Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son côté après une froide révérence.
Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude, car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre qu'il n'en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras au sien:
— Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun dans l'obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis que ma mère n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que Coligny est mon père.
— Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine…
— Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible. Ces catholiques italiens sont enragés et n'entendent rien qu'à exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens, veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en redoublant d'épanchement, je me défie de tout ce qui m'entoure, excepté de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont Lorrains: il n'y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C'est tout au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu expérimenté. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi, mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te garder comme conseiller ici, ou t'envoyer là-bas comme général. Si tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me conseillera?
— Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil viendra après la victoire.
— C'est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
— Votre Majesté quitte Paris?
— Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes. Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un rêveur. Je n'étais pas né pour être roi, j'étais né pour être poète. Tu feras une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la guerre; et pourvu que ma mère n'en soit pas, tout ira bien. Moi, j'ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux, nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par lesquels je l'invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin.
Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et poli comme de l'ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé les vers suivants:
Ronsard, je connais bien que si tu ne me voisTu oublies soudain de ton grand roi la voix,Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublieContinuer toujours d'apprendre en poésie,
Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet écrit,Pour enthousiasmer ton fantastique esprit.Donc ne t'amuse plus aux soins de ton ménage,Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;
Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,Qu'entre nous adviendra une bien grande noise.
_— _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en choses de guerre qu'en choses de poésie, mais il me semble que ces vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même Michel de l'Hospital, chancelier de France.
— Ah! mon père! s'écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le titre de poète, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître en poésie:
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps; Elle t'en rend le maître et te fait introduire Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire.
_— _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eût fait son principal conseil.
— Après toi, mon père, après toi; et c'est pour ne pas me troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m'a envoyé… je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre, une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain matin.
— À quelle heure, Sire?
— À dix heures; et si par hasard j'étais occupé de vers, si j'étais enfermé dans mon cabinet de travail… eh bien, tu entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge; la couleur est éclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais écrire à Ronsard.
— Adieu, Sire.
— Adieu, mon père.
— Votre main?
— Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est là ta place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à lui Coligny qui s'inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.
Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et n'entendit plus rien, il laissa, comme c'était son habitude, retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la chambre où il se trouvait dans son cabinet d'armes.
Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c'était là qu'il prenait ses leçons d'escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d'armes offensives et défensives des plus belles qu'il avait pu trouver. Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait composés lui-même:
Pour maintenir la foy,Je suis belle et fidèle;Aux ennemis du royJe suis belle et cruelle.
Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet, et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie- Dieu disait ses prières.
Comme ce mouvement s'était fait avec lenteur et que les pas du roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de retentissement que ceux d'un fantôme, la femme agenouillée, n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier, Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
C'était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d'Isabeau de Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d'or, comme le sont aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora. L'appartement qu'elle occupait depuis tantôt vingt ans était contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier mélange d'élégance et de rusticité. C'est qu'en proportion à peu près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté, recouvert de velours à crépines d'or; tandis que la bible, car cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres maisons.
Or, tout était à l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.
— Eh! Madelon! dit le roi.
La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix familière; puis, se levant:
— Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle.
— Oui, nourrice, viens ici.
Charles IX laissa retomber la portière et alla s'asseoir sur le bras du fauteuil. La nourrice parut.
— Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.
— Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s'approcha avec cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle que la femme conçoit pour l'enfant qu'elle a allaité, mais à laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment moins pure.
— Me voilà, dit-elle, parle.
— L'homme que j'ai fait demander est-il là?
— Depuis une demi-heure.
Charles se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda si personne n'était aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour s'assurer que personne n'était aux écoutes, secoua la poussière de ses trophées d'armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas à pas, s'arrêtant quand son maître s'arrêtait, reprenant sa marche quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa nourrice:
— C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi allait s'appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de nouveau et donna passage à celui qu'il attendait. C'était un homme de quarante ans à peu près, à l'oeil gris et faux, au nez recourbé en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put fournir qu'un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui partait à l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue d'acier, au lieu de partir à l'aide d'une mèche, et regarda de son oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.
Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de l'étranger se décomposa de plus en plus:
— C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme François deLouviers-Maurevel?
— Oui, Sire.
— Commandant des pétardiers?
— Oui, Sire.
— J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina.
— Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que j'aime également tous mes sujets.
— Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de son peuple.
— Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.
Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui auquel il adressait la parole fût presque caché dans l'ombre.
— Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux.
— Sire, balbutia-t-il, croyez bien…
— Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il était d'abord, devenait presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez manqué votre coup, et qu'alors vous êtes passé dans l'armée du duc d'Anjou, notre frère; enfin, je crois qu'alors vous êtes passé une seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale…
— Oh! Sire!
— Un brave gentilhomme picard?
— Sire, Sire, s'écria Maurevel, ne m'accablez pas!
— C'était un digne officier, continua Charles IX, — et au fur et à mesure qu'il parlait, une expression de cruauté presque féroce se peignait sur son visage, — lequel vous accueillit comme un fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.
Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.
— Vous l'appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son fils?
Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie.
— À propos continua le roi, n'était-ce pas dix mille écus que vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez l'amiral?
L'assassin, consterné, frappait le parquet de son front.
— Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux. Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser. Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisâtes les reins; puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la fuite sur le cheval qu'il vous avait donné. Voilà l'histoire, je crois?
Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la même justesse et la même mélodie le même air de chasse.
— Or là, maître assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous que j'ai grande envie de vous faire pendre?
— Oh! Majesté! s'écria Maurevel.
— Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en vérité je ne savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.
Maurevel joignit les mains.
— D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes enfants que les catholiques.
— Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos mains, faites-en ce que vous voudrez.
— Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole.
— Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de racheter mon crime?
— Je n'en connais guère. Toutefois, si j'étais à votre place, ce qui n'est pas, Dieu merci! …
— Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?… murmura Maurevel, le regard suspendu aux lèvres de Charles.
— Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi.
Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas.
— J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi, mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort, j'avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince de Lorraine.
Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un homme qui revient à la vie.
— Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise; et à ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier.
Maurevel se rapprocha d'un pas.
— «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenêtre grillée du rez-de-chaussée; c'est la fenêtre du logis de mon ancien précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abîmer dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel, continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon cousin de Guise?
Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles encore d'effroi, laissèrent tomber ces mots:
— Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi.
— Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c'est avec un pistolet… Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?…
— Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet.
— Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon cousin de Guise, j'en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du moyen!
— Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de loin.
— J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec lesquelles je touche un écu d'or à cent cinquante pas. Voulez-vous en essayer une?
— Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'écria Maurevel en s'avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu'on avait apportée le jour même à Charles IX.
— Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour moi-même. J'aurai un de ces jours une grande chasse, où j'espère qu'elle me servira. Mais toute autre à votre choix.
Maurevel détacha une arquebuse d'un trophée.
— Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin.
— Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant le misérable de son regard dédaigneux.
— Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi haussa les épaules.
— Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce qu'on répond à ces choses-là? C'est à ceux qui ne veulent pas être pendus à deviner.
— Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je?
— Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait devant la fenêtre du chanoine.
— Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté daigne seulement m'indiquer un signe quelconque.
— Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son bras un portefeuille de maroquin rouge.
— Sire, il suffit.
— Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et qui court si bien?
— Sire, j'ai un barbe des plus vites.
— Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que vous sachiez que le cloître a une porte de derrière.
— Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
— Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n'est que par sa protection que vous pouvez éviter la corde.
— Adieu, Sire.
— Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si d'une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler après, il y a une oubliette au Louvre!
Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que jamais son air favori.
IVLa soirée du 24 août 1572
Notre lecteur n'a pas oublié que dans le chapitre précédent il a été question d'un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme l'avait annoncé l'amiral, entrait à Paris par la porte Saint- Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes, laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville, où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont Notre-Dame, et longé les quais, il s'arrêta au bout de la rue de Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et à laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous conserverons son nom moderne.
Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une seconde halte pour lire ces mots:À la Belle-Étoile, écrits en légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus flatteur pour un voyageur affamé: c'était une volaille rôtissant au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme à manteau rouge tendait vers cet astre d'une nouvelle espèce ses bras, sa bourse et ses voeux.
— Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien, et l'hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux compère. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'établissement réponde à l'enseigne, je serai à merveille ici.
Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue, un autre cavalier, entré par l'autre bout de la rue, c'est-à-dire par la rue Saint-Honoré, s'arrêtait et demeurait aussi en extase devant l'enseigne de la Belle-Étoile.
Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d'un pourpoint noir, garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé, et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume à son visage, nous dirons que c'était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et mélancolique, une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction.
Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés, apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre contrariété d'un feu si resplendissant, qu'on eût dit alors un oeil noir.
Le reste du visage se composait d'un teint rosé, d'une lèvre mince, surmontée d'une moustache fauve et de dents admirables. C'était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses larges épaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les fenêtres, sous le prétexte d'y chercher des enseignes, les femmes l'avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus gracieux, à l'examen de cette physionomie qui prenait en une minute dix expressions différentes, sauf toutefois l'expression bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial embarrassé.
Ce fut lui qui s'adressa le premier à l'autre gentilhomme qui, ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hôtellerie de la Belle- Étoile.
— Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je crois que vous avez eu même goût que moi: c'est flatteur pour ma seigneurie.
— Monsieur, répondit l'autre avec un accent provençal qui ne le cédait en rien à l'accent piémontais de son compagnon, je crois en effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir été de votre avis. Je me consulte.
— Vous n'êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse, pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture?
— Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de la réalité: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose.
— Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m'inquiète pas de la piperie, moi, et si l'hôte me fournit une volaille moins bien rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissolé. Entrons, monsieur.
— Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez- moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.
— Oh! monsieur, sur mon âme, je n'en ferai rien, car je ne suis que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.
— Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.
— En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons ensemble.
Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l'hôtellerie, sur le seuil de laquelle se tenait l'hôte. Mais, contre l'habitude de ces sortes de gens, le digne propriétaire n'avait paru faire aucune attention à eux, occupé qu'il était de conférer très attentivement avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur d'amadou, comme un hibou sous ses plumes.
Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l'hôte et de l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas, impatienté de ce peu d'importance qu'on accordait à lui et à son compagnon, tira la manche de l'hôte. Celui-ci parut alors se réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l'heure.»
— Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on a affaire à vous?
— Ah! pardon, messieurs, dit l'hôte; je ne vous voyais pas.
— Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur le comte», s'il vous plaît.
La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui paraissait avoir pris l'affaire à son compte.
Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu'il était prêt à lui venir en aide quand le moment d'agir serait arrivé.
— Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hôte du ton le plus calme.
— Bien… c'est déjà mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif. Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre hôtellerie.
— Messieurs, dit l'hôte, je suis au désespoir; mais il n'y a qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.
— Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger ailleurs.
— Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en voulez pas.
— Ah! c'est autre chose, répondit l'hôte en conservant toujours le même flegme impertinent. Si vous n'êtes qu'un, je ne puis pas vous loger du tout.
— Mordi! s'écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal. Tout à l'heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle?
— Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous répondrai avec franchise.
— Réponds, alors, mais réponds vite.
— Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger.
— Parce que?… demanda Coconnas blêmissant de colère.
— Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides. Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne pas louer les autres.
— Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard- là?
— Mais c'est faisable, dit La Mole en se préparant comme son compagnon à rouer l'hôtelier de coups de fouet.
Mais malgré cette double démonstration, qui n'avait rien de bien rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si déterminés, l'hôtelier ne s'étonna point, et se contentant de reculer d'un pas afin d'être chez lui:
— On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux gentilshommes.
— Mais il se moque de nous, s'écria Coconnas exaspéré, mordi!
— Grégoire, mon arquebuse! dit l'hôte en s'adressant à son valet, du même ton qu'il eût dit: «Un siège à ces messieurs.»
—Trippe del papa! hurla Coconnas en tirant son épée; mais échauffez-vous donc, monsieur de La Mole!
— Non pas, s'il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous échaufferons, le souper refroidira, lui.
— Comment! vous trouvez? s'écria Coconnas.
— Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire: _chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre.
Et, ce disant, La Mole écarta doucement l'hôtelier, qui étendait déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra derrière lui dans la maison.
— N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine à remettre mon épée dans le fourreau avant de m'être assuré qu'elle pique aussi bien que les lardoires de ce gaillard-là.
— Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-être la coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.
— Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hôte de ses regards. Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise, si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si son valet n'est pas souple comme un jonc….
— Là, là, là, mon gentilhomme, fit l'hôte en aiguisant sur un repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous êtes en pays de Cocagne.
Puis tout bas et en secouant la tête:
— C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle Margot!
Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s'ils l'avaient vu, il ajouta:
— Eh! eh! ce serait drôle qu'il me fût justement tombé des huguenots ici… et que…
— Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant les apartés de son hôte.
— Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci, radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.
— Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis se retournant vers La Mole:
— Çà, monsieur le comte, tandis que l'on nous prépare notre chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une ville gaie, vous?
— Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et comme l'air est lourd.
— Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas?
— Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
— Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
— Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir.
— Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis. Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer avec le duc de Guise.
À ce nom du duc de Guise, l'hôte s'approcha, fort attentif.
— Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il recevait les voyageurs.
— Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main à son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc de Guise et j'accours. À quoi puis-je vous être bon, mes gentilshommes?
— Ah! ah! ce mot magique, à ce qu'il paraît, car d'insolent te voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître… comment t'appelles-tu?
— Maître La Hurière, répondit l'hôte s'inclinant.
— Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te rendre si poli?
— Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua LaHurière. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grandHenri est notre idole, à nous autres Parisiens.
— Quel Henri? demanda La Mole.
— Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.
— Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite à ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri de Condé, qui a bien aussi son mérite.
— Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l'hôte.
— Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n'en pas médire devant moi.
L'hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à Coconnas:
— Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour…?
— Pour quoi? demanda Coconnas.
— Pour la fête, répondit l'hôte avec un singulier sourire.
— Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de fêtes, à ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup à Paris, hein?
— Mais modérément, monsieur, jusqu'à présent du moins, répondit l'hôte; mais on va s'amuser, je l'espère.
— Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
— Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont peut-être de la religion?
— Moi, de la religion! s'écria Coconnas; allons donc! je suis catholique comme notre saint-père le pape.
La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à propos d'y répondre autrement que par une autre question.
— Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre, maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l'amiral? J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur à la cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.
—Il logeaitrue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit l'hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s'empêcher de devenir extérieure.
— Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé?
— Oui, de ce monde peut-être.
— Qu'est-ce à dire? s'écrièrent ensemble les deux gentilshommes, l'amiral déménagé de ce monde!
— Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hôte avec un malin sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?
— Quoi cela?
— Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain- l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a reçu un coup d'arquebuse.
— Et il est tué? s'écria La Mole.
— Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.
— Comment, misérable! s'écria La Mole, on espère! …
— Je veux dire qu'on croit, reprit l'hôte; ne nous fâchons pas pour un mot: la langue m'a fourché.
Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste d'un coup d'oeil d'intelligence.
— En vérité! dit Coconnas rayonnant.
— En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, répondit l'hôte.
— En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un moment. Y trouverai-je le roi Henri?
— C'est possible, puisqu'il y loge.
— Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le duc de Guise?
— C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un instant, avec deux cents gentilshommes.
— Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
— Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
— Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître LaHurière.
— Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.
— Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
— Et moi, dit l'hôte, après avoir suivi des yeux les deux gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane. On ne sait pas ce qui peut arriver.
VDu Louvre en particulier et de la vertu en général
Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu'ils rencontrèrent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain- l'Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du soir.
— Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts- levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se présentaient tout à coup à ses yeux.
— Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible!
— Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je suis d'une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque j'aurai ponctuellement obéi.
Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des sentiments qu'ils avaient exprimés.
Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient doublés. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrassés. Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était une espèce de talisman près des Parisiens, s'approcha d'une sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si, grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.
Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire; cependant, il demanda à Coconnas s'il n'avait point le mot d'ordre.
Coconnas fut forcé d'avouer qu'il ne l'avait point.
— Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment, un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre, interrompit son entretien, et, venant à lui:
— Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il.
— Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.
— Imbossible! le dugue il être chez le roi.
— Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre à Paris.
— Ah! fous afre eine lettre d'afis?
— Oui, et j'arrive de fort loin.
— Ah! fous arrife de fort loin?
— J'arrive du Piémont.
— Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez…?
— Le comte Annibal de Coconnas.
— Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
— Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me conduire chez le roi de Navarre.
— Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en étendant la main vers Coconnas qui hésitait.
— Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je ne sais si je dois… Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, moi, monsieur.
— Je suis Pesme. J'abbartiens à M. le dugue de Gouise.
— Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là.
— C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à monsieur, allez, j'en réponds.
— Ah! monsieur de Besme, s'écria Coconnas, je le crois bien si je vous connais! … comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on veut être fidèle.
— Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses.
— Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant à son tour, puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?
— Comment fous abbelez-vous?
— Le comte Lerac de La Mole.
— Le gonte Lerag de La Mole.
— Oui.
— Che ne gonnais pas.
— Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas, j'arrive ce soir de bien loin.
— Et t'où arrifez-vous?
— De Provence.
— Avec eine lettre?
— Oui, avec une lettre.
— Pourmonsir de Gouise?
— Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.
— Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en faisant signe à Coconnas de le suivre.
La Mole demeura seul.
Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de cavaliers d'une centaine d'hommes.
— Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c'est de Mouy et ses huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de l'assassin de l'amiral; et comme c'est déjà lui qui a tué le père de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups.
— Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy?
— Oui-da, mon gentilhomme.
— Et que ceux qui l'accompagnaient étaient…
— Étaient des parpaillots… Je l'ai dit.
— Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.
Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers:
— Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous êtes monsieur de Mouy.
— Oui, monsieur, répondit l'officier avec politesse.
— Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit à m'adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service.
— Lequel, monsieur?… Mais, d'abord, à qui ai-je l'honneur de parler?
— Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent.
— Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.
— Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac, gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées… Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer au Louvre?
— Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, répliqua de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'à son appartement. Le reste vous regarde.
— Mille fois merci!
— Venez, monsieur, dit de Mouy.
de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la porte de l'appartement du roi:
— Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole, il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui. L'antichambre était vide, une des portes intérieures était ouverte.
Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond silence régnait dans cette partie du Louvre.
— Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère?On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la première fois.
— Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir, qui allait toujours s'assombrissant.
Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et éclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien majestueux, et surtout d'une admirable beauté.
La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La femme s'arrêta, de son côté, comme La Mole s'était arrêté du sien.
— Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse.
— Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre.
— Sa Majesté n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la reine…
— Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait me conduire devant elle.
— Vous y êtes, monsieur.
— Comment! s'écria La Mole.
— Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi que la reine sourit.
— Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine mère.
— Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi de m'éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m'a ébloui. Je ne pense plus, j'admire.
Marguerite s'avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffiné.
— Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on m'attendra.
— Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salué d'abord Votre Majesté avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de ses plus humbles serviteurs, mais…
— Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes femmes.
— Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers.On m'a dit qu'elle revenait au Louvre.
— Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiète plus de vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour le roi, dites-vous? C'était fort inutile. Mais, n'importe, où est- elle? Je la lui remettrai… Seulement, hâtez-vous, je vous prie.
En un clin d'oeil La Mole écarta les aiguillettes de son pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une enveloppe de soie.
Marguerite prit la lettre et regarda l'écriture.
— N'êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
— Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût connu de Votre Majesté?
— Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère le duc d'Alençon. Je sais que vous êtes attendu.
Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
— Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au- dessous, et attendez jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un de la part du roi de Navarre ou du duc d'Alençon. Un de mes pages va vous conduire.
À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum pénétrant s'épandait là où elle avait passé.
La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait tomber, chercha un appui contre le mur.
Marguerite disparut comme une vision.
— Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole dans la galerie inférieure.
— Oh! oui, oui, s'écria La Mole enivré, car comme le jeune homme lui indiquait le chemin par lequel venait de s'éloigner Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.
En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'aperçut à l'étage inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé jusqu'à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir encore une fois.
— Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle, c'est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro:
Et vera incessu patuit dea.
_— _Eh bien? demanda le jeune page.
— Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.
Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première porte, puis une seconde et s'arrêtant sur le seuil:
— Voici l'endroit où vous devez attendre, lui dit-il.
La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière lui.
La galerie était vide, à l'exception d'un gentilhomme qui se promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.
Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La Mole s'approcha.
— Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'à quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas que je retrouve ici.
Au bruit de ses pas, le Piémontais s'était déjà retourné, et le regardait avec le même étonnement qu'il en était regardé.
— Mordi! s'écria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable m'emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?…
— Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?
— Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme… Et vous, qui vous a servi de guide?
— M. de Mouy… Je vous disais bien que les huguenots n'étaient pas trop mal en cour non plus… Et avez-vous rencontré M. de Guise?
— Non, pas encore… Et vous, avez-vous obtenu votre audience du roi de Navarre?
— Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a dit d'attendre.
— Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité! Depuis deux heures le sort nous marie… Mais qu'avez-vous? vous semblez préoccupé…
— Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans mon esprit une foule de réflexions.
— Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous êtes entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me revenaient à l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous Plutarque?
— Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs favoris.
— Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me paraît pas s'être abusé quand il compare les dons de la nature à des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu'il regarde la vertu comme une plante balsamique d'un impérissable parfum et d'une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.
— Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit LaMole en regardant fixement son interlocuteur.
— Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m'a fort recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim?
— Non.
— Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d'inanition.
— Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part: Il est bon d'exercer l'âme à la douleur et l'estomac à la faim.Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn.
_— _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s'écria Coconnas stupéfait.
— Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l'a appris, à moi.
— Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la reine Marguerite.
— Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore parler gascon avec le roi de Navarre.
En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurité une ombre s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de M. de Besme.
Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.
Coconnas salua de la main La Mole.
De Besme conduisit Coconnas à l'extrémité de la galerie, ouvrit une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d'un escalier.
Arrivé là, il s'arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en haut, puis en bas:
— Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous?
— À l'auberge de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec.
— Pon, pon! être à teux pas t'izi… Rentez-fous fite à fotre hodel, et ste nuit… Il regarda de nouveau autour de lui.
— Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.
— Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre jabeau. Li mot di basse, il seraGouise. Chut! pouche glose.
— Mais à quelle heure dois-je venir?
— Gand fous ententrez le doguesin.
— Comment, le doguesin? demanda Coconnas.
— Foui, le doguesin: pum! pum! …
— Ah! le tocsin?
— Oui, c'être cela que che tisais.
— C'est bien! on y sera, dit Coconnas.
Et saluant de Besme, il s'éloigna en se demandant tout bas:
— Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un charmant Tédesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La Mole?… Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le roi de Navarre.
Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, où l'attirait comme un aimant l'enseigne de la Belle-Étoile.
Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avança vers M. de La Mole.
— C'est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il.
— C'est moi-même.
— Où demeurez-vous?
— Rue de l'Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.
— Bon! c'est à la porte du Louvre. Écoutez… Sa Majesté vous fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain matin vous n'aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.
— Mais si la sentinelle me refuse la porte?
— Ah! c'est juste… Le mot de passe estNavarre;dites ce mot, et toutes les portes s'ouvriront devant vous.
— Merci.
— Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
— À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de Guise.
Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure qu'aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant une gigantesque omelette au lard.
— Oh! oh! s'écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que vous n'avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n'ai soupé chez M. de Guise.
— Ma foi, non.
— Et la faim vous est-elle venue?
— Je crois que oui.
— Malgré Plutarque?
— Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un autre endroit: «Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui n'a pas.» Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?
— Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est auLouvre, qu'on craint d'être écouté et qu'on a l'estomac vide.Mettez-vous là, et soupons.
— Allons, je vois que décidément le sort nous a faits inséparables. Couchez-vous ici?
— Je n'en sais rien.
— Ni moi non plus.
— En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.
— Où cela?
— Où vous la passerez vous-même, c'est immanquable.
Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à l'omelette de maître La Hurière.
VILa dette payée
Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La Mole n'avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et du chevreuil, soupaient à l'hôtel de la Belle-Étoile avec une omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l'entrée de la grande galerie.