VIIILes Homes de la Reine.

[Pas d'image disponible.]Buckingham.—Les appartements de la Reine.Phot. H. N. King.

Buckingham.—Les appartements de la Reine.

Buckingham.—Les appartements de la Reine.

Phot. H. N. King.

Un peu avant la mort de George III, l’édifice donna des signes de décrépitude. Le Parlement vota à George IV les fonds nécessaires pour sa réparation; mais le nouveau roi avait la manie de bâtir et il prétendit qu’il fallait faire autre chose que ce qui existait, le palais de Buckingham étant «indigne du premier gentleman du monde qu’est le

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Buckingham.—Le salon bleu.

Buckingham.—Le salon bleu.

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roi d’Angleterre». Le Parlement fit la sourde oreille et, comme l’architecte avait un mandat étroitement impératif, il ne put se plier aux exigences du monarque, à qui d’ailleurs la mort ne laissa pas le temps de mettre à exécution ses projets extravagants.

Guillaume IV, qui lui succéda, détestait Buckingham Palace et n’a jamais voulu l’habiter, de sorte que tous les projets de restauration s’évanouirent avec George IV.

Ce ne fut donc qu’après l’avènement de Victoria, lorsque la jeune reine quitta Kensington Palace, que Buckingham devint réellement et pour la première fois résidence royale. Sous le prince Albert, qui était un architecte amateur d’un goût sûr, il subit des agrandissements dans la partie est, la chapelle privée sortit de terre; on y dépensa £ 125.000 et, à défaut de beauté, on lui donna ce qui lui manquait, la grandeur de dimensions, les décorations imposantes qui distinguent un palais d’un château.

L’extérieur, comme on peut le voir par la gravure que nous en publions, n’a rien de remarquable, à part la grille d’entrée qui est, paraît-il, l’œuvre de serrurerie d’art la plus remarquable de notre époque et a coûté à elle seule 3.000 guinées, soit 78.750 francs.

Elle nous fait pénétrer dans une cour qui donne accès au palais par un portique supporté par des colonnes doriques et corinthiennes.

La première salle dans laquelle nous pénétrons a été baptisée la «salle de marbre». Elle mesure 30 pieds sur 50, environ 9 mètres sur 15. Une double rangée de colonnes d’un seul morceau de pur marbre de Carrare, d’environ 4 mètres de haut, soutiennent le plafond composé d’armoiriesfinement peintes, bleu de roi, rouge, vert et or. Aux quatre angles, dans des niches, des statues de marbre blanc. Quelques marches conduisent de cette salle à une autre beaucoup plus petite où l’on voit une cheminée remarquable, dans laquelle se trouve enchâssée une horloge de cuivre de Vulliamy, surmontée d’une couronne et des armes royales. La galerie des sculptures ouvre sur l’antichambre: c’est une très belle salle de 46 mètres de long dont le plafond est supporté par 42 colonnes corinthiennes; elle est ornée de bronzes classiques sur piédestaux. De chaque côté de superbes consoles supportent des vases de marbre très artistiques. Au bout de la galerie se trouve l’escalier des ministres, qui sert à la famille royale les jours de drawing-room.

De la galerie on pénètre dans une suite d’appartements. La première salle est celle dite de Carnavon; son ameublement est en acajou plein et cuir; elle est ornée de bustes de conquérants romains. Cette salle contient des peintures remarquables, signées Van Somer, Huyssmans, Philippe de Champaigne et Taylor.

De là on passe dans la salle 44, à cause de l’année dans laquelle elle fut décorée à neuf pour la réception de l’empereur de Russie. Belles porcelaines de Sèvres, peintures remarquables: parmi ces dernières, le portrait grandeur naturelle de Nicolas par Coxton Krüger, Léopold Ierde Belgique par Winterhalter; la reine Louise de Prusse, le duc de Wurtemberg, le premier duc de Saxe-Cobourg, Frédéric, roi de Saxe, et Louis-Philippe de France.

Cette salle ouvre sur la Bibliothèque, suivie de la salle du Conseil, laquelle sert de salle de banquet dans lesgrandes occasions. C’est là qu’a été servi le banquet du Jubilé de 1897. Les jours de drawing-room, sa situation centrale la désigne comme vestiaire. L’ameublement en est en cuir de Cordoue et tapis de Bruxelles; deux superbes buffets, porcelaines magnifiques de Sèvres, de Dresde, de Chelsea, aux couleurs bleu de roi, vert pomme, bleu de Vincennes et rose du Barry. Au centre, une superbe table romaine en mosaïque représentant l’histoire des fondateurs de Rome, Romulus et Rémus: ce meuble, dont le pied est en marbre noir, a été offert à la reine Victoria par le Pape Pie IX à l’occasion de la visite au Vatican du prince de Galles actuel. Vases orientaux et terres cuites offerts par Napoléon en souvenir de l’exposition de Londres de 1851.

La salle 55 est un salon en bois de rose et or. Les peintures, signées de C.-H. Thomas, représentent la revue du Champ-de-Mars, lors de la visite de la reine et du prince consort à Napoléon III et enfin la cérémonie d’investiture de Napoléon III dans la salle du Trône du Palais.

De là on est introduit dans la salle de déjeûner des dames de la Cour. L’aspect de cette salle est sévère avec sa vasque de marbre au pied de granit rouge, toujours garnie de fleurs. Le plus bel ornement est un tableau de Winterhalter, de grande composition, représentant la reine et le prince consort, entourés de cinq enfants, leurs cinq premiers nés.

La salle à manger de la Cour est contiguë à cette dernière; elle sert de vestiaire au corps diplomatique les jours de drawing-room. L’ameublement est en acajou espagnol massif rehaussé d’or; les tapis sont de Turquie. Le plafond est supporté par des colonnes ioniennes en marbre.Entre les fenêtres, des bustes de rois. Cette salle s’ouvre sur le corridor qui mène à la chapelle privée, richement décorée, de style allemand. L’autel, en face duquel s’élève le trône sur des gradins, est très simple; une magnifique tapisserie des Gobelins, représentant le baptême du Christ, lui sert de fond.

De la chapelle nous revenons dans la salle de marbre de l’entrée. La visite des appartements inférieurs est terminée.

Nous nous élevons au premier étage par un escalier monumental de marbre blanc, du plus grand effet. Tout cet étage est réservé aux grands appartements d’État. C’est une suite de salons plus richement décorés et meublés les uns que les autres jusqu’à la salle du Trône. Les jours de drawing-room, les dames admises à la présence, après être montées par le grand escalier, serpentent dans ces salons entre deux barrières de cuivre, garnies de velours rouge, en attendant leur tour de présentation. Les peintures murales sont des copies fidèles des œuvres de Raphaël. La grande salle de bal, avec son grand orgue et sa scène monumentale, se termine par une sorte d’alcôve réservée aux membres de la famille royale. A gauche, la salle ouvre sur une galerie ornée de plantes et d’arbustes, laquelle donne sur la grande salle à manger de gala crème et or, ornée de tableaux représentant les rois d’Angleterre dans des cadres massifs richement sculptés. C’est dans cette salle qu’eut lieu le déjeûner de noces de la reine Victoria. Elle est suivie du salon bleu, garni de riches sculptures représentant l’Éloquence, l’Harmonie et le Plaisir; celui-ci s’ouvre sur le salon blanc, le plus riche detous, dans lequel se trouve un grand piano à queue Erard, deux vases italiens, don de l’empereur d’Allemagne. A droite, une porte dissimulée dans la boiserie donne accès dans le cabinet privé de la reine. Ce cabinet sert de salle d’attente aux membres de la famille royale, les jours de drawing-room; il est tendu de soie rouge avec des portraits de Victoria et du prince Albert, par Winterhalter.

Du salon blanc, on passe dans la galerie des peintures, qui conduit le visiteur à la salle du Trône, dans laquelle on entre par la droite. Dans cette salle, pas de siège. De riches tentures en soie rouge rehaussée de dentelles. Deux cheminées se font face, surmontées de trophées. Sur l’une d’elles un pendule en écaille, véritable chef-d’œuvre, marquant le jour, la date, la direction du vent, la marée. Au fond, sous un dais de velours aux armes d’Angleterre, avec les initiales VR, un trône placé sur des gradins. C’est dans cette salle qu’ont lieu les présentations à la reine.

L’étage au-dessus comprend les appartements privés de la reine dans lesquels se trouve une très précieuse collection de peintures des écoles flamande, hollandaise, italienne et anglaise. C’est George IV qui a commencé cette collection, où se mêlent les œuvres du Titien, de Teniers, Rembrandt, Rubens, Reynolds, Van Dick, Janssens, etc.

Là se trouve la chambre à coucher de la reine et la chambre de musique, du plus pur gothique, du prince Albert, avec piano et orgue. C’est là que Mendelssohn passa en la compagnie du couple royal la journée qu’il a retracée dans une lettre à sa mère.

Victoria n’a jamais fait de longs séjours à Buckingham Palace, à partir de son mariage, et elle n’y fait aujourd’huique de très courtes apparitions, lorsqu’elle vient y tenir un drawing-room. Buckingham a vu les années glorieuses de ce règne, les magnifiques réceptions, les bals costumés, les banquets de gala, et ses jardins les garden-parties brillants, tels que savait les organiser le prince consort. Lorsqu’il faisait mauvais temps, les cinq ou six cents invités se réfugiaient dans les grands salons du premier étage et, là, on improvisait des jeux innocents, des charades, ou bien chaque convive de marque était tenu de raconter une histoire.

C’est là que furent successivement reçus les souverains, notamment l’empereur Nicolas de Russie, Napoléon III et l’impératrice Eugénie. Napoléon y reçut solennellement, dans la salle du Trône, l’ordre de la Jarretière et cette fête donna lieu à des réceptions splendides, dont la vieille aristocratie n’a pas encore perdu la mémoire.

Bien que Buckingham n’eût été véritablement résidence royale que depuis l’avènement de Victoria, George III et la reine Charlotte y vécurent dans l’intimité, pour faire diversion à l’étiquette de la vieille Cour de Saint-James. C’est là qu’ils élevèrent si sévèrement leur nombreuse progéniture; c’est là que le roi apprit la conduite scandaleuse de ses deux fils aînés, le prince de Galles et le duc d’York, qui l’affecta au point de lui faire perdre la raison. On dut lui donner une régence. Des quatre fils du roi, seul les ducs de Kent, père de Victoria, et de Cambridge eurent une conduite exemplaire.

Cela ne suffit pas à rendre la raison au roi, qui s’éteignit, après un règne de soixante ans, le plus long avant celui de Victoria.

[Pas d'image disponible.]Windsor.—Les terrasses.Phot. H. N. King

Windsor.—Les terrasses.Phot. H. N. King

Windsor.—Les terrasses.

Phot. H. N. King

** *

Il y a quelque chose comme huit cents ans que le château de Windsor sert de résidence d’été aux souverains d’Angleterre. Il faut remonter à Guillaume le Conquérant pour trouver l’origine de cet antique château-fort, bizarre assemblage de tous les styles, auquel chaque siècle a légué quelque chose de son goût. Windsor est situé dans le comté de Berk, à 35 kilomètres ouest de Londres, sur la rive droite de la Tamise, tandis qu’Eton, l’école de la noblesse, est située sur la rive gauche et n’est séparée de la ville royale que par un pont.

Le territoire de Windsor avait été donné par Édouard le Confesseur, à l’abbaye de Westminster. Sous les abbés, le pays avait été initié à l’agriculture et nourrissait toute une population industrieuse et honnête. Vint Guillaume le Conquérant, qui s’empara de tout, décida de se construire un château sur la colline qui domine de sa pente douce la vallée de la Tamise, et de couvrir les environs d’une épaisse forêt. Plus tard, Édouard III, voulant augmenter le domaine royal, et surtout agrandir le château, fit recruter des ouvriers qu’il obligea à travailler. Pour s’assurer leur concours aussi longtemps qu’il le voudrait, il édicta des pénalités sévères contre quiconque hébergerait un de ses ouvriers, ou lui fournirait les moyens de vivre par le travail ou autrement.

Chaque souverain a depuis contribué à l’embellissement du château jusqu’à Georges IV, qui y dépensa plus de 21 millions de livres pour le mettre en son état actuel. La chapelle Saint-George est un véritable bijou d’architectureogivale et l’échantillon le plus exquis du style duXVesiècle. Sa crypte sert de tombeau à un certain nombre de rois d’Angleterre.

Le parc qui entoure le château n’a pas moins de 100 kilomètres de circuit; sa magnifique terrasse, qui mesure 575 mètres de largeur, est ornée de statues de bronze et de marbre. De la tour du milieu du château, sur laquelle flotte l’Union-Jack, la vue s’étend sur douze comtés. Sa forêt, immortalisée par le poète de génie Pope, est une des plus belles d’Angleterre.

Les appartements privés de la reine occupent à peu près toute la partie est du château. La chambre à coucher et le boudoir de Sa Majesté ont une magnifique vue sur le grand parc. Tous les appartements donnent sur le grand corridor de 152 mètres, où M. Guizot s’égara si comiquement dans la nuit qui suivit l’arrivée de Louis-Philippe. Les peintures qui le garnissent du haut en bas et de chaque côté, représentent des événements relatifs à la famille royale: ce sont des baptêmes, des confirmations, des mariages de princes et de princesses.

Une suite d’appartements tendus de satin contiennent des merveilles en porcelaines artistiques, dont bon nombre de la manufacture de Sèvres, lesquelles avaient été destinées à Louis XVI. Cette partie des appartements renferme de précieux souvenirs, entre autres la petite châsse où est conservée la vieille bible du général Gordon avec la page marquée où il en était resté lorsque la mort vint le surprendre. La reine, à chaque retour à Windsor, a coutume de rouvrir le livre à cette page et de lire à haute voix un verset. Nous ne dépeindrons pas les salons vert,

[Pas d'image disponible.]Windsor.—Le salon d’audience.

Windsor.—Le salon d’audience.

Windsor.—Le salon d’audience.

violet et blanc, tendus de soie et dont la superbe collection de Sèvres bleu de roi, achetée par George IV, constitue la plus grande richesse. On l’évalue à 200.000 livres sterling. Dans le salon violet se trouve le piano sur lequel Victoria prit ses premières leçons et qu’elle avait voulu un jour fermer à clé à jamais, pour se dérober à la torture qu’il lui faisait subir.

La salle à manger privée de la reine est désignée sous le nom de chambre octogonale; elle est de pur style gothique, en chêne sculpté dans la masse. Quelques beaux tapis des Gobelins garnissent les murs et, croyons-nous aussi,la Rixede Meissonnier. La reine ne dîne dans cette salle qu’en intimité et lorsque ses invités ne sont pas plus nombreux que sept. On voit, dans cette salle,le Bol de punch, par Flaxman, don de George IV, lorsqu’il était prince régent. La salle d’audience privée de la reine est surtout remarquable par ses portraits de famille. La chambre des tapis, qui servait de chambre à coucher à la fille aînée de la reine, plus tard impératrice Frédéric d’Allemagne, est ornée de quatre tapisseries des Gobelins, représentant les quatre saisons, don de l’empereur Napoléon III, ainsi que tout l’ameublement, en tapisserie de Beauvais.

Parmi les appartements d’apparat, que le public est admis à visiter une fois par semaine, lorsque la reine n’habite pas le château, nous citerons la salle du Trône et le trône d’ivoire, remarquablement sculpté, offert à la reine par le Maharajah de Travancore et la grande salle de banquet, dite salle de Waterloo, où se trouve toute une riche vaisselle d’or, d’une valeur inestimable. C’est dans cettesalle que fut reçu Louis-Philippe, le 8 octobre 1844. Le prince consort et le duc de Wellington étaient allés au-devant de lui à Portsmouth. La reine descendit jusqu’au bas du perron pour le recevoir. On cultivait alors l’alliance française et le prince Albert excellait à trouver des prévenances pour le roi.

Louis-Philippe fut ravi: il oublia sans doute que la rançon d’un roi de France avait payé cette salle; qu’il était le premier roi de France à fouler au pied le sol de la cour du château, depuis le roi Jean prisonnier; il passa donc gaiement sous les étendards glorieux des Marlborough et des Wellington et devant les portraits des membres du Congrès de Vienne, réuni après la défaite des armées françaises à Waterloo, pour arriver jusqu’à sa place. Pour comble d’ironie, le pauvre roi vint le lendemain plier le genou devant le trône d’ivoire de Victoria, qui, devant le concile de l’ordre, l’avant-dernier en date, l’arma chevalier de l’ordre de la Jarretière, ordre créé par Édouard III pour célébrer sa victoire de Crécy sur la France. Victoria avait-elle eu quelque part à la composition du programme? En tout cas, la reine d’Angleterre ne brilla pas, ce jour-là, par le tact dont elle a donné maintes preuves en d’autres occasions. Peut-être Louis-Philippe se rendit-il compte, dans la suite, du rôle ridicule qu’il était allé jouer à la Cour de Windsor et s’en vengea-t-il, en faisant échouer les efforts de la diplomatie anglaise, échec que d’ailleurs il paya de son trône? Toujours est-il que la cordiale entente ne fut pas de longue durée. Napoléon III reçut quelques années plus tard le même cordon de la Jarretière, mais on eut cette fois la

[Pas d'image disponible.]Windsor.—La grande salle de réception.Phot. H. N. King.

Windsor.—La grande salle de réception.

Windsor.—La grande salle de réception.

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pudeur de le lui remettre à Buckingham, loin de ces souvenirs pénibles à une âme française.

C’est dans la même salle de Waterloo que la reine recevait dernièrement son petit-fils Guillaume II, dont elle crut prudent de s’assurer la bienveillante neutralité, au moment de tenter l’écrasement des républiques du Transvaal et d’Orange dans la guerre que l’histoire enregistrera vraisemblablement sous le titre de guerre des mines d’or.

Tels sont les deux palais officiels de la reine. Le seul titre de palais officiel indique suffisamment que ce n’est pas là qu’il faut chercher à surprendre Victoria dans l’intimité. Là elle s’est toujours montrée reine et rien que reine. La raison d’État l’a obligée de cacher ses sourires et de dissimuler ses larmes. Une seule personne lui en avait rendu le séjour moins amer, c’était le prince Albert, et c’est là qu’elle le perdit, le 14 décembre 1861.

I.—OSBORNE HOUSELe manoir d’Eustache Mann.—Les attentions de l’époux et du père de famille.—Le cottage suisse et ses neuf jardinets.—A la cuisine des princesses royales.—La chambre indienne.—Vertus domestiques.II.—BALMORAL CASTLESur les bords de la Dee.—Magnifique panorama.—La vie dans les montagnes.—Idylles et jours tragiques.—La dépêche du Zululand.—Au milieu de ses souvenirs.

I.—OSBORNE HOUSE

Le manoir d’Eustache Mann.—Les attentions de l’époux et du père de famille.—Le cottage suisse et ses neuf jardinets.—A la cuisine des princesses royales.—La chambre indienne.—Vertus domestiques.

II.—BALMORAL CASTLE

Sur les bords de la Dee.—Magnifique panorama.—La vie dans les montagnes.—Idylles et jours tragiques.—La dépêche du Zululand.—Au milieu de ses souvenirs.

Buckingham et Windsor sont les palais dorés où la reine est prisonnière de la Constitution; Osborne et Balmoral, ce sont les homes, c’est-à-dire les lieux où elle vit, où elle aime, où elle est elle-même, où elle vient chercher la force de jouer l’autre personnage qu’elle représente. Osborne et Balmoral sont dans des sites recherchés pour la santé de l’époux, découverts par lui; les plans des deux châteaux sont sortis de son cerveau; il s’est ingénié à en faire des nids, où l’on respire à pleins poumons, dans l’intimitédes personnes chères, sans contrainte, mais avec le décorum qui convient à la dignité royale.

Depuis leur mariage, la reine et le prince consort s’étaient dit bien souvent qu’il leur faudrait un home, où voir grandir leurs enfants au bon air et s’occuper de leur éducation. La santé du prince Albert était jugée assez délicate et les médecins estimaient qu’elle profiterait d’un séjour prolongé à la mer. Les prédécesseurs de Victoria avaient bien eu des résidences au bord de la mer; mais aussitôt leur présence avait fait des plages de leur choix des lieux à la mode dont la grande vie, toujours à l’affût de distractions, venait aussitôt chasser le calme. Comme le couple royal accompagnait le roi Louis-Philippe jusqu’à Portsmouth, sir Robert Peel attira l’attention du prince sur Osborne. A priori, l’idée d’un home en ce lieu lui sourit. Il se dit qu’en choisissant une île, eût-elle 30 kilomètres sur 20, il aurait plus de chances de voir respecter son amour de la tranquillité. Le prince Albert alla donc faire un tour à l’île de Wight en 1845, dans le Solent, en vue de Portsmouth, le grand port militaire de l’Angleterre. Il y vit le manoir d’Eustache Mann, célèbre par les luttes de Charles Iercontre son Parlement. Avec son architecte Thomas Cubitt, il eut vite fait de juger qu’il ne pourrait en tirer aucun parti et qu’il faudrait édifier une résidence nouvelle sur ses ruines. Toutefois le magnifique parc, les allées grandioses formées d’arbres séculaires et descendant en pente douce vers la mer, l’immense panorama dont la vue pourrait jouir par-dessus ces arbres, le climat tempéré, tout séduisit le prince, qui fit l’acquisition du domaine, comprenant environ 5.000 acres de terrain (unacre de terrain vaut 40 ares 467 ou 4.046 mètres carrés) permettant de faire une promenade de 10 milles à cheval ou en voiture sans sortir de sa propriété. Il fit raser le vieux manoir et édifier à sa place un château moderne de style italien, composé de deux étages et d’un rez-de-chaussée, flanqué de deux tours carrées et recouvert de terrasses formant toit à l’italienne et du haut desquelles la vue embrasse une étendue immense.

Le prince dessina l’aménagement intérieur du château, les jardins, les allées, en un mot il en fit une résidence aussi moderne que possible avec tout le confortable imaginable. A Osborne House, car on a trouvé le nom de château trop pompeux pour désigner un home de cette simplicité, rien n’y a été oublié pour le confort de la vie.

A l’intérieur, il se compose d’une suite de salons, d’une salle de billard, d’un cabinet du prince, d’une bibliothèque, d’un cabinet de la reine, d’une salle du Conseil pour le cas où la reine aurait à réunir ses ministres ou son Conseil privé, de vastes salons bien éclairés et bien aérés, d’une nursery spacieuse. Le jeune ménage était en bonne voie de famille et le père avait le devoir de se préoccuper de faire de la place à sa progéniture; de prévoir le jour où ses enfants seraient grands, de leur réserver leurs appartements à eux et à leur famille dans la résidence qui devait dans sa pensée être et rester le home familial. Enfin il fallait songer au service d’honneur de la reine, quelque restreint qu’il fût et au nombreux personnel domestique.

Rien n’échappa au prévoyant architecte, qui s’occupade faire des serres à fleurs, à fruits, des caves aérées, des écuries et remises et une ferme modèle, le tout décoré avec beaucoup de goût et une relative simplicité. L’ameublement choisi par lui est confortable, mais dépourvu d’un luxe tapageur. Les œuvres d’art, peintures, sculptures, eaux-fortes, gravures, pullulent à Osborne. Les dimensions des pièces sont suffisantes, mais conviennent à l’intimité.

Les fenêtres des appartements de la reine ont vue sur la prairie et le parc; une jolie sculpture, un bassin, un jet d’eau, un bouquet d’arbres avec, dans le fond, des allées en clair obscur ravissent le regard, en quelque sens qu’il se porte.

Plus tard, en 1855, le prince Albert fit cadeau à ses enfants d’un petit cottage suisse qu’il édifia à plus d’un mille du château. Les enfants en firent un véritable petit musée. Tous leurs jouets et bon nombre de ceux de leur mère lorsqu’elle était enfant, y ont été conservés avec soin. Il est curieux de voir où les goûts de chacun le portait. Les petites princesses avaient au rez-de-chaussée du cottage toute une batterie de cuisine, avec laquelle elles s’initiaient à l’art des petits plats. Bien des fois, la table royale fut servie de mets préparés par elles et leurs parents s’en sont le plus souvent régalés. Autour du cottage sont encore dessinés neuf jardins. Le prince a voulu que chacun de ses enfants sût manier la bêche et le râteau et pratiquer l’horticulture. Le dimanche, la reine et son époux allaient voir les progrès des jardins et ceux qui avaient obtenu des résultats satisfaisants recevaient les félicitations de leurs parents.

Depuis la mort du prince Albert, Osborne House s’est augmentée d’une «Chambre Indienne», désignée sous le nom de Durban House, véritable salon indien où la reine d’Angleterre, devenue impératrice des Indes, reçoit solennellement les princes de l’Orient qui viennent lui rendre hommage et d’un hôpital pour les serviteurs de la Cour, lequel est contigu aux luxueuses écuries.

[Pas d'image disponible.]Osborne-House.Phot. H. N. King.

Osborne-House.

Osborne-House.

Phot. H. N. King.

La reine va toujours passer l’hiver à Osborne, à cause du climat tempéré de la côte méridionale de l’Angleterre en général et de l’île en particulier, où les arbres sont en fleurs en plein hiver. Elle y reste pour les fêtes de Noël

[Pas d'image disponible.]Balmoral.—La salle de bal.Phot. R. Milne.

Balmoral.—La salle de bal.

Balmoral.—La salle de bal.

Phot. R. Milne.

que tous ses enfants et petits-enfants ont coutume de venir célébrer avec elle. On y mange le plum-pudding traditionnel et on y rôtit l’aloyau de bœuf, dont une partie est expédiée aux gens de Windsor et une autre à ceux de Balmoral. Un immense arbre de Noël est toujours dressé à cette occasion dans l’ancienne nursery des princes et princesses royales et chaque petit-enfant ou arrière-petit-enfant y trouve attaché un souvenir de la reine. Ceux qui ne peuvent être présents à cette fête de famille ont l’habitude d’écrire. A cette occasion, Victoria reçoit des Cours étrangères des pâtés de venaison avec des dédicaces de toute sorte. Aussi pendant toutes les fêtes de Noël est-ce un va-et-vient continuel de Gosport à East Cowes et les équipages des deux yachts qui font le service de la reine à travers le Solent, entre la côte et l’île, ont-ils de quoi s’occuper.

La reine ne quitte Osborne que pour l’époque des fêtes de Pâques, où elle a l’habitude de venir demander au soleil du midi de la France, ou d’Italie, un peu de la chaleur de ses rayons. Les médecins lui conseillent de quitter le climat de l’Angleterre, particulièrement humide à cette époque de l’année.

Osborne House s’est partagé avec Balmoral la plus grande partie de la vie de la reine Victoria. C’est là que la souveraine a pu s’occuper avec le prince Albert de l’éducation de leurs nombreux enfants. C’est là, dans le cercle des intimes, que s’est surtout révélée la simplicité de ses goûts et la modestie de ses vraies aspirations. Grâce à l’isolement de l’île de Wight, la reine a réussi à dérober aux exigences de sa situation élevée, des années entièresqu’elle a pu consacrer aux joies intimes de la vie familiale et, en cela surtout, elle a fait œuvre de reine et donné à son peuple un salutaire exemple. Elle a remis en honneur le foyer anglais, le home paternel et a resserré du même coup les liens de la famille; elle a été un exemple de vertus domestiques pour toutes les femmes. Par la simplicité de sa mise, elle a enrayé à temps un goût immodéré de la toilette, qui s’était emparé de son sexe, et c’est à elle que l’Angleterre doit surtout la rigide sobriété du costume de ville féminin.

Autrefois, la reine se rendait, pour accomplir ses devoirs religieux, à la petite église de Whippingham; aujourd’hui elle assiste aux offices dans la chapelle privée du château.

On ne la voit en voiture de demi-gala que la semaine des régates.

Sa garde d’honneur se compose à Osborne d’un détachement du régiment caserné à Parkhurst, lequel reste à East Cowes; de plus, un cuirassé reste à l’ancre dans le Solent pendant tout son séjour.

** *

Balmoral, l’autre home de la reine Victoria et son home favori, est situé dans la vallée de la Dee, dans les highlands du comté d’Aberdeen, dont lord Byron nous décrit, dans ses heures de paresse,Hours of Idleness, la scénique grandeur. Ces montagnes, contreforts de la chaîne des Grampians, comprennent trois des plus hauts sommets de la Grande-Bretagne: Ben Muich Dhui, Braeriach et Cairntoul. La Dee est une rivière dont lasource remonte à ces hautes cîmes et dont les eaux de cristal sont formées de la fonte des neiges perpétuelles qui les couronnent. D’abord étroite, la vallée de la Dee va s’élargissant jusqu’à Aberdeen, lieu où elle se jette dans la mer du Nord. Le château de Balmoral est situé sur la rivière à la borne miliaire nº 50 venant d’Aberdeen et est à mi-chemin entre Aberdeen et Braemer, renommé par son sanatorium. Autrefois on y venait par la mer jusqu’à Aberdeen et de là par relais. Aujourd’hui on y vient par le chemin de fer jusqu’à Ballater, station située à 8 milles du château.

La santé du prince Albert paraissant toujours délicate, son médecin, le docteur sir James Black, lui avait conseillé d’aller passer quelques semaines en Écosse. L’air fortifiant des montagnes lui ferait du bien, disait-il. Le prince Albert, qui se souvenait des joies que lui avaient procurées ses visites en Écosse en 1842 et 1844 en compagnie de la reine, et des bonnes journées qu’il avait passées dans ses épaisses forêts à chasser le sanglier et le daim et les enchantements de la reine à la vue de ces paysages sauvages, consulta le duc d’Aberdeen, qui lui donna le conseil de louer Balmoral. Le prince le loua donc en août 1848 et il fut décidé que la famille royale irait y passer l’automne.

La reine a consigné dans ses Mémoires les moindres péripéties de sa vie dans les montagnes d’Écosse. Voici quelle a été sa première impression de Balmoral:

«Nous arrivons à Balmoral à trois heures moins le quart. C’est un très joli petit château, orné d’une tour pittoresque et bâti dans le vieux style écossais. Devant le château s’étend un jardin au bout duquel commencela pente d’une haute colline boisée; derrière le château, le sol tout boisé descend en pente douce vers la Dee; de toutes parts, des collines bornent l’horizon.

«Le château se compose d’un petit hall avec une salle de billard; à côté de celle-ci, la salle à manger. Au premier, auquel on monte par un large escalier, on entre à droite dans un salon qui se trouve au-dessus de la salle à manger, belle pièce contiguë à notre chambre à coucher, dans laquelle s’ouvre un cabinet de toilette qu’Albert s’est réservé. De l’autre côté de l’escalier, en descendant trois marches, on entre dans les trois chambres des enfants et de Miss Hildyard. Les dames vivent en bas et les gentlemen en haut.

«Nous lunchons en arrivant et à quatre heures et demie nous sortons pour la promenade. Par un gentil petit sentier tortueux, nous gravissons à pied la colline sur laquelle ont vue nos fenêtres. Nous y trouvons un cairn[A]. Du haut de cette colline, la vue par-dessus la maison est charmante. A l’ouest notre vue s’étend sur les collines qui entourent Loch-na-Gar, et à droite, dans la direction de Ballater, elle embrasse la vallée au milieu de laquelle serpente la Dee avec ses jolies collines boisées, qui nous rappellent si bien la forêt de Thuringe[B]. Quel calme, quelle solitude, comme cette vue fait du bien, et comme l’air pur des montagnes vous rafraîchit! Tout semble respirer la liberté et la paix et vous fait oublier le monde et ses tristes tracas.

«Le site est sauvage, sans être désolé; tout y paraît plus prospère et mieux cultivé qu’à Laggan. Le sol est délicieusement sec. Nous descendons ensuite le long de la rivière, qui est tout près derrière la maison: la vue des collines dans la direction d’Invercauld est extrêmement belle.

«Quand je suis de retour à six heures et demie, Albert sort pour essayer sa chance sur quelques sangliers qui se tiennent tout près dans les bois; mais il n’est pas heureux. Le soir, ces sangliers s’approchent très près de la maison.»

En 1852, après trois saisons passées à Balmoral, le prince Albert se rendit, pour la somme de 31.500 livres sterling, propriétaire du domaine, que la reine arrondissait encore, en 1878, en faisant l’acquisition de la forêt de Ballochbuie, bois de pin situé dans le voisinage de Balmoral. La propriété actuelle contient 40.000 acres et elle s’étend sur une demi-douzaine de milles le long de la rivière. Elle comprend une portion de Loch-na-Gar.

Le nouveau château, œuvre de l’architecte William Smith, d’Aberdeen, aidé du prince Albert, date de 1853-1855. Chaque année, une portion du château s’ajoutait aux précédentes, de sorte que la famille royale a pu jouir de son home écossais sans interruption. Sa tour massive a 100 pieds, soit plus de 30 mètres de haut. On l’aperçoit de très loin à la ronde. Le château est construit en granit gris très dur, ce qui n’est guère favorable à l’ornementation. Sa façade ouest est ornée de bas-reliefs de marbre représentant saint André, patron de l’Écosse; saint Georges et le Dragon; saint Hubert et le Daim. Les armes royalessont sculptées au-dessus de la porte d’entrée principale.

La simplicité de l’aménagement intérieur du château répond à la sévérité de son aspect extérieur. Des têtes de sangliers et de daims, rappelant chacune une journée mémorable passée à la chasse en compagnie d’un personnage couronné, décorent le vestibule d’entrée, dont le principal ornement est une statue en bronze grandeur naturelle, de Malcolm Canmore. Des bustes en marbre de la reine, du duc d’Albany, du grand-duc de Hesse, de l’empereur Frédéric d’Allemagne, ses fils et gendres défunts. Dans le long corridor qui dessert toutes les pièces du château, à côté de fort belles sculptures et statues de marbre, on peut voir la statue grandeur nature du prince consort, reproduction de celle qui est élevée dans le jardin. Les diverses pièces ne méritent aucune mention spéciale, à part la salle de bal, dont les dimensions et la décoration révèlent un intérieur royal. Elle est décorée de trophées écossais et est éclairée par de fort beaux candélabres. Les appartements privés de la reine sont au premier étage au-dessus du salon; ils ont vue sur les jardins à l’ouest du château.

Comme à Osborne, la reine a cherché à s’isoler du monde. La station de Ballater ne dessert guère que son château et elle s’est arrangée pour qu’aucune station, même celle-là, ne fût à proximité. Elle a enclavé dans sa propriété un certain nombre de routes qui sont devenues chemins privés, de sorte que personne ne peut venir troubler sa solitude.

C’est ici surtout que la reine Victoria a vécu selon ses goûts, qu’elle a été l’épouse du prince Albert et la mère

[Pas d'image disponible.]Le château de Balmoral.Phot. R. Milne.

Le château de Balmoral.

Le château de Balmoral.

Phot. R. Milne.

de ses enfants. Du matin au soir, en dehors des quelques heures données aux affaires publiques, car les papiers d’État lui parviennent là chaque jour, elle a pu se livrer à ses occupations favorites. Lorsqu’elle n’est pas en promenade, ou en visite chez les paysans où elle se rend seule, sans escorte, en bonne bourgeoise, on la voit, le crayon ou le pinceau à la main, en train de prendre un croquis ou de laver une aquarelle. Elle adore les cornemuses et elle a ses artistes écossais qui la régalent de leurs airs mélancoliques le matin à son lever, pendant ses repas et aussi le soir. Elle aime les danses des ghillies, montagnards écossais, auxquelles elle prend souvent part, à la lueur des torches de résine. Lorsque les membres de la famille royale sont au château et que l’on fête soit l’anniversaire de la reine, soit tout autre événement heureux, elle donne l’ordre de danser. Alors il n’y a plus de rang, les princes font vis-à-vis aux servantes du palais et les princesses aux domestiques; les hommes portent tous le costume écossais, le jupon et le plaid et la petite casquette à rubans pendants.

Elle a le plus grand goût pour la vie rustique de ces régions, la franchise et le loyalisme de ses Ecossais. On la voit dans ses jeunes années courrir le daim à cheval et gravir les collines les plus escarpées; on la rencontre sur toutes les routes, en voiture, à cheval ou à pied, quelquefois seule; on la voit entrer dans les plus humbles chaumières porter des vêtements de laine tricotés de ses mains ou quelques secours en argent; visiter les malades, les maisons que la mort a frappées; prendre part aux baptêmes, accepter le verre de whisky national et trinqueravec les derniers de ses paysans; visiter les châteaux voisins, y accepter l’hospitalité la plus simple et la plus cordiale; encourager l’élevage du bétail; assister aux offices dans l’humble église du village de Crathie; recevoir la communion avec les paysans; fonder des écoles sur ses domaines, réparer les chaumières des pauvres; assister à l’érection de cairns commémoratifs, prendre part aux danses aux flambeaux qui en célèbrent l’achèvement.

L’amour de la reine pour Balmoral ne fait que se fortifier d’année en année. Le 28 septembre 1853, elle assiste avec tous les siens à la pose de la première pierre du nouveau château; le 7 septembre 1855, elle en prend possession et écrit:

«A sept heures un quart, nous arrivons à notre cher Balmoral. Cela me paraît étrange de passer en voiture sur l’emplacement d’une partie de l’ancien manoir. La nouvelle résidence paraît magnifique. La tour et les chambres ne sont qu’à demi terminées. Les communs ne sont pas encore bâtis. Les gentlemen, à l’exception du ministre de service, s’installent dans l’ancienne maison, ainsi que les domestiques. On jette un vieux soulier derrière nous, au moment où nous pénétrons dans le nouveau bâtiment; c’est la coutume qui doit nous porter bonheur. La maison est charmante, les pièces délicieuses, l’ameublement et les papiers de tenture sont la perfection même.»

Deux jours après, des dépêches apportent une bonne nouvelle au château à peine inauguré. Elles viennent de lord Clarendon et de lord Granville: la première annonce que le maréchal Pellissier rapporte la destruction de laflotte russe; la seconde, que Sébastopol est tombée aux mains des alliés. La joie éclate au château. Le prince Albert donne l’ordre d’allumer un grand feu de joie. On boit le whisky.

Le 29 septembre, le prince Frédéric de Prusse, en visite au château, demande la main de Wickie, la fille aînée de la reine, qui doit donner le jour à Guillaume II. Le prince sait que la bruyère blanche est l’emblème du bonheur. Il en cueille un brin et le présente à la princesse en lui faisant part de ses espérances.

Le 30 août 1856, en revenant au château, la reine le trouve achevé. Elle est émerveillée de l’ensemble. Le 13 octobre de la même année, elle écrit dans son journal:

«Chaque année, mon cœur s’attache davantage à ce cher paradis, et d’autant plus que tout ici est l’œuvre de mon Albert bien-aimé, comme à Osborne.»

Toute une vie de bonheur s’écoule dans ces parages. Le 21 août 1862, la reine, devenue veuve, revient à Balmoral, pour la première fois sans celui qu’elle adorait. Son premier soin est d’élever un cairn à sa mémoire. Elle écrit ce jour-là:

«A onze heures, nous partons tous pour Craig Lowrigan. La vue est très belle et le jour très brillant. La bruyère est violette; mais, hélas! je ne ressens plus de plaisir ni de joie! Tout est mort pour moi! Voici au sommet de la colline les fondations du cairn qui aura 42 pieds à sa base et d’où l’image de mon précieux Albert dominera toute la vallée. Six de mes orphelins et moi plaçons chacun notre pierre qui porte nos initiales gravées; nous posons aussi celle des trois plus jeunes absents. Je me sens toutébranlée et nerveuse. Le monument aura 35 pieds de hauteur et on y lira l’inscription suivante:

A LA MÉMOIRE BIEN-AIMÉED’ALBERT, LE GRAND ET BON PRINCE CONSORT,ÉLEVÉ PAR SA VEUVE AU CŒUR BRISÉVICTORIA R.LE 21 AOUT 1862

Étant parfait, il a pu accomplir sa destinée en peu de temps.

Son âme plut au SeigneurQui le rappela à luiDu monde des méchants.Sagesse de Salomon,IV, 13, 14.

Son âme plut au SeigneurQui le rappela à luiDu monde des méchants.Sagesse de Salomon,IV, 13, 14.

Son âme plut au SeigneurQui le rappela à luiDu monde des méchants.

Sagesse de Salomon,IV, 13, 14.

«Je rentre très fatiguée de ce pèlerinage à travers la bruyère et par de mauvaises routes.»

Les années suivantes, elle inaugure les statues de son époux à Aberdeen et à Balmoral.

Le 8 octobre 1870, Victoria célèbre à Balmoral les fiançailles de sa fille, la princesse Louise, avec le marquis de Lorne.

Le 19 juin 1879, un mois après l’érection du cairn à la mémoire de sa fille la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, elle apprend à Balmoral la mort du prince impérial Napoléon IV. Elle écrit ce jour-là:

«A onze heures moins vingt, Brown frappe et dit en entrant qu’il apporte de mauvaises nouvelles. Tout alarmée, je lui demande de qui il s’agit: «Le jeune prince français a été tué», me répond-il, et, comme je ne comprenais rien à ce qu’il me disait, Béatrice entreavec le télégramme à la main et s’écrie: «Le prince impérial vient d’être tué au Zoulouland!» Un frémissement d’horreur me parcourt au moment où j’écris ces lignes.

«Je me prends la tête dans les mains: «Non, non, c’est impossible!» Béatrice pleure à chaudes larmes. Je prends connaissance du télégramme.

«Pauvre, pauvre impératrice! Son fils unique parti! Quel malheur! Je suis dans la plus grande détresse.»

La reine se couche tard ce jour-là et ne peut fermer l’œil de la nuit. Le lendemain, elle commence son journal par ces mots:

«Passé une très mauvaise nuit, sans pouvoir goûter le moindre sommeil, hantée par l’horrible nouvelle et ayant des Zoulous devant les yeux. Ma pensée n’a pas quitté la pauvre impératrice Eugénie, qui ne connaît pas encore son malheur. Il y a aujourd’hui quarante-deux ans que je suis montée sur le trône, mais je ne pense qu’au triste événement.»

Balmoral a aussi assisté à des événements heureux, les lunes de miel des duc et duchesse de Connaught, des duc et duchesse d’Albany, des prince et princesse Henry de Battenberg. La fille et le fils de ces derniers, la princesse Eva et le prince Donald sont nés au château en 1887 et 1891.

La reine n’a jamais manqué de venir deux fois par an passer quelque temps dans son home écossais. En mai et juin, elle y passe quelques semaines, au cours desquelles elle célèbre toujours son anniversaire de naissance, et elle y revient au milieu d’août pour y séjourner jusqu’au milieu de novembre. On devine que sa vie y est quelquepeu changée, maintenant que l’âge lui interdit les longues chevauchées et les excursions de plusieurs jours en voiture. Elle n’en vit que plus intimement au milieu de tous les souvenirs que lui rappellent, à chaque pas, un arbre planté, un cairn, une croix commémorative, une inscription. Elle n’y est gardée que par un seul policeman, qui circule dans les jardins autour de la maison pour détourner les curieux ou les reporters qui ne manqueraient pas de s’introduire chez la reine. Malgré tout, elle parle toujours de Balmoral comme d’un Eden, où elle puise en quelques semaines la force de vivre ailleurs le reste de l’année.


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