X

Un vent chaud enlève sous le péristyle des journaux oubliés — ce vent brutal et sec de l’été, qui jette au visage des odeurs de terre et fait battre une grande voie trempée de safran sur la gabare écrasée de barriques, le pont au ras de l’eau, qui vire là-bas. Le fleuve est un étincelant chemin de lumière. Des montagnes de nuages d’un blanc d’argent, épaissis de mine de plomb, montent au-dessus des landes miroitantes.

La Flaütat a pris son aspect d’été. Les fenêtres sont aveuglées du côté qu’éblouit le ciel. La campagne plonge dans la vibration argentée du soleil, du soleil qui fend la terre et les contrevents, tarit les puits, boursoufle la peinture fraîche sur les vieilles portes. Les ombres portées sont d’un bleu épais. Un chien s’aplatit, la tête comme morte, les pattes allongées sur le pavé chaud.

Dans la maison, depuis le retour d’Élisabeth, une contrainte a pesé sans qu’on en parlât sur la vie journalière et sur les pensées. Il semblait qu’une question fût posée silencieusement. M. Virelade, mécontent, flairant le chagrin, couvrait de paroles brusques une vive inquiétude.

L’idée le hantait qu’elle repartirait et il en entretenait longuement sa femme, à l’heure du coucher, toutes portes closes, lui reprochant de ne jamais rien voir. Mais, en présence d’Élisabeth, il se taisait. Il y avait dans la gravité de sa fille, dans ce regard qui absorbait une noire lumière quelque chose qui le retenait de rien demander.

Quinze jours ont passé depuis qu’Élisabeth a commencé de répondre aux lettres qui se font presque quotidiennes. Une pitié vive lui a inspiré des mots d’amitié. Lorsqu’elle pense à l’isolement de Lucien, aux peines qu’elle lui cause, un profond désir la tourmente de mettre dans sa vie un peu de douceur. Quand une femme sent qu’elle possède, dans son moindre geste, un mystérieux pouvoir de bien ou de mal, la tentation est grande d’en user suivant sa nature. C’est l’erreur d’un cœur généreux de croire qu’il est bienfaisant en donnant un peu, en donnant même plus qu’il ne devrait. Il n’y a qu’une façon de répondre à l’amour : c’est de donner tout. Hors de cette vérité, ce qu’on essaie a le sort misérable des choses fausses qui ne peuvent créer que le malaise, l’amoindrissement et la douleur.

A la première lettre d’Élisabeth, Lucien a répondu par un accès de joie et la promesse qu’il se contenterait de son amitié. Mais, ce transport passé, il n’a pu contenir l’âpreté de son désir et ses exigences. « Pourquoi, lui écrit-il, ne reviendriez-vous pas à Paris ? Si vous vouliez vraiment que fussent effacés les souvenirs qui nous sont pénibles, vous ne mettriez pas tant de distance entre vous et moi. Vous êtes compatissante parce que je suis loin. Les paroles amicales ne coûtent pas à votre bonté. Mais vos lettres si chères, quand je les achève, me laissent plus triste, plus tourmenté, parce que j’y vois les barrières contre lesquelles mon cœur se débat. »

En quelques jours, par une progression inconsciente, ils étaient redevenus les deux adversaires, l’homme et la femme acharnés à se disputer le douloureux enjeu du prix de leur vie. La résistance d’Élisabeth exaltait en Lucien un désir inné de domination. Il lui semblait avoir à prendre une revanche. Peu à peu, oubliant les ménagements, il laissait déborder sa révolte et sa jalousie : « Vous ne restez en Gironde que pour vous envelopper de toutes les choses qui nous séparent. »

C’était l’obsession de Lucien que ce pays glorifié dans l’œuvre de Georges. Il revoyait Élisabeth sous les arbres, près de l’eau glissante, partout où se levaient des images de l’ancien bonheur. Le premier amour, il le pressentait, devait distribuer sa magie sur les souvenirs auxquels il ne pouvait de loin l’arracher. Chaque jour, chaque nuit, il avait l’impression aiguë qu’elle se reprenait davantage. A Paris, presque malgré elle, sa résistance peut-être eût faibli. Il sentait en elle des auxiliaires muets, dominés, qui, un moment ou l’autre, l’auraient emporté : l’ennui, les puissances de la jeunesse et surtout la chair prompte à défaillir qui choit en aveugle. Là-bas, au contact du foyer, de la vieille terre aux forces intactes, l’alliance profonde sur laquelle sa vie était établie la ressaisissait. Que pouvait-il ? Elle était hors de son pouvoir et comme enfermée dans un cercle enchanté où il ne la rejoindrait jamais.

Les lettres d’Élisabeth devenaient plus brèves : « Vous voyez que je ne saurais vous faire aucun bien. Ne m’écrivez plus. Vous n’aimez donc point votre œuvre, votre art, que vous consumez en pensées stériles des jours que vous vous proposiez de si bien remplir. »

Elle était étonnée que l’amour occupât un homme avec tant de force. Les angoisses, les tourments de n’être pas aimé, l’attente qui dévore, il lui avait jusque-là semblé que c’était seulement le lot des femmes. Georges, lui, passait en rêveur au milieu du monde : son œuvre, la lumière… La guerre même ne le détournait pas d’y penser sans cesse.

Parfois, après le dîner, elle faisait une longue promenade dans les prairies rases, tièdes encore et fendues par la journée d’août. Des prunes blessées s’écrasaient autour des pruniers tordus par les vents d’ouest. Elle marchait longtemps, tête nue, balançant d’une main son grand chapeau noir. Une force l’attirait vers le village tassé là-bas, autour de l’église. Elle prenait la route, poussait une grille : le cimetière était désert, avec ses cyprès, ses allées étroites envahies d’ombre, et tout contre le chevet rugueux, sous un grand rosier échevelé, la tombe de Georges.

Autrefois elle n’y venait que le moins possible. L’image de ce que la mort avait fait du corps bien-aimé lui était odieuse. Et puis cette dalle, cette porte rabattue, scellée par la croix, contre laquelle se brisait son cœur ! Elle avait horreur de cet enclos qui sentait le néant et la pourriture.

Maintenant elle s’asseyait sur la pierre tachée de lichens, le regard levé. Il lui semblait que Georges était bien. Sa tombe s’insérait au cœur même de ce petit pays qu’il avait aimé d’un amour qui ne se retrouverait peut-être jamais. Elle avait eu raison de le ramener. Et elle revoyait la campagne sinistre, hachée par la guerre, où elle avait été le reprendre. Il pleuvait. Les petites croix se touchaient toutes dans une boue crayeuse. Un village ruisselant n’était que décombres, avec des toits crevés, des gravats, des charpentes dressées comme des squelettes calcinés sur des murs croulants.

A présent, il avait pris sa place éternelle dans les paysages de son enfance, de son art et de son amour. Élisabeth entendait, derrière le mur du cimetière, des pas sur la route. Combien de fois, eux aussi, étaient-ils revenus au crépuscule, longeant l’enclos ruiné par le lierre. Maintenant, elle écoutait un bruit de sabots — des bœufs revenant, la démarche lourde, du travail des champs ; des voix devaient parler de quelque « façon » à donner aux vignes. Lui aussi pouvait les entendre. Son repos suprême était entouré de ce beau labeur de la campagne dont il aimait le rythme et l’utilité.

Les saisons se succéderaient, cycle enchanté de toutes les nuances, autour de son tertre. Les nuits lunaires, rêveuses et tendres, marquées de signes mystérieux, napperaient de blanc sa dalle penchée. A chaque printemps renaîtrait du sol, en longues coulées neuves constellées de fleurs, ce reverdissement des matins qui annoncent Pâques. Août inclinerait autour de lui les lentes journées chaudes, paresseuses, chargées de sommeil, qui sentent la prune et la pêche mûres. On lui porterait chaque dimanche les fleurs de chez lui — les roses éclatées contre les vieux murs, sur les rosiers mêmes noués aux toits et aux treillages dont s’éclairaient ses petites toiles. Ah ! qu’il était bien là, près du fleuve, dans l’air de son pays.

Le ciel se fonçait. Elle restait encore, jouissant d’être la seule qui fût venue, la seule fidèle jusqu’au sacrifice profond de sa jeunesse, alors que tous les autres qui entouraient Georges étaient retournés depuis longtemps aux choses quotidiennes. Un espoir l’envahissait qu’il pût la voir, solitaire comme la douleur. Combien lui paraissaient vaines les craintes qui l’avaient troublée : qu’importait qu’il l’eût aimée ou non du même amour qui la consumait ? Dans la vie telle qu’il faut la vivre, la plupart doutent, ne savent pas, ne possèdent jamais qu’une parcelle de la vérité. L’épreuve suprême est que l’amour, au-dessus de nos pauvres signes, doive établir son acte de foi.

Élisabeth, rentrée dans sa chambre, ouvrait un secrétaire d’acajou où les lettres de Georges étaient enfermées. Celles du front, discrètes, paisibles, n’avaient rien retenu des bruits de la guerre : « Nous commençons un grand voyage. Ne t’inquiète pas. Parle-moi de la campagne, de la couleur de l’eau. Je vois cela si bien quand je ferme les yeux. Que c’est loin… loin !… » Dans la marge, sur l’humble papier quadrillé, des dessins fleurissaient soudain, une branche d’arbre, la croix gonflée de voiles d’un moulin à vent juché sur son pied. Tout cela si tranquille et comme dégagé des passions violentes…

Mais parfois entre les images du passé et elle s’interposait un autre visage : celui de Lucien, brutal et fiévreux, fixant sur elle un regard qui l’hypnotisait. La nuit, elle rêvait qu’il l’avait étourdie de supplications, entraînée de force. Qu’avait-elle pensé ? Où la menait-il ? Se pouvait-il qu’elle ne fût plus la femme de Georges Borderie ? Et elle se réveillait, angoissée, en larmes, réclamant ce nom bien-aimé, comme ferait une reine dépossédée qui dans son cœur se sent toujours reine.

Un matin, une lettre lui fut remise qu’elle garda longtemps dans ses mains, puis, sans la lire, enfouit dans son sac.

Cependant Mme Virelade était surprise qu’Élisabeth prît aux travaux de la maison un intérêt qu’elle n’avait jamais montré. Le matin, descendant de bonne heure, elle s’inquiétait des vignes, des travaux, et s’installait pour coudre sous les arbres. Il semblait qu’elle s’efforçât de faire l’apprentissage d’une vie nouvelle.

Un après-midi, ayant aperçu Cadiche Rouquey sur le port, prêt à s’embarquer, elle mit vivement un chapeau de paille et le rejoignit. Il y avait près d’un an qu’elle n’avait pas été dans l’île.

La marée montait. La petite barque péniblement poussée par les rames, à contre-courant, avançait à peine. Élisabeth, les yeux éblouis par la réverbération d’une eau pailletée, avait l’impression de s’enfoncer dans le royaume de la lumière. A s’éloigner un peu de la rive, elle la voyait mieux… la maison, les arbres, les coteaux pâlis par l’ardent été. De tout cela, qu’elle avait respiré depuis son enfance, Georges avait composé pour elle un domaine d’art, de rêve et de poésie dont la nostalgie la suivrait partout. Il n’y avait pas de plus beau pays. Celui-là, inondé d’une jeune gloire, restait son royaume.

Dans l’île, la barque aborda près d’un ponton, rasant l’épaisse ceinture des roseaux craquants. M. Virelade, sous un bouquet de saules pleureurs, dominait des épaules un petit inspecteur des Ponts et Chaussées, râblé, ruisselant, s’épongeant le cou. Il énumérait, d’une voix passionnée, ses plans de bataille contre le fleuve : l’été précédent, il avait bâti un « peyrat », coulé des cargaisons de graves et de moellons, puis entrepris d’enserrer son île dans un rempart de poteaux de mine. Derrière les arbres, on entendait le bruit sourd d’un bélier frappant, par coups réguliers, sur les piquets qui s’enfonçaient dans la vase molle.

Élisabeth avait été s’asseoir dans l’ombre d’une oseraie, à la pointe extrême de l’île. Elle se sentait là dans un immense vaisseau de feuillage que les marées s’efforçaient en vain d’emporter, sans que se rompissent ses racines prises comme des ancres. C’était par des journées pareilles que son jeune amour avait éclaté. Silencieux, comme absent du monde, Georges éveillait en elle un chant dans lequel s’exaltaient ses forces de joie. Et elle se rappelle ses premiers baisers si légers, l’effleurant à peine, leur lente marche dans les prairies, son cœur émerveillé et ce mot qu’elle lui avait dit : « Je ne croyais pas le monde aussi beau. »

Longtemps elle resta, sous les feuillages engourdis, l’âme reprise par les images inoubliables. Les ombres et les doutes s’étaient effacés. Seul régnait, sur le monde clos de sa vie de femme, un rayonnement de foi merveilleuse.

Mais ses mains moites, cherchant un mouchoir au fond de son sac, ramenèrent froissée, déjà vieille, la dernière lettre de Lucien. Ce fut alors qu’elle l’ouvrit, avec une profonde sensation de force. Cependant sa bouche se crispa. Ses yeux glissaient d’une page à l’autre comme sur une chose brûlante qui lui faisait mal : quatre grands feuillets, couverts d’une écriture ronde et inégale, aux pleins épais, sur lesquels un vieux stylo avait craché. Puis elle revint aux premières lignes. Une sensation aiguë lui déchirait l’âme. Cette fois l’orage depuis si longtemps amassé éclatait sur elle :

« Les jours passent, Élisabeth. Je sens que vous m’échappez toujours davantage. Ah ! je pleure l’homme que j’eusse pu être si vous m’y aviez aidé.

« Je vous revois dans votre retraite pleine du passé, où vous vous défendez de regarder vers une vie nouvelle. Pardonnez-moi si je vous blesse : vis-à-vis de ceux que j’aime, je ne peux souffrir ni complaisance ni timidité. Voilà assez longtemps que j’ai vécu en face de vous dans une atmosphère de mensonge. Il faut que cela finisse. Jusqu’à ce soir, j’avais l’intention de vous écrire enfin la vérité ; ce soir, c’est un besoin.

« Ne croyez pas que je méconnaisse la beauté de votre attitude. Ce qui est admirable dans votre vie, c’est qu’elle est votre œuvre. Je pense que plus vous prendrez conscience de cela, plus vous vous sentirez forte et heureuse (je parle du bonheur intérieur de ceux qui ne vivent que pour leur âme). J’envie ceux qu’une idée transfigure. Les fous n’ont aussi qu’une idée et on les dit parfois les plus sages. Mais je préfère encore ma conviction intime qu’ils s’enfoncent dans une erreur.

« Laissez-moi vous l’écrire, Élisabeth : je continue de croire que vous vous trompez. Vous me dites aimer la vie dans « les efforts qu’elle réclame » et pour « ces souffrances mêmes qui sont les raisons de notre orgueil. » Ce sont là des mots presque hostiles pour moi, parfois même privés de sens ; je devrais dire incompréhensibles.

« Pour moi, j’aime la vie quand elle exalte mon esprit, ou mon cœur, ou mes sens — par élans, par flambées, et quand j’oubliela vie.

« Mais comment aimer les souffrances ? Comment me défendre contre les joies ? Je hais, j’insulte les premières, et lorsqu’elles m’envahissent, si j’essaie d’aller jusqu’au fond d’elles, c’est seulement par défection et en sentant ce qu’a de morbide ce goût de souffrir — et je veux aussi aller jusqu’au fond des joies, goulûment.

« Vous me parlez en chrétienne. Je vous réponds en irréligieux. La seule réalité pour moi, ce sont ces quelques années pendant lesquelles je serai jeune encore, et vous aussi, Élisabeth. Personne ne m’a jamais aimé de l’amour que j’ai poursuivi. Mais si je vous avais serrée dans mes bras, si je vous avais infusé tout ce qu’il y a en moi de désirs, cette passion de l’absolu qui m’a jusqu’ici dévoré en vain, savez-vous si le passé à cet instant ne se fût pas détaché de vous comme un linceul où vous ne deviez pas si tôt vous ensevelir ?

« Car la vérité, c’est de vivre. Ce sont ces baisers dont vous ne voulez pas, ce battement de cœur que vous étouffez, cette recherche ardente de l’être qui puise jusqu’au fond de l’être qu’il aime. Peut-être vous ai-je paru indécis, timoré, presque insignifiant ? C’est que les mots que vous m’imposiez n’étaient pas les mots véritables. Chaque fois que je vous ai quittée, j’ai eu honte du rôle auquel vous me réduisiez. Je me suis trouvé plus irrité, plus seul qu’auparavant. Quant à borner ma vie à vous entourer de protestations mensongères, je n’en ai pas la force : il me faudrait un esprit de sacrifice que je ne conçois même pas.

« Peut-être ne me pardonnerez-vous jamais de vous écrire comme je le fais ? Mais j’aime mieux vous perdre que de vous mentir. A vous dire ceci, il me semble que je retrouve l’estime de moi-même. Ne me parlez pas de noblesse dans les sentiments. Tout cela est faux ! Je ne suis qu’un cœur chargé de désirs qui hait ce qui est contraire aux lois de la vie.

« Si je vous fais horreur, ne me répondez pas, ne m’écrivez plus. Je préfère le pire aux formes vagues de votre pitié. Mon cœur n’en peut plus d’attente et d’indécision.

« Adieu, Élisabeth. Pardon, mon amie. Je couvre cette lettre de mes baisers. »

Un moment, elle resta assise, les yeux fermés, en proie à une agitation intérieure qui était comme un dernier sursaut de sa chair vaincue. Ce moment était dur, mais elle entrevoyait la rupture complète et l’aurore de sa liberté. Lucien, lui-même, de ses mains agitées par la jalousie, venait de rompre l’attache obscure qui les unissait. Son caractère, qu’elle n’avait pas su définir encore, se faisait jour à travers les lignes : sous des apparences de rêve et d’indécision, un si violent appétit de vivre ! Une négation si sèche de tous les scrupules ! L’avenir qu’il lui dévoilait n’eût été qu’aigreur et que luttes. Ne comprenait-elle pas maintenant qu’il voulait détruire jusqu’à l’ombre de son passé ?

« Il m’accuse, pensait-elle, de m’enfoncer dans une idée fausse. Mais cette idée me donne une impression de noblesse, de paix infinie. Lui qui repousse le sacrifice, il me demande celui de ce qui relève le prix de ma vie. Que veut-il de moi ? que je quitte ce pays plein de l’amour de Georges ; que je fasse confiance à sa nature qui me blesse… »

Les yeux d’Élisabeth se mouillaient de larmes. Elle, la femme d’un pur et admirable artiste, dont l’amour avait été en elle orgueil, plénitude de joie magnifique, elle aurait accepté de se dépouiller jusqu’au fond de l’âme ! C’était bien cela qui eût été pour elle méprisable et contre nature. C’était cela l’oubli des lois de sa vie…

— Tu es toute seule, tu voudrais partir, lui dit M. Virelade qui était arrivé près d’elle, son vieux « panama » baissé sur les yeux, par un petit sentier dans les vases séchées de l’oseraie, sans qu’elle l’entendît.

— Non, répondit-elle, je suis bien ici.

Elle étendit un peu sa robe pour lui offrir une place. De hauts panaches violets saignaient dans les herbes. M. Virelade, que le son de sa voix avait frappé, abaissa sur elle un de ces regards qui vont jusqu’à l’âme. En cet homme si intuitif, une grande lumière venait de se faire, la certitude que le danger latent était conjuré et qu’elle resterait. Sur son visage dévoré de barbe, un rayonnement montait, veloutant d’or ses profonds yeux bruns, ses yeux de père jaloux et sensible.

Il s’assit près d’elle, allongeant ses jambes nerveuses de campagnard. Le pantalon, maculé de cette boue épaisse qu’on racle au couteau, découvrait de forts souliers englués de vase. Tous deux, si semblables, le père et la fille, sentaient battre un cœur obscurément épris de choses magnifiques. Ils restèrent sans parler, gonflés d’une inexprimable confiance l’un dans l’autre, en face du fleuve.

Le retour se fit après la chute du soleil derrière l’horizon — un silencieux retour enchanté par un ciel de corail et d’or calciné. La barque glissait aisément sur l’eau presque étale, entraînée par les avirons qui berçaient des huiles merveilleuses.

Élisabeth regardait, au-dessus d’un bouquet d’arbres en velours noir, vu à contre-jour, une frêle étoile suspendue dans le bleu nocturne. Puis une autre pointa, plus petite encore, atome d’azur, qui lui rappela l’ami perdu dans la grande ville, s’efforçant de jeter sa mince lumière. Une prière profonde montait dans son âme, élevée vers Dieu qui voit toute peine, connaît seul l’envers éclatant de nos destinées et s’en sert pour enrichir mystérieusement la beauté du monde et du ciel.

La petite barque qui glissait sur des reflets d’or vert de plus en plus pâles entra doucement dans la pénombre.

Paris, janvier-juin 1923.

FIN

Cet ouvrage a été achevé d’imprimer parPlon-Nourrit et Cie,à Paris, le 17 octobre 1923.


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