NOTES:[1]L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence du climat.2eédition, Genève, 1826.[2]Elle avait trente ans moins que lui.[3]Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux autres en 1786.[4]L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.—Et ensuite? dit l'empereur.—Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le Hanovre planter mes choux.—Ah! s'écria Joseph avec autant de douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans le Hanovre.[5]Les savants et les philosophes parisiens firent plus pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le voir, parce que, disait-on,c'était un homme d'un esprit infini. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtésdes invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume. Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait l'électriser. On ne parlait que deses charmants ouvrages, que personne ne pouvait lire, etdu profond génie de messieurs les Anglais. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié. Le lendemain on se disait à l'oreille:Ce monsieur Ume n'est qu'une bête; un plaisant repartit:C'est qu'il a fourré tout son esprit dans ses livres.»[6]Un célèbre professeur allemand disait souvent:Vita extra academias non est vita.Il est incontestable que beaucoup de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.[7]Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans sonEssai sur la vie de Leibnitz: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne sont point les limites du monde, et les livres ne renferment point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur folie.»[8]Les fanatiques n'expliquent point les saintes Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes, toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler en tous points aux petits enfants.[9]Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri de reconnaissance!»[10]J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité, Fest a si bien dit, dans son livreSur les avantages des souffrances et des contrariétés de la vie, livre excellent qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des phrases de considération dictées par la bienséance.[11]Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à l'intelligence et à la vertu des femmes.»[12]«Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta sunt.»[13]Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le fait s'est il passé?—En vérité, répondit-elle, je ne le sais point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois, dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille ne l'apprendrait jamais.[14]Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes. Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du cœur humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un cœur généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations, elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus instructive que s'il gardait le masque des bienséances ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»[15]Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait sesÉphémérides, les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.[16]Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.[17]Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit, dans sesLettres sur l'Italie: «Il y a des familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence, sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.[18]La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du talent.[19]Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs.»[20]Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent leurimprimaturqu'à des sottises; qui, au lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur méthode d'orthographe.[21]Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne de châtiment.[22]Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la plume.»[23]Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»[24]Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me semblait trop court.»[25]Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine. De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des ruines,sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville de Brugg.[26]Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»[27]«A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle eût repris une partie de son immuable pureté.»[28]Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse et on se déchire.»[29]«Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession.»[30]«Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»[31]Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.[32]Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus.»
NOTES:[1]L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence du climat.2eédition, Genève, 1826.[2]Elle avait trente ans moins que lui.[3]Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux autres en 1786.[4]L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.—Et ensuite? dit l'empereur.—Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le Hanovre planter mes choux.—Ah! s'écria Joseph avec autant de douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans le Hanovre.[5]Les savants et les philosophes parisiens firent plus pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le voir, parce que, disait-on,c'était un homme d'un esprit infini. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtésdes invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume. Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait l'électriser. On ne parlait que deses charmants ouvrages, que personne ne pouvait lire, etdu profond génie de messieurs les Anglais. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié. Le lendemain on se disait à l'oreille:Ce monsieur Ume n'est qu'une bête; un plaisant repartit:C'est qu'il a fourré tout son esprit dans ses livres.»[6]Un célèbre professeur allemand disait souvent:Vita extra academias non est vita.Il est incontestable que beaucoup de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.[7]Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans sonEssai sur la vie de Leibnitz: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne sont point les limites du monde, et les livres ne renferment point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur folie.»[8]Les fanatiques n'expliquent point les saintes Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes, toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler en tous points aux petits enfants.[9]Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri de reconnaissance!»[10]J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité, Fest a si bien dit, dans son livreSur les avantages des souffrances et des contrariétés de la vie, livre excellent qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des phrases de considération dictées par la bienséance.[11]Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à l'intelligence et à la vertu des femmes.»[12]«Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta sunt.»[13]Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le fait s'est il passé?—En vérité, répondit-elle, je ne le sais point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois, dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille ne l'apprendrait jamais.[14]Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes. Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du cœur humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un cœur généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations, elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus instructive que s'il gardait le masque des bienséances ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»[15]Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait sesÉphémérides, les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.[16]Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.[17]Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit, dans sesLettres sur l'Italie: «Il y a des familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence, sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.[18]La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du talent.[19]Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs.»[20]Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent leurimprimaturqu'à des sottises; qui, au lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur méthode d'orthographe.[21]Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne de châtiment.[22]Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la plume.»[23]Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»[24]Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me semblait trop court.»[25]Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine. De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des ruines,sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville de Brugg.[26]Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»[27]«A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle eût repris une partie de son immuable pureté.»[28]Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse et on se déchire.»[29]«Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession.»[30]«Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»[31]Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.[32]Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus.»
[1]L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence du climat.2eédition, Genève, 1826.[2]Elle avait trente ans moins que lui.[3]Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux autres en 1786.[4]L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.—Et ensuite? dit l'empereur.—Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le Hanovre planter mes choux.—Ah! s'écria Joseph avec autant de douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans le Hanovre.
[1]L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence du climat.2eédition, Genève, 1826.
[2]Elle avait trente ans moins que lui.
[3]Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux autres en 1786.
[4]L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.—Et ensuite? dit l'empereur.—Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le Hanovre planter mes choux.—Ah! s'écria Joseph avec autant de douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans le Hanovre.
[5]Les savants et les philosophes parisiens firent plus pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le voir, parce que, disait-on,c'était un homme d'un esprit infini. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtésdes invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume. Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait l'électriser. On ne parlait que deses charmants ouvrages, que personne ne pouvait lire, etdu profond génie de messieurs les Anglais. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié. Le lendemain on se disait à l'oreille:Ce monsieur Ume n'est qu'une bête; un plaisant repartit:C'est qu'il a fourré tout son esprit dans ses livres.»[6]Un célèbre professeur allemand disait souvent:Vita extra academias non est vita.Il est incontestable que beaucoup de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.[7]Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans sonEssai sur la vie de Leibnitz: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne sont point les limites du monde, et les livres ne renferment point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur folie.»[8]Les fanatiques n'expliquent point les saintes Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes, toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler en tous points aux petits enfants.[9]Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri de reconnaissance!»[10]J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité, Fest a si bien dit, dans son livreSur les avantages des souffrances et des contrariétés de la vie, livre excellent qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des phrases de considération dictées par la bienséance.[11]Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à l'intelligence et à la vertu des femmes.»[12]«Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta sunt.»[13]Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le fait s'est il passé?—En vérité, répondit-elle, je ne le sais point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois, dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille ne l'apprendrait jamais.[14]Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes. Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du cœur humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un cœur généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations, elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus instructive que s'il gardait le masque des bienséances ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»[15]Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait sesÉphémérides, les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.[16]Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.[17]Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit, dans sesLettres sur l'Italie: «Il y a des familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence, sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.[18]La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du talent.[19]Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs.»[20]Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent leurimprimaturqu'à des sottises; qui, au lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur méthode d'orthographe.[21]Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne de châtiment.[22]Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la plume.»[23]Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»[24]Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me semblait trop court.»[25]Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine. De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des ruines,sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville de Brugg.[26]Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»[27]«A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle eût repris une partie de son immuable pureté.»[28]Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse et on se déchire.»[29]«Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession.»[30]«Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»[31]Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.[32]Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus.»
[5]Les savants et les philosophes parisiens firent plus pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le voir, parce que, disait-on,c'était un homme d'un esprit infini. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtésdes invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume. Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait l'électriser. On ne parlait que deses charmants ouvrages, que personne ne pouvait lire, etdu profond génie de messieurs les Anglais. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié. Le lendemain on se disait à l'oreille:Ce monsieur Ume n'est qu'une bête; un plaisant repartit:C'est qu'il a fourré tout son esprit dans ses livres.»
[6]Un célèbre professeur allemand disait souvent:Vita extra academias non est vita.Il est incontestable que beaucoup de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.
[7]Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans sonEssai sur la vie de Leibnitz: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne sont point les limites du monde, et les livres ne renferment point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur folie.»
[8]Les fanatiques n'expliquent point les saintes Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes, toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler en tous points aux petits enfants.
[9]Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri de reconnaissance!»
[10]J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité, Fest a si bien dit, dans son livreSur les avantages des souffrances et des contrariétés de la vie, livre excellent qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des phrases de considération dictées par la bienséance.
[11]Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à l'intelligence et à la vertu des femmes.»
[12]«Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta sunt.»
[13]Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le fait s'est il passé?—En vérité, répondit-elle, je ne le sais point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois, dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille ne l'apprendrait jamais.
[14]Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes. Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du cœur humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un cœur généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations, elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus instructive que s'il gardait le masque des bienséances ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»
[15]Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait sesÉphémérides, les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.
[16]Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.
[17]Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit, dans sesLettres sur l'Italie: «Il y a des familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence, sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.
[18]La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du talent.
[19]Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs.»
[20]Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent leurimprimaturqu'à des sottises; qui, au lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur méthode d'orthographe.
[21]Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne de châtiment.
[22]Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la plume.»
[23]Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»
[24]Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me semblait trop court.»
[25]Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine. De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des ruines,sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville de Brugg.
[26]Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»
[27]«A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle eût repris une partie de son immuable pureté.»
[28]Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse et on se déchire.»
[29]«Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession.»
[30]«Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»
[31]Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.
[32]Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus.»
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Corbeil, imprimerie deCrété.