Chapter 8

— De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.

— Hélas! dit La Hurière.

— Et nos valises? continua La Mole.

— Oh! les valises! non…, s'écria La Hurière, mais seulement ce qu'il y avait dedans.

— Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un hardi coquin… Si nous l'étripions?

Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui hasarda ces paroles:

— Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble.

— Écoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus à me plaindre de toi.

— Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer.

— Oui, d'une balle qui m'est passée à deux pouces au-dessus de la tête.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr.

— Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre serviteur pour vous démentir.

— Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien.

— Comment, mon gentilhomme! …

— Si ce n'est…

— Aïe! aïe! … fit La Hurière.

— Si ce n'est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que je me trouverai dans ton quartier.

— Comment donc! s'écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon gentilhomme, à vos ordres!

— Ainsi, c'est chose convenue?

— De grand coeur… Et vous, monsieur de Coconnas, continua l'hôte, souscrivez-vous au marché?

— Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition.

— Laquelle?

— C'est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que je lui dois et que je vous ai confiés.

— À moi, monsieur! Et quand cela?

— Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma valise. La Hurière fit un signe d'intelligence.

— Ah! je comprends! dit-il.

Et il s'avança vers une armoire, en tira, l'un après l'autre, cinquante écus qu'il apporta à La Mole.

— Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire.

— Oh! s'écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et à la mort.

— En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandée, et n'y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la pendule:

— Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois heures à attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs. D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à moitié chemin du pont Saint-Michel.

Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la petite pièce du fond la même place qu'ils occupaient pendant cette fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait proposé à La Mole de jouer l'un contre l'autre la première maîtresse qu'ils auraient.

Avouons, à l'honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni l'un ni l'autre n'eut l'idée de faire à son compagnon ce soir-là pareille proposition.

XIXLe logis de maître René, le parfumeur de la reine mère

À l'époque où se passe l'histoire que nous racontons à nos lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville à l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois; encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C'étaient le pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont et le pont Saint-Michel.

Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.

Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l'est encore aujourd'hui le Ponte-Vecchio à Florence.

Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.

Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été emporté de nouveau; vers 1550, c'est-à-dire vingt-deux ans avant l'époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et, quoiqu'on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez solide.

Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait comme la paupière d'un oeil immense. À la seule fenêtre qui s'ouvrît au premier étage, au-dessus d'une fenêtre et d'une porte de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du premier étage, représentait une foule de diables dans des attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large ruban, peint en bleu comme la façade, s'étendait entre la frise et la fenêtre du premier, avec cette inscription:

René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère.

La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, était bien verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redouté que l'odeur des parfums ne suât jusqu'à eux par la muraille.

Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant sans doute d'être compromis par le voisinage, avaient, depuis l'installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes, qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce monde ou à l'autre.

Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s'il ne serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins avaient fait.

C'était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du feu après l'heure consacrée. Ni ronde ni guet n'eût osé d'ailleurs inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de compatriote et de parfumeur.

Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens, nous l'inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d'elle un si profond effroi.

La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journée du lendemain; c'est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l'habile chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de détail, mais ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu'à ce que la boutique soit ouverte.

Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l'avons dit, sombre et déserte.

Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe dans la muraille même, et il est latéral: l'autre est extérieur et est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des Orfèvres.

Tous deux conduisent à la chambre du premier.

Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de- chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment s'ouvre la porte donnant sur l'escalier extérieur. Sur la face latérale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret; seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connaît avec René le secret de cette porte, c'est par là qu'elle monte et qu'elle descend; c'est l'oreille ou l'oeil posé contre cette armoire dans laquelle des trous sont ménagés, qu'elle écoute et qu'elle voit ce qui se passe dans la chambre.

Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur les côtés latéraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur une petite chambre éclairée par le toit et qui n'a pour tout meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car elle n'est point éclairée du tout, car elle n'a ni tapis ni meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre.

Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre.

Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l'une à l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure.

Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux compartiments.

C'est là qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est là que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement rongés par les rats, offrent à l'oeil du visiteur le pêle-mêle d'où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des boîtes particulières, des amphores à l'aspect sinistre; tout cela est éclairé par deux petites lampes d'argent exactement pareilles, qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de l'église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.

René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête. Après une méditation longue et douloureuse, il s'arrête devant un sablier.

— Ah! ah! dit-il, j'ai oublié de le retourner, et voilà que depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.

Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d'un grand nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre- Dame:

— Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc temps pour tout.

En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua son oreille à l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extrémité allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tête de Guivre.

— Non, dit-il, ce n'est nielle, nielles.Ce sont des pas d'hommes; ils s'arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En même temps trois coups secs retentirent. René descendit rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se renouvelèrent.

— Qui va là? demanda maître René.

— Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix.

— C'est indispensable, répondit René.

— En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la même voix qui avait déjà parlé.

— Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour la première fois, se faisait entendre.

— Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer à la clef; puis, les conduisant par l'escalier extérieur, il les introduisit dans le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans qu'il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose l'une après l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte de la cellule, il voulut l'ouvrir.

— Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de la chambre.

— Ah! c'est différent, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une chaise.

Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquât. Pendant ce temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore mal guéri.

— Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c'est-à-dire si j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empêche de monter à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.

René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta attentivement le jeu des poumons.

— Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.

— En vérité?

— Je vous l'affirme.

— Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.

— Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le comte?

— Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis véritablement amoureux.

— Vous l'êtes, dit René.

— Comment le savez-vous?

— Parce que vous le demandez.

— Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?

— De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous venez de dire.

— En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura embarrassé.

— Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!

— Parlez, dit le Florentin.

— Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si je serai aimé, car en vérité tout ce qui m'était d'abord un sujet d'espoir tourne maintenant contre moi.

— Vous n'avez peut-être pas fait tout ce qu'il faut faire pour cela.

— Qu'y a-t-il à faire, monsieur, qu'à prouver par son respect et son dévouement à la dame de ses pensées qu'elle est véritablement et profondément aimée?

— Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien insignifiantes.

— Alors, il faut désespérer?

— Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, à son tour il attire le fer.

— Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à toutes ces conjurations.

— Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.

— Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant à présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable?

— Non, monsieur le comte.

— J'en suis fâché, j'avais deux mots à lui dire, et cela eût peut-être encouragé La Mole.

— Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question. On m'a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de l'objet aimé. Est-ce un moyen?

— Infaillible.

— Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la vie ni à la santé de la personne qu'on aime?

— Rien.

— Essayons donc.

— Veux-tu que je commence? dit Coconnas.

— Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j'irai jusqu'au bout.

— Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.

— Oh! s'écria La Mole, j'en meurs, maître René. Au même instant on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître René entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.

— Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la personne que vous aimez.

La Mole s'agenouilla comme s'il eût parlé à une divinité, et René, passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par l'escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient le plancher de la boutique.

La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin tenait à la main une petite figurine de cire d'un travail assez médiocre; elle portait une couronne et un manteau.

— Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse? demanda le parfumeur.

— Oui, dût-il m'en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme, répondit La Mole.

— C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts quelques gouttes d'eau dans une aiguière et en les secouant sur la tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.

La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilège s'accomplissait.

— Que faites-vous? demanda-t-il.

— Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.

— Mais dans quel but?

— Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour l'empêcher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas l'arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.

— Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.

— Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette au coeur. Chose étrange! à l'orifice de la blessure apparut une gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.

La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et sécha la gouttelette de sang.

— Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.

Coconnas, en sa qualité d'esprit fort, riait dans sa moustache et raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.

— Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de la statuette en disant: «Marguerite, je t'aime; viens, Marguerite!»

La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la seconde chambre, et des pas légers s'approchèrent. Coconnas, curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s'il tentait de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard l'épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l'ouverture, poussa un cri d'étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.

— Qu'y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine de cire, que René lui reprit des mains.

— Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madameMarguerite sont là.

— Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez- vous encore de la force de la sympathie?

La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas avait eu un moment d'éblouissement en reconnaissant madame de Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maître René avaient évoqué le fantôme de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient entrés, eut bientôt trouvé l'explication de ce prodige dans le monde vulgaire et matériel.

Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des questions philosophiques et de chasser l'esprit malin à l'aide de ce goupillon qu'on appelle l'incrédulité, Coconnas, voyant par l'ouverture du rideau fermé l'ébahissement de madame de Nevers et le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment était décisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que l'on n'ose dire pour soi-même, au lieu d'aller à madame de Nevers, il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le grand Artaxerce, il s'écria d'une voix à laquelle le sifflement de sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de puissance:

— Madame, à l'instant même, sur la demande de mon ami le comte de la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d'un corps qui m'est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de votre compagne de passer de l'autre côté du rideau?

Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de l'autre côté.

— La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène, comme Cicéron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant et son plus fidèle serviteur.

— Mais…, balbutia La Mole.

— Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que personne ne nous dérange.

René fit ce que lui demandait Coconnas.

— Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d'esprit. Je vous écoute; voyons, qu'avez-vous à me dire?

— J'ai à vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit mot, j'ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d'user de la faculté qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous étiez vous-même, je demanderais à maître René de m'abîmer dans quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l'épouse du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez votre corps, madame, d'aimer un peu l'âme de ce pauvre La Mole, âme en peine s'il en fut jamais; âme persécutée d'abord par l'amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille fois plus dévorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitié de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire. C'est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers du corps de René, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les ombres il force la vôtre, qu'il a déjà évoquée si à propos, de faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me faites l'effet de l'être.

À cette péroraison de Coconnas, qui s'était campé devant la reine en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à Coconnas.

Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant LaMole.

— Ombre de mon ami, s'écria-t-il, venez ici à l'instant même. LaMole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.

— C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête; maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la blanche et vaporeuse main que voici.

Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement appuyées l'une sur l'autre, sans que la main essayât de se dégager de la douce étreinte.

Marguerite n'avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de toute la fièvre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que Coconnas n'eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des autres.

La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'éclair menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.

Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et, mettant un genou en terre:

— Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de son enveloppe grossière de réparer les absences d'un corps tout absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez, n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute chair:Omnis caro fenum.Bien que ce gentilhomme m'adresse du matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet, bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence près d'une ombre n'ose parler à une femme. C'est pour cela qu'il s'est adressé à l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de parler à votre beau corps, de vous dire qu'il dépose à vos pieds son coeur et son âme; qu'il demande à vos yeux divins de le regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l'appeler d'un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prié d'une chose, c'est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame véritable, les épées n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer, dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il ne saurait vivre si vous ne l'autorisez à vivre exclusivement pour vous.

Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.

Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu'elle avait écouté tout le temps qu'il venait de parler, et se portèrent sur Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme était en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu'elle en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de perles enchâssées dans du corail:

— Est-ce vrai?

— Mordi! s'écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des feux du même fluide, c'est vrai! … Oh! oui, madame, c'est vrai, vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!

— Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.

Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut près de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé amoureux.

En ce moment René apparut à la porte du fond.

— Silence! … s'écria-t-il avec un accent qui éteignit toute cette flamme; silence!

Et l'on entendit dans l'épaisseur de la muraille le frôlement du fer grinçant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur ses gonds.

— Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n'a le droit d'entrer ici quand nous y sommes!

— Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.

Marguerite s'élança aussitôt par l'escalier extérieur, attirant La Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés, s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on a vus se becqueter sur une branche en fleur.

XXLes poules noires

Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous les pas des fugitifs.

Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné devant elle:

— Qui était là? demanda-t-elle.

— Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai assuré qu'ils s'aimaient.

— Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n'y a-t- il plus personne ici?

— Personne que Votre Majesté et moi.

— Avez-vous fait ce que je vous ai dit?

— À propos des poules noires?

— Oui.

— Elles sont prêtes, madame.

— Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.

— Moi, juif, madame, pourquoi?

— Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu'ont écrits les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un d'eux, et j'ai vu que ce n'était ni dans le coeur ni dans le foie, comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages: c'était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la destinée.

— Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de mes amis.

— Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants chaldéens recommandent…

— Recommandent… quoi? demanda René, voyant que la reine hésitait à continuer.

— Recommandent que l'expérience se fasse sur des cerveaux humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la volonté du consultant.

— Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c'est impossible!

— Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à la Saint-Barthélemy… hein, René! Quelle riche récolte! Le premier condamné… j'y songerai. En attendant, demeurons dans le cercle du possible… La chambre des sacrifices est-elle préparée?

— Oui, madame.

— Passons-y.

René alluma une bougie faite d'éléments étranges et dont l'odeur, tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse, révélait l'introduction de plusieurs matières: puis éclairant Catherine, il passa le premier dans la cellule.

Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que René allait chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil d'or inquiet.

— Comment procéderons-nous?

— Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre. Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec ceux précédemment obtenus.

— Par où commencerons-nous?

— Par l'expérience du foie.

— C'est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l'animal renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.

La poule jeta trois cris, et expira après s'être assez longtemps débattue.

— Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.Puis elle ouvrit le corps.

— Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à gauche, triple mort suivie d'une déchéance. Sais-tu, René, que c'est effrayant?

— Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime coïncideront avec ceux de la première.

René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par- dessus la tête de René, et s'en alla dans son vol éteindre la bougie magique que tenait à la main Catherine.

— Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi que s'éteindra notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! … murmura-t-elle tristement.

René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s'était fourré la tête dans l'entonnoir.

— Cette fois, dit Catherine, j'éviterai les cris, car je lui trancherai la tête d'un seul coup.

Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la convulsion suprême, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit pour ne plus se rouvrir.

— Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris, trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois. Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu'à trois. Voyons maintenant les signes de la tête.

Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la division de la pulpe cérébrale.

— Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains, toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. Viens et regarde.

René s'approcha.

— Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant un signe.

— Un H, répondit René.

— Combien de fois répété? René compta.

— Quatre, dit-il.

— Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-à-dire Henri IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans ma postérité.

C'était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains sanglantes.

— Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!

— Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.

Cependant, bientôt cette expression sombre s'effaça des traits de Catherine à la lumière d'une pensée qui semblait éclore au fond de son cerveau.

— René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n'y a-t-il pas une terrible histoire d'un médecin de Pérouse qui, du même coup, à l'aide d'une pommade, a empoisonné sa fille et l'amant de sa fille?

— Oui, madame.

— Cet amant, c'était? continua Catherine toujours pensive.

— C'était le roi Ladislas, madame.

— Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails sur cette histoire?

— Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.

— Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le prêterez.

Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte derrière lui.

— Votre Majesté me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux sacrifices? demanda le Florentin.

— Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue. Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de quelque condamné, et le jour de l'exécution tu en traiteras avec le bourreau.

René s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.

Catherine l'ouvrit.

— Qu'est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d'élever et de nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»

— Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani. Il était placé à côté de l'autre, relié de la même façon. Je me suis trompé. C'est d'ailleurs un livre très précieux; il n'en existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la bibliothèque de Venise, l'autre qui avait été acheté par votre aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que voici.

— Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n'en ayant pas besoin, je vous le rends.

Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l'autre, tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait reçu.

Cette fois René ne s'était point trompé, c'était bien le livre qu'elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le lui rendit tout ouvert.

Catherine alla s'asseoir à une table, René posa près d'elle la bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut quelques lignes à demi-voix.

— Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je voulais savoir.

Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui devait y mûrir.

René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine, qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres ou lui adressât de nouvelles questions.

Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la bouche et en gardant le silence. Puis s'arrêtant tout à coup devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui d'un oiseau de proie:

— Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.

— Pour qui? demanda René en tressaillant.

— Pour la Sauve.

— Moi, madame, dit René; jamais!

— Jamais?

— Sur mon âme, je vous le jure.

— Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui qui n'est pas renommé par sa constance.

— Qui lui, madame?

— Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils, celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le fils de Jeanne d'Albret.

Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.

— Il y va donc toujours? demanda René.

— Toujours, dit Catherine.

— J'avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout entier à sa femme.

— Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.

— Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant l'écho du doute terrible de Catherine.

— Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par l'escalier secret, puisqu'elle était sûre d'être seule.

René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se trouvèrent dans la boutique du parfumeur.

— Tu m'avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que j'ai la peau fort sensible au froid.

— Je m'en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai demain.

— Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.Pendant la journée je fais mes dévotions.

— Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.

— Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d'un ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?

— Pour ses mains?

— Oui, pour ses mains d'abord.

— De pâte à l'héliotrope.

— Et pour ses lèvres?

— Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre Majesté en même temps qu'à elle.

Catherine resta un instant pensive.

— Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant toujours à sa secrète pensée, et il n'y a rien d'étonnant à cette passion du Béarnais.

— Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.

— Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais dévouée à un autre qu'à son amant! Tu lui as fait quelque philtre, René.

— Je vous jure que non, madame.

— C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus fraîches et plus roses encore.

René s'approcha d'un rayon et montra à Catherine six petites boîtes d'argent de la même forme, c'est-à-dire rondes, rangées les unes à côté des autres.

— Voilà le seul philtre qu'elle m'ait demandé, dit René; il est vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l'ai composé exprès pour elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil et le vent les gercent également.

Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du carmin le plus séduisant.

— René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j'en emporterai avec moi.

René s'éloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crût voir que Catherine, par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de paraître s'en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée dans un sac de papier fleurdelisé:

— Voici, madame, dit-il.

— Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix jours, je veux être la première à en faire l'essai.

Et elle s'apprêta à sortir.

— Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René.

— Jusqu'au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes gentilshommes m'attendent là avec ma litière.

Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans armoiries attendaient Catherine.

En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses boîtes d'opiat. Il en manquait une.

XXIL'appartement de Madame de Sauve

Catherine ne s'était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de Sauve. D'abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus grand secret, puis, peu à peu, il s'était relâché de sa défiance, avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n'avait pas eu de peine à s'assurer que la reine de Navarre continuait d'être de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.

Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par Dariole au roi de Navarre s'est hermétiquement refermée sur lui, de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du Béarnais, nous est complètement inconnu.

Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir à leur portée, était plus petit et moins commode que n'eût certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extrémité était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l'année, ne laissait pénétrer qu'une lumière douteuse. Pendant l'hiver, dès trois heures de l'après-midi, on était obligé d'y allumer une lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité d'huile, s'éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait ainsi, depuis que les jours d'hiver étaient arrivés, une plus grande sécurité aux deux amants.

Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de satin cerise enchâssait une ruelle ornée d'un miroir garni d'argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et d'Adonis; tel était le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid, de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Médicis.

En cherchant bien on eût encore, en face d'une toilette garnie de tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d'oratoire, où, exhaussé sur deux gradins, s'élevait un prie-Dieu. Dans cet oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé, trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient aussi habilement qu'eux.

Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s'étaient passées chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos, racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu'elle avait montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint- Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez sa femme.

Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de batiste, et Henri était très reconnaissant.

Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine, regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d'accord avec ses paroles.

— Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n'avez-vous pas regretté que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à coucher de la reine?

— Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si bien, et où je suis si heureux en ce moment.

Madame de Sauve sourit.

— Et vous n'y êtes pas rentré depuis?

— Que les fois que je vous ai dites.

— Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire?

— Jamais.

— En jureriez-vous?

— Oui, certainement, si j'étais encore huguenot, mais…

— Mais quoi?

— Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer.

— Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.

— Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous interrogeais, répondriez-vous à mes questions?

— Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n'ai rien à vous cacher.

— Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois comment il se fait qu'après cette résistance désespérée qui a précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa couronne?

— Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'énigme que cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays! Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime; contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous?

— M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.

— Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.

Henri retint cette main.

— Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l'avais deviné ce mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans, du moins relativement à vous, Charlotte?

Madame de Sauve rougit.

— Vous m'aimez, continua Henri; par conséquent je n'ai pas autre chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouvé complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun passe sa vie à la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma mie, pour m'aider à trouver le mien, n'est-ce point la reine Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer?

— Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la reine mère.

— Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle madame de Sauve fut trompée elle-même, c'était bon autrefois de me défier d'elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble; mais maintenant que je suis le mari de sa fille…

— Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de jalousie.

— Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu'il paraît. Eh bien, la grâce m'a touché; et, par l'intercession de saint Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille comme de bons frères, comme de bons chrétiens.

— Et la reine Marguerite?

— La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui nous unit tous.

— Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en récompense de ce que j'avais été dévouée pour elle, avait été généreuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette générosité, pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est réelle, elle n'est qu'un lien de convention facile à briser. Vous ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez imposé à personne avec cette prétendue intimité.

— Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller sur lequel je dors.

— Alors, Henri, s'écria madame de Sauve, c'est que vous m'avez trompée, c'est que véritablement madame Marguerite est votre femme.

Henri sourit.

— Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui m'exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.

— Alors, dit Henri, j'arrive donc à en imposer sur cette prétendue intimité, puisqu'il y a des moments où, tout roi que je suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez qu'elle existe!

— Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même ne sait pas ce que vous pensez.

— Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme, et même c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien entendu… car l'amitié de la reine est changeante, c'est celle d'une belle mère.

Ce n'était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce voile qui s'épaississait entre elle et son amant toutes les fois qu'elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait la consistance d'un mur et les séparait l'un de l'autre. Elle sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme en ce moment dix heures sonnèrent:

— Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service m'appelle de très bon matin demain chez la reine mère.

— Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.

— Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez.

— Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte; seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur d'assister à votre toilette!

— Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre en y assistant?

— Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce soir, ce me semble, nous n'avons parlé que d'elle.

Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu'à celle qui servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en s'appuyant au dossier:

— Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de poudre, que de fioles, que de cassolettes!

— Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouvé le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté.

— Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est- ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?

— Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez deviné du premier coup.

— Et ce joli petit râteau d'ivoire?

— C'est pour tracer la ligne des cheveux.

— Et cette charmante petite boîte d'argent au couvercle ciselé?

— Oh! cela, c'est un envoi de René, Sire, c'est le fameux opiat qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces.

Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante femme dont le front s'éclaircissait à mesure qu'on la remettait sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que la baronne regardait avec attention dans son miroir.

Charlotte porta la main à la boîte qui venait d'être l'objet de l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle façon s'employait la pâte vermeille, lorsqu'un coup sec frappé à la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants.

— On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par l'ouverture de la portière.

— Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.

Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri songeait à se retirer dans l'oratoire où déjà plus d'une fois il avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut.

— Madame, dit-elle, c'est maître René le parfumeur.

À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les lèvres.

— Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.

— Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir auparavant songé à ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est qu'il a des raisons d'y venir.

— Voulez-vous vous cacher alors?

— Je m'en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et maître René sait que je suis ici.

— Mais Votre Majesté n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa présence lui soit douloureuse?

— Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous étions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint- Barthélemy, nous nous sommes raccommodés.

— Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après, René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et Henri dans l'ombre.

— Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens vous faire mes excuses.

— Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies.

— De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour ces jolies lèvres, et de ce que…

— De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui, n'est-ce pas? dit Charlotte.

— Qu'aujourd'hui! répéta René.

— Oui, c'est aujourd'hui seulement, et même ce soir, que j'ai reçu cette boîte que vous m'avez envoyée.

— Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange la petite boîte d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu'il avait dans son magasin.

— J'avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie?

— Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous êtes entré.

La figure de René prit une expression rêveuse qui n'échappa point à Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses échappaient.

— Eh bien, René! qu'avez-vous donc? demanda le roi.

— Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que Votre Majesté m'adresse la parole avant de prendre congé de madame la baronne.

— Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?

René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries, puis s'arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du même regard madame de Sauve et Henri:

— Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la première partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient, qu'il se passait en ce moment quelque chose d'étrange et qui ressemblait à une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du Florentin se trouvait dans la lumière:

— Vous à cette heure ici, René? lui dit-il.

— Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le parfumeur en faisant un pas en arrière.

— Non pas. Seulement je désire savoir une chose.

— Laquelle, Sire?

— Pensiez-vous me trouver ici?

— J'en étais sûr.

— Vous me cherchiez donc?

— Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.

— Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri.

— Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eût rien entendu, et interrompant la conversation:

— Ah! en vérité, René, s'écria-t-elle en ouvrant la boîte d'opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d'une couleur merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production.

Et elle prit la boîte d'une main, tandis que de l'autre elle effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du doigt à ses lèvres.

René tressaillit.

La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche.

René pâlit.

Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre.


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