Lucien Portets venait de rallumer son feu. La flamme, derrière le tablier de tôle baissé, ronflait dans la grille. Il ramassa délicatement, du bout de ses doigts, les débris de coke.
Il faisait si sombre, à trois heures de l’après-midi, que l’on n’aurait pas pu lire loin de la fenêtre. Le divan qu’écrasait une fourrure noire était mal placé, à contre-jour, à côté d’une table basse surchargée de livres. Un tapis étouffait les pas. Cette petite pièce semblait installée pour que la vie du dehors y fût oubliée. Des bibliothèques remplies de reliures la tapissaient à hauteur d’appui. Il y avait aux murs quelques gravures ; sur un chevalet, laMélancoliede Dürer.
Mais toutes les choses, belles cependant, choisies avec soin, avaient cet air de négligence et d’abandon qui est comme le reflet de la vie du maître. Quand Lucien, pressé, bouleversait un tiroir en une minute, les objets ainsi bousculés n’avaient qu’une faible chance de recouvrer jamais leur place. C’est qu’il éprouvait cette répugnance à mettre de l’ordre particulière aux intellectuels, pour lesquels le temps consacré aux choses matérielles est du temps perdu.
Ce jour-là, ayant cherché quelques lettres qu’il ne retrouva pas, son parti fut vite pris de n’y pas répondre. Il écarta aussi la traduction, à moitié faite, d’un roman italien. Pourquoi cette tentation, à laquelle il avait si souvent cédé, d’exprimer la pensée des autres ? La tête entre ses mains, Lucien songeait au temps écoulé, quatre années déjà depuis la guerre, tant de travail intérieur qui ne laissait que de faibles traces.
« Il faut produire, » lui disaient parfois ses amis. Quand donnerait-il enfin « quelque chose » ? Mais le goût d’écrire tournait chez lui en volupté. Le regard fixé sur son « moi », respirant un air raréfié, il n’en finissait pas de s’étudier, de se contrôler, la plume à la main. Son œuvre, c’était pour le moment un seul petit livre. Le héros, tel qu’il l’avait peint, présentait une déformation assez vaniteuse de son propre esprit. A feuilleter ce roman d’analyse,Alphonse, il s’inquiétait de savoir ce qu’Élisabeth en pouvait penser, incapable de décider s’il devait désirer ou non qu’elle ne l’eût point lu.
Par moments, il se reprochait ses longues périodes d’inaction et se jetait dans le travail. Mais bientôt la peur le prenait de se dessécher le cœur et l’esprit — de se retrouver un jour plus misérable et isolé qu’avant. La pensée d’Élisabeth le gênait aussi. Que penserait-elle de ce qu’il écrivait ? Elle ne devait pas aimer les sceptiques. Toute la vie de Georges n’avait-elle pas été un acte de foi ? Il chercha, dans une liasse de feuillets, le prologue d’un essai psychologique :Ceux qui sont sincères. A revoir ces pages, il n’avait plus envie de les lui lire : « Ce n’était pas assez large, cela manquait d’air, de tempérament. Il fallait attendre des souffles. »
« J’espère, pensa-t-il, puis je doute et me détache tout à fait. Il faudrait créer plus vite, dans un moment de fièvre, de joie… »
Les boulets rougissaient dans la grille comme des œufs de braise, avec de courtes flammes bleues, dansantes, légères qui rappelaient des contes qu’on lit aux enfants. Il faisait tiède et calme dans la petite pièce. A travers le tulle de la fenêtre, au-dessus d’un mur, Lucien apercevait le grand bouquet sec et noir d’un arbre. Non loin grondait, avec son fracas d’autobus, la rue des Saints-Pères ; mais sa rue, à lui, vide de bruit et d’animation, à la lisière d’un monde trépidant, exhalait une sérénité provinciale.
Il y avait, en face de sa maison, un petit restaurant. Le patron, énorme et joyeux comme un Bacchus, la figure vernissée de rouge, servait sur des tables grossières des plats auvergnats. Pendant les années d’avant-guerre, dans les milieux de jeunes gens, une sorte de réputation lui était venue. Quelques étudiants, des avocats et des artistes y mangeaient régulièrement. Mais la tourmente de 1914 avait balayé ce petit monde. Le cyclone passé, quelques-uns s’étaient mariés ou avaient émigré dans d’autres quartiers ; plusieurs étaient revenus en province, fatigués de mauvaise cuisine et d’amours faciles. D’autres, les morts, avaient sombré dans les régions désolées du front comme se perdent corps et biens, pendant la tempête, de petites barques, dont la mer redevenue lisse et brillante semble ignorer même qu’elle les engloutit.
Lucien y pensait avec une muette répulsion d’horreur. Mourir en pleine jeunesse, à l’âge de l’amour, sans avoir tiré de soi tout ce qu’on peut extraire ! Lui aussi, prisonnier et blessé au début de la guerre, aurait pu sombrer. Et rien n’eût subsisté de lui, pas une ligne qui valût la peine de s’en souvenir, pas une vraie douleur. Aucune femme ne se fût consumée à le regretter. Son père, établi à Londres, remarié et tyrannisé, n’aurait pas osé montrer beaucoup de chagrin. L’aimait-il seulement ? Les difficultés qu’avait eues Lucien, pour lui arracher l’argent de sa mère, le laissaient hostile et sceptique. Non, personne ne tenait à lui, par l’âme et la chair, d’un amour où il y eût de l’entêtement, du sang et des larmes ; s’il était mort, sa vie se serait effacée instantanément, une bulle crevée.
Le feu s’éteignait. Lucien rapprocha son fauteuil de la cheminée. Combien la maison lui semblait ce jour-là muette et indifférente ! Y avait-il des gens à côté, des gens au-dessus ? On n’entendait rien. Cette solitude, volupté et souffrance, la seule maîtresse qui ne vous lâche pas, à laquelle on n’échappe que pour revenir, assoiffé de joie taciturne, en avait-il peur ? Était-ce à cause de ces idées d’amour et de mort qui travaillaient sourdement son être ? Un mirage de poésie s’élevait en lui, enveloppant l’image de Georges. Le miracle continuait qui l’avait voulu aimé et comblé de dons ; dans sa course brève, les joies s’étaient accumulées, comme les pétales de roses dans ces rapides journées de printemps où l’on n’a même pas le temps de choisir et de respirer.
— Non, protesta-t-il soudain, en passant la main sur son front. Et il marcha un moment, allant et venant entre le divan et la fenêtre…
Toutes ces impressions de bonheur dont l’esprit pare une jeune vie brisée, qu’était-ce au fond qu’une duperie ? Ah ! il n’aimait pas penser à l’inconnu de cette minute où Georges peut-être s’était débattu. Lui aussi devait avoir horreur de la mort. On ne sait pas assez, on ne peut pas savoir la répulsion terrible de l’artiste qui résiste, qui demande grâce, non pas pour lui mais pour ce qu’il veut faire, parce que son œuvre toujours commence demain…
Lucien revoyait les yeux de Georges, ces yeux de peintre gris et brillants, à la pupille un peu dilatée, qui scrutaient avec délectation la beauté des choses. Peindre, pouvoir peindre, c’était pour lui la seule réalité qui valût la peine de vivre, l’oubli de tout, d’Élisabeth même… Le savait-elle, qu’il se fût épanoui sans son amour et que son art lui aurait suffi ? L’idée le frappa que ce secret lui appartenait. Lui seul avait été assez attentif pour pressentir le conflit qui couvait entre eux ; ce réveil, au lendemain du mariage, de l’homme qui prend peur de la femme aimée. Georges avait beau vouloir se taire, son inquiétude remontait en lui, une sourde révolte, mais non point, disait-il, contre Élisabeth.
— Un artiste ne devrait jamais se marier, avait-il un jour laissé échapper.
L’après-midi passait lentement. A quatre heures, la pièce s’assombrit. Lucien fit du thé, alluma une petite lanterne au coin du divan, puis le plafonnier. Une lumière laiteuse tomba de la coupe.
Où était-elle, que devenait-elle, à cette heure dangereuse du crépuscule où la fatigue du jour se fond en un goût de larmes ? N’osant encore sonner chez elle, ce premier soir, il s’enfiévrait de la sentir proche. La chaleur du thé engourdissait son corps au fond du divan. Mais des idées rapides, autour de la mort de Georges, allaient et venaient : avait-il, pendant la longue séparation, coupée de loin en loin par un bref retour, laissé jaillir vers Élisabeth les mots de tendresse que le danger arrache parfois aux plus réservés ? Non, Georges n’était pas de ceux qui écrivent des lettres pathétiques ; du silence plutôt, des apparences de paix, de détachement, avec un grand mystère autour de son cœur.
Il y a, pour une nature restée extrêmement sensible, sous des dehors de scepticisme et de dureté, une douceur infinie à remplir sa solitude d’un énigmatique et tendre visage. Lucien, dans la fin de cet après-midi, savourait les émotions de la matinée. Élisabeth, posant gravement son regard sur lui, avait fait sourdre jusque dans ses veines un courant secret. Il se sentait envahi de pitié et d’admiration pour la femme qui n’avait peut-être étreint que son propre rêve, et qui l’ignorait. Mais il lui épargnerait le mal irréparable de la détromper. Le beau sourire remontait en lui, confiant et mouillé, comme un lever de soleil entre les nuages.
Le lendemain, à l’heure du thé, il se décida. Un brouillard glacé pesait sur la ville. Les réverbères, dans une auréole trouble, semblaient grelotter. En face de la maison d’Élisabeth, dans une fissure, la rue Visconti, les ténèbres s’accumulaient.
Une femme de ménage lui ouvrit la porte. « Madame » l’attendait. Le matin, il avait déposé une lettre l’avertissant qu’il viendrait la voir. La salle à manger était obscure et le petit salon éclairé.
Le premier coup d’œil jeté sur Élisabeth lui apprit que sa crise de découragement était surmontée. Les fauteuils avaient été débarrassés de leurs housses, le feu allumé. Un mouchoir de soie voilait l’ampoule électrique pendue au plafond. Elle le reçut debout, devant la cheminée, les cheveux cernés par la lumière. Lucien, très ému, reconnaissant les meubles, les choses, lui rendait grâces de ne pas s’attendrir. La banalité des condoléances lui paraissait indigne d’elle.
La simplicité de cet accueil ne permettant aucun embarras, ils causèrent avec calme, puis avec douceur, par petites phrases qui peu à peu s’approfondissaient. Élisabeth sonna, demanda du bois, et s’installa comme pour un long tête-à-tête. La gravité émanait de ses grands yeux chauds. Lucien, qui avait redouté des silences, se rassérénait.
Dans les premiers temps du mariage de Georges et d’Élisabeth, il lui était arrivé d’être reçu seul par la jeune femme. Mais il avait l’impression d’être toléré plutôt qu’admis. Les tentatives qu’il pouvait faire pour l’intéresser, les plus fines même, semblaient passer en dehors du champ de son esprit. Le fait qu’elle s’adressait maintenant à lui avec considération, avec une sorte d’amitié triste, lui donnait la mesure du temps écoulé. La mort de Georges, le tirant de son obscurité, lui conférait une valeur nouvelle.
C’était, pour ce garçon dénué de famille et d’affections, un bienfait extraordinaire et inattendu — d’autant plus vivement senti que la crainte presque maladive d’être dédaigné dénaturait dans son caractère les traits véritables. Que de fois il avait eu l’impression que des égards vrais, venant de quelqu’un dont il eût placé très haut l’estime, auraient suscité en lui un homme différent, renouvelé par la confiance, capable de désintéressement et de sacrifice. Rien qu’en lui disant : « vous êtes bon, » Élisabeth le rendait meilleur. La crainte seule de la décevoir continuant de le tourmenter, il cherchait pour s’associer à ses sentiments les expressions les plus délicates et les plus discrètes.
Elle lui disait son enchantement d’avoir retrouvé, limpides et brillantes de leur vie intacte, les études de Georges. En vérité, cette peinture était unique, avec ses rapports de tons si justes et si rares, et cette atmosphère de beauté qui l’enveloppait. La ferveur de son sourire rayonnait à travers ses mots.
— Nous ne pouvons pas monter aujourd’hui, lui dit-elle, il est trop tard. Il faudra venir un matin…
— N’est-ce pas que c’est beau, continua-t-elle, en ouvrant un des albums posés sur une petite table. Il y a tant de recherches dans le moindre croquis, et un effacement si rigoureux de tout ce qui ne compte pas. Le caractère, c’est cela seulement qui a de l’importance.
Debout, la nuque un peu penchée, sa tunique noire ruisselante de reflets soyeux, elle tournait lentement les pages. Une émeraude brillait sur sa main.
Lucien, le regard attentif, la laissait parler. Il était frappé qu’elle distinguât avec sûreté le mérite réel de chaque esquisse. « Ces quelques lignes de coteaux, comme c’est délicat… Vous vous souvenez du grand cèdre, chez les de Lagarette… N’est-ce pas qu’il prend une valeur extraordinaire… » Il était si rare qu’une femme parlât des choses de l’art, avec cette intelligence supérieure, et aussi avec cette aisance, ce naturel, non point pour faire montre de son savoir, mais seulement pour retenir l’attention sur la beauté de ce qu’elle aimait. Sa voix un peu grave et comme veloutée semblait avoir le timbre de son âme.
Un instant, elle se pencha pour lire au coin d’une feuille une date minuscule. Puis elle releva ses paupières avec un sourire plein de mystère, comme si cette date lui rappelait un temps ineffablement beau et heureux, conservé au fond d’elle-même. La lumière de l’ampoule, suspendue au-dessus de sa tête, creusait les ondes de ses cheveux. L’animation colorait un peu son visage, dans ses yeux brillait, reflet de son cœur, la satisfaction de parler sa vraie langue et d’être comprise.
« Comme elle est belle », pensait Lucien. C’était lui maintenant qui tournait les pages. La lampe éclairait son front et ses mains veinées.
Une profonde tristesse précède souvent les mouvements plus violents du cœur. Cette pièce pleine d’une présence invisible oppressait Lucien, lui faisant sentir avec une acuité intolérable quelle comparaison s’imposait entre lui et Georges. Une sensation de trouble voilait son esprit. Il cherchait les défauts de chaque dessin, non pour les signaler, mais pour se rassurer sur sa valeur propre. Il lui semblait être venu au-devant d’une humiliation : « que savez-vous de moi, qu’avez-vous cherché à savoir, » était-il déjà prêt à dire, comme si Élisabeth s’était permis quelque allusion à son état d’infériorité.
Il était près de huit heures sans que l’un ou l’autre s’en fût aperçu.
— Vous croyez, lui demanda-t-elle, quand il se leva, que cette exposition réussira…
Son visage, à ces derniers mots, se couvrit d’une rougeur ardente. Lucien eut l’impression qu’une lueur d’incendie rayonnait de toute sa personne. En était-elle donc à ce moment de l’amour où un élément nouveau, l’ambition, introduit dans un cœur toujours avide d’inconnu et de mouvement, y fait éclater une plus haute flamme ? Que lui fallait-il pour la satisfaire, quelle pâture d’honneurs et d’admirations ?
Une rancune obscure faussant en lui le sens véritable de la pensée d’Élisabeth, il s’en prenait à l’exigence terrible des femmes vis-à-vis de l’homme.
« Jamais, pensa-t-il, on ne leur donne jamais assez. Elles sont insatiables. Celle-là même… »
Sa physionomie, un instant avant tout éclairée de sympathie, se resserrait dans une expression de souffrance.
« Que vous importe, faillit-il dire, la beauté que vous voyez dans cette œuvre devrait vous suffire. Quand on aime, le jugement des autres n’est rien. En êtes-vous réduite à chercher au dehors des aliments que vous aviez jusqu’ici trouvés en vous seule ? C’est donc que vous n’aimez plus comme au premier jour, que sans le savoir vous vous débattez. »
Un esprit mauvais de violence soufflait sur Lucien. Il eût voulu presser Élisabeth de questions précises, lui arracher des aveux, des larmes, mettre la main sur son orgueil même : « Convenez, lui criait une voix intérieure, que votre cœur sent un espace vide et ne s’agite que pour le remplir. On ne travaille pas pour les morts. Le temps seul, cadran solaire impitoyable, allonge ou réduit la place de leur ombre… »
Il pensait confusément tout cela, les paupières battantes, contredisant ce qu’il avait lui-même écrit pour la rappeler.
— Le succès, dit-il brusquement, qu’est-ce que le succès ? L’admiration de la foule ou seulement de quelques-uns… pourquoi pas le témoignage d’un seul, le plus capable de juger, le meilleur esprit…
Un silence s’étendait entre eux, un grand espace merveilleux de pensée et de recueillement.
— Je crois d’ailleurs, ajouta Lucien, ramené le premier à la réalité, et comme effrayé par ses derniers mots, que l’œuvre de Georges touchera vivement les gens de goût. Tout ce qu’il a fait est tellement sincère !
— N’est-ce pas, approuva-t-elle, en lui jetant un regard qui le pénétra comme un trait de flamme, vous qui étiez son meilleur ami, vous savez qu’il ne s’est jamais trompé sur lui-même. Mais c’était une nature si secrète, qui ne s’ouvrait qu’à certaines heures. Moi-même, il y a des choses que je n’ai jamais sues, que je crains de ne jamais savoir… quand la mort passe, tout devient obscur, on se tourmente, on s’interroge…
Elle était debout, la main sur le bouton de la porte, lui fermant la route. Son visage incliné, presque suppliant, le touchait moins que le tremblement profond de sa voix, ses intonations brisées, hésitantes. C’était comme une confession qui était montée à ses lèvres. Il eut l’impression que ses derniers mots avaient atteint en elle une partie vibrante, peut-être un point secret d’inquiétude, et qu’elle attachait une extraordinaire importance à ce qu’il pourrait ajouter. En réalité, il avait songé seulement à la sincérité de l’artiste qui est autre chose que celle de l’homme. Il crut deviner qu’elle glissait de l’art de Georges à leur amour, ramenée par une préoccupation cachée à sa vie de femme.
Sans doute eût-il fallu qu’il se fît violence, dès ce premier jour, pour la rassurer. Tous les hommes, aurait-il dû dire, ne savent jamais ouvrir leur cœur, ceux-là surtout qui aiment le plus. Mais comment aurait-il eu, à cette minute, assez de courage !
Au moment où il allait sortir, en promettant de revenir bientôt, le lendemain sans doute, elle lui prit la main, la pressa, et le regardant avec un air de tristesse et de reconnaissance :
— Je vous remercie d’être venu. Pardonnez-moi d’abuser peut-être… Je suis si heureuse de parler de Georges avec quelqu’un qui l’a vraiment compris et connu.
Elle insista sur ce dernier mot, d’une voix basse et douloureuse qui semblait venir du fond de sa vie. La femme ardente et pleine de foi, qui paraissait tout à l’heure ne songer qu’à l’art, avait disparu. Lucien se sentit remué par une émotion indicible :
— Non, protesta-t-il, avec un frémissement intérieur qu’il s’efforçait de contenir, vous ne pourrez jamais abuser. Mon temps est à vous…
Il ajouta, d’un ton plus aisé, pour atténuer la portée de ces derniers mots :
— Qu’ai-je à faire de mieux que de vous aider ?
— Je vais vous laisser, dit Élisabeth, en ouvrant la porte de l’atelier, vous serez plus tranquille… Je reviendrai dans un moment…
Lucien entendit les pas s’éloigner. Il était seul. Aucun bruit du dehors n’arrivait jusqu’à l’atelier. Comme un gardien de phare qu’on abandonne à ses pensées, il se trouvait enfermé au point de leur vie le plus sensible dont le rayonnement s’étendait sur tout leur passé.
Le store relevé découvrait le ciel enfumé. Mais le soleil de Gironde ruisselait sur les murs. Lucien allait lentement d’une toile à l’autre. Une fenêtre à petits carreaux voilée de verdure, entre des volets écartés, commença de réveiller en lui un monde de souvenirs. La lumière du matin à travers les feuilles suspendait sur la pierre des guirlandes d’ombre, une herbe longue posait sa fraîcheur au bas du mur. Cette fenêtre, dans la glycine de la Flaütat, il la reconnaissait ; et aussi, sous sa folle arcade de vigne, la porte cintrée peinte en gris tendre, qui était celle de l’orangerie ; des géraniums éclatants fleurissaient les marches, entre des pots vernissés de jasmins d’Espagne.
A travers ces visions revenaient à lui des odeurs d’été. Il s’assit sur un canapé, son chapeau entre ses genoux, et ne regarda plus rien qu’au fond de lui-même.
Il revoyait les vacances qu’il avait passées plusieurs années de suite chez les de Lagarette. Son père, qui allait dans les villes d’eaux, le laissait volontiers à ses vieux amis. Il arrivait, susceptible et un peu sauvage, souffrant de n’être nulle part vraiment à sa place. Puis, peu à peu, tout s’adoucissait… La maison, longue chartreuse ceinturée de lilas et de lauriers-tins, avec ses appartements au-dessus du chai, était imprégnée des odeurs du vin et de la campagne. Le matin, ses contrevents battaient sur du lierre humide, et l’immense paysage d’un bleu de mer fumait dans la lumière d’argent merveilleux. A ces moments-là, son cœur se gonflait, il se sentait rafraîchi, meilleur, prêt à ces belles choses que rêve la jeunesse et qui devaient être la revanche de ses premières humiliations. Lui, qui n’avait pas eu de foyer, il éprouvait la sensation d’une tendresse, d’une paix infinie. Ah ! ces réveils de l’adolescence, les claquements sur le péristyle de la tente en coutil rayé, la brise fraîche, les pêches enveloppées d’une buée glacée, et la grande journée devant soi, nappe de lumière et de liberté.
Ses yeux cherchaient, parmi tant de toiles, quelques coins de ce vieux domaine. Il en reconnut un, puis un autre.
C’était là qu’il avait rencontré Élisabeth enfant, ses longues tresses noires volant autour d’elle ; Élisabeth jeune fille en robe d’été. Elle l’étourdissait de gaîté, de vie, quand elle ne lisait pas des après-midi entiers, assise sur l’herbe, son chapeau jeté à ses pieds. Il évoquait le jardin plein d’endroits délicieux où partout se levait une image d’elle : la grande terrasse, en face du point de vue, flanquée de deux tourelles qui restaient d’un ancien château ; l’une d’elles, à droite, avait été arrangée en salon d’été, avec un canapé, des fauteuils de toile et quelques coussins ; une porte-fenêtre ouvrait sur un petit balcon de fer embarrassé de lierre, au-dessus d’un ravin que cachaient des têtes de pins. Aux heures brûlantes, qu’il faisait bon lire, dans cette poivrière d’ombre et de fraîcheur ; et aussi dans la grande prairie vallonnée, entre les racines saillantes des ormeaux géants, à cette place marquée par un banc de pierre d’où la vue plongeait sur le village et le petit port. Mais tant d’autres retraites faisaient ses délices, dans ces longues journées où il n’avait rien à désirer que s’étendre, se relever, transporter ses livres du péristyle nappé de soleil au mystère de la garenne où les sentiers semblaient des couleuvres glissant dans le lierre. Un bourdonnement d’insectes montait des fourrés. Mlle de Lagarette appelait ce vallon son petit Bagnères. Une prairie le surplombait, comme une terrasse verte en lisière de la feuillée, avec une échappée sur le profil blanc du coteau qui formait falaise et un pont lointain sur le fleuve.
… Tout cela si beau, si paisible ; par derrière, les plateaux de vignes, avec les arceaux réguliers des grappes pendant comme des pis gonflés : et, plus profonde que tout, l’impression de poser sa joue sur la vraie vie, la bonne vie de la terre chaude.
— Je suis très heureux, dit-il à Élisabeth qui refermait doucement la porte, il y a si longtemps que je n’avais pas vu tout cela…
Elle fit avec lui le tour de la pièce, s’arrêtant parfois sans parler.
— Attention, dit-elle, en montrant une marche. Une autre partie de l’atelier, en contre-bas, avec une grande armoire brodée de feuillages, des fauteuils paillés, formait une sorte de salon.
Ils parlaient maintenant du petit monde girondin où ils s’étaient connus. Élisabeth, se rappelant la mission que Mlle de Lagarette lui avait confiée, regardait Lucien attentivement. Pourquoi n’était-il jamais revenu ? Il se dérobait. Comment, sans se confesser entièrement, eût-il pu l’amener à comprendre quelles manières de penser et de sentir l’avaient isolé ? Orgueil, inquiétude, répugnance extrême à être jugé. Que dire quand il ne distinguait pas encore quelle idée Élisabeth se faisait de lui ?
Il avait levé les yeux sur elle : dans le jour cru du matin, elle lui parut vieille, le visage fatigué et le teint terreux. Elle portait une robe de jersey noir qui l’enlaidissait. Mais plus encore l’exaspérait cet air de gravité, de délaissement, sceau de tristesse imprimé sur toute sa personne sous lequel les palpitations de la vie étaient étouffées. L’heure du bonheur était-elle passée à jamais ? C’était de la folie. Lui, lui, à peine plus âgé, n’avait même pas commencé de vivre.
Il regarda sa montre, se leva et fit quelques pas dans l’atelier. Un désir de lutte l’enfiévrait : ce n’était pas la jeune fille de sa jeunesse qu’il avait aimée, Élisabeth au chapeau de paille, toute rieuse, d’un éclat, d’une exubérance qui le déconcertaient. A ce moment, il était trop jeune, tellement en retard sur le pas des autres… C’était maintenant que ses grands yeux profonds, encore élargis, enchâssés dans leur cercle d’ombre, l’attiraient mystérieusement.
— Ne restez pas trop longtemps ici, lui dit-il, comme elle se levait. Il faut vous détendre, vous reposer…
Lorsque Lucien n’allait pas à son bureau de rédaction, dans l’après-midi, il restait habituellement chez lui, lisant, tisonnant, corrigeant des notes. Ce jour-là, il déjeuna vite, but plusieurs tasses de café et marcha au hasard pendant des heures. Vers le soir, harassé, il poussa la porte d’un café. Les petites tables garnies de femmes comme des jardinières, baignaient dans le bruit et dans la fumée. Il monta l’escalier et se réfugia au premier étage, dans une salle presque déserte. Un seul couple, muet et attentif, jouait au jacquet. Il s’assit près d’une fenêtre, demanda du thé. La place du Théâtre-Français s’éclairait. Son regard flottait sur la fourmilière noire qui court on ne sait où, indéfiniment renouvelée et toujours pareille.
Les mêmes pensées, cent fois repoussées, le décourageaient : que pouvait-il offrir à Élisabeth qui valût la beauté de son jeune amour ? Quoi qu’il essayât, il serait toujours le second, celui que l’on compare à un plus heureux et dont l’orgueil souffre, blessé, vaincu, incapable de réagir contre la force immense du passé.
Cette salle de restaurant était semblable à beaucoup d’autres, avec des glaces, des boiseries blanches, des lustres à pendeloques, un tapis bleu de cendre, et de petites tables sur lesquelles des garçons, mettant le couvert, étendaient des serviettes propres. Il y avait sur un buffet des compotiers remplis d’oranges. Une rumeur d’orchestre montait du rez-de-chaussée.
« Qui sait cependant, ce n’est pas certain, se répétait intérieurement Lucien, en versant une seconde tasse d’un thé noir et fort qui sentait la drogue. Si courageuse qu’elle soit, elle est une femme, un être faible au fond dont le cœur peut tout à coup craquer. On en a vu d’autres. »
Le garçon enlevait le plateau du thé. Il resta un moment encore, les mains désœuvrées, essayant de reconstituer la journée qu’elle avait dû vivre : cet atelier rempli des visions de son petit pays, saurait-elle, à force de concentration intérieure et de volonté, le transformer en phare de rêve ? Sans doute en avait-elle déjà fait l’essai épuisant. Mais peu à peu, après s’être fatiguée d’objet en objet, avec l’illusion d’y puiser de nouvelles forces, elle connaîtrait le brusque retour aux choses réelles. Au milieu des plus beaux reflets d’une vie bien-aimée, comment n’eût-elle pas senti plus cruellement que l’image irrite le désir ? Le visage au fond d’un miroir n’est qu’une tromperie. Tout rêve se déforme. Seul demeure le cadre désaffecté du bonheur, le vide de la mort.
Il mit son pardessus, sortit, longea des magasins encore éclairés. L’avenue de l’Opéra était presque vide. Le froid qui mordait son visage lui faisait du bien. Sa grande faute, en toutes circonstances, avait été de céder aux événements. Cette fois, il voulait lutter. Un moment viendrait pour Élisabeth où l’œuvre de Georges et son amour même, dont elle doutait peut-être en secret, lui paraîtraient creux, enlaidis, stériles. Cette heure vient toujours. Comment la vie, chez un être jeune, ne triompherait-elle pas enfin de la mort ? Quel est le croyant qui, au fond de lui-même, une fois, mille fois, ne renie son Dieu ?
Il traversa un pont, regarda la Seine étincelante de lumières multicolores. Des fenêtres brillaient. Paris semblait une Venise nocturne parée pour les fêtes splendides de l’amour.