XVIIAttentats contre la Reine Victoria.

[Pas d'image disponible.]La reine Victoria en 1892.Phot. Russel and sons.

La reine Victoria en 1892.

La reine Victoria en 1892.

Phot. Russel and sons.

Elle se contente de nous faire assister minute par minute à ses moindres actions, parce qu’elle s’occupe surtout d’elle-même et que, du moment que quelque chose la touche ou l’approche, cette chose fût-elle des plus futiles, prend une grande importance à ses yeux. Nous aimerions savoir par elle l’émotion ressentie à la vue d’une de ces scènes grandioses de la nature, inconnue d’elle jusqu’alors et au milieu de laquelle elle se trouve pour la première fois, et nous devons nous contenter d’une épithète généralement banale; mais aussi elle nous dit, par compensation, si elle était à voiture à deux ou quatre chevaux, quels étaient les chevaux, le nom du cocher, si Brown était sur le siège et si le prince avait revêtu son kilt et son plaid écossais.

A chaque ligne de ses mémoires, on éprouve la même déception. Elle apprend la mort de Wellington, dont l’Angleterre a fait un dieu de son vivant pour avoir eu le mérite ou la bonne fortune de s’être trouvé là en même temps que Blücher à Waterloo; que dit la reine: «Il est vrai que le duc avait quatre-vingt-trois ans!» On reste confondu devant tant d’inconscience et de naïveté. Quelques-uns ont été jusqu’à dire que les mémoires de Victoria ne seraient même pas corrects, si l’historien Sir Théodore Martin n’y avait fait de nombreuses retouches nécessaires. Nous leur laissons la responsabilité de ce jugement.

Si la reine n’a pas le tempérament d’un écrivain, elle aime du moins les bons écrivains et sait goûter les poètes. Dans les premières années de son mariage, elle aimait à se faire la lectrice de son époux et à lui faire saisir les beautés de la littérature anglaise.

On cite de la reine des lettres rendues publiques, notamment celle adressée au prince de Galles à l’occasion de sa majorité. Nous n’en parlerons pas, soupçonnant que dans tous les écrits publics, il ne faut attribuer à la souveraine ni l’initiative de la pensée, ni l’élévation de la forme. Il doit y avoir tant de talents qui ne demandent qu’à s’employer parmi les nombreux personnages d’élite qui ont le privilège d’exercer une sinécure à la Cour de Saint-James!

Quoi qu’on puisse penser des dons de Victoria aux points de vue des arts et de la littérature, on doit lui savoir gré d’une chose: c’est d’avoir cherché à encourager les arts, ou tout au moins d’avoir aidé son époux à les encourager. Cette noble tâche, le prince Albert l’assuma et la remplit de son mieux et c’est à lui, en grande partie, que l’Angleterre, qui n’a jamais pu avoir un musicien, doit d’avoir aujourd’hui une école de peinture qui, avec de très grands mérites, possède une réelle originalité.

Les sept attentats contre la reine.—Oxford, Francis, Bean, Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick Maclean.—Un accident de voiture dans les Highlands.—Mot de la reine.—Le naufrage deMisletoe.

Les sept attentats contre la reine.—Oxford, Francis, Bean, Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick Maclean.—Un accident de voiture dans les Highlands.—Mot de la reine.—Le naufrage deMisletoe.

En dehors des dangers qu’elle courut au cours de son existence, Victoria échappa sept fois aux coups de ses assassins. Quelques mois après son mariage, le 10 juin 1840, elle se promenait avec le prince Albert en landau découvert dans Hyde Park, avant l’heure du dîner, sans aucune escorte, comme elle aimait le faire lorsqu’elle n’accomplissait pas un acte officiel, quand un tout jeune homme de dix-sept ans, nommé Oxford, se précipita sur la portière droite de la voiture, du côté où se tenait la reine et déchargea un pistolet presque à bout portant. Dans sa précipitation, il n’eut heureusement pas le temps de viser, car la balle n’atteignit pas son but. Le cocher, au bruit de la détonation et se rendant compte de ce qui venaitde se passer, avait arrêté ses chevaux. Le prince Albert lui donna l’ordre de continuer son chemin, tout heureux que sa femme eût échappé si miraculeusement à la mort. Il prit aussitôt les mains de la reine et lui demanda si la peur ne l’avait pas saisie; mais celle-ci, qui regardait d’un autre côté, ne s’était pas encore rendu compte de ce qui s’était passé, ni de la nature du bruit qu’elle avait entendu à son oreille. La voiture démarrait à peine que l’assassin s’écriait: «J’en ai encore un» et déchargeait un second pistolet. Cette fois le prince Albert avait eu le temps de le voir se préparer à tirer et avait fait baisser la tête à la reine, qui en était encore quitte pour la peur. Cependant la foule de promeneurs élégants qui encombre Hyde Park à cette heure de la journée avait reconnu le couple royal et s’était emparée de l’assassin. Pour la tranquilliser sur son sort, Victoria se leva dans sa voiture et la salua. Puis elle ordonna au cocher de la mener chez sa mère, afin que la duchesse de Kent n’apprît que par elle-même l’attentat dont elle avait failli être victime.

L’assassin Oxford était un garçon de cabaret. Il fut jugé et condamné à mort pour crime de haute trahison; mais la reine fit commuer sa peine en celle des travaux forcés à vie et lui accorda même la relégation en Australie.

Lorsque la reine revint de chez sa mère par Hyde Park, elle fut l’objet d’une ovation sympathique et rentra à Buckingham Palace escortée de cavaliers et d’amazones qui s’étaient improvisés en garde d’honneur. Le soir on chanta leGod save the Queendans tous les théâtres et, le dimanche suivant, des prières d’actions de grâces furent prescrites dans toutes les églises. Le Parlement lui adressaun message de félicitations. Enfin la reine fut elle-même l’objet d’une manifestation de loyalisme, quelques jours après, à l’Opéra.

Deux ans après, un dimanche, comme elle revenait de l’église en compagnie de son époux, ce dernier remarqua à un coin de rue désert un individu qui visait la reine avec un pistolet. Heureusement le coup ne partit pas. La reine, prévenue par le prince Albert une fois le danger passé, ne put rester sous la menace d’un nouveau danger et elle résolut de l’affronter dès le lendemain. Après avoir prévenu la police, elle se rendit donc en voiture découverte au même endroit que la veille, qui n’était d’ailleurs pas très éloigné du lieu de l’attentat d’Oxford et, en effet, comme elle passait, un individu petit, chétif, nommé Francis, tira un coup de pistolet dans sa direction. Le prince Albert n’eut pas de peine à reconnaître le même individu que la veille.

«Le soir, lorsque la reine rentra au Palais, écrit Miss Liddell, demoiselle d’honneur, la première personne qu’elle rencontra fut sir Robert Peel, alors premier ministre, qui se montra très affecté à la nouvelle de l’attentat et lui adressa ses félicitations. La reine m’aperçut alors et, se tournant vers moi: «Dites-moi, Georgette, vous vous êtes étonnée que je ne vous aie pas emmenée à la promenade avec moi cet après-midi; c’est qu’hier j’avais essuyé un coup de feu et que je voulais affronter de nouveau le danger aujourd’hui, pensant que l’assassin recommencerait sa tentative. Or je ne voulais exposer d’autre vie que la mienne.»

Francis essaya, dans son procès, de prendre l’attituded’un héroïque républicain; mais lorsqu’il s’entendit condamner à mort pour crime de haute trahison, son courage l’abandonna et il s’évanouit. La reine ne voulut pas le laisser exécuter et sa peine fut également commuée en celle de la déportation perpétuelle.

Le jour même où la nouvelle de la grâce fut connue du public, la reine échappa une troisième fois. L’auteur du régicide était cette fois un petit bossu du nom de Bean. Bien inspirée, la reine demanda qu’on le jugeât en vulgaire assassin et non en régicide. Le crime de haute trahison attirant les esprits faibles ou dérangés avides de jouer quelque rôle important, pensait la reine, mieux valait donc ne pas leur laisser ce rôle et les juger pour une tentative de meurtre ordinaire. L’idée était bonne, car après le jugement de Bean, qui fut condamné à être fouetté et à sept ans de déportation, on n’entendit plus parler de nouvel attentat pendant sept années.

Le quatrième fut celui du maçon Hamilton, qui tira sur la reine avec un pistolet chargé de poudre seulement. Celle-ci garda, comme les fois précédentes, tout son sang-froid et se mit à parler très énergiquement à ceux de ses enfants qui étaient avec elle dans la voiture, afin de distraire leur attention. Hamilton se vit infliger la même condamnation que le bossu Bean.

L’attentat de 1850 fut plutôt un outrage. Son auteur n’en voulait pas à la vie de la souveraine. C’était en juin 1850. La reine venait de rendre visite à son oncle, le duc de Cambridge, qui était à toute extrémité. Au moment où sa voiture franchissait la grille de l’hôtel du duc, un gentleman, d’extérieur élégant, nommé Pates, qui avait été capitaine

[Pas d'image disponible.]Le prince Albert, d’après le tableau de Winterhalter.

Le prince Albert, d’après le tableau de Winterhalter.

Le prince Albert, d’après le tableau de Winterhalter.

de hussards, s’élança vers sa voiture, la canne levée, et lui cingla le visage. Quelque cuisante qu’elle fût, la blessure ne fut pas grave, puisqu’elle n’empêcha pas la royale blessée de paraître le lendemain de l’attentat, dans sa loge, à l’Opéra.

Jusqu’en 1872, Victoria ne fut plus l’objet des attentions des régicides. Au mois de février de cette année, cependant, un fou de nationalité irlandaise, nommé Arthur O’Connor, s’élança à la portière de la voiture de la reine, tenant d’une main un pistolet et de l’autre une supplique; mais il fut aussitôt saisi d’une main vigoureuse par le domestique écossais John Brown, qui ne lui laissa pas le temps de se reconnaître; un autre irlandais nommé Roderick Maclean tira en 1882 sur la reine, lorsque, descendant du train, elle se disposait à monter dans sa voiture à la station de Windsor. Ce furent deux jeunes gens, élèves du collège d’Eton, qui s’emparèrent de l’assassin. La reine tint à les remercier de vive voix et les fit venir à cet effet au château.

En aucune occasion Victoria ne perdit la tête et ne laissa même paraître la moindre émotion. Elle s’informa seulement dans ce dernier cas si personne n’avait été blessé pour elle.

Elle a toujours eu une horreur particulière pour les crimes de cette nature et n’a jamais été la dernière à faire parvenir ses félicitations, lorsque ces attentats n’ont pas été suivis d’effet ou ses condoléances dans les cas contraires. C’est ainsi que les veuves des présidents américains Lincoln et Garfield et de notre président Carnot reçurent d’elle des mots touchants. Après le crime deCaserio, le gouvernement anglais ayant voulu prendre des mesures pour la protéger plus efficacement, elle s’y opposa énergiquement, ne voulant pas que «ces mécréants pussent s’imaginer qu’ils avaient fait peur à une femme». Pourtant la mort tragique de l’impératrice Élisabeth d’Autriche fit une profonde impression sur son esprit.

Lorsqu’elle faillit être victime d’un accident en Écosse, sa voiture s’étant renversée dans un fossé sur une mauvaise route déserte, elle écrivit: «Ces occasions extraordinaires me trouvent toujours calme et en pleine possession de moi-même; cette fois-ci je n’ai pensé qu’à une chose: c’est que je n’avais pas encore fait tout ce que je me suis proposé d’accomplir avant de mourir».

Elle a toujours montré de la reconnaissance à ceux qui l’ont tirée de mauvais pas. Elle fit une pension à un soldat irlandais qui l’avait sauvée dans ses bras dans un grave accident de voiture. Elle donna un poste à la Cour à un brave matelot qui l’avait, au péril de sa vie, emportée au moment où un mât rompu par la tempête, allait s’abattre sur elle et elle s’occupa, après sa mort, de sa veuve et de ses orphelins.

Il lui est arrivé de causer, de son côté, des accidents.

Un jour, faisant la traversée du Solent, d’East Cowes à Gosport, le yacht royalVictoria and Albertvint en collision avec un yacht de plaisance, leMisletoe, qui croisait à cet endroit. Le petit navire fut aussitôt coulé. La reine, qui était sur le pont, fit tout ce qui dépendit d’elle pour sauver la vie du propriétaire du yacht, à sa belle-sœur et au vieillard qui étaient à bord et elle fut navrée d’avoir às’éloigner, sur l’ordre du capitaine, sans qu’on eût réussi à les tirer de l’eau.

Elle se montre généralement pitoyable aux malheurs des autres. Dans une autre circonstance, à Balmoral, elle passa une grande après-midi et une partie de la soirée à chercher avec le ghillies des Highlands, le corps d’un petit garçon qui s’était jeté dans la Dee, à un endroit très dangereux, pour sauver la vie d’un de ses petits frères tombé à la rivière. Lorsqu’elle apprit qu’on avait enfin retrouvé le petit cadavre à une bonne distance du lieu de l’accident, elle fut la première à envoyer ses consolations aux parents désolés et voulut assister à son enterrement.

On citerait des milliers de traits analogues où se révèle la sensibilité d’âme de la reine Victoria. En somme, elle n’a pas d’ennemi à proprement parler et tous ceux qui ont porté atteinte à ses jours étaient des détraqués ou des maniaques avides d’une sinistre renommée.

Première visite de la reine au château d’Eu.—Les banquets champêtres dans la forêt.—On reparle du Camp du Drap d’or.—L’équipage se mutine.—Le mariage du duc de Montpensier.—Voyage en Belgique.—Visite au roi de Prusse.—Lavage des rues à l’eau de Cologne.—Le Rhin en feu.—Bonn.—Gotha.—Deuxième visite à Eu.—L’Opéra-Comique en plein vent.—Revue du camp de Boulogne.—Napoléon III et l’impératrice Eugénie à Windsor.—La reine à Paris, Saint-Cloud et Versailles.—Bal à l’Hôtel-de-Ville.—Bismarck est présenté à la reine.—La revue du Champ-de-Mars.—Devant le cercueil de Napoléon Ier.—Chasse en forêt de Saint-Germain.—Au revoir.—Visite à Cherbourg.—A bord de laBretagne.—A la Grande-Chartreuse.—La reine ne veut plus venir en France.

Première visite de la reine au château d’Eu.—Les banquets champêtres dans la forêt.—On reparle du Camp du Drap d’or.—L’équipage se mutine.—Le mariage du duc de Montpensier.—Voyage en Belgique.—Visite au roi de Prusse.—Lavage des rues à l’eau de Cologne.—Le Rhin en feu.—Bonn.—Gotha.—Deuxième visite à Eu.—L’Opéra-Comique en plein vent.—Revue du camp de Boulogne.—Napoléon III et l’impératrice Eugénie à Windsor.—La reine à Paris, Saint-Cloud et Versailles.—Bal à l’Hôtel-de-Ville.—Bismarck est présenté à la reine.—La revue du Champ-de-Mars.—Devant le cercueil de Napoléon Ier.—Chasse en forêt de Saint-Germain.—Au revoir.—Visite à Cherbourg.—A bord de laBretagne.—A la Grande-Chartreuse.—La reine ne veut plus venir en France.

On peut classer les voyages de la reine en deux catégories: ses voyages politiques et ses voyages d’agrément. Ses seuls voyages politiques ont été ceux faits en France.

Le 1erseptembre 1843, leVictoria and Albert, nouveau yacht royal qui venait de sortir tout flambant neuf des chantiers de la Clyde, venait à Portsmouth embarquer la reine et son époux pour une destination inconnue. Lareine avait tenu secrète son intention d’aller en France, à tel point que ses ministres l’ignorèrent jusqu’au dernier moment. La rencontre de Louis-Philippe et de Victoria avait été préparée de longue date par l’intermédiaire de la reine des Belges, fille du roi de France. Pourtant un certain nombre de personnages avaient été mis dans la confidence, à cause des objections que le duc de Wellington avait faites et de ses propositions de faire nommer une régence pour la durée de l’absence de la souveraine. Le vieux héros de Waterloo invoquait des précédents: chaque fois que Georges I, II et IV étaient allés à l’étranger, ils avaient nommé des conseils de régence. La reine faisait valoir que Henri VIII avait rencontré François Ierà Ardres; mais le duc lui répondait qu’à cette époque Calais étant à l’Angleterre, le roi d’Angleterre n’avait fait qu’à peine dépasser sa frontière. Bref, la reine consulta des légistes, qui furent d’avis qu’elle n’avait pas à nommer de conseil de régence pour une absence de quelques jours. Elle partit donc le 31 août. Elle louvoya autour de l’île de Wight et devant la côte de Devonshire pendant une journée et, le 1erseptembre au soir, traversa le détroit. La traversée faillit ne pas aller tout droit; l’équipage donnait des signes de mutinerie. La reine avait en effet choisi une place à l’abri du vent et s’était par mégarde installée devant l’entrée de la buvette des matelots et ceux-ci se voyaient déjà privés de goutte pour toute la traversée. La reine s’aperçut de quelque chose. Elle interrogea lord Adolphus, capitaine du yacht, qui la pria de bien vouloir choisir un autre endroit. «Je le veux bien, dit-elle, mais c’est à la condition que j’aurai de la goutte, moi aussi.» On luien donna un petit verre: «Elle n’a qu’un défaut, ajouta-t-elle, c’est d’être un peu faible». Cette parole lui reconquit tous les cœurs de ses matelots.

Le 2 septembre, au matin, leVictoria and Albertmouillait au Tréport et un canot, sur lequel était Louis-Philippe, allait assister au débarquement du couple royal. L’accueil fut tout joyeux de la part du roi-citoyen, qui prit paternellement la petite reine dans ses bras et l’enleva de terre, l’embrassa sur les joues, au grand ébahissement du prince Albert, qui n’avait encore vu personne en user si familièrement avec Sa gracieuse Majesté. Il convient de dire ici qu’étant duc d’Orléans, Louis-Philippe était un des meilleurs amis du duc de Kent et qu’il avait joué avec Victoria enfant. On monta dans une suite d’équipages splendides et l’on gagna le château d’Eu.

Il avait d’abord été question d’une visite à Paris dans la correspondance suivie qui s’était établie au sujet de cette rencontre; mais on ne sait pour quelle raison la reine s’est obstinément refusée à visiter la capitale.

A Eu, on mena joyeuse vie, tant en banquets, que bals et fêtes champêtres.

Les déjeuners sur l’herbe, qui étaient une nouveauté pour Victoria, eurent le don de lui plaire. On partait pour un coin de la forêt dans des grands chars à bancs et une multitude de valets à la livrée royale improvisaient en quelques minutes une salle de festin sous les arbres. La plus franche gaieté et le plus grand abandon régnait entre tous les invités du roi de France; ce dernier lui-même ne tarissait pas de verve. La reine d’Angleterre se laissait gagner par l’entrain général, ainsi que le prince Albert et

[Pas d'image disponible.]La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.

La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.

La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.

le comte d’Aberdeen; lord Cowley, ambassadeur d’Angleterre, qui devait être habitué au sans-gêne de la Cour, était le seul qui restât guindé en présence de sa souveraine.

Au champagne, Louis-Philippe fit remarquer, dans le premier toast à la reine, que leur entrevue était la première entre un souverain anglais et un souverain français depuis celle du Camp du Drap d’or. La reine garda le meilleur souvenir de ses fêtes «si jolies, si gaies, si pleines d’entrain, si rustiques». Le prince Albert écrivit au baron Stockmar sur son court séjour en France et compara la gaieté des fêtes françaises à celle des fêtes allemandes.

Le 7 septembre, le yacht royal était de retour sur les côtes d’Angleterre. Le comte d’Aberdeen avait eu le temps de s’entretenir avec M. Guizot de la question qui passionnait alors la diplomatie anglaise. Le ministre des Affaires étrangères français lui avait donné l’assurance que la France renonçait à une alliance matrimoniale avec l’Espagne; que le roi Louis-Philippe ne donnerait son plus jeune fils le duc de Montpensier à l’infante Marie-Louise, sœur de la reine d’Espagne, qu’après que celle-ci, étant mariée, aurait eu des enfants. De son côté, le comte d’Aberdeen avait donné sa parole à M. Guizot que l’Angleterre ne consentirait pas au mariage de la reine d’Espagne avec un prince de Saxe-Cobourg. L’Angleterre ne craignait rien tant qu’une union qui conférât à la couronne de France des droits éventuels à la succession d’Espagne. On sait que Louis-Philippe, s’il a réellement donné cette assurance par l’intermédiaire de M. Guizot, ne s’est nullement considéré comme engagé, ce que la reine d’Angleterre ne lui pardonna d’ailleurs jamais.

Ce voyage politique fut bientôt suivi d’un voyage d’agrément à travers les Flandres. Après avoir touché à Brighton, où le ménage royal passa quelques jours, au moment où la saison des bains de mer était à son déclin, leVictoria and Albertreprenait la mer le 12 septembre et le 13 était rendu dans le port d’Ostende. Le roi Léopold avait préparé à sa nièce un tour intéressant: la reine et le prince visitèrent successivement Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers. Le 21, ils étaient de retour à Windsor Castle. A son retour, le prince écrivit au baron Stockmar à qui il ne cachait rien et dont il sollicitait les conseils en toute occasion: «Ce voyage en Belgique a fait une impression profonde sur Victoria, qui a gardé le meilleur souvenir des vieilles cités flamandes et surtout de l’accueil si flatteur qu’elle a reçu du peuple belge».

Deux ans plus tard, en août 1845, la reine fit enfin le voyage en Allemagne qu’elle projetait depuis plusieurs années de faire au bras de son époux. Ce fut avant tout un pieux pèlerinage qu’elle accomplit aux lieux qui avaient été témoins de l’enfance et de la jeunesse du prince Albert. Elle demanda à coucher à Rosenau dans le château même où naquit son époux et elle contempla avec ravissement «la jolie couchette où Albert et son frère Ernest avaient coutume de dormir ensemble étant enfants». A Aix-la-Chapelle, le roi de Prusse vint à sa rencontre et l’accompagna dans une visite à Cologne où, pour la recevoir, on répandit à flots, sur le pavé des rues, l’eau parfumée si renommée du pays. On lui donna le soir un spectacle inoubliable sur le Rhin qu’on embrasa et convertit en un long feu de joie. A Bonn, elle visita l’Université où leprince Albert avait terminé si brillamment ses études et elle reçut avec ravissement des détails sur tous les lieux qui avaient été témoins de son séjour. A Gotha, on lui donna, en plein air, une de ces représentations populaires dans lesquelles les rôles de princes sont tenus par de vrais princes et ceux de paysans par des paysans authentiques. Elle admira la tenue des enfants et les costumes des femmes du peuple, si simples et si pauvres, mais si propres et si seyants. Elle compara cette mise à celle des pauvres anglaises, si dégoûtantes sous leurs châles en loques et leurs chapeaux de soie fripés. «Si au moins, écrivit-elle, nos anglaises du peuple pouvaient se contenter de ces vêtements simples et laisser là leurs châles et leurs chapeaux de soie!»

Elle avait promis de revenir à Eu voir Louis-Philippe à son retour d’Allemagne. Elle tint parole et y arriva le 8 septembre. La chambre qu’elle habita avait été préparée avec des attentions toutes spéciales. Les portraits de la reine et du prince Albert par Winterhalter ornaient la cheminée de chaque côté et les autres peintures représentaient des épisodes de sa première visite à Eu et de la réception de Louis-Philippe à Windsor Castle. On comptait la retenir une semaine à la Cour; elle n’y resta que deux jours, juste le temps d’assister à une représentation donnée sur un théâtre improvisé en plein air par la troupe de l’Opéra-Comique de Paris. Cette fois Louis-Philippe donna lui-même l’assurance à la reine qu’il ne consentirait au mariage du duc de Montpensier avec l’infante que lorsque la question politique serait écartée.

Ce voyage calma pour une longue période son amourdes voyages. D’ailleurs elle avait fait ample provision de souvenirs chers à son cœur et il se passa dix ans et bien des événements en Europe, avant qu’elle ne remit le pied sur le Continent.

Elle eut du reste assez à faire à visiter l’Irlande et l’Écosse où elle fut très occupée avec l’acquisition et la construction d’un nouveau home. Cependant le Continent était secoué terriblement et Louis-Philippe payait de son trône, par les intrigues de lord Palmerston, ses vues ambitieuses sur la succession d’Espagne.

En se séparant de lui, Victoria ne se doutait guère qu’elle ne le reverrait plus qu’en exil.

Depuis le dernier voyage de la reine au château d’Eu, l’Europe avait été en proie à la convulsion, et peu de trônes avaient été épargnés par la tourmente. Le trône d’Angleterre lui-même avait tremblé un instant sur sa base.

La prochaine visite de la reine d’Angleterre fut pour la Cour impériale de France, pour son nouvel allié Napoléon III, qui lui devait bien quelques égards pour l’empressement avec lequel elle avait reconnu le coup d’État; pour la facilité avec laquelle elle l’avait, la première de tous les monarques d’Europe, félicité de son avènement en l’appelant «mon frère»; pour s’être employée sincèrement à faire réussir des projets de mariage avec la princesse Caroline-Stéphanie de Vasa, petite-fille de la grande-duchesse de Bade et du dernier roi de Suède de la branche légitime, d’abord; puis avec la princesse Adélaïde de Hohenlohe, sa propre nièce. Car ce fut fatigué de voir son alliance rejetée de toutes parts, que Napoléon III arrêta ses vues surEugénie de Montijo, qui devait devenir une intime amie de Victoria.

Cependant, la question d’Orient était revenue sur le tapis. Les flottes anglaise et française étaient allées faire une démonstration dans les eaux du Bosphore en attendant de prêter main-forte aux Turcs contre la Russie.

Le 29 août 1855, Victoria écrit au roi des Belges, qui est resté son plus cher confident, qu’elle va avoir à souffrir d’une longue absence du prince Albert, lequel se propose de rendre prochainement visite à l’empereur des Français. Le 3 septembre, le prince quitte Osborne pour aller assister à une revue de 100.000 hommes au camp de Boulogne, situé entre Boulogne et Saint-Omer. Le prince rentre charmé des honneurs qui lui ont été rendus comme au représentant de la reine d’Angleterre.

Cette visite ne devait être que la préparation d’une autre plus longue et plus solennelle de la reine d’Angleterre à Paris. Le 16 avril de l’année suivante, Napoléon III prenait lui-même les devants et débarquait à Douvres avec l’impératrice à son bras, sur le quai de l’Amirauté, au bruit des salves d’artillerie qui fêtaient sa bienvenue. Il était reçu à Londres avec un enthousiasme populaire, que Victoria elle-même eut de la peine à croire. A Windsor, elle le recevait avec aménité, faisait fête à la «gentille et jolie impératrice toute nerveuse», leur réservait les mêmes appartements qu’à Louis-Philippe et à l’empereur Nicolas de Russie, devenu l’ennemi commun, donnait un bal en leur honneur dans la salle de Waterloo, conférait l’ordre de la Jarretière à Napoléon, lui passait le grand-cordon sur l’épaule, tandis que le prince Albert lui attachait la Jarretièreau-dessus du mollet droit, et s’entendait dire par l’empereur, en quittant la salle à son bras: «Il me reste à faire mon serment de fidélité à Votre Majesté et à son pays», «paroles qui promettent, écrivait la reine, de la part d’un homme tel que lui, peu prodigue de paroles et ferme dans ses desseins».

L’heure des adieux venue, l’empereur dit à la reine: «J’attends donc votre visite à Paris cet été.—Oui, répond Victoria, si mes devoirs publics ne m’en empêchent, comptez sur moi.» On avait pris des résolutions pour obtenir des succès en Crimée et dans l’intervalle rendre la guerre populaire en France.

Le 18 août, un samedi, dès l’aurore, la reine, le prince Albert, la princesse royale, plus tard l’impératrice Frédéric III d’Allemagne, et le prince de Galles s’embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils arrivaient le même jour, dans l’après-midi, escortés de l’escadre de la Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté, lui baisant la main d’abord, puis l’embrassant sur les deux joues. La reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de gala, escortés par l’empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une garde d’honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n’avait paru depuis qu’Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis, la réception fut enthousiaste. De la gare du Nord jusqu’au Palais de Saint-Cloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la nuit commençait à tomber et le coup

[Pas d'image disponible.]Les enfants de la Reine.

Les enfants de la Reine.

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d’œil perdit de sa beauté. En arrivant à l’Arc de Triomphe, il fallut allumer des torches pour l’escorte royale et l’on ne vit plus Paris que sous le fard des illuminations. A Saint-Cloud, la réception fut «splendide et enthousiaste», écrivit le prince Albert. La reine écrivit de son côté dans son journal: «J’étais un peu ahurie, mais enchantée; tout était si beau!» Le tableau qui rappelait la visite de la reine a disparu dans l’incendie du château en 1871, après avoir été mutilé. Un officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale, devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la plus stricte intimité. La reine trouva la table de l’empereur très simplement servie; mais «tout y était si exquis!»

Le lundi se passa en visite à l’Exposition des Beaux-Arts aux Champs-Elysées et à une représentation des demoiselles de Saint-Cyr aux Tuileries. Le mardi fut consacré à une visite à Versailles et aux Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l’Opéra. Le mercredi 22, la reine visita l’Exposition industrielle et accepta une invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l’Hôtel-de-Ville. Le jeudi fut laissé aux hôtes de l’empereur pour vivre incognito. Le soir, il y eut grand banquet de 80 couverts et la reine parla sérieusement à l’empereur d’une alliance anglo-française. L’empereur prétendit tenir de Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire à cause de son alliance avec l’Angleterre. La reine lui répondit que ce n’était pas à cause de son alliance, mais à cause de sa trahison à cette alliance.

Le jeudi, la famille royale visita le Louvre et, le soir, la reine assista au bal de l’Hôtel-de-Ville. Le quadrille royalfut dansé par la reine, l’empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince Napoléon, lady Cowley, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, le prince Aldebert de Bavière et MlleHaussmann, fille du préfet de la Seine. La reine parla de cette soirée comme d’un «songe des mille et une nuits».

Le 24, la reine visita pour la seconde fois l’Exposition de l’Industrie et l’École militaire, puis l’empereur passa la revue des troupes au Champ-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de l’empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était assise au milieu, entre l’impératrice Eugénie et la princesse Mathilde. La reine regretta de n’avoir pas été à cheval, avec l’empereur. Elle fut émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal: «Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup.»

Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter l’Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon Ier. L’énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau et l’épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même; un violent orage qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive. Le soir, elle écrivit ses impressions: «J’étais là, au bras de Napoléon III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l’Angleterre, moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si vigoureusement contre lui. Aujourd’hui son neveu, quiporte son nom, est mon meilleur et mon plus cher allié, et l’orgue de la chapelle joue leGod save the Queen.»

Le samedi, l’empereur donna une chasse en l’honneur de la reine dans la forêt de Saint-Germain. Le soir, il y eut grand bal au palais de Versailles.

L’empereur rencontra l’impératrice au haut du grand escalier et lui dit: «Comme tu es belle»; la reine, en rapportant ce compliment, ajoutait: «De fait, elle avait l’air d’une reine de conte de fée.» C’est à ce bal que le comte de Bismarck se fit présenter à Victoria.

La reine coucha au palais, ce soir-là, ainsi que la princesse royale dont le beau-père devait recevoir non loin de là, quelques années plus tard, la couronne d’empereur d’Allemagne, après que son mari aurait aidé à vaincre la France dans une guerre terrible.

Le lendemain, dimanche 26, était le jour anniversaire du prince. On le célébra dans l’intimité. La reine conseilla à l’empereur de ne pas persécuter la famille d’Orléans et lui expliqua très franchement la nature de ses relations avec la dynastie déchue.

Le lendemain, on reprit, accompagné par l’empereur, le chemin de Boulogne, au grand désespoir du petit prince de Galles, qui déclara adorer Paris,—l’amour de la capitale lui est venu, on le voit, de bonne heure. La reine visita les camps d’Hensault et d’Ambleteuse. Enfin elle s’embarqua et, comme le yacht royal commençait à se mouvoir, l’empereur lui cria du quai, en la saluant: «Adieu, madame, au revoir!» Elle répondit très gracieusement: «Je l’espère bien», et bientôt les deux souverains se perdirent de vue. La reine partit enthousiasmée del’empereur qu’elle dit «doux, bon et simple». Elle avait en lui une «confiance sans réserve». Le prince Albert ne partagea pas l’enthousiasme de la reine: il considéra Napoléon III comme un politicien d’occasion, tremblant toujours devant quelque complot.

Quelques mois plus tard, Napoléon rendit visite à la reine à Osborne et demanda la révision du traité de 1815. Il avait rêvé de faire de la Méditerranée un lac européen. Ses ouvertures furent froidement accueillies. Il s’en retourna incompris et l’alliance anglaise entra dans une phase précaire. La mésintelligence au sujet des principautés danubiennes ne fit qu’augmenter le malentendu. Napoléon invita la reine à venir à Cherbourg et le gouvernement britannique voulut qu’elle acceptât. On espéra que son amitié parviendrait à détendre la situation. Le 4 août 1858, la reine arriva à sept heures du soir à Cherbourg, après une traversée assez agitée. L’empereur et l’impératrice vinrent la saluer sur le yacht royal, à huit heures, sans aucune suite.

Personne ne fut admis à assister à la conversation des deux souverains. L’empereur et l’impératrice rentrèrent à Cherbourg dans leur barque éclairée par un jet de lumière électrique. La reine coucha à bord de son yacht. Le lendemain, déjeuner à la préfecture et dîner à bord de laBretagne. Le général Mac-Mahon était parmi les invités. L’empereur porta un toast à la reine et le prince Albert se leva pour y répondre: «J’étais si émue, écrivit la reine, que je ne pus boire mon café». Après quelque hésitation cependant, le prince Albert vint à bout de sa tâche. Un magnifique feu d’artifice termina la journée.Ce fut la dernière entrevue de Napoléon III et de la reine avant l’exil de Chislehurst.

Le 14 août, la reine se rendit en Prusse avec son époux accomplir une promesse de visite au prince et à la princesse Frédéric, visite de famille, qui s’acheva le 28 du même mois.

Ce furent ses deux derniers voyages avant qu’elle eût la douleur de perdre sa mère et son époux. Elle s’embarqua le 1erseptembre 1862, à Woolwich, pour se rendre à Bruxelles et faire la connaissance de la princesse Alexandra et de ses parents et arranger le mariage du prince de Galles. De là, elle gagna l’Allemagne et séjourna au château de Reinhardsbrunn, qui est plutôt un rendez-vous de chasse qu’un château à proprement parler; mais ce voyage n’eut aucun caractère politique.

Au printemps de 1879,—la guerre et la chute de l’empire étaient depuis longtemps des faits accomplis—la reine alla se reposer des fatigues du mariage de son fils, le duc de Connaught, avec la princesse Louise-Marguerite de Prusse, dans le nord de l’Italie. Elle passa par Paris en vêtement de grand deuil et fit un court séjour à l’ambassade d’Angleterre. Elle y reçut le président Grévy, accompagné de M. Waddington. Le duc de Nemours lui rendit aussi visite. Le 28 mars, elle arriva à Modane et continua son voyage jusqu’à Turin et Baveno ou le lac Majeur, sous le pseudonyme de comtesse de Balmoral. Le prince Amédée vint la saluer au nom du roi et de la reine d’Italie. Elle habita à Baveno la villa Clara.

Le 18 avril, elle se rencontra dans une station de chemin de fer entre Rome et Monza avec le roi, la reine et la Cour,qui se rendaient en villégiature. La reine accepta de déjeuner à Monza, après quoi elle rentra à Baveno. A son retour, elle passa de nouveau par Paris où elle s’arrêta à l’ambassade, installée dans l’hôtel de l’ancienne princesse Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Ier, et regagna Windsor Castle.

Depuis cette époque, la reine fait un séjour d’un mois chaque année, au printemps, sur la côte méridionale de France ou dans quelque station italienne.

Après la mort du duc d’Albany,—car la reine perdit les siens coup sur coup—le mariage de sa petite-fille la princesse Victoria de Hesse avec le prince Louis de Battenberg l’attira à Darmstadt. Elle fut heureuse de vivre dans le château où vécut la pauvre princesse Alice, sa fille. Ce voyage dura d’ailleurs quelques jours seulement.

L’année suivante, elle passa quelques semaines à Aix-les-Bains et s’en retourna par Darmstadt; un an après elle se rendit directement par mer de Portsmouth à Cannes et de Cannes à Aix-les-Bains où elle habita la même suite d’appartements à la villa Mottet. Avec une permission spéciale du pape, elle visita la Grande-Chartreuse où aucune femme ne doit pénétrer; l’année d’après, elle choisit Biarritz et visita la reine régente et le petit roi d’Espagne à San Sébastien. Chaque année nous la ramène; elle vient redemander au climat du midi de la France ou au climat italien, les forces dont elle a besoin pour continuer d’accomplir sa tâche. Les catholiques d’Angleterre voient dans cette émigration, au printemps de chaque année, à l’époque de la semaine sainte, un retour des souverains du

[Pas d'image disponible.]Osborne.—Pièce décorée à l’indienne suivant les indications de la Reine.Phot. H. N. King.

Osborne.—Pièce décorée à l’indienne suivant les indications de la Reine.

Osborne.—Pièce décorée à l’indienne suivant les indications de la Reine.

Phot. H. N. King.

Royaume-Uni à la religion catholique; la raison de ces déplacements est beaucoup plus profane: les médecins de la reine redoutent pour ses poumons devenus délicats l’humidité du climat britannique, à cette époque de l’année.

On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru d’elle dans les journaux humoristiques français, à propos de la guerre du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et séjournerait en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons qu’elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celui-ci se plaignait d’être attaqué dans leTimes: «Notre presse est libre, en Angleterre, dit-elle à l’empereur pour repousser toute responsabilité». La nôtre l’est devenue depuis la visite à Cherbourg, et il est enfantin de tenir rigueur à une nation libre de l’humour de ses caricaturistes. Cela n’empêche que le monde juge sévèrement l’attitude de la reine dans l’affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l’a voulu, elle a su éviter la guerre, notamment avec la Russie et les États-Unis; cette fois, au contraire, elle n’a pas cherché à retenir ses ministres; elle a même encouragé les lâches agressions,—lâches parce qu’il croyait les diriger contre des faibles—de son ministre des colonies, Mr. J. Chamberlain, ce fléau de notre fin de siècle, dont l’ambition et la rapacité menacent de coûter si cher à son pays.

Cinquante ans de règne.—L’Inde célèbre le jubilé de sa Kaiseri-hind.—Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.—La province veut en être.—Du jubilé, on en a mis partout.—Onze heures sonnant.—Les princes indiens et leurs diamants.—Le cortège royal.—Le succès du futur empereur Frédéric.—Sur la chaise d’Édouard le Confesseur.—La musique de l’absent.—Les sanglots de la reine.—Garden-party et banquet.—L’Irlande s’insurge.—La pose de la première pierre de l’Imperial Institute.—Soixante ans de règne.—Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.

Cinquante ans de règne.—L’Inde célèbre le jubilé de sa Kaiseri-hind.—Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.—La province veut en être.—Du jubilé, on en a mis partout.—Onze heures sonnant.—Les princes indiens et leurs diamants.—Le cortège royal.—Le succès du futur empereur Frédéric.—Sur la chaise d’Édouard le Confesseur.—La musique de l’absent.—Les sanglots de la reine.—Garden-party et banquet.—L’Irlande s’insurge.—La pose de la première pierre de l’Imperial Institute.—Soixante ans de règne.—Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.

L’année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s’ouvre avec les fêtes. C’est l’Inde qui donne le signal de l’allégresse au grand empire britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les réjouissances en l’honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind, comme on l’appelle dans cette partie du monde. A cette occasion solennelle, on distribue des honneurs, on rend la liberté aux prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n’ont pas payé la taxe foncière en seront exemptés et cette acte de libéralité coûte vingt-cinq millions à la colonie.

En Angleterre, les députations commencent dès le mois de mars, par celle du clergé conduite par l’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, qui est reçue solennellement à Windsor le 8 mars. Le 4 mai, à son retour de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délégations de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d’avoir vu s’élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et ceux de l’Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre millions. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d’un faste bien fait pour éblouir le Maharajah et la Maharanee de Kutch Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, et plusieurs autres princes indiens, de l’éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la nation anglaise.

Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se transforme à vue d’œil, surtout sur le passage traditionnel de Buckingham Palace à l’abbaye de Westminster. Enfin, le 20, on peut juger du coup d’œil général: la ville est tout enguirlandée; à chaque pas se dresse un arc de triomphe avec des inscriptions tirées de l’Ecriture Sainte ou des œuvres des poètes nationaux. Les hôtels regorgent de monde. Toute la province ne trouve pas à se loger et la plus grande partie de la foule que vomissent les gares des grandes lignes et des innombrables lignes de banlieue, à toute heure de la journée, doit passer la nuit à la belle étoile. Elle n’a d’ailleurs pas à le regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent éclairées jusqu’au lever du jour.

Enfin l’aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l’aurore et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du grand événement historique. On trouve difficilement à prix d’or une place sur les gradins improvisés sur le passage de la procession; de toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au jubilé: marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend et s’achète à des prix de jubilé. Il n’est pas jusqu’aux cabmen qui ne jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de la province des tarifs jubiléens.

Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous côtés à grande distance pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le sommeil de la reine, paraît étranger à l’enthousiasme général.

L’Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique seul que la souveraine y réside; mais le palais a son aspect sévère et froid des jours ordinaires, et, n’était la présence des gardes et de matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir, qu’il recèle la plus grande activité.

Cependant l’horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s’ouvrent et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d’or et coiffés de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de gala; viennent ensuite la duchesse de Teck, les envoyés de Perse et de Siam, la reine d’Hawaï, lesrois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le prince héritier d’Autriche-Hongrie. Les gardes du corps séparent les souverains étrangers du cortège des princesses royales, qui se compose de onze voitures. Puis c’est le tour des princes tous à cheval, le prince Albert-Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l’empereur Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est l’objet d’une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lorne est absent: il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et gagne l’abbaye à pied. Après les gendres de la reine, défilent ses fils: les ducs de Connaught et d’Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de Prusse.

Enfin voici dans sa voiture, traînée par huit chevaux isabelle, la reine. Elle est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la Jarretière et celui de l’Étoile de l’Inde. En face d’elle sont assises sa fille aînée, la femme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles.

Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession.

Partout le passage de Victoria est le signal d’ovations délirantes. On lui jette des bouquets effeuillés et c’est sur un tapis de pétales de roses que roule le cortège qui l’accompagne à Westminster. Elle est radieuse et salue gracieusement ses sujets avec un bon sourire plein d’affection et de reconnaissance. A Londres, comme partout, les loustics prennent leur part et lancent des quolibets à la face des personnages du cortège. Le futur empereur Frédéric,qui est décidément plus populaire en Angleterre que le prince de Galles, est très remarqué sous son uniforme de cuirassier blanc; chacun s’extasie sur sa beauté.

L’intérieur de la vieille abbaye n’est pas composé comme au jour du couronnement. La noblesse en manteaux d’hermine a cédé la place aux députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni, toutes les colonies de l’empire Britannique, les Universités y sont représentées; les corps de l’État, le corps diplomatique, les ministres en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés militaires des puissances étrangères emplissent les nefs.

La reine prend place sur la chaise d’Édouard le Confesseur où elle s’est assise, cinquante ans plus tôt, à pareille date, à la fleur de son âge.

Combien les émotions qui remplissaient alors son âme d’enfant étaient différentes de celles d’aujourd’hui! Il y a un demi-siècle, l’avenir s’ouvrait devant elle avec de riantes perspectives; mais que serait-il en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets pleins d’espérances. Aujourd’hui, au contraire, après une si longue étape parcourue, après avoir présidé tant d’années aux destinées d’une grande nation, malgré les ronces du chemin et l’amertume d’éternels regrets, c’est tout ce long règne à son déclin qui se dresse devant ses yeux sous les voûtes de la vieille abbaye et, tout compte fait, ce sont des actions de grâces qu’elle apporte au pied des autels et qu’y apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la façon dont elle a su s’acquitter de son rôle difficile.

Par une attention délicate pour la veuve inconsolée,


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