Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci: c'est un billet de moi que j'ai apporté pour que tu le lui fasses passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en question.
Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne disait rien autre chose que ce qu'elle avait déjà appris de la bouche de son amie.
— Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine.
— Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à l'hôtel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine attachait à cette nouvelle, et j'avais écrit à M. de Nevers d'en agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n'est pas comme ce monstre de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi, toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l'homme qui suivait notre courrier…
— Quel homme?
— Oh! l'horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et nuit, sans s'arrêter un instant.
— Mais cet homme dont tu parlais tout à l'heure?
— Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à droite, tandis que l'autre tournait à gauche par la place du Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait d'arbalète.
— Merci, ma bonne Henriette, merci, s'écria Marguerite. Tu avais raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue Tizon, n'est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un cheval bien méchant pour qu'il s'emporte et que nous soyons seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu tâches de savoir de ton Coconnas.
— Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en riant.
— Non, non, sois tranquille, il l'aura et à temps. Madame de Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.
— Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du double courrier.
— Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre.
— Peut-être était-il pour la reine mère?
— Non pas; j'en suis sûr, car j'ai été à tout hasard me placer dans le corridor, et je n'ai vu passer personne.
— Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce soit…
— Pour votre frère d'Alençon, n'est-ce pas? dit Henri.
— Oui; mais comment le savoir?
— Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un de ces deux gentilshommes et savoir par lui…
— Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole… Gillonne! Gillonne!
La jeune fille parut.
— Il faut que je parle à l'instant même à M. de La Mole, lui dit la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.
Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle était un livre allemand avec des gravures d'Albert Dürer, qu'il se mit à regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il ne parut pas l'entendre et ne leva même pas la tête.
De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant d'inquiétude.
Marguerite alla à lui.
— Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui est aujourd'hui de garde chez M. d'Alençon?
— Coconnas, madame…, dit La Mole.
— Tâchez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maître un homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à franc étrier.
— Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis quelques jours il devient très taciturne.
— Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il vous devra quelque chose en échange.
— De la duchesse! … Oh! avec ce billet, j'essaierai.
— Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que vous savez.
— Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?
— Vous vous nommerez, et cela suffira.
— Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je vous réponds de tout. Et il partit.
— Nous saurons demain si le duc d'Alençon est instruit de l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se retournant vers son mari.
— Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le Béarnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'à lui; et… par la messe! je ferai sa fortune.
XXIXLe départ
Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme c'est l'habitude dans les jours privilégiés de l'hiver, se leva derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà en mouvement dans la cour du Louvre.
Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines, attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient encore que son maître, retenu par Catherine, qui l'avait arrêté au passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante.
Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eût pas de prise sur eux et qu'ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris.
— Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que vous et moi ne sait encore l'arrivée prochaine des Polonais; cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui n'en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours de pluie, du matin au soir il s'exerce à l'escrime.
— Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frère d'Anjou? En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui n'en a cependant que six. Et quant à mon frère d'Anjou, vous savez qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu'il dit du moins.
— Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront à Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux, leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis, Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis, moi, qu'il y a quelque chose sous jeu.
En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'écouter sa mère pour écouter l'heure.
— Mort de ma vie! sept heures! s'écria-t-il. Une heure pour aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'à neuf heures. En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas, Risquetout! … mort de ma vie! à bas donc, brigand!
Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en échange d'une caresse, un cri de vive douleur.
— Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France. La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous… Eh! vous aurez tout le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
— Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d'impatience, expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y a des jours où je ne vous comprends pas.
Et il s'arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine jugea que le bon moment était venu, et qu'il ne fallait pas le laisser passer.
— Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je l'espère, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais.
— Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez me le faire tuer, n'est-ce pas?
— Oh! non.
— Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exilé il devient beaucoup plus à craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le sachions à l'instant même?
— Aussi ne veux-je pas l'exiler.
— Mais que voulez-vous donc? dites vite!
— Je veux qu'on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais seront ici; à la Bastille, par exemple.
— Ah! ma foi non, s'écria Charles IX. Nous chassons le sanglier ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu'à me contrarier.
— Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés n'arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse seulement, ce soir… cette nuit…
— C'est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici, Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour?
— Charles, dit Catherine en l'arrêtant par le bras au risque de l'explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois que le mieux serait, tout en ne l'exécutant que ce soir ou cette nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite.
— Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais attendre! Au diable, par exemple!
— Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout prévu, entrez là, chez moi, tenez!
Et Catherine, agile comme si elle n'eût eu que vingt ans, poussa une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée.
Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc. de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de Navarre.»
— Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mère. Et il s'élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre de s'être si facilement débarrassé de Catherine.
Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait son exactitude en matière de chasse, chacun s'étonnait de ce retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit, tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.
À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d'Alençon, un signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire semblant de le voir, et s'élança sur ce cheval barbe qui, impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes, il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma.
Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du Louvre suivi du duc d'Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite, de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des principaux seigneurs de la cour.
Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie.
Quant au duc d'Anjou, il était depuis trois mois au siège de LaRochelle.
Pendant qu'on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme, qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à l'oreille:
— Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas lui-même chez le duc d'Alençon, un quart d'heure avant que l'envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi.
— Alors il sait tout, dit Henri.
— Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d'ailleurs jetez les yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle, son oeil rayonne.
— Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans compter le sanglier.
Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens, Béarnais d'origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens depuis plus d'un siècle et qu'il employait comme messager ordinaire de ses affaires de galanterie:
— Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa cousine désire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre, et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se jette sur mon lit en attendant.
— Il n'y a pas de réponse, Sire?
— Aucune, que de me dire si tu l'as trouvé. La clef est pour lui seul, tu comprends?
— Oui, Sire.
— Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta commission et tu nous rejoindras à Bondy.
Le valet fit un signe d'obéissance et s'éloigna.
On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets, tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.
Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc d'Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur l'âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur l'endroit où il avait établi sa bauge, qu'il ne s'aperçut pas ou feignit ne pas s'apercevoir que Henri était resté un instant en arrière.
Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d'elle cent lazzis pour faire rire les dames.
Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l'occasion de baiser l'écharpe blanche à frange d'or de Marguerite sans que cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eût été vue de plus de trois ou quatre personnes.
On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.
Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier avait tenu.
Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l'avait détourné répondait de lui.
Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie. Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellât pas son cheval, attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monté de meilleur et de plus fort.
Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il était armé en guerre plutôt qu'en chasse, et vingt ou trente gentilshommes, équipés comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa aussitôt du lieu où était le roi, l'alla rejoindre et revint en causant avec lui.
À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant lelancer, et chacun, montant à cheval, s'achemina vers le rendez-vous.
Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une fois de sa femme.
— Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?
— Non, répondit Marguerite, si ce n'est que mon frère Charles vous regarde d'une étrange façon.
— Je m'en suis aperçu, dit Henri.
— Avez-vous pris vos précautions?
— J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir, pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.
— Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu!
Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé à la bauge.
XXXMaurevel
Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait introduire dans son cabinet l'homme à qui son capitaine des gardes avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la Cerisaie, quartier de l'Arsenal.
Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait un des yeux de cet homme, découvrant seulement l'autre oeil, et laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du visage. Il était vêtu d'un manteau long et épais sous lequel on devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce ne fût pas l'habitude des gens appelés à la cour, une épée de campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d'un long poignard.
— Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser dans l'inaction. L'occasion se présente, ou plutôt non, je l'ai fait naître. Remerciez-moi donc.
— Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l'homme au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois.
— Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas deux dans votre vie, profitez-en donc.
— J'attends, madame; seulement, je crains, d'après le préambule…
— Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces commissions-là que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise même.
— Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit, je suis aux ordres de Votre Majesté.
— En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le parchemin. L'homme le parcourut et pâlit.
— Quoi! s'écria-t-il, l'ordre d'arrêter le roi de Navarre!
— Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?
— Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n'être pas assez bon gentilhomme.
— Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour, monsieur de Maurevel, dit Catherine.
— Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l'assassin si ému qu'il paraissait hésiter.
— Vous obéirez donc?
— Si Votre Majesté le commande, n'est-ce pas mon devoir?
— Oui, je le commande.
— Alors, j'obéirai.
— Comment vous y prendrez-vous?
— Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être guidé par Votre Majesté.
— Vous redoutez le bruit?
— Je l'avoue.
— Prenez douze hommes sûrs, plus s'il le faut.
— Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai- je le roi de Navarre?
— Où vous plairait-il mieux de le saisir?
— Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s'il était possible.
— Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous du Louvre, par exemple?
— Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande faveur.
— Vous l'arrêterez donc dans le Louvre.
— Et dans quelle partie du Louvre?
— Dans sa chambre même. Maurevel s'inclina.
— Et quand cela, madame?
— Ce soir, ou plutôt cette nuit.
— Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me renseigner sur une chose.
— Sur laquelle?
— Sur les égards dus à sa qualité.
— Égards! … qualité! …, dit Catherine. Mais vous ignorez donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la qualité soit égale à la sienne?
Maurevel fit une seconde révérence.
— J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si VotreMajesté le permet.
— Je le permets, monsieur.
— Si le roi contestait l'authenticité de l'ordre, ce n'est pas probable, mais enfin…
— Au contraire, monsieur, c'est sûr.
— Il contestera?
— Sans aucun doute.
— Et par conséquent il refusera d'y obéir?
— Je le crains.
— Et il résistera?
— C'est probable.
— Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas…
— Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.
— Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire?
— Que faites-vous quand vous êtes chargé d'un ordre du roi, c'est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu'on vous résiste, monsieur de Maurevel?
— Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d'un pareil ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.
— Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais pas qu'il y eût assez longtemps pour que vous l'eussiez déjà oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et qu'auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.
— Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?…
— Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l'ordre de le tuer? Le roi veut qu'on le mène à la Bastille, et l'ordre ne porte que cela. Qu'il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de vous tuer…
Maurevel pâlit.
— Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive. Vous me comprenez, n'est-ce pas?
— Oui, madame; mais cependant…
— Allons, vous voulez qu'après ces mots:Ordre d'arrêter, j'écrive de ma main:mort ou vif?
— J'avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.
— Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la commission exécutable sans cela.
Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d'une main, et de l'autre écrivit:mort ou vif.
_— _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en règle, maintenant?
— Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de me laisser l'entière disposition de l'entreprise.
— En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc à son exécution?
— Votre Majesté m'a dit de prendre douze hommes?
— Oui; pour être plus sûr…
— Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six.
— Pourquoi cela?
— Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait douze gardes de n'avoir pas laissé tuer la moitié de leurs camarades avant de porter la main sur une Majesté.
— Belle Majesté, ma foi! qui n'a pas de royaume.
— Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi, c'est la naissance.
— Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira. Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne quittiez point le Louvre.
— Mais, madame, pour réunir mes hommes?
— Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger de ce soin?
— J'ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais qui même m'a quelquefois aidé dans ces sortes d'entreprises.
— Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres.
Le lieu raffermira vos sens s'ils étaient ébranlés. Puis, quand mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire, où vous attendrez l'heure.
— Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans doute quelque soupçon, et il s'enfermera en dedans.
— J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu'un roi ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu'aucune excuse n'est admise; qu'une défaite, même un insuccès compromettraient l'honneur du roi. C'est grave.
Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre, appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.
— Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'élève dans la hiérarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme à un capitaine, d'un capitaine à un amiral, d'un amiral à un roi sans couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour à un roi couronné?…
XXXILa chasse à courre
Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au roi que l'animal n'avait pas quitté l'enceinte ne s'était pas trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonça dans le taillis et que d'un massif d'épines il fit sortir le sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu à ses voies, était un solitaire, c'est-à-dire une bête de la plus forte taille.
L'animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait détourné. On découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens s'enfoncèrent à sa poursuite.
La chasse était la passion de Charles. À peine l'animal eut-il traversé la route qu'il s'élança derrière lui, sonnant la vue, suivi du duc d'Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles.
Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors, l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces, mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe les jantes.
En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait pas mal l'unique carrefour situé au centre du bois, et où les chasseurs égarés se ralliaient pour s'élancer de là vers le point où la chasse perdue reparaissait.
Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au carrefour, jurant et sacrant, comme c'était son habitude.
— Eh bien! d'Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà, mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela. Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte, et vous êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous, Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.
— Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre Majesté aime à tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est point d'usage dans nos montagnes, où nous chassons l'ours avec le simple poignard.
— Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.
Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un autre air.
— La vue! la vue! cria le roi. Et il s'élança au galop, suivi de tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui. Le piqueur ne s'était pas trompé. À mesure que le roi s'avançait, on commençait d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.
Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se retrouva donc dans les environs du carrefour.
Les deux princes étaient l'un près de l'autre dans une longue allée. À cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.
— Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d'Alençon à Henri en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme, avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d'un regard.
— Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages de notre parti?
Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'était plus avancé qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence.
— Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François, visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le laissât entamer ces éclaircissements.
— Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés, qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue, ont tout l'aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux personnes de s'échapper.
— S'échapper, pourquoi? comment? demanda d'Alençon en jouant admirablement la surprise et la naïveté.
— Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri poursuivant sa pensée tout en ayant l'air de changer de conversation; je suis sûr qu'il ferait sept lieues en une heure, et vingt lieues d'ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse. Est ce qu'il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l'éperon me brûle.
François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il écoutait la chasse.
— La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais je ne me sauverai pas seul.
Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des plus engageants.
Le duc d'Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n'avait qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et il était évident que trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d'eux comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise, favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son cor à sa bouche, il sonna le ralliement.
Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que l'hésitation du duc d'Alençon venait du voisinage et de la présence des Guisards, s'étaient peu à peu glissés entre eux et les deux princes, et s'étaient échelonnés avec une habileté stratégique qui annonçait l'habitude des dispositions militaires. En effet, pour arriver au duc d'Alençon et au roi de Navarre, il eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu'à perte de vue s'étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement libre.
Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre, apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que l'on croyait en Poitou.
Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire:
— Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage impassible et l'oeil terne du duc d'Alençon, tourna deux ou trois fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans le col de son pourpoint. C'était une réponse négative. Le vicomte la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l'extrémité de l'allée où l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal, Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait disparu.
— Le roi! s'écria le duc d'Alençon. Et il s'élança sur la trace. Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de ne pas s'éloigner et s'avança vers les dames.
— Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de lui.
— Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.
— Voilà tout?
— Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous avoir prédit que cela serait ainsi.
— Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce pas, monsieur? demanda Marguerite.
— Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les dispositions arrêtées, et c'est un plan à refaire.
En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes. Chacun leva la tête et tendit l'oreille.
Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.
Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en sang.
Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme Richard III: Ma couronne pour un cheval!
Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.
Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.
— Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc d'Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres avaient renoncé ou ils s'étaient perdus.
Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le sanglier ne tarderait pas à tenir.
En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une clairière, il s'accula à une roche et fit tête aux chiens.
Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut.
On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L'animal paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.
Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant, ayant derrière lui le duc d'Alençon armé d'une arquebuse, et Henri qui n'avait que son simple couteau de chasse.
Le duc d'Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.
Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de vénerie, il se tenait un peu à l'écart avec tous ses gentilshommes.
Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui faisait le pendant à celle du duc de Guise.
Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l'animal, dans une attente pleine d'anxiété.
À l'écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles, attendaient, en hurlant et en s'élançant de manière à faire croire à chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaînes, le moment de coiffer le sanglier.
L'animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine de chiens qui l'enveloppaient comme une marée hurlante, qui le recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient d'entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval ruisselant, sonnait un hallali furieux.
En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.
— Les dogues! cria Charles, les dogues! … À ce cri, le piqueur ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'à l'animal, qu'ils saisirent chacun par une oreille.
Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de rage et de douleur.
— Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les chiens! Un épieu! un épieu!
— Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alençon.
— Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'épieu. Un épieu! un épieu!
On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d'une pointe de fer.
— Mon frère, prenez garde! cria Marguerite.
— Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!Un bon coup à ce parpaillot!
— Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l'épieu luisant, il fit un mouvement de côté, et l'arme, au lieu de pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'épaule et alla s'émousser sur la roche contre laquelle l'animal était acculé.
— Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manqué… Un épieu! un épieu!
Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de service.
Un piqueur s'avança pour lui en offrir un autre. Mais au même moment, comme s'il eût prévu le sort qui l'attendait et qu'il eût voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux sanglants, hérissé, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il s'élança la tête basse, vers le cheval du roi.
Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être même cédant à son épouvante, se renversa en arrière.
Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.
— La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
— Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d'Alençon! à moi!
Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s'il eût compris le danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu'à l'appel de son frère, Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher l'arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper le sanglier, qui n'était plus qu'à deux pas du roi, brisa le genou du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.
— Oh! murmura d'Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de Pologne.
En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit briller une lame aiguë et tranchante qui s'enfonçait et disparaissait jusqu'à la garde au défaut de l'épaule de l'animal, tandis qu'une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante sous ses habits.
Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval était parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.
— Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai écarté la dent, et Votre Majesté n'est pas blessée.
Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba, rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un moment sur le point de tomber près de l'animal agonisant. Mais il se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.
— Merci, Henriot! lui dit-il.
— Mon pauvre frère! s'écria d'Alençon en s'approchant de Charles.
— Ah! c'est toi, d'Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur, qu'est donc devenue ta balle?
— Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
— Eh! mon Dieu! s'écria Henri avec une surprise admirablement jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du cheval de Sa Majesté. C'est étrange!
— Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?
— C'est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si fort!
— Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi, retournons à Paris, j'en ai assez comme cela.
Marguerite s'approcha pour féliciter Henri.
— Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment, et bien sincère même, car sans lui le roi de France s'appelait Henri III.
— Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d'Anjou, qui est déjà mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous! on fait ce qu'on peut; demandez à M. d'Alençon.
Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en essuyer le sang.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. — Qui est à ma portière? — Deux pages et un écuyer. — Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? — Le duc François. — Faisant? — Je ne sais quoi. — Avec? — Avec un inconnu. Je suis seule; entrez, mon cher.
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