LE MARIAGE AUTRICHIEN

On causait, dans un cercle parisien, de ces deux anarchistes italiens condamnés à mort aux États-Unis et dont le cas est surtout une de ces « affaires » qui prennent tout à coup la valeur d’un symbole. On ne manquait pas d’évoquer d’autres « affaires » célèbres et de remarquer le revirement subit du sentiment public à l’égard de la grande république américaine qui passait, naguère encore, pour la terre de la liberté et le phare de la démocratie.

— Nous n’aurions qu’à chercher dans le catalogue de la bibliothèque, dit le général baron Grimbert, doyen d’âge du club, pour y trouver une espèce de petit roman d’un homme d’esprit qui écrivait sous le second Empire et qui était libéral. Ce Laboulaye n’était pas une bête. SonPrince Canicheest un ouvrage charmant que les générations nouvelles ne connaissent plus. De mon temps, nous ne lisions pas beaucoup, mais elles lisent encore moins que le sous-lieutenant de hussards que j’étais avant la guerre, je veux dire celle de 1870. Je me rappelle en ce moment combien ce Laboulaye m’irrita avec sonParis en Amériqueque les adversaires de l’Empire portaient aux nues et où il opposait au gouvernement de la France sous Napoléon III les libertés et les garanties dont jouissaient les citoyens des États-Unis. Ce souvenir de jeunesse fait que, tout à l’heure, j’ai longuement serré la main de notre ami Greenwood. Jamais ce représentant de la bannière étoilée ne m’a paru plus sympathique. Ce que c’est que de vivre vieux ! L’âge nous apporte des revanches singulières. C’est égal, jamais je n’aurais imaginé que les États-Unis passeraient un jour pour le pays de la réaction.

— On a écrit l’histoire de presque tout ce qui a été, dit alors l’académicien F… On a écrit l’histoire des peuples et celle des philosophies l’histoire des arts, des sciences, des inventions, des voyages, du commerce, des lois. Il est une histoire que jamais on n’écrira parce qu’elle est impalpable et diverse à l’excès, celle des opinions. Homère a dit que les idées des hommes leur étaient envoyées par Zeus tous les jours. C’est pourquoi elles changent comme le temps. Et c’est pourquoi chacune d’elles a son tour. Mmede Boigne raconte dans ses Souvenirs qu’elle fut invitée au palais de Fontainebleau quelques mois après la révolution de 1830. C’était la première réception du nouveau monarque à qui la bonne société tournait le dos. Mmede Boigne n’avait pas de ces préjugés. Elle était d’avis que tous les gouvernements sont bons du moment qu’ils font respecter l’ordre. Un jour, le petit duc d’Aumale, avec une précocité singulière, attira l’attention de la vieille dame opportuniste sur une porte ornée d’un médaillon du temps des Valois. On y lisait : « François II, roi des Français. » Le petit prince expliqua malicieusement que ce titre, repris par son père pour signifier que la nouvelle monarchie était citoyenne, avait été abandonné trois siècles plus tôt parce qu’il semblait marquer une sujétion insupportable à des hommes libres. Les Bourbons s’étaient donc appelés rois de France, ce qui, à la longue, avait paru l’expression d’un droit de propriété incompatible avec la dignité d’une nation fière, et l’on était revenu à la formule « roi des Français », abomination de la désolation pour les fidèles de Charles X.

M. Durand de l’Aube, dont le grand-père avait été un des collaborateurs du comte Molé, prit à son tour la parole.

— Il est vrai, dit-il, qu’on a toutes les peines du monde à imaginer aujourd’hui, quand on n’a pas recueilli personnellement les souvenirs de cette époque, ce que furent les haines entre les partisans des deux branches. A la monarchie de Juillet, les légitimistes eussent préféré la république la plus rouge. La vieille marquise de Pimodan laissait à sa famille, rassemblée autour de son lit de mort, cette maxime suprême en guise de règle de vie : « Mes enfants, rappelez-vous toujours qu’on ne doit jamais déranger les domestiques pendant leur repas et que Louis-Philippe est un usurpateur. » Je dois dire que les orléanistes n’étaient pas plus tendres pour les carlistes, comme on appelait à cette époque les partisans de la légitimité. Ah ! on était loin, alors, de la « fusion » et les ressentiments qui dataient de la révolution de 1830 l’ont rendue longtemps chimérique. L’exemple de l’animosité était donné par les membres atrocement divisés de la famille royale elle-même. La cour du roi des Français ne prit même pas le deuil à la mort de Charles X. Par représailles, le comte de Chambord se montra dans un concert le jour où l’on apprit que son cousin le duc d’Orléans, fils du roi-citoyen, s’était brisé le crâne en tombant de voiture…

— Les miens, mon cher Durand de l’Aube, étaient justement dans le camp opposé à celui des vôtres, fit alors M. de N… C’est ainsi que j’ai connu le fait suivant qui n’est pas seulement l’illustration de tout ce que vous venez de dire, mais qui constitue un curieux envers de l’histoire.

Le 28 juillet 1835 — cinq ans jour pour jour après la révolution qui avait renversé Charles X et précisément pour commémorer les « trois glorieuses » — le roi Louis-Philippe, escorté de ses fils, passait en revue la garde nationale. Le cortège arrivait au boulevard du Temple lorsque, d’une fenêtre, partirent les vingt-quatre fusils de Fieschi, premier inventeur de la mitrailleuse. Par miracle, ni le roi ni aucun des princes n’étaient atteints. Tout autour d’eux, c’était un massacre. Des morts et des blessés gisaient au milieu du sang. Les chevaux se cabraient. La foule fuyait en désordre et s’écrasait dans les rues prochaines croyant qu’une autre machine infernale allait éclater.

Tandis que Louis-Philippe rassurait tout le monde en se montrant, avec un grand calme, le chapeau à la main, ses fils secouraient les victimes. C’est ainsi que le duc d’Orléans vit étendue sur le sol, inanimée, une jeune fille d’une grande beauté dont la toilette aussi élégante que simple marquait la distinction. Elle ne portait aucune blessure. Elle s’était apparemment évanouie par l’émotion et dans l’horrible violence de la bousculade.

Il est superflu de dire que le prince fut troublé d’une autre manière quand, pour soustraire cette délicieuse créature au piétinement des chevaux cabrés, il la tint entre ses bras. Ne pensant déjà plus à la fusillade, ses vingt-cinq ans s’émurent des traits, des formes et du parfum de l’inconnue et du premier regard qu’elle lui jeta en ouvrant des yeux d’un noir pénétrant. Lorsqu’elle eut repris connaissance, le prince était amoureux. Et l’on concevra sans peine l’intérêt dont une jeune personne d’une nature passionnée et d’un cœur généreux fut saisie pour le séduisant officier à qui elle devait la vie et dont le visage, à la fois anxieux et souriant, se trouvait à cette minute tout près du sien. De pareils moments sont plus propices que d’autres à la naissance des passions soudaines et le voisinage de la mort enflamme dans les cœurs le puissant génie qui tient la chaîne des êtres.

Mais il me reste à dire qui était la belle inconnue.

Depuis les funestes journées de 1830, le marquis de Troismares, frappé jusqu’à l’âme par la chute de la monarchie légitime, s’était réfugié avec ses souvenirs dans sa tourelle bretonne. Plus intransigeant encore que tant d’aristocrates qui se cloîtraient au faubourg Saint-Germain, il n’avait plus voulu revoir la ville dont les pavés et la boue trop souvent sanglante s’étaient levés contre le vrai roi. Devenu veuf durant cet exil volontaire, il avait élevé sa fille dans le carlisme le plus pur. Le seul journal qui entrât chez lui étaitla Quotidienne. Et s’il arrivait qu’on parlât du roi Louis-Philippe, c’était pour rappeler avec horreur le régicide dont son père s’était souillé.

Cependant, Diane de Troismares ayant atteint sa vingtième année, le marquis eut des remords de la solitude où il la laissait, et, songeant à l’établir, il décida de revenir à Paris. L’hôtel de la rue de l’Université, qui avait pris une forte odeur de renfermé après cette longue absence, fut ouvert de nouveau et il n’y parut que quelques-uns de ces émigrés de l’intérieur pour qui rien n’existait plus depuis l’usurpation.

On devine dans quelle mélancolie et dans quelle exaltation avait grandi Diane de Troismares. On pressent aussi les dispositions romanesques qu’avaient développées en elle l’isolement, le reniement du siècle et les leçons de son père. Tout conspirait à favoriser chez cette jeune fille les facultés de l’imagination. Elle mettait Louis-Philippe au même rang que Robespierre et Marat et si elle était allée, sans en rien dire au marquis, voir le cortège de l’usurpateur, c’était un peu dans les sentiments d’une Charlotte Corday. Mais avec quelle facilité, dans un cœur ardent et pur, ces sentiments-là prennent-ils un autre cours !

Lorsque le duc d’Orléans vit les couleurs revenir au visage de Mllede Troismares, lorsqu’un regard humide le remercia, il était déjà pris. Diane l’était aussi à son insu. Et, ne reconnaissant pas son sauveur, elle ne fut pas effleurée un instant par l’idée qu’il était le fils aîné de celui sur qui elle aurait vu tomber la fusillade de Fieschi comme un châtiment du ciel.

Quant au duc d’Orléans, si une réserve et une prudence toutes naturelles ne lui avaient interdit de se nommer, il s’en fût gardé davantage encore lorsqu’il sut qui était Diane. Il n’ignorait pas les opinions intransigeantes que professait M. de Troismares, et l’adresse de la rue de l’Université, que Diane lui donna tout de suite, ne permettait ni doute ni méprise. Le jeune prince se contenta de se présenter comme le colonel Dedreux.

On excusera cette supercherie chez un jeune homme qui venait d’échapper à un grand danger et qui avait vu l’amour surgir des ombres de la mort. S’il dissimula d’abord son nom, ce ne fut pas dans l’espoir absurde, étant donné la personne dont il s’agissait, de poursuivre une banale aventure. Née dans un moment d’émotion violente et déjà par lui-même véritablement pathétique, sa passion était sincère. En se dévoilant, le prince eût perdu à l’instant toute chance de revoir celle qui, d’un mouvement pareil au sien, lui marquait un intérêt si visible. Peut-être, aussi, car le cœur des hommes est compliqué, éprouvait-il un secret plaisir à séduire une belle adversaire. La rareté de la chose, la difficulté même ne manquèrent pas d’aiguiser son sentiment.

Un fiacre se trouva là fort à propos. Le prince aida Diane, encore défaillante, mais dont le cœur battait d’une émotion nouvelle, à y monter. Il donna au cocher l’adresse de l’hôtel Troismares, et, s’excusant sur la nécessité où il était de rejoindre la revue, il prit congé après avoir sollicité et obtenu la permission de rendre visite le lendemain.

En racontant son équipée, Diane n’aurait pu dissimuler à un père l’impression que l’aimable officier lui avait faite, n’eussent été les circonstances. Tout ému du péril auquel sa fille avait échappé, M. de Troismares ne lui reprocha même pas la curiosité qui l’avait conduite boulevard du Temple. Le nom du colonel Dedreux ne lui disait rien et il était, comme Diane, à mille lieues de la vérité. Du reste, depuis que le prince avait l’âge d’homme, le marquis ne l’avait pas rencontré, car les Orléans se tenaient à l’écart de la cour de Charles X. Aussi ne devait-il pas reconnaître le fils de l’usurpateur. Et, lorsque le prince se présenta sous son nom d’emprunt, M. de Troismares le reçut avec la courtoisie incurieuse et un peu négligente que les gens du monde ont pour les visages nouveaux.

Depuis leur dramatique rencontre, l’amour avait cheminé au cœur des deux jeunes gens. Le duc d’Orléans sentit trembler dans sa main la main de Diane et ils échangèrent un de ces regards qui lient deux êtres l’un à l’autre sans qu’un langage plus précis ait besoin d’intervenir. L’ingéniosité que des amoureux mettent à se voir ne tarda pas à leur donner l’occasion de se parler sans témoin et ils se jurèrent, par le même entraînement de jeunesse, d’être l’un à l’autre.

Il est inutile d’ajouter que, pour toutes sortes de raisons, dont celle qui parut suffisante à Diane était les convenances, le prince vint fort rarement à l’hôtel Troismares. Ce qui, sans qu’ils s’en rendissent compte, nourrissait encore ce qu’on appelait autrefois et justement, bien que la métaphore soit usée, leur flamme, c’étaient leurs scrupules réciproques. Diane se reprochait un amour secret, par là même condamnable, pour un homme de famille inconnue au service d’un gouvernement abhorré, un amour qu’elle n’osait avouer à son père moins par crainte que par respect et piété filiale. Quant au prince, il s’accusait de son côté d’une sorte d’abus de confiance en gardant son pseudonyme. Et il retardait une révélation qui, à n’en pas douter, serait la fin d’un rêve et briserait un cœur.

L’honneur, cependant, lui interdisait de prolonger le mensonge. Et Diane, le jour où elle sut qui était celui qu’elle aimait, — je laisse à imaginer cette scène, il faudrait un poète pour la rendre, — vécut la tragédie de Chimène. Est-il besoin de dire qu’elle ne l’en aima que davantage après ce déchirement ? Cependant, entre l’héritier de la couronne usurpée et la fille du gentilhomme légitimiste, l’idée de mariage s’écartait d’elle-même. Et rien de contraire à l’honnêteté ne se concevait chez une Troismares. C’était l’amour sans espérance, celui auquel s’attachent le plus les âmes passionnées.

Mon histoire ne s’achève pas ici, poursuivit M. de N… Je dirai plutôt qu’elle commence.

Tout le monde sait que le duc d’Orléans épousa en 1837 la princesse Hélène de Mecklembourg qui lui donna le comte de Paris dont un Troismares, après avoir servi le comte de Chambord, fut plus tard l’ami fidèle et le représentant pour la Bretagne. Tout le monde sait aussi que cette union fut précédée d’un projet de mariage, qui échoua, avec l’archiduchesse Thérèse d’Autriche. Beaucoup d’explications, sans compter l’explication officielle, ont été données de cet échec qui fut sensible à l’amour-propre du roi Louis-Philippe. Je crois être le seul à en connaître la véritable clef.

Si Diane de Troismares, portant dès lors le secret d’un amour impossible, se vouait dans son cœur à celui dont tout la séparait, le prince était obsédé par son souvenir et son image. Il pensa quelque temps à une union morganatique, et même à renoncer à ses droits : nous avons vu d’autres fils de roi céder le trône pour suivre leur inclination. Mais, bien qu’on fût en plein romantisme, il y avait des choses qu’on ne devait faire que plus tard. Le duc d’Orléans prit la résolution des forts. Il partit. Il alla se battre en Algérie.

Il n’est pas toujours vrai que l’absence soit un remède et que, comme disait l’autre, la fuite, en amour, soit une victoire. Peut-être, si Diane l’eût oublié, l’eût-il oubliée lui-même. Quand un homme pense longtemps à une femme, c’est qu’elle n’a pas cessé de penser à lui. Une chaîne mystérieuse les tient à travers l’espace. Lorsque le duc d’Orléans revint d’Afrique, sa plaie n’était pas fermée.

Cependant l’heure était venue pour lui d’assurer la succession du trône. Le roi Louis-Philippe et la reine Amélie, voyant la nouvelle monarchie s’affermir après ses débuts chancelants, désiraient que l’héritier de la couronne contractât un brillant mariage. Le ministre d’alors, qui était Thiers, le désirait peut-être encore plus qu’eux et il avait fait son affaire personnelle de donner pour femme au duc d’Orléans une archiduchesse d’Autriche, ce qui effacerait la tache originelle de la monarchie de Juillet et lui permettrait de parler en égale aux cours les plus orgueilleuses de l’Europe. C’eût été, pour le nouveau régime, la consécration que Napoléon avait déjà cherchée en épousant Marie-Louise. Et Thiers mettait tant de feu à la préparation de ce projet, pour lequel il envoyait dépêches sur dépêches à notre ambassadeur Sainte-Aulaire, que le roi lui dit un jour en riant :

— En vérité, monsieur Thiers, on croirait qu’il s’agit de vous marier vous-même.

La chose, à la vérité, n’était pas faite. Avant d’avoir le consentement de l’archiduchesse, il fallait obtenir celui du prince, qui écartait toutes les idées de mariage, donnant pour seule raison qu’il ne sentait pas encore que le moment fût venu. Cependant M. Thiers bouillait d’impatience. Il harcelait le roi, la reine, Madame Adélaïde, les suppliant d’user de leur autorité et de leur influence. Le duc d’Orléans se dérobait toujours. Louis-Philippe se décida enfin, sur les instances de son ministre, à parler à son fils le langage de la raison d’État.

Pour un jeune homme généreux et passionné, que son inclination vers les idées libérales rendait peu sensible à l’intérêt dynastique et politique, ce fut encore un douloureux débat que sa conscience eut à soutenir. Avouer un amour de chimère, un engagement idéal et presque mystique, il n’y songeait même pas. Au fait, il ne pouvait rien dire. Les mots qu’il aurait prononcés n’auraient eu aucun sens dans ce conseil de famille. L’impossibilité de sa situation morale s’imposa à lui. L’idée d’un autre devoir lui apparut. A la fin il se soumit, ou plutôt il se rendit.

Thiers tenait sa grande affaire du mariage autrichien. Il la poussa avec fébrilité. Déjà M. de Sainte-Aulaire avait sondé Metternich, l’empereur et l’archiduc Charles. Il fut décidé qu’au mois de mai, — on était en 1836, — le duc d’Orléans, accompagné de son frère Nemours, se présenterait à la cour de Vienne. Et la nouvelle du projet matrimonial, que la pétulance de Thiers n’avait pu garder secrète, se répandit rapidement.

Ce fut avec une explosion de colère que les milieux carlistes l’accueillirent. Que le fils de l’usurpateur, le petit-fils du régicide épousât une princesse du sang de Marie-Antoinette, le scandale était pire que l’entrée de Marie-Louise dans le lit de Buonaparte. C’était surtout, pour la monarchie de Juillet, une absolution et une sorte de baptême de la légitimité. Dans les maisons les plus intransigeantes du faubourg Saint-Germain, et celle du marquis de Troismares était du nombre, on ne se contentait pas de s’indigner. On pensait aux moyens d’obtenir, grâce aux relations de l’aristocratie française avec la société viennoise, que Thiers, Louis-Philippe et leur jeune homme en fussent pour leur courte honte.

Par ses alliances, qui l’apparentaient à plusieurs grandes familles d’Europe, M. de Troismares avait ses entrées à la cour de Vienne. Son cousin, le duc de La Croix-Laval, celui qu’on appelait le prince-duc, y avait représenté le roi Charles X. Tous deux, ne se fiant pas aux lettres ni aux intrigues nouées à distance qui risquaient de se perdre en vains bavardages et en lamentations stériles, décidèrent de se rendre sur les lieux mêmes, et, par leur présence, par leur action, de ne rien négliger pour que le jeune prince s’en retournât bredouille, comme ils disaient avec mépris.

Les deux missionnaires devaient réussir mais pour une raison bien différente de ce qu’ils avaient pu imaginer.

Avec quels sentiments Diane, enfermée dans son mystère, assistait à ces conciliabules, avec quel frémissement elle se vit associée à ces projets, on le devinera sans peine. Des pensées contradictoires l’agitaient. Elle était partagée entre les deux instincts de la femme qui aime : la vengeance et le sacrifice. Tantôt celui à qui elle avait donné son cœur lui paraissait coupable de la trahison la plus atroce, et tantôt elle eût mis ses délices à s’immoler à lui. Durant le long voyage où elle dut accompagner son père, elle s’enferma dans un silence impénétrable pour le vieux gentilhomme, lui tout à sa passion politique, elle à une autre passion. Et, en arrivant près de la Hofburg, Diane ne savait pas encore à quelle impulsion elle céderait, la colère de l’amour déçu ou le pardon de l’amour sublime dont la joie est de dire : « Il me doit jusqu’à sa liberté. »

Car il était certain que Diane, à Vienne, se retrouverait en présence du prince. Et le sort du grand dessein de Thiers était entre ses mains.

En dépit de M. de Troismares et de son cousin La Croix-Laval, Orléans et Nemours furent bien reçus à la cour d’Autriche. Ils y firent une impression excellente. On les trouva nobles, gracieux et spirituels, d’un tact parfait, et, en toute circonstance, d’une dignité sans affectation. Il n’échappa pas que l’archiduc Charles était conquis, que M. de Metternich ne résistait pas. Et ce qui importait plus encore, l’archiduchesse Thérèse semblait fort sensible à la mâle et juvénile beauté du prince français. M. de Sainte-Aulaire envoyait au ministre des dépêches qui étaient des bulletins de victoire. Le mariage autrichien marchait à l’étoile. M. de Troismares et son cousin étaient consternés.

Un jour qu’ils essayaient d’endoctriner la princesse Esterhazy, celle-ci leur répondit, avec sa légèreté viennoise :

— Que voulez-vous ! Votre usurpateur a aussi de trop beaux garçons. Il nous envoie un enjôleur. Ce n’est pas notre faute si cet Orléans séduit tout le monde. L’archiduchesse est éprise. Nous n’y pouvons plus rien.

Diane était présente à l’entretien et ces mots entrèrent dans son cœur comme un poignard.

Cependant les réceptions et les fêtes se succédaient. M. de Troismares ne fut pas du dîner magnifique que donna Salomon de Rothschild et où se surpassa le cuisinier français du fameux banquier. Mais le marquis ne put se dispenser, non plus que sa fille, d’assister au grand bal de la princesse de Metternich où le mariage autrichien se rompit quand tout le monde le croyait fait.

Qu’il est mélancolique d’évoquer les élégances du temps jadis ! Ma grand’mère, dans sa vieillesse, lorsqu’elle était assise au coin du feu, croyait revoir les soirées de la cour de Louis XVI et les flammes prenaient pour elle la figure de tous ceux qu’elle avait connus. La vie mondaine de la Vienne d’autrefois a disparu dans un passé aussi fantastique. Et le bal de la princesse de Metternich, tel que je l’ai entendu décrire et raconter, fut d’un éclat dont nous n’avons plus l’idée, pas plus que nous n’avons l’idée de ce qu’étaient les robes et les uniformes de ce temps-là. On vit à cette soirée toutes les beautés viennoises, Bertha Lobkowitz et Eléonore Schwartzenberg, revenue d’Italie la veille et plus jolie que jamais. On vit tous les cavaliers élégants : Alfred Potocki, Sedinitzky, Malzahn, Alcudia, un monde qui est aussi loin que celui de Versailles.

Il y eut rarement bal plus animé, souper plus splendide. Le progrès évident des fiançailles princières mettait une joie inaccoutumée. Le prince de Metternich lui-même, Clément comme ses intimes l’appelaient, voyait dans le mariage la promesse d’un succès politique et le moyen de ramener la monarchie libérale de Juillet vers la Sainte-Alliance. M. de Sainte-Aulaire était ravi et comptait sur les félicitations de Thiers. Quant au duc d’Orléans, tous les yeux étaient pour lui et l’on fit cercle lorsqu’il dansa la polonaise avec la princesse de Metternich et la première valse avec Bertha Lobkowitz.

Diane de Troismares était venue à cette fête la mort dans le cœur. Pour la première fois depuis l’entrevue suprême et déchirante où ils avaient pleuré tous deux sur l’irréalisable et sur la fatalité, elle allait revoir celui dont sa pensée ne se détachait pas. Et dans quelles circonstances ! Lui, heureux, brillant, charmant comme le jour où il s’était nommé le colonel Dedreux, mais oublieux déjà. Elle, chargée d’un secret pesant, et détestant celui qu’elle adorait. Si M. de Troismares étouffait de rage en voyant les archiducs empressés auprès d’Orléans et de Nemours, c’était, pour Diane, lorsqu’elle pensait à sa haute et heureuse rivale, une douleur aiguë et d’une espèce qu’elle ne connaissait pas encore : la jalousie.

Jusque-là, dans les vastes salons du palais Metternich, il lui avait été facile d’éviter la rencontre du prince et pourtant elle ne pouvait se décider à partir. Elle n’avait pas de plan, pas d’idée. Elle souffrait seulement lorsqu’en pénétrant pour se reposer dans un boudoir qu’elle croyait solitaire, elle se trouva en présence du duc d’Orléans qui causait galamment, déjà presque tendrement, avec l’archiduchesse Thérèse.

Au lieu de se retirer, Diane resta devant eux comme si une force étrangère à sa volonté l’eût clouée au sol. Elle ressemblait à une statue du remords. A sa vue, le prince pâlit, balbutia, perdit contenance comme si un fantôme lui était apparu.

— Qu’avez-vous ? fit l’archiduchesse.

Et regardant Diane avec hauteur, elle demanda :

— Quelle est cette personne ?

Diane, dont la nature était noble, s’est repentie plus tard, comme d’une faute aussi contraire à la charité qu’à la bienséance, de la violence et de la fureur qui la saisirent alors. Mais elle n’était plus maîtresse d’elle-même.

— Madame, dit-elle à l’archiduchesse, celui qui aspire à votre main ne vous appartient pas. Il n’a abusé que de mon cœur. Mais c’est assez pour me donner des droits sur lui.

— Étrange insolence, murmura l’archiduchesse en regardant le prince décomposé. Ceci veut une explication.

Diane, à demi défaillante, se rendit compte à ce moment de l’énormité de son audace et du scandale de son inconvenance. Passant la main sur son front d’un air encore à demi égaré, elle retrouva l’attitude de son monde et la dignité de son rang. Esquissant une révérence, elle ajouta :

— Pardonnez-moi, madame. Je ne me contenais plus.

Elle se mit à la recherche de M. de Troismares, et, l’emmenant hors du palais Metternich où continuait la fête, elle dit au vieux gentilhomme étonné :

— Vous pourrez dormir tranquille cette nuit, mon père. Le mariage que vous vouliez empêcher ne se fera plus.

Le mariage ne se fit pas, en effet. L’archiduchesse Thérèse, le soir même, reprit sa parole au duc d’Orléans. Le lendemain du bal, elle assista encore avec l’archiduc Charles à un déjeuner où étaient invités les princes français. Mais sa froideur soudaine fut remarquée. On nota aussi qu’elle refusa de prendre part à l’excursion qui était organisée à Vœslau.

Quelques jours plus tard, le bruit se répandait à Vienne et parvenait jusqu’à Paris que les fiançailles étaient rompues. M. de Sainte-Aulaire se désolait, voyant sa carrière compromise. Thiers lui envoyait un courrier toutes les vingt-quatre heures. Et notre ambassadeur n’obtenait de Metternich que cette réponse :

— Madame l’archiduchesse est convaincue qu’elle serait tuée à la première émeute qui éclaterait à Paris. Elle ne s’est pas senti le courage de courir les périls auxquels la famille royale est exposée en France.

L’explication du refus n’était pas brillante. L’attentat d’Alibaud survint deux semaines plus tard, moins d’un an après celui de Fieschi, fort à propos pour appuyer le prétexte et l’excuse que la cour de Vienne présentait. Cependant il n’est secret si bien gardé qui ne transpire. La scène du bal Metternich, qui avait entraîné la rupture, ne resta pas ignorée. On bavarda beaucoup. M. de Sainte-Aulaire enquêta et finit par tout savoir. L’histoire fut racontée à Paris même, et, pour couper court aux bruits qui couraient, Metternich écrivit au comte Apponyi une lettre hautaine comme à son ordinaire mais assez mystérieuse et ridicule. Il y disait, après avoir affirmé de nouveau que l’archiduchesse Thérèse seule avait refusé sa main au duc d’Orléans pour la raison que sa vie serait en danger à Paris :

« Il est assez naturel que bien des personnes qui savent quelque chose de l’affaire du mariage cherchent des causes et des influences étrangères à la question telle que je viens de la poser. Eh bien ! toutes ces personnes — je mets de leur nombre également M. de Sainte-Aulaire — sont dans l’erreur. Pour décider d’une chose sans courir le risque de se tromper, il faut bien des conditions ; les propos sont ordinairement fort loin de la vérité dans les choses. »

Vous trouverez, poursuivit M. de N…, ce document, qui est le type du démenti diplomatique, c’est-à-dire de la confirmation implicite, dans les Mémoires du prince de Metternich à la date du 30 juillet 1836. Le récit que je viens de vous faire, et que je tiens d’une tradition de famille, est l’explication véritable d’un événement qui a changé le cours de l’histoire. Ce freluquet de Thiers, qui mettait sa vanité personnelle dans la politique, furieux d’un échec qu’il regarda comme le sien, changea brusquement son fusil d’épaule. Il rompit avec la cour autrichienne, abomina Metternich, la Sainte-Alliance et le système conservateur. Il se retourna impétueusement vers les forces libérales de l’Europe. Il applaudit au mariage du duc d’Orléans avec une princesse protestante. Et il conduisit son pays à la crise européenne de 1840, que Louis-Philippe parvint à conjurer mais d’où la monarchie de Juillet sortit blessée à mort. Tel fut l’effet d’une rencontre et d’un hasard d’où était né un amour malheureux.

— Votre histoire, dit l’académicien F…, ressemble à celle duVerre d’eau. Elle donne aux grands événements de petites causes. Scribe, cet habile homme, en aurait fait une pièce de théâtre dramatique et larmoyante.

— Mais qu’est devenue Diane de Troismares ? demanda le général baron Grimbert. Cette jeune fille m’intéresse beaucoup.

— Elle est entrée au Carmel, répondit M. de N… Comme Mllede Lavallière, mais pure et innocente, elle a consacré le reste de sa vie à la prière. Elle y a trouvé le pardon, l’oubli et la paix.

— Mon cher ami, dit alors M. Durand de l’Aube, votre anecdote historique m’a fort intéressé. Elle est tout à fait dans la note de 1830 et je ne voudrais pas mettre en doute vos traditions de famille. Pourtant laissez-moi vous dire que si votre petit roman est bien construit, il pèche par la base. Le duc d’Orléans ne pouvait pas relever Diane de Troismares évanouie le jour de l’attentat de Fieschi parce qu’il n’était pas boulevard du Temple. Et il n’était pas boulevard du Temple parce qu’il était à ce moment-là en Afrique. Vous avez placé sa campagne d’Algérie et son éloignement par chagrin d’amour un mois plus tard. A cela près, je ne marchande pas la vraisemblance, et, comme on dit aujourd’hui, la crédibilité de votre arrangement.

— Je n’y tiens pas plus qu’il ne faut, répliqua M. de N…, et si ma petite anecdote nous a aidés à passer la soirée, c’est tout ce que je demande. Reconnaissez d’ailleurs qu’elle en vaut bien tant d’autres qui courent Paris tous les jours, et que nous acceptons les yeux fermés. Est-ce que ce n’est pas notre habitude de « chercher la femme » lorsque nous voulons trouver les ressorts de la politique et expliquer le jeu des partis, au lieu de nous contenter des raisons apparentes qui nous sont fournies officiellement ?

— C’est que, conclut l’académicien, il n’y aurait rien de plus ennuyeux que la politique et l’histoire si nous n’y faisions entrer un peu de mythologie.


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