Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux, qui renonce aux inutiles relations du monde, qui se forme lui-même dans la retraite, en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant les héros de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de penser tout aussi large et tout aussi libre qu'aucun républicain, et peut, en écrivant, répandre autour de lui d'utiles vérités.
Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la solitude offre à l'esprit. Quelques-unes de ces pages ne sont peut-être point assez réfléchies, et plusieurs de ces idées ne sont sans doute point exprimées comme elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les mains de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai: «Prends-y ce que y tu y trouveras de bon, rejette ce qui te paraîtra froid ou mauvais, ce qui ne t'émouvra pas. Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme, je me croirai amplement récompensé de mon travail, si tu penses devoir me remercier de ce livre, si tu reconnais qu'il t'a éclairé, instruit et tranquillisé. Je ne demanderai plus d'autre bénédiction pour cet ouvrage, si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant pour une solitude sage et active, dans ton éloignement pour les relations qui n'entraînent qu'une perte irréparable de temps, dans ta répugnance à céder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir dans les lieux publics. Et si tu te sens timide et craintif, si tu redoutes de parler devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon goût, et qui, en vertu de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides, ah! songe que dans une telle société je suis aussi embarrassé que toi.
Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser. Si je me suis borné à y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit; si, dans le chapitre suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu, j'en aurai dit assez cependant pour t'apprendre comment la solitude éclaire notre esprit et donne à notre cœur les jouissances du sentiment.
Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté faible. Les jouissances de l'esprit et du cœur sont le résultat d'une seule et même force, la religion, qui, en admettant cette distinction, rentre dans le domaine du cœur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et conduire les hommes qu'en leur présentant la vérité sous un point de vue qui se rapporte à leurs mœurs, à leurs passions, et il faut que le cœur se retrouve partout.
J'ai obéi à un sentiment de cœur en écrivant ce livre sur la solitude. Une femme spirituelle a dit que je développais tout ce que je sentais, et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien. Je suis tombé par là dans des défauts de composition qu'un philosophe systématique aurait évités. Mais comme je connais les hommes, il me suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent résulter de la solitude pour l'esprit, pour la raison et le caractère, et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle procure par la contemplation paisible de la nature, par la compréhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnête.
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