II

Pour les gens du pays, ce qui se passait dans le domaine de la Flaütat semblait extraordinaire et presque incroyable. C’était un proverbe que « rien ne s’y faisait comme nulle part ailleurs ».

Entre toutes les maisons qui ornent les coteaux sur la rive droite de la Garonne, ou se disséminent parmi les arbres le long du fleuve, cette grande et ancienne demeure paraissait pourtant bien paisible. Sa façade basse, à un seul étage, décorée d’un petit péristyle, s’ouvrait au milieu d’un jardin humide et feuillu en face de l’eau.

Novembre, dépouillant les tilleuls et les marronniers, avait jonché de feuilles rousses les pelouses claires. Mais les hautes sapinettes de velours noir montaient au milieu des ramures nues. Il y avait près de la berge un grand peuplier envahi de lierre.

Les journées glissaient, silencieuses, dans ce jardin. S’il arrivait qu’une voiture s’arrêtât devant le péristyle, les ornières creusées par les roues restaient longtemps marquées dans les allées assez négligées. Un de ces domaines trop imprégnés par le passé, sans cris d’enfants, où l’on s’est lassé peu à peu de relever les choses qui tombent et de semer des fleurs.

Les paysans ne passaient guère dans ces allées, ni chaque matin la carriole du boulanger. Toute l’animation campagnarde se donnait rendez-vous de l’autre côté, où les écuries, la remise et les chais, encadrant la maison de deux ailes basses, formaient une de ces cours pittoresques comme on en voit tant au pays gascon. Des treilles couraient sous la pente des longs toits de tuile. Un rosier tapissait le mur de la cuisine. Des poules noires, ornées d’une crête en émail rouge, montaient à leur poulailler par une mince échelle ; quelques-unes se juchaient le soir en fraude, au-dessus du puits couvert d’un auvent, sur la tête torse d’un cognassier. La porte du bûcher restait ouverte toute la journée, et aussi celle de la tonnellerie. Dans un angle, une cloche rouillée à laquelle pendait une chaîne… Quand elle sursautait, dans la paix morne du domaine, des aboiements éperdus de chiens éclataient soudain.

Chaque matin, M. Virelade, réveillé à cinq heures, levé à six, allumait sa lampe à pétrole et poussait dans la nuit ses volets humides sur lesquels étaient cloués des fers à cheval. C’était un souvenir de sa jument Bécasse, une fine tarbaise couleur pain brûlé, aux paturons blancs, qu’il couronna un dimanche soir à la descente d’une côte et vendit dès le lendemain, par chagrin de voir dégradée la bête qu’il aimait.

Auguste Virelade était un homme de soixante ans, grand et fort, d’une santé de fer. Au premier coup d’œil, il pouvait paraître négligé et rustre, avec son air de paysan du Danube, sa barbe inculte et les vieux habits verdis par la pluie, roussis par l’air et par le soleil, qu’il affectionnait. Les dames de la famille ne se privaient pas de dire qu’il était un ours. Malgré les supplications de sa femme, il entrait dans la maison avec ses gros souliers empâtés de boue et ses chiens mouillés. Il fumait jusque dans le salon sa courte pipe en bois de bruyère, au fourneau brûlé, dont il renversait la cendre sur un coin de la cheminée. Le marbre blanc gardait une tache couleur de rouille. Mais, sous ces apparences de rusticité, les façons du grand bourgeois ressortaient en lui, et il fallait bien découvrir peu à peu la finesse des traits, et une sorte d’aisance supérieure qui en imposait. La grande beauté de ce visage était dans les yeux, bruns et magnifiques, alourdis de poches, mais baignés de cette jeunesse qui est le signe des âmes passionnées.

La manie qu’avait M. Virelade de se lever aux étoiles était dans la maison un sujet de désolation. La cuisinière, Seconde, tirée de sa paillasse, soufflait en maugréant un feu de sarments. Le branle-bas gagnait l’étable. Une lanterne, accrochée parmi les toiles d’araignées, faisait surgir de l’ombre une rangée de bat-flancs, autrefois vernis, maintenant délabrés, entre lesquels haletaient de chaleur les belles hollandaises, rondes comme des mappemondes et largement souillées de purin. Un grand Landais, à la silhouette d’oiseau de proie, dégonflait les pis. Il était sourd, sentait le lait aigre, laissait au fond des filtres une couche de poils et avait toujours vécu dans la crasse. L’abrutissement des vachers dégoûtait de son troupeau M. Virelade. Le temps n’était plus où il allait, le fameux traité de Guenon au fond de sa valise, chercher en Hollande même de grandes laitières. C’était le drame de sa vie que le goût des choses belles et parfaites. L’impossibilité de les maintenir dans cet état lui faisait prendre en grippe l’univers.

Il avait toujours eu, dans son entourage, la réputation d’être original. Chacun sait avec quelle intonation de pitié et de blâme les lèvres bourgeoises prononcent ce mot. Beaucoup insinuaient, avec un fond caché d’amertume, que ses entreprises l’auraient dû déjà réduire à la pauvreté. Quelle fortune avait donc laissée son grand-père ! Et l’on rappelait la vie singulière de ce Léonce Virelade, qui débuta comme capitaine de navire ; puis entrepositaire, armateur, installant ses frères et ses cousins à Maurice et à la Réunion, achetant des bois de plus près de Langon, des vignes sur le bord de la Garonne et enfin une île au milieu du fleuve… A sa mort, toute une famille s’était partagé ses dépouilles.

Il y avait évidemment, en ces Virelade, une sorte de démon qui ne leur permettait pas de rester en paix. Le même génie, qui souleva si haut le grand-père, semblait prendre un cynique plaisir à détruire son œuvre en ses descendants. Parfois, dans un de ses accès d’humeur noire, Auguste Virelade récapitulait ses mécomptes : la batellerie à vapeur, qui avait été la grande affaire de sa jeunesse, déclinait chaque jour. Le long du fleuve, tous les cinq cents mètres, des passerelles en fer relevées marquaient seules l’emplacement des anciens pontons où depuis la guerre les gondoles ne s’arrêtaient plus. Le charbon était cher. Un petit train, établi au pied des coteaux, drainait le long de la route la clientèle paysanne. Les autobus mêmes s’en étaient mêlés. M. Auguste leur vouait une haine particulière. De sa petite flotte, qui s’amarrait à Bordeaux au quai de la Monnaie, seuls naviguaient encore quelques remorqueurs et aussi deux bateaux à aubes qui ne servaient qu’aux pèlerinages. On les voyait revenir, par les soirs d’été, sur le fond enflammé du ciel, le pont noir de foule, battant de leurs roues l’eau écumeuse et traînant des refrains d’Ave Maria…

Parfois, dans ses crises d’humeur, M. Auguste parlait de tout vendre. Quand pourrait-il vivre enfin en paix ? Ses vignes aussi lui faisaient horreur. Que ne lui avaient-elles pas coûté, depuis ces temps dramatiques du phylloxera où, jeune homme et organisant la bataille, il installait une pompe à vapeur sur le bord du fleuve. Un savant préconisait d’inonder les terres. Il s’agissait de noyer l’insecte logé comme un chancre dans la racine. Pendant quarante jours, la machine pompant infatigablement couvrit d’eau les pièces de terre, dont on avait fait de vastes réservoirs en les entourant de digues. Les paysans, qui installaient un grillage au bout de la dalle, remplissaient des paniers d’anguilles. La nappe boueuse monta jusqu’au haut des ceps. On se promenait en barque dans les allées. Puis l’eau s’étant écoulée, les règes reparurent laquées de vase, et la vigne de nouveau florissante se couvrit d’une verdure de forêt vierge. Il fallait entendre M. Virelade, après tant d’années, énumérer quelles calamités s’étaient succédé : les « flages » passaient par-dessus les carassonnes et les fils de fer, il fallut les moucher six fois ; l’humidité fut fatale aux mannes qui coulèrent, et seule resta la queue de la grappe dans des feuilles larges comme des assiettes. Puis chacun replanta desaméricainsque l’on dut défendre à leur tour contre un défilé de nouveaux fléaux.

Pourtant dans cette commune de la Rébédèche, comme dans la Gironde entière, il n’était guère de propriétaires dont le vignoble ne fût la vie même. M. Virelade prophétisait en vain qu’« ils en reviendraient ».

Et maintenant, il y avait encore cette affaire de l’île dont les gens n’arrêtaient pas de dire qu’elle coûterait plus de trois cent mille francs.

Ce lundi matin, Élisabeth, réveillée par un bruit de pas précipités, savait que son père s’apprêtait à partir pour l’île. Tout un pan de berge rongé par les mascarets s’étant éboulé, il dirigeait de grands travaux de terrassement.

Mme Virelade, descendue à la cuisine en robe de chambre, préparait elle-même, dans un panier fermé, le déjeuner que la femme du régisseur ferait réchauffer. Elle insistait pour que son mari se chargeât de sa pèlerine. On entendait M. Auguste qui s’impatientait. Lui parti, un grand vide envahissait la maison entière.

Ce matin-là, un orage éclata au dernier moment. Cadiche Rouquey, le batelier, était en retard. Alors qu’on le croyait sur le petit port, occupé à passer son faubert de laine mouillée au fond de la yole ou à vider l’eau avec un sabot, il était allé au village. Sa femme, dans des flots de paroles, jurait ses grands dieux qu’elle ne savait où il pouvait être. Mais, par la petite porte de sa maison, elle avait déjà expédié son « drôle » qui courait à toutes jambes vers le café-buvette tenu par le buraliste. Chacun savait que c’était l’heure du vin blanc : « Un ivrogne, un f… ivrogne comme les autres », criait à sa femme désolée M. Virelade. Puis on entendit claquer la porte.

Élisabeth allait et venait lentement dans sa chambre. Elle demeurait parfois, un objet à la main, sans penser à rien. Ou bien elle se retrouvait devant un tiroir ouvert, ne sachant plus ce qu’elle y cherchait. Par la fenêtre, elle aperçut son père, dans le jardin, faisant les cent pas. Un moment après, sans qu’elle ait eu conscience du temps écoulé, elle vit sur l’eau gris de perle passer enfin la petite yole.

Il lui fallait toujours des heures pour s’habiller, tant étaient longs ses oublis des choses présentes. Parfois elle s’arrêtait, fatiguée d’être restée si longtemps debout ; elle se laissait aller au creux d’un voltaire, amollie par l’intime jouissance de s’appartenir, d’être bien seule, seule avec sa vie.

« Qu’est-ce que tu peux faire dans ta chambre jusqu’à midi ? » lui demandait Mme Virelade. C’était d’ailleurs le refrain de tous : Que faisait-elle ? Comment pouvait-elle, si jeune, à la campagne, passer ses journées ? On déplorait qu’elle n’eût pas d’enfant. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis que d’être « la pauvre Élisabeth », que chacun prétendait à sa manière plaindre et diriger.

Le rayon de soleil qui, à onze heures, toucha sa fenêtre, la trouva assise, des lettres ouvertes sur ses genoux. La lumière semblait prendre un plaisir divin à baigner son visage revêtu d’une expression de gravité et d’enthousiasme. C’était à ces moments, où nul ne la voyait, que ses traits s’éclairaient d’une ardente et tendre beauté. Ses cheveux noirs tordus sur le cou découvraient son front. L’ombre de ses cils glissait sur ses joues un peu amaigries.

Elle remua les lettres, en cherchant une : « Il faut que vous reveniez à Paris, lui écrivait Lucien Portets. Vous devez à celui qui nous fut si cher de ne pas laisser son œuvre dans l’ombre. Lui-même, pour s’être trop désintéressé du succès, n’a pas eu la place que son talent lui aurait faite. Peut-être le pressentiment de sa mort prochaine l’agitait-il d’une inquiétude secrète : les êtres infiniment sensibles frémissent d’avance sous leur destin. Il appréhendait aussi, pour ses petites toiles à la fois solides et précieuses, le jour vif des expositions et le contact brutal du public. Nous sommes tous ainsi, le cœur faible devant notre œuvre. Du moins nous l’étions, car les générations d’après-guerre sont autrement pressées et voraces. Combien, à trente-cinq ans, je leur parais déjà démodé, avec mes hésitations, mes scrupules, mon éternel recommencement de la page jamais finie ! Vous-même, qui m’avez si souvent reproché ces dispositions d’esprit maladives, vous laisserez-vous décourager ? Je désespérerais alors de tout. Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux, où le rayonnement de votre foyer nous pénétrait tous, je ne doute pas de vous revoir bientôt. Vous avez une si grande foi, vous êtes la seule, mon amie, que je n’aie jamais vue douter. Venez, nous organiserons cette exposition des œuvres de Georges dont vous me parlez depuis si longtemps… Tous ses amis vous entoureront. Ne renoncez pas à sa jeune gloire. Quant à moi, sans vous, je n’aurai pas la force ; quoi que j’entreprenne, je me sens sombrer dans le désordre et dans le néant… »

Élisabeth replia la lettre, demeura un instant pensive, les paupières mi-closes, goûtant profondément cette joie de sentir que sa vie n’était pas finie. Celui-là du moins la connaissait qui ne lui parlait que de son amour.

L’image qu’un autre se fait de nous, quand elle est belle, produit toujours une exaltation secrète de nos qualités. C’est comme si l’on apercevait la figure idéale vers laquelle on tend. Élisabeth sentait affluer cette force généreuse qui était une réapparition de son âme ancienne. Tout en achevant de s’habiller, elle regardait sur la cheminée, à côté de la pendule en marbre blanc, une photographie : c’était, sous les marronniers de Versailles, un groupe d’amis entourant Georges assis sur un banc de pierre, son album ouvert ; une seule femme, elle, le visage barré par un grand chapeau ; et Lucien, un peu en arrière, accoudé à une vasque. Elle revoyait l’après-midi qu’ils avaient passée, les nefs vert tendre amincissant un fuseau de ciel orageux. Mais, malgré cette fraîcheur si douce à son âme, elle se sentait malheureuse et humiliée…

Elle se rappela ces premiers temps de leur mariage : les amis de Georges éveillaient en elle une jalousie intolérable, et qu’elle lui cachait ; Lucien surtout lui inspirait de l’éloignement, parce que son regard de myope appuyé sur eux se dilatait à certains moments, singulièrement aigu et fouilleur, lui donnant la sensation de pénétrer ce qu’elle-même se dissimulait.

Mais à travers son ressentiment perçait une sorte de pitié, parce qu’elle savait Lucien malheureux : du même âge que Georges, petit et nerveux, ses cheveux rabattus sur une tempe jaune, il déplaisait souvent dans le monde par une disposition à critiquer et à contredire. Ses amis assuraient que ces dehors cachaient une sensibilité maladive. Élisabeth voulait bien le croire, tout en n’allant pas jusqu’à accepter sans contrôle certains jugements ; les plus bienveillants étaient ceux de Mlle de Lagarette, la mère de Lucien, morte prématurément, ayant été sa meilleure amie : le pauvre enfant, disait-elle, avait été abandonné. Il fallait entendre par là que M. Portets, trop vite consolé, se trouvait réduit en esclavage par une seconde femme sur qui la faute était rejetée. Peut-être l’opinion publique était-elle portée à exagérer ? Toujours était-il que l’enfant, éloigné des siens, interne à Paris, n’avait guère connu la vie de famille ; Mlle de Lagarette, seule, en souvenir du passé, le faisait venir aux vacances. Son entourage prenait en pitié cette affection dépensée, qui semblait bien l’avoir été en pure perte ; depuis plusieurs années, Lucien, répondant à peine à ses instances, ne paraissait plus. Mais Mlle de Lagarette trouvait à tout de bonnes raisons : il fallait attendre… Le plus grand chagrin de ce cœur excellent était que son protégé eût perdu la foi.

Élisabeth parcourut d’un regard ce qu’elle savait de cette destinée. Oui, elle convenait que Lucien avait dû souffrir, mais autrement que ses amis l’imaginaient, d’une manière plus subtile, plus aiguë aussi. Les choses n’avaient pas le même sens pour lui et pour eux. La preuve de ses erreurs n’était pas tant dans sa conduite, son insuccès même, que dans un certain désaccord de ses aspirations et de sa vie qui se traduisait par un état de mécontentement. Il était fait, disait-il souvent, pour quelque chose de mieux. Mais pour quelle chose ?

Que de fois elle avait été frappée par l’idée que leur vie, à eux, celle de Georges, des jeunes gens qui les entouraient, était infiniment plus hasardeuse et plus complexe que ne pouvaient l’imaginer des natures paisibles et pondérées, comme celle de sa mère, de Mlle de Lagarette ou de leurs amis. Des états d’âme dont on eût souri, qu’on n’aurait pas même imaginés, jetaient sur l’existence une telle variété de lumière et d’ombre ; surtout ils laissaient surgir des souffrances et des joies presque inépuisables. Et il lui semblait que c’étaient eux, les jeunes, qui avaient de la vie l’expérience la plus riche et la plus profonde. Ni sa mère, ni son père, d’une intelligence pourtant si forte, ne l’avaient préparée à rien. Maintenant même sa vie de femme leur restait cachée : à peine en avaient-ils entrevu les premiers moments, l’île d’or de certaines heures. Elle revit brusquement ce qu’ils ne savaient pas, son espèce de terreur devant l’inconnu, ce sentiment de honte parce que tout avait été donné, consommé, et jusqu’à son nom ; mais, au-dessus de ces bas-fonds, l’envahissement d’une joie si puissante, l’ivresse d’être deux êtres qui n’en font plus qu’un, l’homme et la femme qui se sont choisis, qui s’attendent à voir dans tous les regards l’émerveillement…

Non, vraiment, elle n’avait pas imaginé ce qu’est le mariage. Peut-être Georges non plus ne le savait-il pas ? Et elle revivait l’apprentissage difficile de leur vie commune, cette sensation qu’il se repliait, qu’il fermait son âme, inquiet de lui-même, craignant pour son art, et se ménageant une retraite inaccessible. Combien elle était exigeante alors et inconsciemment maladroite !

Un désir d’épanchement se glissait en elle, avec l’impression que Lucien était le seul à qui pût être fait l’aveu de ces choses ; le seul aussi qui fût capable de l’éclairer, de l’aider à comprendre ce qui lui échappait. C’était encore une des déceptions du mariage que l’on se possédât sans se connaître !

Élisabeth ouvrit ses fenêtres et commença de mettre un peu d’ordre. La brise qui gonflait sur le fleuve une grande voile rapiécée secoua ses rideaux. Les lettres s’envolèrent jusque sous le lit. Après s’être agenouillée pour les rechercher, elle se releva et regarda encore longuement sa vie. Combien elle avait eu raison de toujours se taire : ses parents, s’ils avaient connu ses angoisses, ses crises de doute, auraient pu croire que Georges et elle ne s’étaient pas vraiment aimés. Et leur amour restait un si grand amour ! Il fallait comprendre la vie, qui n’est point comme on le croit sûre et uniforme ; il fallait admettre qu’un peintre, plus encore qu’à son amour, serait à son art. Maintenant que son cœur n’était plus tiraillé par tant de souffrances déraisonnables, mais ramassé sur le sentiment affreux de la mort, tout cela semblait si facile. On ne se marie pas pour être heureux, on se marie pourêtre, pour vivre avec celui qui est le souffle de votre souffle… C’était cela qu’elle devait toujours continuer. Mais quelle douleur aiguë de penser que peut-être maintenant il l’eût mieux aimée ! Le chagrin, les longues réflexions solitaires, les contraintes terribles de la mort lui avaient tellement appris sur l’amour !

Midi sonnait. Élisabeth ferma ses fenêtres. Une vache échappée broutait les rosiers. Sur le petit port, deux hommes vidaient une gabare chargée de grave. Elle les voyait aller et venir, portant la charge sur une sorte de brancard, et faisant fléchir sous leurs espadrilles une planche jetée du pont à la cale.

Élisabeth achevait de ranger sa chambre. Sur une étagère, à côté d’un prie-Dieu en tapisserie, elle prit un à un, pour les essuyer, quelques livres qui formaient la bibliothèque préférée de Georges. Elle les replaçait…Le Rouge et le Noir,le Cousin Pons… Un petit volume s’ouvrit tout seul sur un brin de menthe roussie : c’étaientles Rêveries d’un promeneur solitaire. Élisabeth le referma, le rouvrit encore… d’autres fleurs… une feuille de vigne vierge nuancée du rouge-brun au jaune, comme une grande étoile d’automne. Ah ! ce petit livre plein de Georges ! Cette sensation que les empreintes de ses mains y étaient encore fraîches !

Il était trop tard pour qu’elle commençât de répondre à Lucien. Elle s’assit pourtant devant sa table. Une phrase au premier moment l’avait fait frémir :Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux… Mais elle sentait qu’elle aurait la force. Les premiers temps, sa chair souffrant trop, elle n’aurait pas pu. Seuls l’obsédaient les plus sensuels de ses souvenirs. Ce visage dont le sien se détachait avec tant de peine, où était-il ? Dans quel état ? Qu’est-ce qui pouvait égaler l’horreur de se réveiller, en pleine jeunesse, une femme seule ? Ah ! s’il n’était que disparu ! Elle aurait usé sa vie sur les routes. Mais elle avait ramené jusqu’au cimetière la boîte de chêne ; sur la croix de bois déracinée, le nom peint en noir n’était pas encore effacé. Il était bien mort. Mais qu’avaient-ils donc, sauf un seul, à lui dire que c’était fini ? Elle-même oubliait combien de fois, la tête envahie par une nuit profonde, elle avait de ces mots désespérés martelé son cœur. Non, non, elle était toujours la femme de Georges Borderie. Ce nom rayonnant de beauté profonde la revêtait entièrement. Elle était seule à le porter. C’était sa part dans ces grandes choses qu’on rêve à vingt ans. Même dépouillée de lui, elle restait si riche : voici qu’elle revoyait son petit appartement, si longtemps fermé, avec quatre pièces tapissées en gris, qui lui semblaient les cabines d’un grand navire ; et tout en haut, lanterne au front de la vieille maison parisienne, l’atelier de Georges. Non, elle n’avait pas peur d’y revenir. Elle y rentrerait, en survivante, tellement sûre de l’y retrouver. La plupart de ses œuvres y étalent restées, et cette quantité de toiles, de dessins, à la veille de reparaître sous ses yeux chauds, prenaient de loin une beauté de terre promise.

En vérité, jamais la Gironde n’avait été peinte avec cette délicatesse. Il y avait de vieux jardins, avec des perrons envahis de jasmins, serrant contre des marches usées leurs rampes de fer ; et aussi, sous le pont de bois en dos d’âne, « l’estey » envasé où dort au soleil la barque échouée, toute cette vie puissante du fleuve, rose les matins d’été dans les brouillards gris, jaune et plombé sous les ciels d’orage, coulant à pleins bords dans les roseaux que le courant rebrousse ou découvrant des bures de vases. Il y avait de petites grèves raclées par le tresson des pêcheurs d’aloses, où l’eau allongeait son ourlet d’écume en ces jours de brises rapides qui courbent la tête des jeunes peupliers. Tout ce pays, avec ses rectangles de vignes, ses cuviers sombres et comme un parfum de vendanges imprégnant les « rapes » violettes. Les soirs y exhalaient un charme infini. Jamais elle n’avait senti, comme en face de ces toiles pénétrées de clarté nocturne, le mystère d’une fenêtre ouverte sur une chambre sombre… ou encore la douceur d’une petite lumière flottante, faible et balancée, au bout d’un filet.

C’était cela qu’il lui laissait. La Gironde, qu’elle aimait si passionnément, l’attendait baignée d’une ineffable poésie. Mais il en est des œuvres comme des enfants, qui ne vivent, et se développent, et s’embellissent que sous des regards pénétrés d’amour. Elle viendrait, et après elle ces esprits d’élite qui font la vraie gloire. Peu à peu se révéleraient les trésors cachés. Et Georges vivrait, de cette autre vie vers laquelle un artiste tend, avec une grande faim obscure de son être. Qu’importait qu’elle eût à souffrir et qu’elle pleurât de solitude le soir, la tête enfouie dans le grand divan…

Au déjeuner, elle parut si distraite que Mme Virelade répétait chacune de ses phrases, avec un son de voix désolé, sans pouvoir la tirer de sa rêverie. Elle avait une grande facilité de parole et l’habitude de se lamenter. Dans quel état reviendrait le soir son mari ? A son âge, passer ses journées dans l’humidité, c’était de la folie ! Il avait trois paires de bottes qui ne séchaient pas. Pendant ce temps, dans la propriété, personne n’était surveillé. On la dérangeait à toute minute.

Seconde, précisément, poussant avec peine la porte gonflée, passait dans l’entre-bâillement sa tête de Parque ceinte d’un foulard.

— Madame, Élie demande la clé du chai.

Mme Virelade se leva en gémissant pour l’aller chercher, cette grosse clé, qui faisait dans la serrure un bruit de mâchoire, et qu’on voyait si souvent traîner au coin du buffet ou sur la table de la cuisine. A chaque instant, il était d’ailleurs question de rouvrir ce beau grand chai, à droite de la cour, embaumé par le vin nouveau, et où l’on mettait deux ou trois fois plus de temps que partout ailleurs pour ouiller ou pour soutirer.

Élisabeth traversa le vestibule carrelé, décrocha une veste de laine à un portemanteau surchargé de châles et de pèlerines, et ouvrit la porte vitrée. L’après-midi était assez beau. Le ciel s’étendait d’un gris lumineux sur le paysage éclairé par une eau glissante. Les arbres dépouillés semblaient tracés à la sépia sur un fond fumeux. C’était une de ces calmes journées de novembre où tremble encore de loin en loin quelque feuille d’or oubliée. Élisabeth aimait ces belles harmonies où chante dans une atmosphère voilée la gamme des ocres, des bruns et des rouilles. La terre était encore tout imbibée d’eau. Elle respira profondément le bon air humide. Sur le chemin de halage s’y mêlaient des odeurs marines, cette senteur si particulière de varech et de bois pourri qui monte des berges.

Le petit port était désert, avec deux barques hissées sur la route. Il y avait aussi, ses moignons en l’air, une souche d’aubier déracinée, qu’une inondation entraîna, et qu’un marin avait pêchée la veille dans les eaux gonflées, la prenant dans une corde comme au lasso, la tirant à terre, pour l’amarrer enfin à une des bornes de pierre verdie plantées sur le port.

Combien Élisabeth aimait ce chemin dévoré d’herbe que tous appelaient « le bord de l’eau » ! Les grandes marées, en le couvrant, le feutraient de débris d’écorce et de paille, maintenant brisés, émiettés, tapis élastique d’épaisse poudre brune. A certains endroits, des plantations d’aubiers avaient été faites, les vases retenues par des piquets pour défendre la rive creusée en dessous par les courants. Tout racontait la longue lutte contre le fleuve ; au-dessus des terres, ainsi que de larges jetées herbeuses, s’allongeaient les digues sur lesquelles de grosses haies d’épines criblées de baies rouges étaient cramponnées.

Élisabeth regardait en marchant les propriétés, bien abritées derrière le double rempart des oseraies et de leurs talus. A certains endroits, les fourrés, en ces dernières années, s’étaient épaissis. La vue était plus dégagée au temps où enfant, puis jeune fille, elle rencontrait Georges sur ce petit chemin ; ou bien elle savait qu’il était parti en bateau, avec la marée, emportant ses toiles et son chevalet et elle attendait de voir reparaître son embarcation qui longeait la berge. Il débarquait presque en face de chez lui, au bas d’un « peyrat » qui formait une petite presqu’île feuillue dans laquelle tâtonnait la gaffe. Parfois il lui jetait, pour qu’elle le halât jusqu’à terre, une grosse corde de chanvre qui l’éclaboussait… Plus tard, que de fois ils étaient partis tous les deux, dans les brumes glacées du matin, suivant les contours sinueux du fleuve et reconnaissant au passage les petits ports égrenés au pied des coteaux. Les panaches mouillés des roseaux balayaient parfois sa figure. Le soleil d’été perçait le brouillard ; les étincelles d’argent vif commençaient de courir sur l’eau soyeuse battue par les rames. Et c’était la recherche, pour la sieste de l’après-midi, d’un coin ombreux. Parfois ils remontaient aussi loin que possible, à la marée haute, un « estey » couvert par les arbres. Des demoiselles d’émail vert et bleu se posaient sur le livre qu’elle ne lisait pas. Son visage riait au fond de l’eau, dans le tremblant paysage de ciel et de feuilles sur lequel sa joie se penchait. Puis le retour dans une impression de torpeur heureuse, la tête lourde d’avoir bu tant d’air et tant de soleil, les yeux qui se ferment.

Que de fois aussi, depuis son deuil, elle était venue, seule, le soir, pour réciter son chapelet devant l’eau dorée et rougie qui se décolorait lentement comme de somptueuses soies anciennes. Les flammes du couchant s’étaient effacées que leur reflet vivait encore. De ce double miroir, le ciel et le fleuve, c’était celui-ci qui retenait le plus longuement les couleurs fuyantes. A peine le globe de braise s’était-il enfoncé derrière l’autre berge que commençait la fête étrange des verts, des roses, des aigues-marines, évoquant pour elle l’amour dont les mirages persistent après la mort même. Son esprit, plus encore que ses yeux, suivait le drame mélancolique qui se joue chaque soir au seuil de l’ombre.

Tout occupée de ses souvenirs, elle était presque arrivée, sans l’apercevoir, devant un portail bien repeint, entre deux haies taillées au cordeau. Mais un instinct l’avertit et elle revint sur ses pas d’un mouvement rapide. Il lui eût été insupportable d’entrer ce jour-là chez sa belle-mère. Demain, sans doute, quand elle devrait lui annoncer sa décision, son ardeur se heurterait aux arguments les plus vulgaires. Aujourd’hui elle voulait garder, comme une joie grave qui l’oppressait, ce sentiment si beau de sa mission. C’était un secret entre Dieu et elle. Puis elle imagina, tout en marchant, ce qu’elle ferait : il faudrait trouver une salle d’exposition, susciter l’intérêt et la sympathie, tant de choses qu’elle ne voyait pas très clairement mais vers lesquelles sa volonté passionnée se tendait d’avance.

— A quoi penses-tu, que dira ton père, commença précipitamment Mme Virelade, le soir où sa fille s’ouvrit à elle de ses intentions. Dès le premier moment, elle entrevit une ère de difficultés qui l’épouvanta. C’était une femme excellente et faible, sans initiative, dominée depuis sa jeunesse par son mari et qui consumait sa vie à chercher la paix.

— Tu t’ennuies ici, tu ne veux plus rester avec nous ?

Ceci se passait dans un petit salon meublé de chaises italiennes, en ébène et ivoire comme des dominos. Le soir tombait, un de ces crépuscules rapides et humides qui font si tristes les vieux jardins. Élisabeth, assise, la tête appuyée à un haut dossier, regardait pâlir au-dessus du fleuve la longue bande orange du ciel. L’angoisse de sa mère lui serrait le cœur. Elle sentait bien que tout serait tenté pour la retenir, supplications, larmes et colères. Son âme ardente souffrait d’avance les peines aiguës qu’elle allait causer ; mais de céder, de renoncer à son projet, la pensée ne la touchait pas.

— Il faut que je parte, dit-elle doucement.

Elle se rapprocha un peu de sa mère. Brièvement, de sa belle voix grave et triste, elle lui expliqua comment cette idée de faire une exposition des œuvres de son mari lui était venue : quand il avait été tué, dans la dernière année de la guerre, elle ne s’était occupée de rien. Elle ne voulait que se noyer dans ses souvenirs. Maintenant, elle se reprochait de rester oisive :

— Un ami de Georges m’a écrit. Vous vous souvenez bien de Lucien Portets qui venait aux vacances chez les de Lagarette. Nous l’avions vu souvent à Paris. C’est un esprit très délicat, difficile à satisfaire, et que Georges estimait beaucoup. Lui aussi trouve que tant d’études, d’une qualité si belle et si rare, ne devraient pas être oubliées.

Elle ajouta d’une voix plus basse et un peu meurtrie :

— Je ne sais pas si vous avez jamais bien compris ce que Georges était…

Mme Virelade soupire à plusieurs reprises. La pénombre dissimule quelle compassion vague se peint sur son visage aux traits fatigués. Mais Élisabeth a le sentiment que ses paroles sont inutiles. Jamais, jamais, elle ne pourra faire jaillir jusque dans le cœur de sa mère cette flamme profonde qui est dans sa vie et, comme tant de fois, elle arrête la voix intérieure qui s’élève dans sa solitude :

— Non, vous n’avez pas senti, ni vous ni mon père, quelle âme se cachait sous ses apparences modestes. D’autres, à Paris, l’ont admiré. Vous, vous n’avez pas compris que son être était pénétré de ce qu’il y a chez nous de plus précieux, et que Dieu ne recomposera peut-être jamais une âme pareille. Moi, je jouissais en lui de ce qui m’a le plus intimement charmée dans ce pays que nous aimions tant. Il suffit d’un dessin, de quelques touches sur une toile pour que je le retrouve. Et moi aussi, qui vous aime tant, je sens que vous me regardez comme des aveugles. Vous ne voyez pas la femme que je suis et combien je souffre d’être prisonnière ! Votre amour jaloux est une prison. Pourquoi suis-je ici, inutile, alors que d’autres femmes agissent et luttent pour continuer ceux qu’elles ont perdus ?

Elle avait pris la main de sa mère, cette main un peu forte et gonflée de veines, et la pressait contre sa bouche. Quoi qu’on pût tenter pour la retenir, elle repartirait. Après avoir tant attendu quelque chose à faire, elle voyait enfin l’emploi de sa vie, un dernier chaînon brillant de bonheur.

Le ciel était maintenant derrière les arbres noirs d’un bleu enfumé. Mais que lui importait l’obscurité, le silence des choses dans son avenir ! Elle avait la foi. Celui qu’elle avait aimé lui laissait ses œuvres, pauvres parcelles de beauté, obscures pour les autres, mais à ses yeux plus éblouissantes que des diamants. C’était le trésor de son amour. Et elle espérait comme on aime, avec un entêtement illuminé, que sur cette œuvre un jour merveilleux allait se lever.


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