Chapter 5

— Sa Majesté le roi de Navarre n'est point mon ami, madame… vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une contraction qui ressemblait plus à un grincement qu'à un sourire, on dit même qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicité avec madame Catherine, empoisonné sa mère.

— Non! non! s'écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René!

— Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi deNavarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment.

Et il tourna le dos à Marguerite.

— Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!

s'écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui passait, s'arrêta.

— Où est Henri de Navarre? dit Marguerite.

— Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec MM. d'Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put l'entendre:

— Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des Armes du roi.

— Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale; merci, j'y vais.

Et elle prit sa course tout en murmurant:

— Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s'est conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'était caché dans le cabinet, je ne puis le laisser périr!

Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes.

— On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avançant vivement.

— Mais moi? dit Marguerite.

— L'ordre est général.

— Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!

— Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes excuses. Et l'officier referma la porte.

— Oh! il est perdu, s'écria Marguerite alarmée par la vue de toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas la vengeance, exprimaient l'inflexibilité. — Oui, oui, je comprends tout… on s'est servi de moi comme d'un appât… je suis le piège où l'on prend et égorge les huguenots… Oh! j'entrerai, dussé-je me faire tuer.

Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte, elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était monotone. C'était un psaume calviniste que chantait une voix tremblante dans la pièce voisine.

— La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon… elle est là! s'écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une pensée subite; elle est là! … Dieu des chrétiens, aide-moi!

Et Marguerite, pleine d'espérance, heurta doucement à la petite porte.

En effet, après l'avis qui lui avait été donné par Marguerite, après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s'opposer la pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur, l'avaient reconduit chez lui, où l'attendaient une vingtaine de huguenots, lesquels s'étaient réunis chez le jeune prince, et, une fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu'on eût tenté de les troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain- l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort, annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.

Il n'y avait point de résistance à tenter, personne n'en eut même la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu'il ne devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul, sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances.

Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré, passer, à la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin, malgré la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mère et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce moment.

Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein air et en plein jour, le danger aux yeux de tous, qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix sourde et vibrante des tambours… Mais là, il était sans armes, seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'à lui et le fer qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie.

Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre que, selon toute probabilité, il s'agissait d'un massacre organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit, par un corridor, à l'appartement du roi. À leur approche la porte s'ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles IX, alors dans son cabinet des Armes.

Lorsqu'ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil, ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus, Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur par grosses gouttes.

— Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui avec inquiétude et vit qu'il était seul avec le roi. Charles IX se leva tout à coup.

— Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes content de vous voir près de moi, n'est-ce pas, Henriot?

— Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c'est toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté.

— Plus content que d'être là-bas, hein? reprit Charles IX, continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu'il ne répondait au compliment de Henri.

— Sire, je ne comprends pas, dit Henri.

— Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l'horrible silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau, égorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait à chaque instant.

— Mais, au nom du Ciel, s'écria Henri tout pâle, que se passe-t- il donc cette nuit?

— Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l'hôtel de Bourbon, cette fumée et cette flamme? C'est la fumée et la flamme de la maison de l'amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c'est le corps du gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Téligny.

— Oh! que veut dire cela? s'écria le roi de Navarre, en cherchant inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on le raillait et on le menaçait.

— Cela veut dire, s'écria Charles IX furieux, sans transition et blêmissant d'une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le roi? suis-je le maître?

— Mais, Votre Majesté…

— Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n'est pas catholique; c'est son plaisir. Êtes-vous catholique? s'écria Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée terrible.

— Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la religion de qui me sert bien!

— Ha! ha! ha! s'écria Charles en éclatant d'un rire sinistre; que je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en montrant du doigt la ville, ceux-là ne m'avaient-ils pas bien servi aussi? n'étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil, dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient huguenots, et je ne veux que des catholiques.

Henri resta muet.

— Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s'écria Charles IX.

— J'ai compris, Sire.

— Eh bien?

— Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait. Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce qu'on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu'ils ont refusé comme je refuse.

Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un regard dont l'atonie se changeait peu à peu en un fauve rayonnement:

— Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe à ceux qu'on égorge là-bas?

— Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point dans la religion de vos pères?

— Oui, par la mordieu! et toi?

— Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grâce à cette puissance qu'il conservait sur lui-même, calme en apparence, suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide stupeur de l'oiseau fasciné par le serpent.

Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur aveugle:

— Veux-tu la messe? s'écria-t-il en éblouissant Henri du miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet.

Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui soit jamais sorti des lèvres d'un homme, et de pâle qu'il était, il devint livide.

— Mort, messe ou Bastille! s'écria-t-il en mettant le roi deNavarre en joue.

— Oh! Sire! s'écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère?

Henri venait d'éluder, avec cet esprit incomparable qui était une des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse eût été négative, Henri était mort.

Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne réitéra pas la question qu'il venait d'adresser au prince de Navarre, et après un moment d'hésitation, pendant lequel il fit entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai opposé.

— Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'écria Charles IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de sang.

Et lâchant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de joie chaque fois que le coup avait porté.

— C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne trouvera plus personne à tuer, il me tuera.

— Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce fait?

C'était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation de l'arme, venait d'entrer sans être entendue.

— Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son arquebuse par la chambre… Non, l'entêté… il ne veut pas! …

Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu'une des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé. Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors, pourquoi vit-il?

— Il vit… il vit… murmura Charles IX, qui comprenait parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans hésitation; il vit, parce qu'il… est mon parent.

Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'étaitCatherine surtout qu'il lui fallait combattre.

— Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et rien de mon beau-frère Charles; c'est vous qui avez eu l'idée de m'attirer dans un piège; c'est vous qui avez pensé à faire de votre fille l'appât qui devait nous perdre tous; c'est vous qui m'avez séparé de ma femme, pour qu'elle n'eût pas l'ennui de me voir tuer sous ses yeux…

— Oui, mais cela ne sera pas! s'écria une autre voix haletante et passionnée que Henri reconnut à l'instant et qui fit tressaillir Charles IX de surprise et Catherine de fureur.

— Marguerite! s'écria Henri.

— Margot! dit Charles IX.

— Ma fille! murmura Catherine.

— Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles m'accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez à votre perte. Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au hasard, à l'oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j'ai appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t- on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.

Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec amour, du moins avec reconnaissance.

— Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de lui dire de se faire catholique!

— Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez pas une lâcheté à un prince de votre maison.

Catherine lança un regard significatif à Charles.

— Mon frère, s'écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX, comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez- y, vous avez fait de lui mon époux.

Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés, resta un instant indécis; enfin, Oromase l'emporta.

— Au fait, madame, dit-il en se penchant à l'oreille deCatherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère.

— Oui, répondit Catherine en s'approchant à son tour de l'oreille de son fils, oui… mais s'il ne l'était pas?

XIL'aubépine du cimetière des Innocents

Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se tenait en ce moment.

Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole, l'autre à chercher l'énigme que son esprit se refusait à comprendre.

Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'était plus le tocsin que les cloches sonnaient, c'étaient desTe Deum, et les accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du soleil que ne l'avait été pendant l'obscurité le glas de la nuit précédente. Ce n'était pas le tout: une chose étrange était arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin, venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice, allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce d'assentiment donné par le ciel au massacre qui s'exécutait avait redoublé l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau commun à tous les protestants qui s'y étaient trouvés enfermés au moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole y étaient seuls demeurés vivants.

Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite n'était donc plus préoccupée que d'une chose: sauver la vie de son mari, qui continuait d'être menacée. Sans doute le premier sentiment qui s'était emparé de l'épouse était un sentiment de loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance. Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré dans le coeur de la reine.

Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La Navarre, tiraillée d'un côté par les rois de France, de l'autre par les rois d'Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon réalisait les espérances de courage qu'il avait données dans les rares occasions qu'il avait eues de tirer l'épée, devenir un royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé tout cela. En perdant Henri, ce n'était donc pas seulement un mari qu'elle perdait, c'était un trône.

Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu'elle entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit, car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la reine mère et le duc d'Alençon. Elle entrouvrit la porte du cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole, et alla ouvrir au visiteur.

Ce visiteur était le duc d'Alençon.

Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant Marguerite avait eu l'idée de réclamer son intercession en faveur du roi de Navarre; mais une idée terrible l'avait arrêtée. Le mariage s'était fait contre son gré; François détestait Henri et n'avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce qu'il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés étrangers l'un à l'autre. Une marque d'intérêt donnée par Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de l'écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le menaçaient.

Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus qu'elle n'eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la reine mère elle-même. On n'eût point dit d'ailleurs, en le voyant, qu'il se passât quelque chose d'insolite par la ville, ni au Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage. Seulement, un oeil exercé comme l'était celui de Marguerite pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que d'habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l'extrémité de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.

Son entrée fut ce qu'elle avait l'habitude d'être. Il s'approcha de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d'Anjou, Marguerite s'inclina et lui offrit le front.

Le duc d'Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes sur ce front que lui présentait Marguerite.

Alors, s'asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la mort instantanée de Téligny, qui, percé d'une balle, rendit à l'instant même le dernier soupir. Il s'arrêta, s'appesantit, se complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa dire.

Enfin, ayant tout dit, il se tut.

— Ce n'est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frère? demanda Marguerite.

Le duc d'Alençon sourit.

— Vous avez encore autre chose à me dire?

— Non, répondit le duc, j'attends.

— Qu'attendez-vous?

— Ne m'avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.

— Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn lorsqu'on me l'a proposé pour époux.

— Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirmé que vous n'éprouviez aucun amour pour lui?

— Je vous l'ai dit, il est vrai.

— Votre opinion n'était-elle pas que ce mariage devait faire votre malheur?

— Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas la suprême félicité, c'est presque toujours la suprême douleur.

— Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais, j'attends.

— Mais qu'attendez-vous, dites?

— Que vous témoigniez votre joie.

— De quoi donc ai-je à me réjouir?

— Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre votre liberté.

— Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à aller jusqu'au bout de sa pensée.

— Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi deNavarre.

— Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.

Le duc d'Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais bientôt ses yeux s'écartèrent d'elle avec embarras.

— Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis bien aise que vous me mettiez à même d'approfondir la question; et comment compte-t-on nous séparer?

— Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.

— Sans doute; mais il n'avait pas fait mystère de sa religion, et l'on savait cela quand on nous a mariés.

— Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri?

— Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu'il a passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume.

— Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées; mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser les yeux.

— Ses nuits, continua le duc d'Alençon, ses nuits?

— Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien répondre quelque chose.

— Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.

— Comment le savez-vous? s'écria Marguerite.

— Je le sais parce que j'avais intérêt à le savoir, répondit le jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses manches.

Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son ignorance.

— Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que personne ici ne m'aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la nature m'a donnés pour protecteurs que celui que l'Église m'a donné pour époux?

— Vous êtes injuste, dit vivement le duc d'Alençon en rapprochant encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous protège, moi.

— Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez quelque chose à me dire de la part de la reine mère.

— Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous faire croire cela?

— Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitié qui vous attachait à mon mari; c'est que vous abandonnez la cause du roi de Navarre.

— La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alençon tout interdit.

— Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance…

— Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alençon.

— Et pourquoi cela?

— Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m'alliais aux huguenots parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu'on tue les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce qu'il était… votre mari. Mais voilà qu'il n'est plus votre mari. Qu'avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume?

— J'ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont chacun abrège sa vie de dix ans; j'ai à dire que ces accès se renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait que, selon toute probabilité, notre frère Charles n'a pas longtemps à vivre; j'ai à dire enfin que le roi de Pologne vient de mourir et qu'il est fort question d'élire en sa place un prince de la maison de France; j'ai à dire enfin que, lorsque les circonstances se présentent ainsi, ce n'est point le moment d'abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume.

— Et vous, s'écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison bien plus grande de préférer un étranger à votre frère?

— Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi?

— Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre?

— Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre d'un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette main était raide et glacée.

— Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre, ne vous en prenez donc qu'à vous des malheurs qui pourront vous arriver.

Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit sortir le duc d'Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais à peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint sur ses pas.

— Écoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublié de vous dire une chose: c'est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera mort.

Marguerite poussa un cri; car cette idée qu'elle était l'instrument d'un assassinat lui causait une épouvante qu'elle ne pouvait surmonter.

— Et vous n'empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez pas votre meilleur et votre plus fidèle allié?

— Depuis hier, mon allié n'est plus le roi de Navarre.

— Et qui est-ce donc, alors?

— C'est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. deGuise roi des catholiques.

— Et c'est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc de Lorraine! …

— Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne comprenez rien.

— J'avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.

— Ma soeur, vous êtes d'aussi bonne maison que madame la princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses, toutes trois possibles: la première, c'est que Monsieur soit élu roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous aime; eh bien, je suis roi de France, et vous… et vous… reine des catholiques.

Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur des vues de cet adolescent que personne à la cour n'osait appeler une intelligence.

— Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n'êtes donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'êtes du roi de Navarre?

— Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alençon d'une voix sourde; et si j'ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je l'ai été.

— Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de réussir.

— Laquelle?

— C'est que je n'aime plus le duc de Guise.

— Et qui donc aimez-vous, alors?

— Personne. Le duc d'Alençon regarda Marguerite avec l'étonnement d'un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main glacée son front prêt à se fendre. Marguerite demeura seule et pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à ses yeux; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et le duc d'Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans trône, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un cloître où elle n'aurait pas même la triste douleur de pleurer son époux qui n'avait jamais été son mari. Elle en était là, lorsque la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir faire avec toute la cour un pèlerinage à l'aubépine du cimetière des Innocents.

Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait peut-être l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers Leurs Majestés.

Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait descendre, le cortège allait se mettre en marche. Marguerite fit de la main à Gillone un signe pour lui recommander le blessé et descendit.

Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes à peu près: le roi de Navarre n'y était point.

Mais madame de Sauve y était; elle échangea un regard avec elle, et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque chose à lui dire.

On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de l'Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des principaux catholiques, le peuple s'était amassé, suivant le cortège comme un flot qui monte, criant:

— Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris étaient accompagnés de brandissements d'épées rougies et d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait prise au sinistre événement qui venait de s'accomplir. En arrivant à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui traînaient un cadavre sans tête. C'était celui de l'amiral. Ces hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon.

On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer.

Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier roulé dans la manche.

Si rapide et si dissimulée qu'eût été la retraite de madame de Sauve, Catherine s'en était aperçue, elle se retourna au moment où sa dame d'honneur baisait la main de la reine.

Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu'à elles comme un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement madame de Sauve s'éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa place près de Catherine.

Lorsqu'elle eut répondu au discours qui venait de lui être adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine de Navarre de s'approcher d'elle.

Marguerite obéit.

— Eh! ma fille! dit la reine mère dans son patois italien, vous avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve?

Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l'expression la plus amère qu'elle put trouver.

— Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la main.

— Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois!

— Vous vous trompez, madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes ennemis. J'aime qui m'aime, et déteste qui me hait. Sans cela, madame, serais-je votre fille?

Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que, si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui.

D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent l'attention de l'auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait escorté d'une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d'un carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée, qui s'arrêta en face du roi.

— La duchesse de Nevers! s'écria Charles IX. Çà, voyons! qu'elle vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique. Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenêtre, vous avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d'un coup de pierre?

La duchesse de Nevers rougit extrêmement.

— Sire, dit-elle à voix basse, en venant s'agenouiller devant le roi, c'est au contraire un catholique blessé que j'ai eu le bonheur de recueillir.

— Bien, bien, ma cousine! il y a deux façons de me servir: l'une en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait ce qu'on peut, et je suis sûr que si vous eussiez pu davantage, vous l'eussiez fait.

Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue- tête:

— Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!

— Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mère à la belle duchesse.

Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce signe, et qui répondit:

— Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne me l'ordonne, car j'ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre.

— Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.

— Voir des livres grecs très rares et très curieux qu'on a trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportés à la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite.

— Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la place des bons Français.

— Nous irons, s'il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse deNevers.

Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes. Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant aussitôt d'un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude autour d'elle.

Cette inquiétude, feinte ou réelle, n'échappa point à Catherine.

— Que cherchez-vous?

— Je cherche… Je ne vois plus…, dit-elle.

— Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?

— La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre?

— Quand je te disais que tu étais jalouse! dit Catherine à l'oreille de sa fille. _O bestia! … _Allons, allons, Henriette! continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de Navarre.

Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se penchant à son tour à l'oreille de son amie:

— Emmène-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute importance à te dire.

La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis s'inclinant devant la reine de Navarre:

— Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière? dit-elle.

— Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire au Louvre.

— Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.

La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour et prit respectueusement place sur le devant.

Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant le même chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à l'oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve.

Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-à- dire d'un rire plus sinistre qu'une menace.

Quant à Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litière se mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus à craindre la perçante investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:

«J'ai reçu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est enfermé, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entré chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'à six heures du matin.

«Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, queVotre Majesté ne compte ma vie pour rien.»

— Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femmeest l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frèreCharles, on fait si facilement une religieuse.

— De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec une si grande attention.

— Ah! duchesse! j'ai bien des choses à te dire, réponditMarguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux.

XIILes confidences

— Et, d'abord, où allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas au pont des Meuniers, j'imagine?… J'ai vu assez de tueries comme cela depuis hier, ma pauvre Henriette!

— J'ai pris la liberté de conduire Votre Majesté…

— D'abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d'oublier sa majesté… Tu me conduisais donc…

— À l'hôtel de Guise, à moins que vous n'en décidiez autrement.

— Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise n'y est pas, ton mari n'y est pas?

— Oh! non! s'écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler ses beaux yeux couleur d'émeraude; non! ni mon beau-frère, ni mon mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme l'oiseau, comme le nuage… Libre, ma reine, entendez-vous? Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?… Je vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'êtes pas libre, vous! aussi vous soupirez…

— Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberté ne sert-elle qu'à cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'être que libre.

— Votre Majesté m'a promis d'entamer les confidences.

— Encore Ma Majesté; voyons, nous nous fâcherons, Henriette; as- tu donc oublié nos conventions?

— Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle confidente dans le tête-à-tête. N'est-ce pas cela, madame, n'est- ce pas cela, Marguerite?

— Oui, oui! dit la reine en souriant.

— Ni rivalités de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout bon, tout franc; une alliance enfin offensive et défensive, dans le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le rencontrons, cet éphémère qu'on nomme le bonheur.

— Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte, embrasse-moi.

Et les deux charmantes têtes, l'une pâle et voilée de mélancolie, l'autre rosée, blonde et rieuse se rapprochèrent gracieusement et unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées.

— Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant surMarguerite un regard avide et curieux.

— Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours?

— Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous aurons l'âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons d'autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon?

— À qui? dit Marguerite en riant.

— Ah! tu me rassures, en vérité.

— Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'épouvante. Duchesse, il faut que je sois mariée.

— Quand cela?

— Demain.

— Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est nécessaire?

— Absolument.

— Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voilà qui est fort triste.

— Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riantMarguerite.

— Oui.

— Et quel est ce quelqu'un?

— Tu m'interroges toujours, quand c'est à toi de parler. Achève, et je commencerai.

— En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui. Cependant il faudrait que nous changeassions d'idée l'un et l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici à demain.

— Eh bien, change, toi! et tu peux être sûre qu'il changera, lui!

— Justement, voilà l'impossible; car je suis moins disposée à changer que jamais.

— À l'égard de ton mari seulement, j'espère!

— Henriette, j'ai un scrupule.

— Un scrupule de quoi?

— De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les catholiques?

— En politique?

— Oui.

— Sans doute.

— Mais en amour?

— Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement païennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.

— En un seul, n'est-ce pas?

— Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de paganisme; oui, celui qui s'appelle Éros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un carquois, un bandeau et des ailes… Mordi! vive la dévotion!

— Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive; tu jettes des pierres sur la tête des huguenots.

— Faisons bien et laissons dire… Ah! Marguerite, comme les meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent en passant par la bouche du vulgaire!

— Le vulgaire! … Mais c'est mon frère Charles qui te félicitait, ce me semble?

— Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre… Je récuse donc jusqu'à ses compliments. D'ailleurs, je lui ai répondu, à ton frère Charles… N'as-tu pas entendu ma réponse?

— Non, tu parlais si bas!

— Tant mieux, j'aurai plus de nouveau à t'apprendre. Çà! la fin de ta confidence, Marguerite?

— C'est que… c'est que…

— Eh bien?

— C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon frère Charles était historique, je m'abstiendrais.

— Bon! s'écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en choisir un à la première occasion.

— Ah! il paraît que cette fois tu as pris un catholique?

— Mordi! reprit la duchesse.

— Bien, bien! je comprends.

— Et comment est-il notre huguenot?

— Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me sera probablement jamais rien.

— Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empêche pas de me le dire, tu sais combien je suis curieuse.

— Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini, et qui s'est venu réfugier dans mon appartement.

— Oh! oh! … et tu ne l'avais pas un peu convoqué?

— Pauvre garçon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce moment il est encore entre la vie et la mort.

— Il est donc malade?

— Il est grièvement blessé.

— Mais c'est très gênant, un huguenot blessé! surtout dans des jours comme ceux où nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce huguenot blessé qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien?

— Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.

— Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-là sera bien ingrat s'il n'est pas trop reconnaissant!

— Il l'est déjà, j'en ai bien peur… plus que je ne le désirerais.

— Et il t'intéresse… ce pauvre jeune homme?

— Par humanité… seulement.

— Ah! l'humanité, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-là qui nous perd, nous autres femmes!

— Oui, et tu comprends: comme d'un moment à l'autre le roi, le duc d'Alençon, ma mère, mon mari même… peuvent entrer dans mon appartement…

— Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas, tant qu'il sera malade, à la condition de te le rendre quand il sera guéri?

— Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen de cacher le pauvre garçon; si tu pouvais lui conserver la vie que je lui ai sauvée; eh bien, je t'avoue que je t'en serais véritablement reconnaissante! Tu es libre à l'hôtel de Guise, tu n'as ni beau-frère, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne, et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n'a heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil au mien. Eh bien, prête-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il sera guéri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera.

— Il n'y a qu'une difficulté, chère reine, c'est que la cage est occupée.

— Comment! tu as donc aussi sauvé quelqu'un, toi?

— C'est justement ce que j'ai répondu à ton frère.

— Ah! je comprends; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne t'ai pas entendue.

— Écoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins belle, non moins poétique que la tienne. Après t'avoir laissé six de mes gardes, j'étais montée avec les six autres à l'hôtel de Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n'est séparée de l'hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils, quand tout à coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes. Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une épée dont le feu semblait éclairer toute la scène à elle seule. J'admire cette lame furieuse: j'aime les belles choses, moi! … puis je cherche naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris, je distingue enfin l'homme, et je vois… un héros, un Ajax Télamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque coup dont il était menacé, à chaque botte qu'il portait; ç'a été une émotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en avais jamais éprouvé, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas. Aussi j'étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup mon héros a disparu.

— Comment cela?

— Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme Cyrus, j'ai retrouvé la voix, j'ai crié: À l'aide, au secours! Nos gardes sont venus, l'ont pris, l'ont relevé, et enfin l'ont transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.

— Hélas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chère Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la mienne.

— Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.

— Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant de rire.

— C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien, celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à l'hôtel.

— Pourquoi donc mettre mon masque?

— Parce que je veux te montrer mon héros.

— Il est beau?

— Il m'a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que c'était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois que tu en seras contente.

— Alors, mon protégé est refusé à l'hôtel de Guise; j'en suis fâchée, car c'est le dernier endroit où l'on viendrait chercher un huguenot.

— Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un couchera dans le coin à droite, l'autre dans le coin à gauche.

— Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour catholique, ils vont se dévorer.

— Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut presque pas remuer… Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de garder le silence à l'endroit de la religion, et tout ira à merveille.

— Allons, soit!

— Entrons, c'est conclu.

— Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.

— Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers; permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hôtel de Guise, comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.

Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui montrant de la main la porte de l'hôtel gardée par deux sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda son humble attitude tant qu'elle put être vue. Arrivée à sa chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste, Sicilienne des plus alertes:

— Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?

— Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.

— Et que fait-il?

— En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose.

— Bien! dit Marguerite, si l'appétit revient, c'est bon signe.

— Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une élève d'Ambroise Paré.Allez, Mica.

— Tu la renvoies?

— Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit.

— Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu que je le fasse venir?

— Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans être vue.

— Que t'importe, puisque tu as ton masque?

— Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.

— Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariée, ma belle reine! Marguerite sourit.

— Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse.

— Lequel?

— C'est de le regarder par le trou de la serrure.

— Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie, s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que laissait la clef absente.

— Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de notre côté. Viens.

La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à laquelle ses blessures ne l'empêchaient pas de faire honneur.

— Ah! mon Dieu! s'écria Marguerite en se reculant.

— Quoi donc? demanda la duchesse étonnée.

— Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c'est lui-même.

— Qui, lui-même?

— Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappé jusque dans mes bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas aperçue!

— Eh bien, alors! puisque tu l'as vu à l'oeuvre, n'est-ce pas qu'il était beau?

— Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il poursuivait.

— Et celui qu'il poursuivait s'appelle?

— Tu ne prononceras pas son nom devant lui?

— Non, je te le promets.

— Lerac de la Mole.

— Et comment le trouves-tu maintenant?

— M. de La Mole?

— Non, M. de Coconnas.

— Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve… Elle s'arrêta.

— Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de la blessure qu'il a faite à ton huguenot.

— Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné l'oeil…

— Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.Envoie-moi ton blessé.

— Non, pas encore; plus tard.

— Quand cela?

— Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.

— Laquelle donc?

Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la regarda aussi et se mit à rire.

— Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que jamais?

— Amitié sincère toujours, répondit la reine.

— Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons besoin l'une de l'autre?

— Le triple nom de ton triple dieu:Éros-Cupido-Amor. Et les deux femmes se quittèrent après s'être embrassées pour la seconde fois et s'être serré la main pour la vingtième fois.

XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne sont pas destinées

La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence. Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame de Sauve.

Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains. Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve, les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris le projet de Catherine.

Elle prit une plume, de l'encre et écrivit sur son papier:

«Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine de Navarre. MARGUERITE.»

Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d'aller glisser cette clef sous la porte du prisonnier.

Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout déchirés et tout tachés de sang.

En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait un lit.

— Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je vous avais recommandé le repos, et voilà qu'au lieu de m'obéir vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonné!

— Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prié, supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il m'a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.

— Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'épaule a saigné encore.

— Madame, répondit le jeune homme, autant j'ai rendu grâce à Votre Majesté de m'avoir donné asile hier au soir, autant je la supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui.

— Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une si folle résolution: c'est pire que de l'ingratitude.

— Oh! madame! s'écria La Mole en joignant les mains, croyez que, loin d'être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de reconnaissance qui durera toute ma vie.

— Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles; car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du sang, ou l'on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas cent pas dans la rue sans qu'on vous achève.

— Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.

— Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit- elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C'est juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela. Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n'y ai-je pas songé moi-même! C'est un devoir, quand on exerce l'hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on panse des blessures, et de soigner l'âme comme on soigne le corps.

— Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement. Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui j'aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première femme qui m'y ait adressé la parole.

— Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous en aller?

— Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n'a pris aucun repos, et que cette nuit… Marguerite rougit.

— Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.

— Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans amis, comment ferez-vous?

— Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'étais poursuivi, j'ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m'a semblé que je la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie, d'embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me conserver la vie, madame; il m'a envoyé un de ses anges pour me la faire aimer.

— Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous tomberez évanoui.

— Madame, je me suis essayé aujourd'hui dans le cabinet; je marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille seulement jusqu'à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera ce qu'il pourra.

Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.

— Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le désir d'entrer à son service?

— Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à la véritable cause de mon départ… Je sais que le roi de Navarre court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.

— Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et de quels dangers me parlez-vous?

— Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet où je suis placé.

— C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me l'avait déjà dit. Puis tout haut:

— Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu?

— Mais d'abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin avec son frère.


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